‹ La Jeunesse de La MennaisChapitre 89 sur 504 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. Le voyage à Paris : Saint-Sulpice. — II. Le péril religieux en 1806. — III. Le plan de défense de Saint-Sulpice. — IV. La lecon de Bossuet.

Le voyage de Saint-Malo à Paris en diligence, à cette époque, durait de trois à quatre jours: c'était beaucoup pour des malades. La saison était dure, la campagne glacée, le véhicule peu confortable. Le pittoresque sauvait tout, pour des

imaginations si vives et pour des esprits si curieux. Ils

descendirent au séminaire des Missions étrangères, au coin de la rue du Bac et de la rue de Babylone‘. Ils étaient mieux que partout ailleurs dans cette vaste maison, mieux surtout qu’à l’hôtel, assurés qu’ils étaient de mille soins empressés et discrets. Ils y trouvaient, leur écrivait plaisamment leur

oncle, amitiés et sympathies à foison, c’est-à-dire « avec qui

s’accoster et avec qui parler, ou, à défaut, avec qui se taire, ce qui à parfois son prix ? ».

Suivant les conseils de son père et de son oncle, Jean-Marie conduisit Félicité chez le docteur Pinel, le plus célèbre et

1. LAVEILLE, J.-M. de La Mennais, t. I, p. 62, et ForGues, Lamennais critique et bibliophile, Le Livre, n° du 10 janvier 1884, p. 28.

2, Rousse, Lamennais d'après ses correspondants inconnus. Rev. des Quest. hist., le avril 1908, p. 581.

même, je crois, le premier spécialiste des maladies nerveuses * Trouverait-il un remède pour guérir étrange maladie de son frère, spasmes nerveux allant jusqu'à lévanouissement, dépressions accablantes, idées noires, brasques sursauts de colère, suivis de langueur, d’apathie, d’un vide absolu d'idées, de volonté et de ressort ?

Il ne pouvait du moins le confier à de meilleures mains : « Pinel, écrit un de ses anciens élèves, avait le tact médical au suprême degré, il se trompait rarement. Sa simplicité, sa bonté étaient extrêmes. Il avait horreur de tout ce qui sentait la pose, l'affectation, le charlatanisme ?. » Ses prescriptions, en effet, n’ont rien d’un charlatan : il se borna à recommander l'usage du lait, l'exercice au grand air, et peu de travail intellectuel, « Surtout l’exercice », écrit l’oncle des Saudrais, en commentant l'ordonnance di docteur, l’exercice qui pour Féli est le premier des remèdes; mais aussi Paris n'est-il pas le lieu le plus distrayant du monde ?

Ce Paris, objet des rêves des jeunes gens dore en province, ils le retrouvèrent tel à peu près qu'ils Pavaient laissé

1. Idéologue autant que médecin, son premier ouvrage, publié en 1798, était une application à son art des principes de Condillac et des règles de Descartes. Sa méthode était, l'analyse, qu'il employait continuellement à décomposer les objets compliqués, pour en considérer les éléments à part, et après en avoir bien déterminé le caractère, s'élever à des notions justes à l'égard des ensembles. L'application de cette méthode aux névroses lui avait valu sa réputation européenne comme médecin aliéniste. En 1804, il avait fait paraître son Trailé médical et philosophique sur l’aliénation mentale ou la manie, dans lequel, après avoir étudié les écrits des psychologues modernes, Locke et Harris, Condillac, Smith, Stewart, il avait saisi par l'analyse et tracé les variétés comprises dans la dénomination générale de l’aliénation de l'esprit. Le succès fut très vif parmi les philosophes et dans le public éclairé. (Cf. PIcaverT, Les Idéoloques, 1 vol. in-8, Paris, Alcan, 1891, pp. 172-173.) — C'esten appliquant cette méthode qu'il avait introduit à la Salpêtrière les réformes les plus heureuses dans le traitement des aliénés : les chaînes, les carcans, les cellules humides où l’on tenait ces malheureux enfermés, disparurent;

on cessa de leur parler brutalement, et Pinel démontra et fit admettre,

qu’ils étaient des malades à traiter comme les autres, sensibles aux bons et aux mauvais traitements, et qui méritaient les égards compatibles avec les précautions à prendre contre leurs accès et leurs crises. L'étude minutieuse et patiente des habitudes, du caractère, des penchants dés aliénés, avait conduit le docteur Pinel à ces conclusions que l'expérience vérifia. (Cf. POUMIÈS DE LA SIBOUTIE, Souvenirs d'un médecin de Paris, 1789-1853, publiés par M. Joseph Durieux, Rev. hebdom., 28 août 1909, p. 537.) 2. Ibid., p. 538.

d'u faits ‘h D as,

à leurs précédents voyages, l’un en 1796, l’autre en 1801.

Partout s’y lisaient les empreintes de la Révolution. « C’étaient des églises, des couvents à demi ruinés, délabrés, abandonnés. Sur leurs murs, ainsi que sur un grand nombre e bâtiments publics, on lisait : Propriété nationale à vendre !.

