‹ La Jeunesse de La MennaisChapitre 94 sur 504 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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fondément son caractère, lorsque, par ses relations de famille

cet par l'intermédiaire du P. Bourdier-Delpuits, à la Congrégation duquel il appartenait aussi, Jean-Marie de La Mennais venu à Paris pour soigner sa santé, fit connaissance avec lui : il n’était pas de ceux avec lesquels on se lie à moitié, ni pour peu de temps. À peine arrivés à Paris, les deux La Mennais eurent bientôt, grâce à lui, leurs grandes entrées à Saint- Sulpice.

Les Sulpiciens datent du dix-septième siècle, dont 1ls conservaient, au début du dix-neuvième siècle, toute la tradition religieuse. « À part les murs et les meubles, tout est ancien à Saint-Sulpice; on s’y croit complètement au dix-septième siècle. Si l’on veut voir ce qui, de nos jours, rappelle le mieux Port-Royal, l’ancienne Sorbonne, et en général les institutions du vieux elergé de France, c’est là qu'il faut aller!. » Je ne sais si ce jugement était encore rigoureusement vrai quand il fut porté par un ancien séminariste dont le témoignage est suspect, mais je sais qu'il s'applique à merveille au Saint-Sulpice de 1806.

Le fondateur du séminaire de Saint-Sulpice est M. Olier, qui mourut en 1657. Belle et curieuse figure, en laquelle s'unissent le mysticisme et l’esprit d'organisation, et dont la vie exprime l'idéal de formation sacerdotale sur lequel se modèleront ses disciples. Il faudrait le voir dans son milieu, à l'issue du seizième siècle, à l’heure méme où sonnait cette réforme du clergé et des peuples que la décadence religieuse avait rendue nécessaire. Il faudrait surtout étudier de près son caractère ardent, mobile, d’une impétuosité extrême, si semblable à celui de Félicité, dont rien ne savait fixer Les écarts pendant son enfance. Il faudrait aussi rappeler par quelles épreuves, par quels troubles nerveux cruels, il dut passer avant de connaitre sa vocation. Car on s’expliquerait alors comment, à Saint-Sulpice, on aura toujours une raison maitresse de voir dans de pareils états des signes probables d'élection. À ceux qu’affligeront de pareils tourments — à Félicité en particulier — on aura tout de

1. RENAN, Souvenirs d'enfance ef de jeunesse, p. 268 (1 vol. in-8, Paris, Calmann-Lévy, 1893, 24e édition).

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-même un conseil à donner, qui sera selon la tradition de la

maison, selon l’esprit, selon la vie même de son fondateur: adopter la simplicité, la candeur du petit enfant. Rapprochements curieux qui joueront leur rôle, plus tard, dans l'avenir de notre héros.

Des visions, des apparitions et des songes avaient appelé M. Olier à sa vocation. Délivré de ses peines, à l’époque même où il fonda le séminaire, il se trouva comblé de faveurs singulières : la principale était une union extraordinaire avec Jésus-Christ, où 1l semblait que l’homme extérieur aussi bien que l’homme intérieur n’eussent plus d’autre vie que celle de Jésus-Christ agissant en eux. Il y aura toujours à Saint-Sulpice un courant) mystique, un petit groupe encouragé, -soutenu, exalté dans cette voie par l'exemple de M. Olier.

Renoncement au monde et à ses maximes, mortification des sens, pénitences corporelles réglées par lobéissance, mortification intérieure, abnégation du Jugement et de la volonté, l’obéissance étant toujours préférée aux révélations particulières, fidélité à l’observation du règlement, humilité, tels étaient les principes sur lesquels le séminaire de Saint-Sulpice fut fondé !. La modération en tout y restera toujours de règle : il faut y joindre une franchise entière, qui ne dissimule rien; en matière littéraire, l’oubli total de la forme, véritable preuve de la sincérité; dans les études, une extrême réserve, aboutissant à la suppression presque totale de l’émulation, considérée comme dangereuse pour le caractère.

