‹ La Jeunesse de La MennaisChapitre 187 sur 504 · II · texte numérisé non relu

II

Aussi l’abbé Jean ne pouvait-il prolonger sans inquiétude son séjour à Paris. Il revint à Saint-Malo quelques heures sans doute avant que Félicité de La Mennais entrât en retraite. Le 7 octobre 1809, après avoir remercié M. Bruté de toutes les bontés, de toutes les attentions qu'il avait eues pour lui pendant son voyage, il ajoutait: « Voilà un billet de notre saint frère. Son âme est toute ardente de foi et d'amour; il se perd, il s’abime en Dieu. Oh! quelle consolation pour mon cœur! Quand je pense à ce qu'il était et que je vois ce qu'il est, mon âme tressaille de joie, et mes larmes coulent en abondance. Misericordias Domini in æternum cantabo *. » . Mesurons, nous ne saurions nous en dispenser à présent, la profondeur des illusions dont se berce ici l’abbé Jean. Le billet dont il parle est évidemment cette lettre tout enflammée d’ardeur que Félicité de La Mennais venait d'écrire pour l'abbé Bruté, le 3 octobre, veille de Saint-Francois, 2% jour de notre retraite. Mais il n’en a pas compris la signification exacte et cachée. Le phénomène déjà constaté au mois de mars précédent, à l’époque de la tonsure, s’y reproduit encore

1. Rousse, Lamennais d'après des documents inédits, t. 1, p. 34. 2. Ibid. < 3. Ibid.

4. RoPpaRTZ, pp. 67-78 et 98. Cf. RousseL, Lamennais d'après des documents inédits, t. I, p. 30.

LES ORDRES MINEURS Fe . 291

une fois: l’attente imaginée du renouvellement total, de la subite métamorphose qu’il espère, provoque chez Félicité des élans dont l’enthousiasme un peu factice n'arrive point à voiler déjà les désillusions prochaines.

L’abbé Bruté, répondant à sa demande d'ouvrages convena- bles pour sa retraite, avait signalé les lettres du mystique fondateur de Saint- Sulpice, ! M: Ollier. Nous avons entrevu la vie de ce saint prêtre! qui, avant de réaliser l’œuvre à laquelle . Dieu l’appelait, avait passé par des sécheresses, par des peines . intérieures cruelles, etnon sans analogie avec es de Félicité de La Mennais.« Lisez, écrivait le néophyte à à M. Bruté, lisez, cher ami, cette admirable lettre de M. Ollier (la 140), relidez. la encore, goütez-la, savourez-la, abreuvez-vous délicieusement de cette ravissante doctrine du pur amour, qu’il ne faut point séparer de celle de la croix, car il n’y a ici-bas d’aimable que la croix, comme notre bon Maitre a daigné le bien faire sentir à mon pauvre cœur dans cette retraite?.» Son étatn’a doncpoint changé; mais qu'importe si la doctrine de M. Ollier le console et l’affermit ? Ce qui le charme en effet dans le fondateur de Saint- -Sulpice, c’est l’intime union de l’amour et de la croix. : | Car, puisqu'il possède la croix, il se fait lillusion qu’il est assuré de l’amour. Et, comme il en cherche une confirmation . dans les événements du jour, il se compare: à l'Église souf- frante : « Oh! que le bon Dieu aime tendrement son Église ! Vos. cher ami, comme il l’afflige, voyez avec quel amour il * la crucifie ! Sans doute nous devons gémir des souffrances de notre mère, mais sans trouble, sans inquiétude, et nos larmes - mêmes doivent être puriliées par je ne sais quelle joie sainte … qui nait au fond du cœur, en voyant la parfaite conformité de - l'épouse avec l'époux. O mon ami! nous pleurons sur la terre et les anges se réjouissent dans le ciel! » Il demande donc « l'amour, l'amour seul avec la croix ». Mais la croix n’est à ses veux qu'un passage; et, vers la félicité,toutes ses facultés sont tendues : « Mon ami, mon frère bien: aimé, oh! quand viendra pour nous cette heure désirée, cette heure où ( aspire 4 sans cesse, qui nous réunira pour jamais à notre Chef, à notre Roi, à notre Père, à l’objet adorable et ravissant de toutes nos affections !… Pauvres Exilés, qui nous rendra la terre

mu. 1. Cf. supra, l'e partie, chap. v, p. 128. 2. BLAIZE, I, pp. 54-55.

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