‹ La jeunesse de Louis XI, 1423-1445Chapitre 17 sur 44 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES BEAUX COMMENCEMENTS DU DAUPHIN LES PREMIERS VOYAGES. — LES PREMIÈRES ARMES

Le 3 juillet i436, Louis entrait dans sa quatorzième année : ce n'était plus un enfant ; par son esprit, à la fois ardent et réfléchi et sa volonté forte, il paraissait avoir plus que son âge. C'est alors que Charles Vil résolut de le produire dans ses voyages et ses expéditions ; mais auparavant, il prit soin de lui composer un entourage de seigneurs et d'officiers capables de guider ses premiers pas à la guerre et de Tinitier aux choses de la politique. Par lettres royales datées du 4 juillet, Louis fut mis hors de la dépense de la Reine et reçut son Hôtel particulier ^

Bernard II d'Armagnac, comte de La March«^ de Pardiac et de Castres, vicomte de Cariât et de Murât, lieutenant et capitaine général au bailliage de Màcon et sénéchaussée de Lyon, fut nommé Gouverneur du Dauphin ; il devait se tenir cons-

* Extrait des Comptes de Charles VII, publ. par Et. Charavay dans les pièces justificatives de Tédit. des Lettres de Louis Dauphin, p. i64-

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tamment « autour la personne du prince* ». Ce haut baron était fils du connétable Bernard I**" d'Armagnac, debruyante mémoire*, quiavaitpéri assassiné par les Bourguignons, lors de Témeute parisienne du 29 mai i4i8\ Bien différent de son père, il offrait, par son caractère et ses mœurs, un rare modèle de vaillance, de sagesse et de piété*. Il n'est pas douteux que Thabituelle sévérité de eet homme d'honneur dut maintes fois peser au jeune prince qui souffrait impatiemment toute contrainte, voire toute remontrance*.

^ Extrait des Comptes de Charles VII, Lettres de Louis Dauphin^ p. 164.

* Bernard d'Armagnac, second fils du connétable Bernard VII et de Bonne de Berry, avait été mandé en 1419 par le dauphin Charles pour le servir en ses guerres, et depuis n'avait cessé de combattre pour la cause légitime. Il avait épousé Eléunor de Bourbon, fille de Jacques, comte de la Marche et de Castres, roi de Sicile et de Hongrie et de Beatrix de Navarre. Cf. le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. III, p. 4^7-4^8.

* Lorsqu'ils s'étaient emparés de Paris, dans la nuit du 28 mai 141B, les Bourguignons s'étaient précipités vers l'hôlel du comte d^Armagnac, pour se saisir de leur redoutable ennemi. Mais Bernard Yll avait eu le temps de se sauver dans une maison voisine qui appartenait à un maçon, u bon povre homme », auquel il avait promis « grant avoir afiin que il le célast et meist hors de voie des gens ». Le lendemain, le comte d'Armagnac avait ordonné à son hôte d'aller lui acheter à manger et de lui rapporter des nouvelles de la ville, mais le maçon, étant sorti pour accomplir ce commandement, avait trouvé les rues pleines de gens d armes, qui partout queraient le connétable, alors le bon homme avait aperçu « le péril ou il estoit, se le comte estoit d'aventure trouvé en sa dicte maison » et il avait averti le bailli d'Auxois, qui était venu lui-môme prendre le comte d'Armagnac pour le conduire au Petit Chatelet« Le 6 juin, Bernard VII avait été transféré au Palais, et le 12, il y avait était assassiné. Chronique anonyme de Charles VI (éd. par Douèt d'Arcq, à la suite de la Chronique d'Enguerran de Monsirelet^ t. VI, p. a55-a56). — Journal d*un Bourgeois de Paris, p. 92 et n. i.

* Voy. Chastellain, Chronique, 14^0-1474, éd. Kerv^-n de Lettenhovc, t. II, p. 169.

1^ Bernard d'Armagnac, ne souffrait dans sa maison, nous dit Chastellain, « homme dessolu, nul jureur, nul vivant de rapine, nul fiât-

LES PREMIERS VOYAGES iffy

Les fonctions de premier chambellan et de conseiller du Dauphin furent données à Amaury d'Estissac, officier valeureux et homme politique éprouvé*. Gabriel de Bernes fut choisi pour premier maître de THôtel * ; on lui donna pour aides Jean Havart et Jean Sanglier. La charge de premier écuyer de corps échut à Joachim Rouault, chevalier, seigneur de Bois Ménard, de Gamaches et de Châtillon, fils d'un chambellan du Roi qui avait été tué à la bataille de Verneuil.

Le chapelain et le physicien de Louis enfant furent maintenus dans leurs offices. Jean Majoris, de précepteur, devint confesseur du Prince; il conserva sur Tesprit de son ancien élève toute soa influence '.

Les finances de THôtel étaient administrées par

leur, ne jangleur, nul de vicieuse, ne de deshonneste conversation; et tels comme il desiroit estre ses serviteurs, luy mesmes se presentoit, et monstroit exemple de leur chemin, dont en salle a l'heure de repas ou cotidicnnement seoit entrcmy eux, faisoil lire la Bible, exposition des saintes Ecritures, livres de doctrines et de moralités, livres de fruit et de perfeclion, livre de mœurs et de bons enseignements et toutes telles choses; et y faisoit plus quoy en sa maison qu'en un rcfectoir de Chartreux. (Chronique, p. 169).

^ Amaury d'Estissac, chevalier, originaire de la Guyenne, était attaché des 14^1 au service du Dauphin Charles. Eu i4^S» il assistait au siège d'Orléans. Sénéchal de Poitou en i43o, écuyer d'écurie du Roi, lieutenant général de Charles d'Anjou daus le Limousin en i4-^5, il avait reçu des Etats de cette province pour ses services et voyages deux cents liv. tour. Voy. A. Thomas, Les Etats provinciaux de la France centrale sous Charles Vil, (Paris, 1879^ a vol. in-8<>), t. I, p. 32o. — Et. Chararay, Lettres de Louis Dauphin, notices biographiques, p. 867 368.

* Gabriel de Bernes, écuyer, était l'un des officiers de Charles VI depuis les débuts du règne. Cf. Et. Charavay, /. c, p. 36o-36i.

' Charles Y II, par lettres datées de Chiuon, 10 mars i435, avait accordé à Jean Majoris, confesseur et maître d'école du Dauphin, une somme de 100 livres tournois. Bibl. nat. f. fr. 20.693, pièce i^.

/5o LES 133(ÉES D JkPPR£?(TlSSAGE

Simon Verjus < Maître de la Chambre aux deniers de Monseigneur le Dauphin » ; il était assisté par Jean Bochetel qui avait le titre de contrôleur: celui-ci était, en même temps, le principal secrétaire de Louis.

Pour les dépenses ordinaires de TUôtel, il fut alloué annuellement dix mille cinq cents Uvres tournois'. Cette somme peut paraître modique, mais il faut noter qu'elle ne comprenait pas les gages des officiers de THùtel, le Roi s'étant réservé d'y pourvoir par la suite*.

Charles Vil constitua à Louis une Argenterie personnelle ', à la tète de laquelle, il plaça Guillaume Goyet*. Disons, dès à présent, que le Dauphin sera accompagné dans ses voyages, de sa Maison tout entière.

