Ces Confidences, p
Cette jolie idylle, nous la croyions, nous l'avouons, sortie de toutes pièces de l'imagination du poète ; une bonne fortune et, nous nous empressons de le dire, une extrême obligeance et une précieuse communication nous ont fait connaître que Lucy L*** n'est pas une Elfe de la Norvège.
Blottie sous de grands arbres au bas de la vallée de Sologny et sous le village de ce nom, est une belle construction du siècle dernier, dominant du haut d'une terrasse une prairie et un ruisseau qui, grossi par les eaux de neige, devient torrent pendant l'hiver.
C'est le château de Byone, jadis tour de Byone, vieille possession des seigneurs de Saint- Point.
Après avoir passé de cette famille à celle des Mincey, seigneurs de Péronne, à celle des Lafaye, seigneurs de Clermont, puis enfin au président Mathoud, juge présidial à l'élection du Maçonnais, la tour de Byone échut au comte de Montburon qui construisit, vers 1770, le château actuel dans le style un peu pompeux du temps, avec ses voûtes , sa chapelle et son autel de marbre rougeâtre.
Le comte de Montburon mourut laissant une fille unique qui épousa un riche propriétaire du pays, M. L***.
Byone est à 2 kilomètres environ de Milly ; un sentier y conduit par un bouquet de chênes au dessus des prairies.
Des rapports de voisinage s'établirent entre le château et la maison aux volets verts. M. L***, comme le chevalier de Lamartine, était grand chasseur, grand chasseur aux chiens courants. Dès la pointe du jour, en automne, ils se donnaient rendez-vous, aux pieds du Craz, dans le petit sentier. Là, ils réunissaient leur meute et la lâchaient sur la croupe de la montagne , heureux d entendre répercutée par les échos de la vallée la fanfare de la gent aboyante.
M. L*** avait une fille, Lucy, du même âge qu'Alphonse. Ils avaient joué ensemble dès leur enfance. Plus tard, ils s'étaient retrouvés le soir à la lueur de la lampe, dans un coin du salon, tandis que leurs parents jouaient au trictrac ou aux échecs. Des goûts communs, des lectures communes d'auteurs préférés, de longues causeries à mi-voix, lenes susurri, les douces et innocentes privautés de la vie des champs, firent
F. Reyssié. — La Jeunesse de Lamartine. 1
naître entre les deux enfants un sentiment plein de charme dont ils ne connaissaient pas la nature, mais qui était plus que de la sympathie.
Un charmant esprit, presque un compatriote de Lamartine, a exprimé en des pages exquises, cette intimité campagnarde et les délices de l'amour ingénu :
« En province, tous les berceaux se touchent « comme des nids placés sur les mêmes race meaux, comme des fleurs écloses sur la même a tige, quand, au premier rayon du soleil, tous « les gazouillements, tous les parfums se con- « fondent. On naît sous les mêmes regards, on « se développe sous les mêmes soins, on grandit « ensemble, on se voit tous les jours, à tous les « moments, on s'aime, on se le dit et il n'y a « point de raison pour qu'on finisse de s'aimer « et de se le dire l. »
Et il décrit, le poète franc-comtois, les premiers battements du cœur, l'émotion que produit « le premier regard expressif que la petite a amie adresse à son ami entre les deux battants « d'une porte qui se ferme . la première artieu- « lation de sa voix pénétrante qui s'est émue,