Raphaël, p
Notre pauvre poète, en effet, ne ressemblait à personne. C'était un enfant, des collines de Milly qui avait pris « la langue, les idées, les images » de sa poésie dans la nature qui l'entourait. Un amour vrai avait ouvert les sources d'une inspiration sincère; tout en lui était jaillissement; tout était originalité. Que pour être lu, pour être imprimé surtout, il ait consenti à ressembler à quelqu'un et, pour y parvenir, à atténuer son souffle, le primesaut de son impression, à mettre, en quelque sorte, une sourdine aux accents d'une muse trop géniale, on doit en gémir, mais il n'y a pas à s'en étonner. 11 n'y a pas même à en vouloir trop au vieux Didot qui partageait l'opinion de ses contemporains, l'opinion même de quelques-uns des collègues de Lamartine à l'Académie de Màcon. Mais nous touchons du doigt un desideratum qu'il est temps de combler ; nous voyons la nécessité, dans une édition définitive des poésies de Lamartine, maintenant qu'il est entré sans conteste dans la gloire des grands classiques français, d'une reproduction exacte de l'œuvre telle qu'elle est sortie des entrailles mêmes du poète.
Saint-Marc Girardin, étudiant Chénier et
venant de lire les stances exquises de L'Isolement, ne pouvait s'empêcher de rapprocher les deux auteurs :
« Tout poète antique qu'il veut être, dit-il en « parlant d'André, il touche pourtant plus près « qu'on ne croit au poète qui a le plus vivement « exprimé l'état de l'âme humaine dans la « société moderne, je veux dire à M. de Lamar- « tine. Il le précède et l'annonce, pour ainsi « dire, non par l'expression, mais par le tour « de quelques-uns de ses sentiments et de ses « idées, )) et il cite ces vers :
Douce mélancolie, aimable mensongère ;
Des antres des forêts déesse tutélaire,
Qui viens d'une insensible et charmante langueur
Saisir l'ami des champs et pénétrer son cœur,
Quand, sorti vers le soir des grottes reculées,
Il s'égare à pas lents au penchant des vallées
Et voit des derniers feux le ciel se colorer
Et sur les monts lointains un beau jour expirer.
Il regarde à ses pieds dans le liquide azur
Du fleuve qui s'étend comme lui calme et pur
Se peindre les coteaux, les toits et le feuillage1.
« Chénier, dit a son tour Henri Rigault,