En i43G, les nuages qui, en France, avaient si longtemps assombri 1 horizon, s'étaient presque complètement dissipés ; Tœuvre de Jeanne d'Arc

* Extrait des Comptes de Charles VU, publ. par Et. Charavay, pièces just. de l'éd. des Lettres de Louis Dauphin, p. i63-i64.

« Ibid.

* « Les fonctions de TArgentier consistaient à tenir la maison roj'aU* |ou princière]. pounue de tout ce qui était nécessaire pour l'aroeublemeut et Thabillement du Roi [ou du Prince], de sa famille et de «es uUiciers. » Douët d'Arcq, yotice sur les comtes de l'Ar^ genterie des Hois de France au A'IV"^ siècle (dans la Soc^ Histoire de France, Paris. i85i, in-8°-, p. 7. — Ainsi, jusqu'en 14 36, les recette» et les dépenses relatives à la garde- robe du Dauphin, à ses joyaux, au mobilier de ses appartements et de sa chapelle avaient formé uu chapitre de l'Argenterie du Roi, puis de celle de la Reine.

* Lettres de Louis Dauphin, éd. Etienne Chavaray, p» 3 ; et (pièces justif.) p. 173 et 174-175.

LES PREMIERS VOYAGES i5i

portait ses fruits et, peu à peu, la royauté recouvrait de Téclat ; aux victoires des armées, au traité d'Arras, au mariage du Dauphin avec la fille du Roi d'Ecosse, venait de s'ajouter un nouveau succès diplomatique : Talliance du duc de Savoie avec Charles Vil. L'orgueilleux Amédée VIII de Savoie qui, pendant quinze années, avait tenu le rôle d'arl)itre entre la France et la Bourgogne ; qui, en 1428, avait si froidement accueilli Toffre de la main de Louis pour sa fille, se montrait maintenant très désireux d'unir sa famille avec celle des Valois. Le 16 août, furent célébrées en grande pompe, au château de Tours, en présence du Roi, de la Reine et du Dauphin, les fiançailles de la princesse Yolande, fille de Charles VII, âgée de deux ans, avec le petit Amé de Savoie prince de Piémont, petit-fils d'Amédée VllI ; les clauses du contrat étaient toutes à l'avantage de la France*.

Le lendemain de cette cérémonie, Charles VII et son fils atné quittèrent Tours ; ils passèrent la fin de Tété dans les résidences des bords de la Loire (Loches, Montrichard, Amboise), où le Roi s'occupa des affaires de la guerre et fit pœndre quelques dispositions à l'effet d'arrêter les bandes d'Écorcheurs qui dévastaient les campagnes^ Au

* Contrat de mariage de Yolande de France avec Amé de Savoie. Bibl. Nat. f. fr. 2-46, fol 97. — Les négociations de ce mariage avaient été conduites par GuiUaume III Didier, évêque de Bellcy. Cf. Guichenon, continuation de la seconde partie de l'Histoire de Bresse, p. 33.

' Vallet de Yiriville, Histoire de Charles Vif, t. Il, p. 377. — Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. III, p. 44-

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commencement d'octobre, ils entreprirent la tournée des Provinces du Sud-Est.

Dans ce voyage politique, au cours duquel il se proposait de reformer les abus, Charles VII emmenait ses principaux officiers: le comte Charles d'Anjou, Denis du Moulin archevêque de Toulouse*, Martin Gouge évêque de Clermont, etc. Bernard d'Armagnac, comte de La Marche qui, « constamment se tiendrait aux côtés du Dauphin » allait remplir son rôle de mentor en communiquant au jeune prince les pensées et les réflexions que lui suggéreraient les choses et les faits.

Les débuts de cette longue chevauchée furent une révélation pour Louis ; jusqu'alors, en effet, il n'avait parcouru que les calmes paysages du Berry et de la Touraine, et, tout à coup, il était entouré, dans la nature et dans les villes, par l'inconnu et l'inouï ; il apercevait combien étaient variés les aspects des pays qui composaient le domaine royal, combien différentes les mœurs et les coutumes de leurs habitants ; en même temps, aux acclamations et attentions personnelles dont il se voyait l'objet, il prenait conscience de sa dignité de Dauphin.

A Clermont, où les Princes résidèrent au com-

^ Denis du Moulin, ne à Meaux, docteur en droit civil et en droit canon, d'abord chancelier de TEglise de Vienne, chanoine de Chartres, de Reims, d'Albi et d'Ëvreux et conseiller ordinaire du Roi, avait été élu, le 21 avril i4^3, archevêque de Toulouse. En i4^5, il avait reçu de Charles VII une gratification de 1200 livres comme récompense d'une mission auprès du duc de Savoie. — ambassadeur auprès du roi de Castille en i434> puis auprès du duc de Bourgogne en 1436, il était venu à Tours assister au mariage de Yolande de France. Gallia Christiana^ t. XIII, col. 4^'49>

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mencement de décembre, Louis assista à la réunion des États de Basse-Auvergne ; Charles VII y présida, fait extraordinaire, car le Roi consentait rarement à tenir en personne une assemblée d'Etats provinciaux*. Le 22 décembre, le Dauphin fit, aux côtés de son père, une entrée solennelle à Lyon. Depuis trois ans, on y désirait sa visite : en octobre i433, au cours d'une délibération sur la venue prochaine de Charles VII, les consuls avaient décidé: « si Monseigneur le Dauphin vient avecque luy qu'on le serve de veysselle d'argent jusqu'à XXV marcs* », mais Louis n'avait pas alors accompagné le Roi. Leâ Lyonnais reçurent le jeune prince avec enthousiasme, lui prodiguant marques d'honneurs et acclamations ; le présent qu'ils lui offrirent valait cinq cents francs d'or'.

Charles VII ayant arrêté de passer dans cette ville les fêtes de Noël, Louis eut tout loisir de satisfaire sa curiosité singulièrement éveillée, Lyon étant la première grande ville qu'il visitait. Du haut du château, forteresse inexpugnable, la vue embrassait d'abord la vaste cité, traversée par les eaux limpides de la Saône ; puis les fortes murailles qui enserraient la masse des rues et ruelles nombreuses et profondes ; au delà, des

* Beaucourt, Histoire de Charles VII^ t. III, p. 44-

' Arch. mun. de Lyon BB*, f'^4 r^.

' a C'est Testât de la taille de maille levée a Lyon pour la venue du Roy notre sire et de Monseigneur le dauphin »» publ. par Et. Charavay, pièces just. éd., des Lettres de Louis Dauphin, p. i6ai63. — Le franc d'or valait vingt sous tournois.

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défenses naturelles : d'un côté, au pied des murs, le Rhône qui coule en bouillonnant, de l'autre, des des monts qui se dressent comme de hautes i^edoutes. L'un d'eux, appelé le Mont de la Décollation, était couronné par les tours de ses églises, riches en reliques des saints martyrs qui avaient confessé leur foi au Christ en subissant, à cette place môme, les derniers supplices*. L'importance politique de cette cité, gardienne de la vallée du Rhône, fut sans doute démontrée au Dauphin : Lyon était alors la sentinelle avancée du royaume de France en terre d'Empire.

