Commentaire de L'Isolement
Elle est, en outre, la méditation typique de la poésie lamartinienne à ce moment, poésie toute de mélancolie, de désespérance, de regret de l'amour perdu, d'élancemeut de l'âme vers un autre monde où l'objet de cet amour vit et va apparaître.
Puis nous avons la bonne fortune de posséder la première version telle qu'elle « est tombée « sur l'album » avec toute sa sincérité d'impressions de choses vues et reproduites sur l'heure même, sa fraîcheur, sa limpidité de source « où « le sable encore n'a pas monté ». — Et cette restitution du jet original nous est d'autant plus précieuse qu'elle nous révèle la méthode de correction, de révision adoptée par l'auteur, par l'éditeur plutôt, car nous ne pouvons croire que l'auteur se mutile ainsi, pour la rédaction définitive de l'œuvre à imprimer. L'expression de la chose perçue par les yeux est non seulement adoucie, mais défigurée ; elle est vague, impersonnelle ; l'image saisie sur nature est supprimée bien souvent ou il n'en reste que le pâle reflet. Ce qui était vie, vérité n'en est parfois que le fantôme.
F. Reyssib. — La Jeunesse de Lamartine. 17
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Le poète s'assied dans l'herbe, sous un chêne, à la cime du Craz, prend son album et écrit :
Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne, Au coucher du soleil, tristement je m'assieds.
Sa première pensée, son unique pensée, c'est Julie.
Aussi son premier regard est-il du côté où il l'a vue pour la première fois , où ils se sont aimés, où seul il est revenu, du côté du lac du Bourget, c'est-à-dire à l'est.
Et promène au hasard mes regards sur la plaine Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Au premier plan, tout en bas, est Milly, à demi dans l'ombre, avec son paysage diversifié ; en face, le pic du Monsard, puis ceux de Saint- Sorlin, de Vergisson, de Solutré frappés d'un dernier rayon de soleil.
Dans le lointain se déroule, avant de disparaître derrière les hauteurs de la Grange-ducs
Bois, un ruban d'argent, la Saône, et s'étend la plaine bressane noyée dans une brunie bleuâtre d'où se détachent les premiers contreforts des
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Alpes s'allongeant en une chaîne sombre légèrement dentelée que découpe la ligne blanche de l'horizon.
La rivière qu'aperçoit le poète évoque dans son esprit le fleuve qui vient recevoir le trop plein du lac du Bourget, le Rhône impétueux :
Ici mugit le fleuve aux vagues écumantes ; Il blanchit et s'enfonce en un lointain obscur.
Le mot « mugit » a été trouvé trop fort et atténué par le mot « gronde ». Le mot « blanchit » qui reproduit une image vue a été remplacé par le mot « serpente » qui est inexact ; la Saône, telle qu'on la voit du haut du Craz, coule en ligne droite.
Puis il pense au lac lui-même; mais, tandis que le fleuve mugit, blanc d'écume, le lac, lui, est calme, paisible :
Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes.
Le poète qui, jusqu'à présent, regardait à l'est se retourne du côté de l'ouest. Le soleil s'est couché, l'étoile du soir vient de paraître et voici le vers jeté sur l'album :
Et le pâle Vesper tremble dans son azur.
Ce vers a été remplacé plus tard par celui-ci :
Où l'étoile du soir se lève dans l'azur.
L'adverbe de lieu oit, au lieu de la conjonction et, change complètement le sens de la phrase. Ou ne peut signifier que là où, à l'endroit où ; et dire que le lac étend ses eaux à l'endroit où l'étoile du soir se lève, comme cette éloile se lève à l'ouest, c'est dire que le lac se trouve à l'ouest de Milly et de la montagne du Craz quand, au contraire, il est à l'est. Serait-ce à entendre que l'étoile du soir se lève dans l'azur du lac ? Ce n'est guère grammatical et ce n'est pas le spectacle qu'on a sous les yeux.
Voilà une modification regrettable, due peutêtre à un pur sentiment d'euphonie, d'harmonie. Combien était plus vrai le vers tombé sur l'album! Combien charmante, combien réelle l'image :
tremble dans son azur!
Si le mot Yesper était un peu mythologique, on eût pu le remplacer et dire :
Et l'étoile du soir tremble dans sou azur.
Ce qui indique bien que le poète s'était retourné et regardait à l'ouest, ce sont les deux strophes qui suivent ; la .première a été supprimée, selon nous, bien à tort, parée qu'elle nous offre une jolie scène champêtre, une eau-forte de Jacques ou un tableau de Pelouse ou de Cazin :
Au dessus des hameaux, la rustique fumée Ou s'élève en colonne ou plane sur les toits ; Plus loin, dans la chaumière, une flamme allumée Semble un astre nouveau se levant sur les bois.