A l’époque où nos deux Malouins les connurent, les Sulpiciens joignaient à cet esprit « l’ardeur du retour, le zèle de la reconstruction religieuse, et je ne sais quelle divme inspiration, mélée de vertu et de prudence, qui les poussait à reconquérir? ». Tous travaillaient avec zèle à répondre à leur vocation: la piété, la régularité, le silence, tous les anciens usages du Saint- Sulpice de M. Olier étaient remis en vigueur. Sur la demande des élèves, l'heure d’oraison était rétablie tout entière. Le séminaire était vraiment une communauté fervente: on y vivait dans une grande union,

1. Cf. Vie de M. Olier, fondaleur du Séminaire de Saint-Sulpice, par M. FaiLon, prêtre de Saint- Sulpice, 4e édition revue et considérablement augmentée par l’auteur. — 3 vol. in-8, Paris, Wattelier, 1878.

2. Ménic, {lisloire de M. Emery el de l'Eglise de France pendant la Révolution et Le 1* Empire, 2 vol. in-16, Paris, 4. F[, pp. x-xr.

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avec simplicité et candeur!. Les directeurs, appelés dès 1800 par M. Emery, donnaient les premiers l'exemple: c’étaient M. Boyer, qui professa la philosophie, M. Montaigne, M. Fournier, depuis évêque de Montpellier, M. Garnier qui, rappelé de la mission de Baltimore, enseignait à la fois l’Ecriture sainte, l’hébreu et les sciences physiques et mathématiques ?.

Ces hommes d'étude et de talent, dont les noms reparaissent constamment dans la correspondance de Félicité de La Mennais à partir de cette époque, étaient aussi des modèles de pieuse édification : constamment mêlés aux séminaristes, on les voyait exacts à tous les exercices, aux récréations, aux promenades; comme eux, ils faisaient leur demi-heure d’adoration, respectaient la règle, agissaient en tout avec dépendance. Leur vie se passait ainsi sans bruit, égale, uniforme, mais utile, sainte et remplie.

Entre tous se distinguait, admirable figure, le supérieur de cette pieuse communauté. M. Emerÿ avait traversé sans faiblir les orages de la Révolution’. Il avait jadis, avec sagesse et modération sans doute, mais avec une inébranlable fermeté, tenu tête aux Jansénistes dans leur propre citadelle, à Lyon. Avec la même énergie, il s’était prononcé, dès 1790, contre la Constitution civile du clergé, Emprisonné sous la Terreur, enfermé à la Conciergerie, ce vestibule de l’échafaud, il avait, oublieux des périls qui le menaçaïent, consacré tous ses instants à encourager, à soutenir, à exhorter ceux que la liste journalière appelait à mourir. On l'avait longterips épargné, à cause du calme que sa parole faisait régner dans la prison, et comme il avait atteint de cette manière l’époque où, Robespierre renversé, la Terreur prit fin, il échappa miraculeusement à cette mort qu'il avait su braver en face. Il sortit donc de la Conciergerie avec l’auréole du martyre qu'il n'avait pas craint d'appeler, et la réputation méritée d’un homme dont la conscience ne ployait pas. Cette raison paisible et forte, et toujours maîtresse d'elle-même, et cette puissance sur l'opinion qu’il avait conquise au péril de sa vie, il les employait sans compter au service de l'Eglise.

1. HENRION, Vie de M. Frayssinous (Paris, Le Clerc, 1844, 2 vol. in-8),

t. [, Liv. I, chap. v, p.26. 2. MÉRic, t. IL, pp. 22, 26 et 27.

3. Cf. GosseziN, Vie de M. Emery, t. I, 1r° partie, in-8, Paris, Jouby, édit., 1861.

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__… C'est dans ce milieu d’étude et de haute vertu que Jean-

Marie-et Félicité de La Mennais vont puiser des inspirations précieuses sur les dangers qui menacent l'Eglise de France et les moyens d'y remédier.