Le Roi prolongea son séjour à Lyon au delà du premier janvier, car nous trouvons que Louis y reçut de son père, en cadeau d'étrennes, ce quatre aulnes de drap d'or fort propres à faire une robe d'apparat pour les jours de grande fête* » ; Guillaume Goyet mit en réserve ce présent dans l'Argenterie du prince. Charles VII n'oublia pas la Dauphine ; il lui fit porter à Tours a un fort beau miroir d'or à pié garni de perles' x .

Au sortir de Lyon, les deux Princes se rendirent en Dauphine. Cette montagneuse et fière province avait été, depuis sa réunion à la couronne (i3|9), traitée avec de grands égards par les Rois

^ Cf. Anluîue Astesan, Eloge descriptif de Paris et des pri/icipales villes de France sous Charles VU, éd. par Le Houx de Lincy dans Paris et ses Historiens, p. 565.

- Compte de Charles VU, i436-i438, publ. par Et. Charavay, dans les Lettres de Louis Dauphiny p. i6i.

» Ibid.

LES PREMIERS VOYAGES l55

qui, sans doute, redoutaient son humeur indépendante. Charles VII continuant de s'appeler « le Roi-Dauphin ^ » et d'agir comme tel, Louis n'avait encore reçu aucun pouvoir sur le Dauphiné ; mais il savait que ce pays, apanage du fds aîné de France, serait bientôt son domaine propre, qu'il aurait alors à en régler l'administration, à y faire exécuter les volontés du Roi et les siennes. On a même lieu de croire qu'il espérait bien ne pas attendre longtemps cet avancement d'hoirie ; aussi^ la visite de ce pays parut-elle l'intéresser particulièrement ; du reste, les autorités delphinales accueillirent avec une déférence aflfectueuse leur futur seigneur : aux portes de Vienne, elles lui présentèrent les respects dus « au Dauphin de Viennois, premier fils du Roi des Chrétiens », et lui firent présent d'une coupe d'or toute semblable, par le poids et par la beauté du travail, à celle qu'ils offrirent à son père^

Dans cette même ville, Louis reçut les hommages des Etats de la province. Quelques jours

après, ces Etats, réunis à Romans, lui votèrent un don gratuit de dix mille florins. Immédiatement, le Roi chargea de la perception de cette somme Elie de Linaye, très expert en ce genre de besogne '.

^ Cf. les ordonnances de Charles VII dans les Ordonnances des Mois, t. XIII.

* Nicolas Chorier, Histoire générale du Dauphiné (1661-167-2, a vol. in-f^), t. I, p. 429-430.

•*Voy. Lettres du Dauphin Louis éd. par Et. Charavay, p. a-3. — Lettres de Charles VII à Elic de Linaye, Bibl. Nat. f. fr. 6965, l^ (mss Le Grand). — Lettres des Conseillers Généraux au Roi. Bibl. Nat., f. fr. 2o.58o, n» 53. — C'est à tort que le dernier

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Une bonne partie des rentrées servît à défrayer THôtel du Dauphin de dépenses urgentes. D'abord, à la demande de Jean Majoris, pour que Monseigneur put entendre la Messe en quelque lieu que ce fut, le physicien Guillaume Léothier acheta a un calice d'argent doré, deux burettes, une paix d'argent, un messel, trois nappes, Taube, Tamict, la chasuble de drap d'or, Tautel et le contre autel de même drap » ; c'était là une complète et fort jolie chapelle portative qui fut payée deux cent dix livres tournois *. Puis, Joachim Rouault, premier écuyer de corps et maître de l'écurie de Louis, fut chargé d'acheter des chevaux de selle, harnais, épées, robes, etc., tout l'attirail, tout l'équipement d'un prince voyageur et guerrier ; Rouault dépensa treize cent cinquante livres tournois ^ Enfîn, des cadeaux furent faits aux officiers du Dauphin pour a les récompenser des fraiz et despenses par eux faiz en la compagnie de Monseigneur en ce présent voyage ». Personne ne fut oublié : Jean Majoris et le physicien Léothier a se divisèrent et partirent entr'eux, par égale

historien de Louis XI, Legeay (t. I, p. 8i) signale deux voyages da jeune prince dans le Dauphiné, l'un en i436, l'autre en i438, et qu'il rapporte à cette seconde visite le don de lo.ooo florins. En réalité Louis n'a fait qu'un voyage en Dauphiné (janvier 1437) et c'est à ce moment que les Etats lui votèrent le don gratuit. — Le florin delphinal était une monnaie d'or qui avait commencé par Taloir 12 francs actuels et qui après une diminution était tombée vers 1437 à 6 fr. 53. Cf. G. d'Avencl, Histoire de la propriété^ t. I^ p. 44 et 488.

* Quittance de Jean Majoris, publ. par Et. Charavay, pièces just. éd. des Lettres de Louis Dauphin, p. i65-i66.

- Beaucourt, Histoire de Charles Vif, t. III, p. 40, n. a.

LES PREMIERS VOYAGES iSj

porcîon », une somme de cent livres tournois ^ Il est vraisemblable que Louis ne fut pas étranger à l'attribution de toutes ces libéralités faites avec son argent, mais au nom du Roi ; il avait déjà pour principe qu'il faut toujours reconnaître au plus haut prix les services reçus *.

Du Dauphiné, Charles Vil et son fils descen- ■dirent en Languedoc ; là aussi, les ovations furent •enthousiastes sur leur passage, et la générosité des habitants ne le céda en rien à celle des Lyonnais et des Dauphinois. A Béziers, une assemblée composée de prélats et de gens d'Eglise, vota mille écus d'or a pour être convertis et employés aux besoignes de Monseigneur le Dauphin' )). Peu de jours après, par lettres datées de Nîmes, le 20 février, Louis chargea Maître Jean Bochetel, •contrôleur de sa Chambre aux deniers « de cueillir cette somme* ». Le 27 février, les deux princes entrèrent à Montpellier*; ils n'en partirent qu'au

^ Lettres de Charles VII aux généraux conseillers des finances datées -au 4 février 1437, publ. par Et. Charavay, /. c, p. i64-i65 — Quittance d'Amaury d'Ëstissac» chambellan du Dauphin, ibid.jp. 166-

* Toutefois sur ces 10.000 florins, don gratuit des Dauphinois à Louis. Charles VII paya plus d'une dépense qui n intéressait ni le Dauphin ni le Dauphiné, — par exemple : ii5 livres tournois pour une vaisselle d'argent que le Roi avait fait donner à Tarchidiacre de Metz, ambassadeur du concile de Bâle. Bibl. Nat. f. fr. 2o58o, n9 53 (orig.), et copie dans 6965, f^ l'i.

* Dom Vaissète et Dom Devic Histoire Générale du Languedoc j [éd. A. Molinier, Toulouse, 1874-1895, i5 vol. in-4°) t. IX, p. iiaS.

* Dom Vaissète et Dom Devic, Histoire générale du Languedoc^ t. X, col. 2i3i.

* « A'n aquest an vent le Rey nostre senhor a Montpellier an Moss. le Dalphi, Moss, Charles d'Anjo, Moss**** le comte de Vindoymes, raos8<^^ le comte de la Marcha et de Pardiac, et motz autres

rj8 LES ANNÉES d'aPPRENTISSAGE

mois d'avril \ pour reprendre le chemin du Nord ; entre temps, les États Généraux de la Langue d'oc avaient gratifié le Dauphin de deux mille livres tournois.

