‹ La Jeunesse de La MennaisChapitre 474 sur 504 · Essai sur l'Indifférence, t. I, chap. xu, pp · texte numérisé non relu

Essai sur l'Indifférence, t. I, chap. xu, pp

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firme Bonald, était donc nécessaire, la nature humaine étant donnée, puisque sans lui cette nature, incapable de bien, n’au-

rait pu recevoir son développement accompli; que la révélation est par suite dans la nature de l’homme, et qu’il n’est

rien, en ce sens, de plus naturel à l’homme que le surnaturel;

qu’en un mot, il est dans la nature de l’homme de soumettre

son esprit à l’autorité de la raison divine, mère et maîtresse de

tous les esprits, seul fondement de la certitude, seul aliment de lintelligence humaine, seule créatrice de la véritable raison,

Et c’est dire, encore une fois, qu’il rompt ouvertement avec la tradition prudente de Saint-Sulpice, et déjà s'engage dans des voies tout à fait nouvelles : plus de religion naturelle, mais la révélation seule ; et puisque la révélation ne peut être expliquée; puisque les mystères, par définition même, ne peuvent être compris, une apologétique s’impose qui, parce qu’elle aura désespéré l’esprit individuel, fera sentir l'utilité, la nécessité même de la révélation; qui s’engagera par conséquent à la montrer universelle dans ses vérités fondamentales, partout et dans tous les temps: puisque ni l’homme, ni les sociétés ne peuvent vivre et se développer qu’en elle et que par elle. Mais un péril encore inaperçu guette dans cette voie l'abbé de La Mennais : cette révélation universelle de vérités fondamentales qui seule éclaire la raison depuis l’origine des temps est-elle donc si éloignée de la religion naturelle telle que Pa conçue Rousseau ? ces vérités fondamentales n’ontelles pas une inquiétante analogie avec les articles fondamentaux de Jurieu ? Ainsi déjà s’ouvre la brèche par où l’on peut prévoir qu’un jour, triomphant, le Vicaire Savoyard passera.

Nous en avons observé déjà un très inquiétant symptôme qu’il convient de rappeler ici. Bonald lui-même, ne l’oublions

pas, est à certains égards dépassé par son ardent et passionné

disciple. Aux yeux de l’abbé de La Mennais, d’abord, le

… vicomte de Bonald n'est-il pas beaucoup trop gallican ? Mais,

sous le couvert de la guerre au gallicanisme qui, nous l’avons pu constater, nourrit déjà la polémique mennaisienne, sous le couvert de l’ultramontanisme, se produit une attitude de plus en plus détachée, de plus en plus méfiante, et qui bientôt va devenir hostile à l'égard du pouvoir politique et civil, à

l'égard de la royauté. Ce passionné de liberté, pour qui la religion est avant tout la sauvegarde de l’indépendance, à mesure qu’il s’avancera dans les voies ultramontaines sacrifiera naturellement tous les principes politiques de la doctrine | de Bonald; et le jour viendra où, rompant ouvertement avec le pouvoir royal, après avoir rompu dans son forintérieur avec lui pour en avoir trop souvent à son gré senti peser le joug sur l'Eglise, ultramontain fervent et déclaré, il retrouvera en politique toute la doctrine de Rousseau. Alors, il suffira que le démocrate-chrétien croie constater que le Saint-Siège pactise avec le pouvoir politique et civil, et par conséquent fait manquer le christianisme à sa mission libérale, sa vraie raison d'être àses yeux, pour qu'il rompe à son tour avec lui, et que les doctrines de Rousseau le reconquièrent enfin tout entier.

Mais qui donc aura déterminé cette évolution, qu'à certains symptômes, un œil averti peut sentir déjà menaçante, jusqu’en ce triomphant premier volume de l'Essai, qui donc, sinon Jean-Jacques Rousseau ? N'est-ce pas lui qui, exaltant de libéralisme la famille de l’abbé de La Mennais à la fin de l’ancien régime, le fit croître dans un milieu trop pénétré de ces idées pour qu’un tempérament comme le sien n’en füt pas à jamais gâté ? N'est-ce pas lui dont la présence à peine dissimulée, dont l'empire à jamais assis sur l'esprit de son jeune disciple entretient, alimente ce passionné besoin d’indépendance, et qui, par conséquent, en dépit de l’apparent paradoxe, ne le pousse de la philosophie au catholicisme monarchiste et gallican de Saint-Sulpice, du Sulpicianisme à Bonald, de Bonald à l’ultramontanisme royaliste, que pour le faire aboutir, à la faveur de l'ultramontanisme, à la démocratie du Contrat social, et, par le moyen de ces dogmes démocratiques, à la religion du Vicaire Savoyard? La même impulsion l’entrainera plus loin encore : tant il est vrai que la liberté n’est pas un principe auquel on puisse impunément laisser prendre la première place dans la sensibilité, dans l'intelligence de l'individu, ni dans l’organisation sociale. Quand la destinée de l'abbé de La Mennais n'aurait fait qu'illustrer cette vérité fondamentale, et signaler à jamais l’écueil aux générations futures, peut-être estimera-t-on qu'un résultat si précieux n’aura pas été trop payé par les souffrances, les angoisses et la déplorable chute de cette victime privilégiée de l'erreur moderne.

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CONCLUSION

Tel est ce premier volume de l’Essai sur l’Indifférence dont l’éclatant succès va brusquement donner à son auteur une réputation européenne, et le classer d'emblée parmi les” écrivains de génie. Nul livre ne fut jamais plus représentatif de la situation complexe de son auteur, nul ne permet mieux d’entrevoir dans son passé son avenir.