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La situation de l'Eglise, en 1806, apparaissait difficile, et

les Sulpiciens, en activant la défense, ne s’en dissimulaient

pas les dangers. Les premières heures brillantes de joie et d'espoir étaient passées ; et, très nettement, ils voyaient trois sortes de périls contre lesquels ils s’armaient: la philosophie du dix-huitième sièele et les héritiers de ses négations impies ; le matérialisme des idéologues ; les projets de plus en plus apparents d’usurpation du pouvoir civil et politique sur le pouvoir religieux.

Le dix-huitième siècle avait vu s’éteindre l’idée chrétienne emportée par le développement des sciences physiques et naturelles, qui détournaient les esprits des recherches mathé-

matiques, métaphysiques, morales, théologiques du siècle

précédent !. Aussi ses idées n’étaient-elles qu’un ensemble de protestations ou de négations : révélation, tradition, autorité constituaient tout le christianisme; il les avait rejetées pour leur opposer la raison personnelle, la prétention de l'individu à trouver la vérité par ses seules forces, la liberté de croyance et de pensée, et, sous le nom de loi du progrès et de perfectibilité indéfinie, le mépris ignorant du passé?. On a pu résumer ainsi son Credo: toute législation est déraisonnable, toute autorité despotique, toute religion d'invention humaine, toute morale inutile et tyrannique. "II faut rejeter ces artificieuses inventions de tyrans subtils ponr revenir à la nature: Phomme naturel est bonë.

1. E. Façuer, XVIIIe Siècle, 1 vol. in-16, Paris, Lecène el Oudin, 1890. Avant-propos, pp. vi et sq. (7e édition).

2. Voyez E. FAGueT, XVIIIe Siècle. Avant-propos. Cf. F. BRUNETIÈRE, Études sur le XVIII: siècle, Hachette, 1911,

3. Jbid., pp. 291-292. Il faut ajouter que le mal avait commencé au XVII® siècle, et que les vulgarisations théologiques étaient les vraies cou-

pables.

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Entre 1800 et 1803, à l’heure où commençaient les reconsstructions sociales, l'héritage direct de cette philosophie ne s’était point perdu. Les cercles philosophiques et littéraires de Mme Suard, de Mme d'Houdetot, de l'abbé Morellet, que présidait sa nièce, Mme Chéron, en avaient conservé l’esprit!. Là se groupaient en une opposition diserète « les débris du monde philosophique et de l'aristocratie libérale du dixhuitième siècle, les derniers représentants de ces salons qui avaient librement pensé à tout, mis tout en question, tout espéré et tout promis, par mouvement et plaisir d’esprit plutôt que par aucun dessein d’intérèt et d'ambition?». Ainsi subsistent toujours, à travers toutes les débâcles et résistant aux plus terribles leçons, des esprits impénitents, que les faits n’ont point atteints dans les derniers retranchements de leurs illusions obstinées.

Dans ce groupe modérée par force, mais entêté d'idées que l'expérience révolutionnaire avait à peine atténuées, Mme de Staël trouvait ses amis les plus vrais. A défaut d’un grand talent complètement philosophe que l'époque ne pouvait guère produire, on aimait en elle ce protestantisme très affranchi, et si ouvertement ennemi du catholicisme, ce cosmopolitisme très accusé, tout à fait indifférent au patriotisme, cette doctrine de la perfectibilité indéfinie, en qui revivait la haine de la tradition, cette opposition à l’ordre renaissant, par qui se manifestait l’incapacité philosophique de se plier à un ordre quelconque. Elle représentait Phéritage philosophique, et les succès de la Zillérature en 1800, de Delphine en 1803, étaient bien ceux du parti renaissant*.

Le Publiciste, fondé par Suard en 1801, était l’organe de ce groupe qui représentait le dix-huitième siècle atténué sans doute, adouci, mais irréductible. La Décade avait une autre allure : fondée par Ginguené en l'an IT, elle avait conservé l'esprit de propagande ardente et jetait par la plume de ses rédacteurs ses dernières flammes. Ils affirmaient vouloir résister de toutes leurs forces aux tentatives de quelques personnes pour faire rétrograder l'esprit humain vers la barbarie et les préjugés dont tant de grands écrivains avaient cherché à l’affranchir.

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