On pourrait croire que, pendant ce long voyage, le père et le fils vécurent très rapprochés et qu'ainsi ils purent enfin se connaître, se pénétrer; la vérité est qu'aucune communion ne s'établit entre eux et que, durant ces huit mois, alors que, pour la premièi'e fois, leurs noms se trouvaient confondus dans les hommages et les acclamations des provinces traversées, ils demeurèrent étrangers l'un à l'autre; rarement, en effet, le même gîte les abritait, et quand Charles VII faisait séjour dans un château isolé, son fils, logé dans les environs, venait le visiter, puis retournait dîner et coucher en sa propre demeure*. Le Dauphin ne se trouvait donc aux côtés du Uoi qu'aux parades et réceptions et dans quelques assemblées ; ainsi le voulait l'étiquette, sans doute, mais surtout, il ne fallait pas faire peser, sur un seul lieu, la charge

prclatz et grans senhors en sa compaiihia. » Arch. inun. de Montpellier, Thalamus des ouvriers, P* n3 v**.

^ C'est pendant son séjour dans cette viUe que Charles YII se décida à faire payer à Guillaume Léothier, physicien du Dauphin, les aoo livres tournois qui lui avaient été accordées à Châtcaurouz. douze ans auparavant, et qui n avaient jamais été versées « obstans les grans charges et asssignacions » des fmances royales (Lettres du î avril 14^7, Bibl. nat., f. fr. iO.SgS, pièce 63).

2 Pour ne citer qu'un exemple, François de Laudun. écuycr échauson du Dauphin reçut ce prince dans son château de Laudun près de Ba^nols, au diocèse dX'zès, dans le temps que le Roi était logé dans celte dernière ville. Dom Vaissète..,, Histoire Générale du Languedoc, t. IX, p. iiiS.

LES PREMIERS VOYAGES l5(>

de la nourriture de deux Maisons princières. Du reste» Charles VII, dont la part dans Téducation de Louis avait été presque nulle, continuait maintenant à le laisser aux mains de ses Gouverneur et officiers; de cette façon, il ne paraissait pas accorder à cet adolescent plus d'attention qu'il nen méritait, et il le préservait, pensait-il, de se croire plus important qu'il ne Tétait encore. De ce que de nombreuses ovations furent faites au Roi dans le Midi» il ne faudrait pas conclure que son voyage y fût continuellement triomphal ; car, bien des fois, Charles VII dut écouter des plaintes, de longs exposés de griefs, de pressantes requêtes» Louis connut alors quelques-uns des difficiles problèmes dont Turgente solution incombait à son père. Ainsi, à toutes les étapes, il avait entendu parler des Routiers; aux Etats d'Auvergne, comme aux Etats du Dauphiné, à Vienne, comme à Nîmes et à Montpellier, dans les harangues des magistrats municipaux et des gouverneurs, c'étaient toujours les Routiers, Brigands, Ecorcheurs et les fléaux qu'ils traînaient à leur suite qui servaient de texte aux doléances les plus amères^ Et voilà qu'à cause d'eux, aux premiers jours du printemps, le Roi était obligé de regagner au plus vite les provinces du Centre dont il recevait

^ Sur la dévastation des provinces du Centre et du Sud par les Routiers et sur les mesures prises en ce temps par Charles Vil pour essayer d'enrayer le mal, voy. Dora Vaissète, Histoire du Languedoc^ t- IX. — J. Quicherat, Rodrigue de Villandrandoj (Paris 1879, iuS^). — Beaucourt. Histoire de Charles VII, t. III, p. 41-48.

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d'inquiétantes nouvelles : le chef de la plus terrible bande de Routiers, Rodrigue de Villandrando, déjà installé dans le Berry, tentait de pénétrer en Touraine. Son dessein était de livrer cette riche contrée au pillage de ses troupes, et de se rendre luimême à Angers pour entrer dans le complot tramé contre les Conseillers de Charles VII par le duc de Bourbon et un groupe de seigneurs mécontents*. Le bruit de l'approche des Brigands avait causé une vive alarme dans Tours ; la Reine et la Dauphine, saisies de terreur, avaient dépêché à la rencontre de Rodrigue, un messager, porteur de lettres où elles imploraient sa clémence pour le pays de Touraine, en le suppliant « qu'il ne vensist point loger lui ne ses gens. » Le chevaucheur avait trouvé Tarmée des Routiers campée à La Châtre : Quatre mille bandits faisant grand chère ! Rodrigue, ayant lu les messages des Princesses, avait dit « qu'elles le gênaient fort, car il avait emprins de passer par ce dict païs au voïage qu'il avoit intencion de faire » ; et il avait ajouté, (car il se piquait de courtoisie), ce que, néanmoins, il ne viendrait pas loger en Touraine, qu'il obéirait pour l'honneur et réverance de Madame la Daulphine et aussi en faveur de Monseigneur le Daulphin duquel il se disait serviteur et obligé à lui^ ». Comment expliquer ces bonnes

i Perceval de Cagny, Chroniques,.,, p. a33.

^Arch. mun. de Tours, Comptes delà Ville, t. XXVI. fol. 171-174. — Cf. aussi J. Quichcrat, Rodrigue de Villandrando, p..a87 et suiv.—

LES PREMIERS VOYAGES l6l

dispositions à Tégard du jeune Prince ? Ne révèleraient-elles point que le duc de Bourbon et les seigneurs, ses complices, auraient nourri, dès cette époque, le projet de placer leur conspiration sous le patronage du Dauphin et d'opposer Louis à son père ?

Rodrigue, d'ailleurs, n'avait pas tenu sa promesse, car, sa jonction avec les troupes du bâtard de Bourbon opérée, il avait conduit son armée à Châtillon-sur-Indre \ presqu'aux portes de Tours. « Comme il estoit tout notoire en cette ville que les dits Routiers y vouloient venir loger ^ », la Reine et la Dauphine avaient expédié, le i5 avril, de nouvelles lettres à Rodrigue, pour lui rappeler ses engagements et lui renouveler leurs prières d'épargner le pays. Cette fois, Rodrigue s'était dérobé ou n'avait pas daigné répondre ; mais son lieutenant et le bâtard de Bourbon avaient assuré le messager qu'en exécution de la promesse faite, ils ne s'approcheraient pas davantage, que même ils s'éloigneraient « en brief » ; et, effectivement, ils s'étaient rendus au bourg de Déols^ ; c'est là que Charles .VII, qui revenait en toute hâte, espérait les atteindre et leur couper la retraite.

En regagnant, à la suite de son père, les pays de la Loire, Louis vit les traces des ravages commis

M. Boudct, Villandrando et ses Ecorcheurs à Saint-Flour (dans la Revue d'Auvergne, septembre-octobre 1894).

* Beaucourt, Histoire de Charles VU, t. III, p. 46*4 7 •

* Arch. mun. de Tours, Comptes de la ville, t. XXVI, fol. 171-174. ^ Ibid. — D<?ols, cant. et arr. de Châtcauroux, dép. de l'Indre.

f^ LES A55ÉES d'aPPRE^E TISSAGE

par les bandes de Kodrigue, les niîaes, la colère des habitants, une nouvelle Jacquerie sur le [x>int d^éclater, et les maraudeurs battant les gens d'armes chargés de préparer le logis du Roi et pillant les convois de bagages ' l Un moment, le jeune prince put croire quil allait avoir affaire avec les Routiers, mais, à la première nouvelle de rapproche du Roi, les bandes avaient vidé le pays'.