Je ne crois pas, d’ailleurs, qu'ils se soient abandonnés ue temps à la mélancolie de ces ruines. Mais je les vois distinctement, nos deux provinciaux, allant par les rues étroites, fangeuses : quelques-unes n'étaient pas pavées. Peu attirés par les boutiques noires, sans ornement ni décor ; médio-

crement choqués par les vêtements négligés ou Aide par les

guenilles de cette population de 600.000 âmes (ils n'étaient pas difficiles sur cet article), je les vois impatientés d'attendre les voitures publiques, peu nombreuses, hideuses, vermoulues, à moitié brisées, gans lanternes ; et riant des chevaux, de mauvaises rosses mal harnachées, sous l'œil irrité des cochers, véritables sauvages, dont ils durent essuyer plus d’une fois les insultes : car la grossièreté de leurs manières, de leur langage, était en rapport avec les vêtements sordides dont ils étaient couverts. Mais que de pittoresque, en tout ceci! Quelle distraction de traverser les rues après les orages et quelle aventure ! Car il n'existait que très peu d”’ égouts. Après les grandes pluies, des quartiers devenaient rivières, torrents fougueux, infranchissables. Point de communications, méme par les voitures; il faut pourtant rentrer chez soi ; alors, on s'adresse aux commissionnaires les plus proches ; ils improvisent des ponts volants avec des planches ; ils les jettent sur ces rivières, et l’on paye un péage pour les traverser.

A chaque pas, ce sont des spectacles nouveaux, un chapitre de plus aux encombrements de Paris. Les marchands, les

revendeurs courent les rues, couvrent les places, augmentant

ainsi l'embarras. Mais surtout, c’est au Palais-Royal qu’aussitôt débarqué, l’on s’empresse : merveilleux bazar, rendezvous des étrangers, la capitale de Paris. Une fois n’est pas coutume, et comment ne pas admirer ces boutiques décorées à l’intérieur selon le caprice des propriétaires, ce jardin éclairé de lanternes, ces galeries de pierre ou de bois, où dé-

1. Poumiès DE LA SIBOUTIE, Souvenirs d'un médecin de Paris (1789-1853), publiés par M. Joseph Durieux, Rev. hebdom., 21 août 1909, p. 378.

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bordent les étalages, promenade favorite lhiver, qu'empli toujours une foule pressée ? Au reste, les distractions les plus goûtées du Palais-Royal eurent sans doute pour nos Malouins peu d’attrait : les cafés et les restaurants, les deux théâtres qui se partageaient la faveur du publie, les cafés-spectacles ou de ventriloques et les trois maisons de jeu’, ne reçurent point leur visite. ,

‘S'ils ne dépensaient pas leur argent au jeu, 1ls n’en manquaient pas cependant ; ils pouvaient prendre chez Perrée, correspondant de leur père, tout ce dont ils avaient besoin ?, et lorsque l'envie leur venait d’une promenade un peu excentrique, ils allaient voir à Charonne leur cousin Champy*, directeur des poudres et salpêtres, qui les avait pris en grande amitié, et voulait même, à toute force, attirer leur oncle à Paris. .

Grâce au soin de ne rien boire ni manger qui enflamme et échauffe le sang*, les heureux résultats du régime ne tardent pas à se faire sentir : bonnes digestions, bon sommeil 6. Mais alors, que la dernière recommandation du docteur parait lourde! « Peu de travail intellectuel! » En vain l’oncle des Saudrais rappelle en des lettres pressantes que « toute application trop forte de l’esprit est dangereuse, parce qu’elle altère et vicie le sang et les humeurs? »; comment vivrait-on sans penser ?

Heureusement, la rue de Babylone est proche de Saint-Sulpice, que Jean-Marie, depuis longtemps, désire tant connaitre de près; et, quand on a dépassé Saint-Sulpice, le chemin n’est pas long jusqu’au Collège de France. Félieité y suit les cours de l’helléniste Gail, avec lequel nous l’avons vu déjà correspondre en 18008 : plus d’une fois, son frère laccompagne. Gail apprécie beaucoup ces auditeurs instruits et curieux.

1. Poumiès DE LA SiBouTie, Souvenirs, etc., Rev. hebdom., 21 août 1909, pp. 373-375.

2. Roussez, Lamennais d'après ses correspondants inconnus. Revu. des Quest, hist., ler avril 1908, p. 581, . Ibid., pp. 580-581.

. Ibid., le' juillet 1908, p. 232.

. Ibid., 1e" avril 1908, p. 586.

. Ibid.) p 0683.

. Ibid., pp. 583 et 586.

. FoRGUESs, Œuvres posthumes de Lamennais, t. I, Noies ef Souvenirs, pp. vi-vit; BLAIZE, Œuvres inédites de F. Lamennais, t. [, Introd.,pp.14-16.

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