Inédit
N'est-ce pas là toute la vie humaine ? D'abord les charmantes rêveries et les tendres illusions du jeune âge, les jeux
de l’imagination et cette délectable joie des pleurs qu'Homère |
a chantée : Optima dies! Et puis les réalités douloureuses, | les soucis, les regrets, les dégoûts, les larmes amères, et | l'ennui de vivre : miseris mortalibus! ! ». |
Enchantons-nous, comme lui, de ces plaintes ; mais une | douleur ainsi modulée n’est plus une douleur violente. C’est que l’EÆssai sur l'Indifférence occupe à ‘présent son esprit. Rien ne l’oblige à faire cette confidence à son beau-frère Ange Blaze, rien, sinon le plaisir qu'il éprouve à parler d’une œuvre qu'il aime : « Plus je vis et plus je réfléchis, plus je me confirme dans la conviction qu’il n'existe ici-bas de sagesse et de bonheur que dans un christianisme pratique. Hors de là, je ne vois que folie et misère sans ressource. J’espère rendre ceci sensible pour tout homme de bonne foi, dans un ouvrage auquel je travaille depuis un an. Le premier volume est achevé, il ÿ en aura deux. Mais n’en parlez pas, je vous prie ?.»
Ce geste est vraiment rassurant. Nous pourrons désormais rencontrer sans inquiétude des mouvements d'humeur, trop brusques pour traduire, devant la tâche inachevée, autre chose que les accès d’une impatience passagère. N'interprétons pas autrement cette boutade du 13 mai, dans une lettre à l’abbé Jean : « Je n'avance guère mon ouvrage, il m'ennuie. Écrire m'est un supplice. Je déteste Paris, je déteste tout. Cette vie est pour moi un enfer. J’ai manqué l’occasion de vivre selon mon caractère et mon goût; c’est sans retour$. » Ces traits, d’une belle noirceur, se font de plus en plus rares.
Seulement, il réclame toujours avec insistance et sans se lasser un exeal pro quacumque diocæsi 4. Ne pas avoir la liberté d'aller et venir à sa guise, être dépendant de quelqu'un, voilà ce qui définitivement lui‘ paraïtrait intolérable. Pour le reste, il s’en accommode, et d'autant mieux qu'il prépare déjà en pensée ce voyage à la Chenaie, ce voyage si désiré, qui larrachant même à la tyrannie deT eysseyre, aura, sur la conception du second volume de l’£ssaë, une influence si considérable.