Charles Vil qui, depuis son voyage à Reims (i42f)', n'avait pas reparu à la tète des armées, se décida, en juin 14^7, à prendre en personne le commandement d'une expédition contre les garnisons anglaises de la haute Seine, et il consentit à ce que le Dauphin l'assistât pendant la durée de cette campagne. Louis se trouvait dans les conditions les plus favorables pour faire ses premières armes : sa constitution s'affirmait robuste, sa santé était excellente, et il désirait ardemment faire montre, au plus tôt, ce du bon courage qu'il avoità dcstruire les anciens ennemis de France' ».

Le 20 juin, les Princes quittèrent Bourges suivis d'une nombreuse compagnie^ Charles d'Anjou se

* J. Qiiiclierat. liodrigue de Villandrando, p. 287 et suiv. — Heaucourt, histoire de Charles T//, loc, cit. — Perceval dcCagny, ChroniqueSy p. u34 •

'^ Hodrigue, enray»'* par le retour précipita de Charles VII, s'enfuit à IraverH le Bourbonnais jusque sur le territoire de l'Empire, et la coalition de» princes se trouva dissoute. J. Quicherat, loc, cit.^ p. 14a. — M, Boudel, Charles VU à Saint-Floury Annales du MidijSLn. 1894.

' Perceval de Caf(ny, Chroniques..,^ p. a38.

* Ihid., p. 'a'V)'i:\6. — Beaucourt, Histoire de Charles Vif, t. III, p. 47-49-

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tenait auprès du Roi dont il continuait à diriger la politique, mais le commandement effectif de l'armée et « la plus grande voix pour la guerre » appartenaient au gouverneur du Dauphin, le comte de La Marche*. Le 28, on arriva à Gi en-sur-Loire que Charles VII choisit pour quartier général et assigna comme lieu de rendez-vous aux hommes d armes et de trait des provinces voisines'. Aussitôt, le comte de La Marche, avec trois à quatre mille combattants, assiégea Gharny^ et Tenleva*; puis, le 5 juillet, il s'en fut attaquer Chàteau-Landon*. Cette petite ville forte, capitale du Gàtinais, véritable nid d'aigle suspendu au-dessus du Loing, commandait la route de Montereau. Le siège durait depuis onze jours et n'avançait guère, lorsque le Dauphin arriva « moult grandement et bien accompaignié* »; l'inaction de son père dans Gien l'impatientait; il brûlait du désir de se signaler et, le troisième jour après son arrivée, il

* Perceval de Cagny, Chroniques.,., p. a44« 2 Ibid.y p. 336.

* Cbarny, ch.-l. de cant., arr. de Joigny, dép. de l'Yonne.

* Perceval de Cagny, CÂro/i*V/iies..., p. !i36-a37. — LeshabitanUdc Cbarny furent traités sans rigueur par le comte de la Marche; « par ainssi que ceulx de dedcns, qui aler s'cnvouloient, en emportèrent ce qu'ils pcurent de dedens, chevaulx et bernais. Et les auitres qui vouldrent demourer en l'obéissance du roy y furent receuz et les maulx qu'ils avoient faiz abolis ».

* CbAteau-Landon, cb.-l. de cant.,arr. de Fontainebleau, dép. de Seinc-et-Mame.

•Perceval de Cagny. Chroniques, p. 237-238. — Cf. aussi (i. (iruel, Chronique d'Arthur de Jiichemont, p. i33, et Enguerran de Monstrelet. Chroniques..., l. V, p. 292; mais ces deux chroniqueurs sont moins bien renseignés sur le siège de Chàtcau-Landon que Perceval de Cagny.

lG4 LES ANNEES D APPRENTISSAGE

fit donner l'assaut; les soldats, entraînés par sa juvénile ardeur, s'élancèrent avec furie contre la place et la prirent d'emblée. Du côté des assiégeants les pertes furent insignifiantes.

Grisé par ce premier succès entièrement dû à son initiative, Louis laissa éclater sa joie : elle fut bruyante et brutale; dans un festin, il réunit ses principaux officiers a et leur fist tant bonne chière à touz chevaliers et escuiers, comme seigneur pourroit faire * » ; ensuite, il s'occupa des vaincus : il commanda que les Anglais fussent pendus et les Français traîtres, décapités. Peut-être, les défenseurs de Ghâteau-Landon avaient-ils, du haut des . remparts, comme il arrivait souvent en ces guerres de siège, défié le Dauphin, raillé sa jeunesse? On ne saurait affirmer que les cruelles représailles ordonnées par Louis fussent une vengeance personnelle, mais il est certain qu'il refusa d'entendre un appel fait à sa miséricorde : « de fait ne voult ouïr ne entendre conseil que on lui vouseist faire* », et l'impitoyable sentence fut exécutée.

Louis venait de céder à un mouvement de colère exaspérée, sinon de donner une preuve de cruauté foncière ; car celui qui nous apparaît dans le recul des siècles comme le plus circonspect et plus rusé de nos Rois, avait un tempérament d'une

* Perceval de Cagny, Chroniques.,., p. a38.

'^ Ihid. — Cf. aussi, le Héraut Berry, Chroniques.,., 1403-1461. (éd. D. Godefroy), p. 39$.

LES PREMIÈRES ARMES lG5

violence excessive ; son premier mouvement le portait aux partis extrêmes, et la moindre résistance à son autorité enflammait son courroux; heureusement, sa volonté sur lui-même était forte, et quand, grâce à elle, il parvenait à se maîtriser, alors ce il oïait conseil, non des autres, mais de sa prudence* ».

Après ce beau et bon commencement que « Dieu lui a voit envoyé^ », le Dauphin laissa la plus grande partie de ses gens prendre, sous les ordres du comte de La Marche, la ville et le château de Nemours% et s'en retourna auprès de Charles VII, à Gien*. Là, il retrouva Marguerite d'Ecosse et passa quelque temps en sa compagnie*. Le Roi et la Reine, en permettant que les deux adolescents demeurassent dès lors réunis, ne commirent-ils pas une imprudence ? On peut le supposer car, peu après, de graves troubles nerveux se déclarèrent chez la Dauphine. Au reste, la lune

* Voy. Philippe de Commyncs, Mémoires (Éd. Bernard de Mandrot) t. I, p. 74.

* Cf. Perceval de Cagny, Chroniques..., p. 238.

* Perceval de Cagny, Chroniques... y p. aSS-aSg. « Et tant furent ceulx de la dite place pressez de nosdiz gens... que ils rendirent la place au roy, leurs corps et leurs biens : saufs et ceux qui vouldront demourer furent remis en liberté en la bonne grâce du roy. »

* Perceval de Cagny, Chroniques.. ., p. a38.