L'auteur a devant lui les mamelons boisés, parsemés de clairières, de Sologny, de La Croix- Blanche, de Berzé-le-Châtel et du Bois-Clair d'où se détachent, de distance en distance, un groupe de maisonnettes blanches à toits rouges. La femme du vigneron est rentrée la première dans sa chaumine pour y préparer le repas du soir, la soupe aux choux ou aux raves. Elle a allumé au foyer encore tiède, à l'aide d'un chalumeau de chanvre enduit de soufre,
Quelques restes de feu sous la cendre épandus l ; 1. La Fontaine, Philémon et Daucis.
elle a pris au coin de l'âtre une grosse touffe de genêts verts qu'on y fait sécher ; elle attise le le feu qui s'enflamme difficilement. Un nuage opaque inonde la chambre ; la fumée a peine à sortir de la cheminée et « plane sur les toits ». La femme ouvre la porte; la fumée, chassée par une bouffée d'air « s'élève en colonne » et un brasier brillant dans l'obscurité qui tombe
Semble un astre nouveau se levant sur les bois.
Voilà des choses vues comme les voyait Homère !
C'est toujours le couchant que le poète regarde :
Aux sommets de ces monts couronnés de bois sombres, Le crépuscule encor lance un dernier rayon
Les deux versions sont identiques dans cette strophe.
Cependant, s'élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs;
Le laboureur s'arrête et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.
C'esl F Angélus qui sonne à Sologny, village
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au pied du Craz. Le tintement de la cloche est d'un son argentin, dû à la forme rectangulaire du clocher, caisse énorme, t)ù les ondes sonores, longtemps prisonnières, acquièrent une vibration puissante qui, peu à peu, s;en va mourir au fond de la vallée en vagues assoupies. La « flèche gothique » , nous devons l'avouer, n'a jamais existé. C'est là une des rares inexactitudes des descriptions de Lamartine.
Le « laboureur s'arrête » et non pas le « voyageur s'arrête » de l'édition définitive ; c'est l'homme des champs que l'auteur a sous les yeux. C'est le vigneron qui, entendant l'Angelus, ôte sa casquette ou son chapeau de paille et s'incline, pendant que sa femme joint les mains sur sa poitrine et murmure une prière. C'est le tableau de Millet !
Les deux strophes suivantes ont été peu retouchées :
Puis le poète se levant embrasse l'horizon tout entier et s'écrie :
Et qu'importe à mon cœur ce spectacle sublime, Ces aspects enchantés de la terre et des cieux ? L'univers est muet, rien pour moi ne l'anime Et sa froide beauté lasse bientôt mes yeux.
Cette strophe a été supprimée ; elle a été jugée inutile, probablement comme faisant double emploi avec celle qui suit et qui, dans le premier jet, est celle-ci :
Que me font ces vallons, ces « îles », ces chaumières, « Froids » objets dont pour moi le charme est envolé ? Fleuves, « coteaux, » forêts, « ombres jadis si chères, » Un seul être vous manque et tout est dépeuplé !
Voilà des variantes importantes : « îles » à la place de « palais » ; « coteaux » pour « rochers » ; « ombres jadis si chères » au lieu de « solitudes si chères ».
Toujours des choses vues ! rien que des choses vues !
La variante la plus caractéristique est le mot « îles » au lieu de « palais ». Le poète n'a sous les yeux aucun palais; il voit, au contraire, de véritables îles. La physionomie que nous nous sommes efforcé de reproduire de Milly et des environs , à certaines époques de l'année, explique la justesse de ce mot. A l'heure du crépuscule, dès la fin de l'été, une brume épaisse envahit la base des montagnes et le pied des pics et signaux du Monsard, de Ver-
gisson, de Solutré, de Saint-Sorlin et de Berzc, dont le sommet se dresse comme des îles dominant une mer de vapeurs.
Les strophes suivantes offrent peu de différence dans les deux versions. Il y a , toutefois, une variante capitale. Après le vers :
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
le jet original est celui-ci :
Ce que j'ai tant « pleuré » paraîtrait à mes yeux.
« Pleuré » au lieu de « rêvé » ! On sent la différence. Comme le mot « pleuré » est plus vrai, plus senti ! Les yeux de l'amant sont encore chauds des larmes qu'il a versées pour Julie.
Puis, dans la strophe finale, combien ces deux vers de la première version
Quand la feuille des bois a « jonché » la prairie, Le « tourbillon » se lève et l'arrache aux vallons,
sont plus mouvementés, plus vigoureux que ceux de l'édition définitive :
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, Le vent du soir se lève et l'arrache aux vallons !
Pourquoi avoir pris à tache de rendre flottante, incolore, cette délicieuse poésie si palpitante, si personnelle !
Cette mutilation des fibres mêmes de l'âme et de la nature prise sur le vif nous est expliquée, par Lamartine lui-même dans Raphaël, par Lamartine allant voir le vieil éditeur auquel il a confié, en tremblant, son manuscrit : « Il me fit asseoir et, « cherchant mon volume enfoui sous plusieurs « piles de papiers : « J'ai lu vos vers, monsieur, « me dit-il ; ils ne sont pas sans talent, mais ils « sont sans étude. Ils ne ressemblent à rien de « ce qui est reçu et recherché dans nos poètes. « On ne sait où vous avez pris la langue, les « idées, les images de cette poésie ; elle ne se « classe dans aucun genre défini ; c'est clom- « mage, il y a de l'harmonie. Renoncez à ces « nouveautés qui dépayseraient le génie français ; « lisez nos maîtres : Dclille, Parny, Michaud, « Raynouard, Luce de Lancival, Fontanes ; voilà « des poètes chéris du public ; ressemblez à « quelqu'un si vous voulez qu'on vous recon- « naisse et qu'on vous lise1. »