L'ouvrage est une charge à fond contre la. philosophie : l’abbé de La Mennais a personnellement souffert de ses désolantes doctrines, elle est pour beaucoup à ses yeux dans ses tourments, dans ses doutes, dans ses angoisses et ses sécheresses : fait pour être encadré dans des doctrines bien assises et solidement ancrées autour de lui, son esprit mobile, inquiet, doit à la critique philosophique le plus clair de ses déboires intérieurs. Il n’en a pas souffert seul: en bouleversant la société, les doctrines philosophiques ont ruiné sa famille, après lui avoir fait traverser les angoissantes épreuves de la Terreur ; il a pris, à cette dure école, l’horreur de la tyrannie anarchique, comme aussi, bientôt après, l'horreur du despotisme, sa contrepartie et sa conséquence nécessaire.

- Ces épreuves l’ont éloigné de Jean-Jacques Rousseau, et ramené, comme beaucoup d’autres, à la foi catholique : Rousseau n’a pas su défendre le spiritualisme et la liberté contre les entreprises démagogiques qu'ont déchainées ses doctrines ; de même qu'il n’a pas su défendre sa vie intérieure contre l’égoisme et l’orgueil, ce double fléau de l’âme; et les cris, passionnés qu’il jette contre le déisme de Jean-J acques Rousseau sont dictés par ces expériences.

Nicole, les Jansénistes et surtout Pascal ont préparé, ont favorisé sa conversion, son détachement de Rousseau, et

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cette brusque décision qui l’a jeté au pied de la croix. Sa

méthode apologétique ne peut donc être que l'expression du mouvement qui l’a converti : comme Pascal, il affirme qu'on

ne peut arriver à Dieu que par Jésus-Christ, et c’est par.

Jésus-Christ qu’il veut ramener les indifférents.

Mais, cette conversion accomplie, il a trouvé dans Saint- Sulpice de précieux appuis, des directions et des conseils ; à Saint-Sulpice, il a dù l’intime connaissance de Bossuet, celle de Malebranche aussi; à l'influence de l'abbé Teysseyre, la connaissance et la pratique de l’apologétique traditionnelle et prudente en usage dans la maison. L’ÆEssai reflète ces influences, et la polémique contre les protestants vient en droite ligne de cette source

Enfin Bonald, en qui Bossuet, Pascal et Malebranche s’unissent et se concilient, et qui, combattant pied à pied Rousseau, retourne si fréquemment contre lui des armes qu'il lui emprunte, prit, ainsi que nous l’avons vu, un empire considérable sur sa pensée, et parut asseoir définitivement la conversion de son disciple. A toutes les pages del’Æssar nous avons noté sa présence.

Toutle passé intellectuel, moral et familial de l'abbé de La Mennais est donc inscrit dans l’Essai sur l'Indifférence : commenter le premier volume de l'Æssai sur l’Indifférence, ce serait. raconter sa vie; nous n'avons pas fait autre chose.

Ce serait aussi annoncer tout son avenir; car le premier volume de l’Æssai l’éclaire d’une bien vive lumière en nous révélant son état présent : un conflit latent existe entre les éléments différents qu'il assemble. Comment concilier lPapologétique sulpicienne avec celle de Pascal et de Bonald? Entre les deux, il faut choisir; et ee premier volume les concilie moins qu'il ne marque la fin d’une période dans laquelle l'influence de Saint-Sulpice fut, tout compte fait, prédominante. Si quelques esprits avaient pu maintenir abbé de La Mennais dans la voie de la tradition, le protéger et le défendre contre lui-même, c’étaient bien ces prudents directeurs dont il se détache à présent : Pascal et Bonald les remplacent et, dans le volume suivant, vont finalement les évincer. Mais ce sera moins au profit de la cause catholique qu’au profit d’une influence toujours cachée, toujours présente, et qui semble être le secret moteur de l’évolution passée comme elle le sera de l’évolution future de l’abbé de La Mennais : l'influence de

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CONCLUSION | | 695

- Jean-Jacques Rousseau. Comme c’est à Jean-Jacques qu'il

doit d’avoir placé etde maintenir toujours au premier rang de

ses préoccupations l’ardent et passionné besoin de la liberté,

. l’impatience de tous les jougs — et même de toutes les appa-

rences de joug, de toutes les autorités — c’est Rousseau, favorisé sans doute par les circonstances et par son tempérament, qui va lui faire traverser tout le catholicisme monarchiste

. pour le conduire au catholicisme libéral et de là äu christia-

nisme démocratique dans ses formes les plus affranchies. Nous n’en sommes encore qu'aux premiers pas : mais déjà nous pouvons comprendre qu’en dépit de l’épreuve révolutionnaire, en dépit du despotisme impérial, de la ruine de sa famille et de ses propres tourments, c’est le libéralisme de l’oncle des Saudrais et de M. de La Mennais père, c’est le libéralisme du haut commerce malouin de la fin de l’ancien régime, nourri des philosophes et surtout de Rousseau, qui ramènera, après un long détour, labbé de La Mennais aux

erreurs philosophiques qu'il aura longtemps condamnées.

Tant il est vrai que notre formation première laisse en nous des marques à jamais ineffaçables. Tant 1l est vrai surtout qu’en matière religieuse, politique ou sociale, la Hberté ne saurait être considérée que comme un instrument dissolvant et critique, lorsque, devenue la préoccupation dominante du

penseur, elle se subordonne la considération de lordre, au

lieu de lui rester soumise !

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