' L'auteur du Liber Pluscardiensis^ qui était un clerc écossais attaché à la maison de la Dauphine Marguerite en France, écrit dans sa chronique «... completi sunt in eis anni nubiles et in lecto positi. apud villam de Gien sur Laare et sic matrimonium perfecte consummatum est in nomine Jesu Christi » (éd. dans The hisiorians of Scot Land, t. VII, p. 38o). Cf. Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. III, p. 89, n^ i.

l66 LES ANNÉES d'aPPREXTISSAGE

de miel de ces trop jeunes époux dura peu; les hommes d'armes appelés par Charles VII accouraient de toutes parts à Gien; les garnisons voisines et celles des pays de Picardie et du comté de Champagne proposaient leurs services; les bonnes villes, dont Paris, offraient de Targent et des vivres ^ On décida d'accepter tous ces dévouements et de faire le siège de Montereaufault- Yonne. Le Roi et le Dauphin partirent le 20 août et, pendant que l'armée se postait devant cette ville, ils s'en furent loger à Bray-sur-Seine*. Charles VII n'y resta que quelques jours, il avait hâte de prendre le commandement de ses troupes ; Louis, au contraire, demeura dans Bray, pendant les six semaines que dura le siège de Montereau'. L'inaction de Louis, comme on pense bien, n'était pas volontaire, elle lui était prescrite par le Roi. Il nous faut ici considérer que Charles VII, dont l'avènement au trône datait de quinze années, n'exerçait que depuis peu de temps, avec quelque sécurité, le souverain pouvoir, il commençait seulement à se sentir vrai Roi de France, et voici, qu'à ses côtés, se campait un grand fils, énergique, entreprenant, et qui attirait à soi les hommages des sujets. En apprenant la prise du Château-Landon, Charles VII avait

* Perccval de Cagny, Chroniques..., p. 239. — Journal d'un Bourgeois de Paris y p. 333.

^ Bray-sur-Seine, ch.-l. de cant., arr. de Provins, dép. de Seineet-Marne.

^ Pcrceval de Cagny, Chroniques.,., p. a4o.

éprouvé du dépit, non visiblement, puisqu'il avait accueilli le Dauphin à grand joie, célébré des actions de grâces et ordonné des processions *; mais, au fond, il était entré en défiance et en jalousie contre le jeune vainqueur. 11 le tenait donc à Técart de l'armée, décidé à ne pas l'y laisser reparaître avant d'avoir lui-même accompli quelque brillant exploit ; aussi le vit-on, au siège de Montereau, déployer une activité extraordinaire. Debout nuit et jour, il veillait à tout, il était présent partout; il visitait les ouvrages av'ancés, critiquait les dispositions de ses capitaines, gourmandait les soldats de leur lenteur. A ceux qui le suppliaient de se ménager, ou du moins de se mieux garder, lui remontrant « le péril de sa personne en aîant et venant aus diz lieux », il répondait que « la guerre estoit à lui et non à autre ». Le jour de Tassant, il s'élança dans les fossés « en Teaue jusques passé lasainture* », et il fut Tun des premiers à entrer dans Montereau par la brèche (lo octobre^). La ville prise, le château tenait encore; le Roi permit alors au

* Perceval de Cagoy, Chroniques..,, p. 339.

* Perceval de Cagny, Chroniques..., p. a.|o. n Et le Roy, dit le héraut Berry, y estoit préseat en personne, faisant son devoir comme les autres. » Chronique 1402-14O1, (éd. D. Godefroy), p. 395.

* Perceval de Cajçny, Chroniques..., p. .14 '• Voyez aussi, sur le siège de Montereau et sur la bravoure qu'y dt3ploya Charles Yll, Monstrelet, Chronique . .., i. V, p. 294.

' Cf. Compte rendu d'une séance du Parlement, copie dans Le Grand, Histoire de Louis A7, (manuscrite), pièces just., Bibl. Nat. f. fr. 6965, fol. 25.

l68 LES ANNÉES d'aPPRENTISSAGE

Dauphin de venir le rejoindre, et le jeune prince prit part à Tattaque de la forteresse qui fut enlevée quelques jours plus tard*.

Tous les prisonniers a parlant la langue de France » furent pendus ; mais le Dauphin intercéda auprès de son père pour qu'il fût accordé aux Anglais de se retirer la vie sauve, avec leurs biens, « comme estrangiers conquerans terres, car ils n'étoient pas venus en France de leur autorité*. » Cette fois, Louis distinguait les ennemis des traîtres : il avait pris conseil de son bon génie. Avant le départ, le chef de la garnison, Thomas Quérart, et tous ses hommes vinrent remercier le Dauphin de sa clémence'. Mais, ainsi que le voulait le Roi, Taflaire de Château-Landon fut mise en oubli, et les chroniqueurs officiels parlèrent du siège de Montereau comme de la « première ost où fut Monseigneur le Dauphin* ».

Le i3 avril i436, un groupe de bourgeois, sous la conduite de Tun d'eux, le brave Michel de Lallier, avaient, à coups de pierres, de bûches et de tessons, mis hors de Paris la garnison anglaise,

* Le Grand, Histoire de Louis XI, Bibl. Nat. f. fr. 6963, f** 25. 2 Ihid,

• Héraut Berry, Chroniques..., p. 3y6. — La NeufviUe» Histoire des Dauphins (1760, a vol. in-ijo), l. II, p. 108.

^ Bibl. Nat. f. fr. 6965, P> a5 v^.

et ouvert les portes au connétable de Richemont*. Une fois affranchie du joug qu'elle avait si longtemps supporté, la grande cité prétendit reprendre immédiatement son rang de capitale; dès la fin d'avril, une députation de bourgeois et de docteurs de TUniversité fut envoyée à Tours vers Charles VII pour le prier de faire sa rentrée dans Paris ; les ambassadeurs devaient solliciter Tintercession de la Reine, et aussi remettre au Dauphin des lettres de TUniversité qui affirmaient, en toute obéissance et honneur, les loyautés de ce grand corps et, plus expressément, « le très grand plaisir qu'il avoit de la présence très nécessaire du Roi et de son fils* ». On ignore si Louis plaida la cause de Paris auprès de son père ; en tout cas, Charles VII ne prit aucun engagement; quelque temps après, une seconde ambassade vint le trouver à Amboise; elle aussi s'en retourna sans avoir obtenu de réponse formelle'. Mais, après la prise de Montereau, le Roi se rappelant les récentes offres de subsides et de vivres qu'il avait reçues des Parisiens, se décida à leur faire une visite, et, par la vallée de la Seine, il descendit, avec son fils, vers la grande ville.

* Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 3i j-3ao. — Ëngucrran de Monstrclet, Chronique.,., t. V, p. aai. — Jean Chartier, Chronique de Charles Vil, t. I, p. aa8. — Cf. Petit-Dutaillis, Charles VII, Louis XI et les premières années de Charles VIII , (Histoire de France, de E. Lavisse, t. IV, p. 83, 84).

* Chartularium Lniversitatis Parisiensis, publ. par H. Deniflc etE. Châtelain, (Paris, 1889-1897, 4 vol. in-4^), t. IV. p. 58o-582.

« Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. III, p. 34.

