Ibid., pp
4. Ibid., p. 17. Cf. l'imitation d’Anacréon publiée par Roussel, dans
l'Hermine, du 20 juillet 1911, pp. 158-160, sous ce titre : Quelques vers iné-
dits de Lamennais.
ber comme d’elles-même, ces sécheresses, ces duretés persistantes que l'intimité d’un véritable foyer eût pu seule résoudre, cette horreur de l'autorité, que l’exercice de l'autorité même nécessaire dans la famille aurait apaisée, tous ces éléments de souffrance amassés et vivant en lui étaient emportés d’un seul coup. Ce rêve, sans doute, obscurément, il Pa formé; 1l répondait trop aux exigences secrètes de sa situation tele pour qu’il ne l’ait pas, alors, ardemment vécu par l’esprit. La seule trace qui nous en reste, ce sont ces lignes inédites retrouvées parmi ses papiers : « Ah! si j'avais la plume, je te dirais aussi bien des jolies choses, des choses charmantes, amusantes, réjouissantes; je te ferais rire sans dire du mal de rien ni de personne; après cela, que ne ferais-je pas ? Mais tout cela vaudrait-il un vrai et simple je t’aime, tel qu'il se trouve toujours sur le bord du cœur quand on pense à toit? »
Des obstacles frivoles et terribles, qu’il ne pouvait soupçonner, s’opposaient à la réalisation de son rêve : un physique disgracieux et mesquin, une timidité poussée jusqu'à l’extrême gaucherie, le mépris naturel, et qu'il gardera toute sa vie, de l’élégance et même de la simple correction dans la mise et dans la tenue, des manies et des négligences, des rudesses même de garçon qui n’a jamais vécu qu’entre hommes, surtout l'ignorance totale de la manière dont on plait et même dont on parle aux femmes, enfin ce je ne sais quoi de maladroit et d’emprunté qui, dans le monde, fait sourire, à moins qu'il ne soit dominé et voilé par l'éclat re ayonnant du génie consacré : autant d'obstacles inaperçus, mais réels, invincibles, à cette passion partagée qui aurait été son
salut. Il n’est donc pas nécessaire d’accuser de coquetterie, ni même de frivolité, la jeune fille dont il semble bien qu'il rêva?. Qu'elle ait appartenu ou non à une famille amie de la sienne, on ne peut lui reprocher de n'avoir pas su deviner sous cette enveloppe si fruste tous les trésors dissimulés, Félicité de La Mennais paye cruellement le défaut d’influence féminine au foyer paternel pendant ses années d’adolescence :
1. Inédit. Fait partie de mes archives personaelles, comme tous les inédits cités sans autre référence au cours du présent ouvage.
2. Cf. à ce sujet PEIGNÉ, Lamennais à la Chenaie, p. 28 ; SAINTE-BEUVE, Portr. contemp., t. I, p. 211; FEUGÈRE, Lamennais avant L « Essai sur l'indifférence », p. 36.
une telle lacune, pour des natures comme la sienne, est à jamais irréparable. |
Il avait alors 18 ans : l'épreuve douloureuse et funeste qui le blessait à la fois dans ses espoirs et dans son amour-propre accrut chez lui cette mélancolie naturelle qu’il devait à son tempérament nerveux jusqu'à la maladie. Son caractère s’assombrit et s’aigrit encore; le rire chez lui devint plus amer. C’est en songeant plus tard à cette dure expérience de sa Jeunesse, qu'il rappellera « linsuffisance et le vide » des illusions qu'il a quelques instants vécues : « Ces fruits de la terre, séduisants au dehors, cachent tous une secrète et euisante amertume. Les plaisirs, les affections même, s’usent et douloureusement.et bien vite. Il en est de même de l’ardeur qui nous entraine vers les sciences, comme aussi de ces doux rêves, de ces illusions charmantes dont nous nous berçons dans le jeune âge. Tout passe, et ne laisse après soi que le dégoût, l'anxiété, et cet inexorable ennui qui fait le fond de la vie humaine!. » [1 se promenait seul dans les chemins détournés, passant des heures à rêver, au coin d’un champ, sur ses illusions perdues. Sa famille, qu'il rendait en partie responsable de sa misère, eut beaucoup à souffrir de cette misanthropie que les premièresatteintes de Pautomne rendirent plus profonde encore et plus déchirante?. Il écrit alors des ré-
flexions dans le genre de celle-ci : « Problème à résoudre :
Accumuler dans un temps donné la plus grande somme de maux possible. Solution : La vie humaine®. »
Ilsonge done à quitter la France. Le 2 octobre 1800 il écrit à son cousin Pitot pour lui confier son désir d’aller le rejoindre à VIle de France4. La poursuite de la fortune le distrairait sans doute, de son désespoir et de ses angoisses. Dans une autre grande crise de sa vie, il songera de même à s’expatrier.
La réponse de son cousin ne fut pas très encourageante. Aux colonies comme en France, la guerre suspendait toutes les affaires : « Notre place, si brillante en temps de paix, voit à peine en un mois quelques opérations s’entamer, et encore, quelles opérations?!» lui répondait son meilleur ami.
1. Essai sur l'indifférence, t. I, chap. 1x, pp. 234-235 (éd. Garnier). 2. PEIGNÉ, Lamennais à la Chenaie, p. 28.