170 LES A>5EES D APPRENTISSAGE

Le cortège royal arriva à Saint-Denis le 1 1 novembre, jour de la Saint-Martin d'hiver. Saint- Denis, hélas! d par la méchanceté des ennemis était bien changé de ce qu'il était jadis; ceux qui l'avaient connu autrefois ne pouvaient retenir leurs larmes*, » et Louis, à la vue des ruines qui encombraient les rues de cette ville à demi incendiée, avait peine à croire que c'était là « le premier bourg de France, » tant vanté par les anciens chroniqueurs. La visite de la basilique surtout était pénible ; les traces de pillage y étaient encore visibles. Après avoir fait ses dévotions au saint patron du royaume, le Dauphin s'arrêta devant les tombeaux de marbre et les statues en albâtre rehaussé d'or, des rois ses ancêtres*. Le dernier mausolée renfermait Charles VI et Isabeau de Bavière ; c'était à cette place que le 27 octobre 1422, le héraut d'armes avait poussé le cri sacrilège « Dieu doint bonne vie à Henri, par la grâce de Dieu, roi de France et d'Angleterre ! » C'était là que reposait, aux côtés de l'homme qu'elle avait trahi comme épouse et comme Reine, la

* Antoine Astesan, Eloge descriptif de la ville de Paris et des principales villes de France..., publ. par Le Roux deLincy, dans Paris et ses historiens^ p. 55i-5S3. — Journal d'un Bourgeois de Paris, éd. Tuétey, p. 3o8-3o9. « Et les Anglois estoicnt dedcns Sainct-Dcnis qui pilloient la ville sans y rien laisser à leur povoir : ainsi fut la ville de Sainct-Denis destruicte, et quant ilz orent tout pillié, si firent abatre les portes et les murs et en firent ville champestre. » (fin septembre i435).

* Antoine Astesan, Eloge descriptif de Paris et des principales villes de France...^ p. 549. — Sur les reliques et les richesses que renfermait la basilique de Saint-Denis, voy. Du Breul, Le théâtre des Antiquités de Paris, (Paris, 1639), liv. IV.

criminelle Isabeau^! Méditant le grave enseignement que donnaient à sa jeunesse les douloureux souvenirs qui emplissaient ces lieux, le Dauphin songeait qu'un royaume est perdu quand, par suite de la faiblesse ou de la maladie de son chef, les féodaux parviennent à y dominer; puis, évoquant la figure de Taïeule dont il avait toujours entendu maudire le nom, il se jurait de ne jamais abandonner à une femme la moindre part de son pouvoir, estimant qu'un Roi de France qui a épousé une étrangère, la doit tenir éloignée des affaires et constamment surveiller ses relations de famille.

Cependant Paris, impatient, affairé, tumultueux, achevait fébrilement les apprêts de ses fêtes ; la venue de Charles Vil et du Dauphin était désirée depuis des mois et la seule perspective de l'événement « confortait* d les habitants! Soutenus par cet espoir, ils avaient supporté tailles et « malles gaignes », la grand cherté du pain et des autres vivres; ils avaient refréné leur langue, toujours prompte à s'exercer contre les gouverneurs, et obéi à Tordre de laisser passer xc sans leur dire pis de leur nom' » les trois cents Anglais du châ-

* Isabeau de Bavière, morle, le 39 septembre i435, à l'hôtel Sainl- Pol, avait été le 14 octobre, après la célébration d'uu service à Notre-Dame, « mise en la rivière do Saine en ung batel et... portée enterrer à Saint-Denim » Journal d'un bourgeois de Paris, p. Sog- 3 10. — Suivant les prescriptions formelles de la Reine dans ses trois testaments de 1407, 1411» i43i, son cercueil avait été déposé à côté de celui de Charles VI.

* Journal d*un Bourgeois de Paris y p. 335.

i;-! LES A>>EES D APPRENTISSAGE

teau de Montereau ; leur retenue, dans cette circonstance, leur avait coûté beaucoup, car ils auraient voulu pendre ces Anglais « tous meurtriers et larrons » à leurs yeux tardivement dessillés ; mais ils craignaient de s'aliéner à jamais la sympathie du Dauphin dont ils connaissaient la miséricordieuse intercession auprès de son père ; pourtant, ils avaient, à leur façon, protesté contre l'acte de clémence qu'ils désapprouvaient : a ils n'avoient fait joie ne allumez feux » en Thonneur de la victoire *.

Un vent de réaction soufflait sur Paris ; bourgeois et artisans se convertissaient en masse à la cause légitime et, sous l'influence de ces mots magiques : « le Roi et le Dauphin approchent ! » souffrances et rancunes étaient oubliées. Le Roi, la plupart des Parisiens ne le connaissaient pas, et ils étaient affamés de le voir; quelques gens d'âge mûr se souvenaient de l'avoir aperçu, pendant les troubles lorsque, jeune comte de Ponthieu, puis Dauphin et Régent, il parcourait à cheval les rues sous la conduite des chefs armagnacs. Quant au Dauphin Louis, pour tous, il était un inconnu; sa naissance n'avait point fait de bruit à Paris, aussi, dans la foule grouillante et commérante qui se pressait aux carrefours et s'extasiait devant les préparatifs de la fête, on s'interrogeait au sujet du petit prince:

* Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 335.

que savait-on de lui? la plupart le croyaient tout jeune, âgé de dix ans environ*, d'autres mieux renseignés, parlaient de son glorieux mariage, de ses récents exploits ; généralement, on craignait qu'il n'eût été élevé dans des sentiments hostiles aux Parisiens, et Ton était d'avis qu'il fallait gagner ses bonnes grâces, obtenir qu'il intercédât auprès de son père en faveur de l'antique capitale; et, très prompts à Tillusion, les Parisiens se voyaient déjà revenus aux beaux jours de iSSg : la Cour réinstallée à l'hôtel Saint-Pol, les tailles supprimées, les commandes affluant aux boutiques des orfèvres et des brodeurs ^ Pour séduire le Dauphin, comme pour reconquérir Charles VII, Paris comptait sur son charme, mystérieux attrait qui avait si vite calmé la colère de Charles V après la Révolution de i357% et dissipé la mauvaise humeur de Charles VI après l'insurrection des Maillotins *. C'est pourquoi, de la porte Saint- Denis au parvis Notre-Dame, tout le long de la voie triomphale que suivrait le cortège des Prin-

* Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 335.

* Cf. notre étude sur Isabeau de Bavière y la Jeunesse f p. i32 et suiv.

* A. Coville, les Premiers Valois et la Guerre de Cent ans^ (Hist. de France, de E. Lavisse), t. IV, p. 1^1.

* Sur la Révolte des Maillotins à Paris (mars i382), et sa répression, voy. Coville, /. c, 374-283. — Les oncles de Charles VI firent de nombreuses exécutions et confiscations, et ils retirèrent à Paris ses franchises municipales en supprimant la Prévôté des marchands; mais un des premiers actes de Charles VI, au début de son règne personnel, janvier 1389, fut de rendre à la capitale la plupart de ses libertés. — Cf. L. Battifol, Jean Jouvenel, prévôt des Marchands.

I7'i LES AîîrfÉES D APPRENTISSAGE

ces, les maisons se tendaient de tapisseries de haute lice, se décoraient de feuillages ; les portes, les bastilles étaient couvertes et parées, aux porches des églises, aux carrefours, étaient dressés des échafauds pour la représentation des Mystères et placées des fontaines qui versaient Teau, le vin et le lait * : C'était tout le luxe traditionnel, banal, un peu défraîchi des entrées royales % mais auquel on avait ajouté, en Thonneur du Dauphin, quelques nouveautés.

Dans le cortège, dont Tavant-garde était formée par un corps de huit cents archers, Louis chevauchait c un petit ensuivant le Roi ; il était armé au cler de plein harnais et, réservé le chief, tout couvert d'orfèvrerie ; comme lui, son coursier estoit moult noblement houcié ^ ; à sa dextre

* Cf. Monstrelct, Chronique,,, y t. V, p. 3o 1-307. — Jean Charticr, Chronique de Charles F//, t. I, p. a37-a38.

' C'étaient, dit le Bourgeois de Paris, a moult de belles choses qui moult longues seroient à raconter... comme on fist pour le petit roy Henry ^ quand il fut sacré à Paris. » Journal..., p. 336. — Henri VI de Lancastre, roi de France et d'Angleterre, avait été amené de Londres à Paris et sacré à Notre-Dame, le 16 décembre i43i. — Sur les cérémonies et les fêtes qui eurent lieu à cette occasion, voy.: Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 274-280. — Monstrelel, Chroniques, t. V, p. i-5. — Jean Chartier, Chronique de Charles VU, i. I, p. i3o-i3i. — Jean de Wavrin, Chroniques et anciennes histoires de la Grande Bretagne, (éd. du Maître de» Rôles), p. i-ia. — etc.

•* Monstrclet, Chronique..., t. V, p. 3o5. — Le Héraut Berry..., Chronique (publ. par D. Godefroy), p. 398-399. — Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 335. — Martial d'Auvergne, Vigiles de Charles VII, t. I, p. 159.

a Auprès du Roy sur un roussin

<( Venoil après, subséquemment

« Son fils Monseigneur le Dauphin

« Lors babillé très richement.

Cf. aussi dans Denis Godefroy, Le Cérémonial français (Paris.

estoit Messire Charles d'Anjou et, à senestre, Monseigneur le comte de La Marche » \ Derrière, venaient les pages du Dauphin mêlés à ceux du Roi et comme eux m vestuz de diverses couleurs-». A la première porte Saint- Denis ' , le prévôt des Marchands, Michel de Lallier et les échevins ayant salué Charles Vil lentourèrent, portant au-dessus de sa tête un ciel* (un dais) « comme on a à la Saint-Sauveur à porter Nostre Seigneur* ». Aux Filles-Dieu % le cortège rencontra une fontaine dont les quatre bouches versaient du lait, du vin vermeil, du vin blanc et de J'eau ; à la porte aux Peintres ' , il contempla le mystère de rincarnation ; à la porte des Champs *,

1649, ^ ^'^^- ^"^'°)j *• ^« P- 653-556 : Eatrée de Charles VII et du Dauphin, extrait du Recueil des Offices de France^ par Jean Chenu.

* Héraut Berry, l. c. — Monstrelet, /. c.

» Ibid,

■ La première porte Saint-Denis, appelée aussi Porte de Paris ou Porte Royale, appartenait à l'enceinte de Charles V, elle était placée au débouché de la rue d'Aboukir.

* Journal de Jean Maupoint, publ. par G. Fagniez dans les Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, t. IV, p. 24-

* Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 336.

* Le couvent des Filles-Dieu, refuge pour les repenties et hospice pour les pauvres Femmes malades, occupait un vaste enclos compris entre la rue Saint-Denis et la Ville neuve au quartier Bonne- Nouvelle, lia été démoli en 1795, et. sur son emplacement, ont été ouverts la rue et le passage du Caire. Le Roux de Lincy, Paris et ses Historiens, p. 188, n. a.

"^ La porte aux Peintres ou deuxième porte Saint-Denis, de l'enceinte de Philippe-Auguste, s'élevait près de Tlmpasse aux Peintres, au point d'intersection de la rue Turbigo et de la rue aux Ours prolongée. Le Roux de Lincy, loc. cit,, p. 328, n. 4.

* Il s'agit ici de la porte Saint-Martin-des-Champs, de l'enceinte de Philippe-Auguste, qui s'élevait un peu au-dessous de la rue du Grenier Saint-Lazare.

176 LES A>':*ÉES d'apprentissage

celui de la Nativité *, où des anges chantaient doucement « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ». Devant le ponceau Saint-Denis, Louis s'arrêta pour admirer une fontaine « en laquelle y avoit un pot, où estoit une fleur de lis laquelle jettoit bon ypocras, vin et eaue ; et dedans ladicte fontaine estoient deux daulphins, et audessoubz avoit une terrasse volsée de fleurs de lis » *. Le jeune prince fit halte aussi à la Trinité ' devant les scènes de la Passion qu'on y représentait, puis, sur la place du Châtelet, pour y regarder un terrible Jugement dernier : Monseigneur saint Michel, en sa balance, pesait les à mes *. Le cortège quittant alors la rue Saint-Denis qui, depuis la porte aux Peintres était « tendue à ciel », s'engagea sur le grand pont pour gagner la cathédrale*. Devant les portes fermées de Notre-Dame, tout le corps de l'Université et de nombreux prélats attendaient les Princes ; là se trouvaient réunis les archevêques de Toulouse et de Sens*, les évê-

* Cf. Beaucourt, ///s/oirc de Charles VII, t. III, p. 53.

- Monslrolet, Chronique. . ., t.V, p. 3oa. — Il y avait deux fontaines dans la rue Saint-Denis, celle des Innocents, et celle du Ponceau Saint-Denis ; cette dernière formait l'angle des rues Saint-Denis et des Ëgoùts. Le Roux de Lincy, Paris et ses Historiens, p. 198, n. a.

■ L'Hôpital de la Trinité était rue Saint-Denis, en face de la rue Saint-Sauveur ; les Confrères de la Passion y louaient une salle où ils faisaient représenter des mystères.

* Cf. Beaucourt, /. c.

* Le Grand Pont ou Pont au Change était alors n si couvert de maisons, et les eaux du fleuve si bien cachées que celui qui les traversait sans être prévenu ne s'en doutait pas ». Antoine Astesan, Eloge descriotif de Paris. . ., dans Le Houx de Lincy, Paris et ses Historiens, p. 53 1.

* Louis I*"" de Melun, fils de Jean de la Borde-le-Vicomte cl

ques de Paris et de Clermont, les abbés mitres de Saint'Denis \ de Saint-Martin*, de Saint-Germaindes-Prés', de Saint-Magioire ^ et de Sainte-Geneviève \ Le Roi et le Dauphin mirent pied à terre ; Maître Nicolas Midi, docteur de l'Université et porte-parole de cette fille aînée des Rois\ prononça une grande harangue, dans laquelle il célébra les vertus de Charles VI, celles de Charles Vil et déclara que TUniversité s'était trouvée comme orpheline et veuve durant Tabsence de son Roi. Ensuite, Tévêque de Paris, Jacques du Chastelier, invita Charles VII à jurer sur les Saints-Evangiles; le Roi, après avoir prêté serment, pénétra avec son fils dans Notre-Dame, pour y vénérer les reliques

d'Elisabeth de Savoisy, chanoine de Saint-Quentin (141 5), puis de Paris (i4ao), avait ëtë [élu archevêque de Sens, en i433. 11 avait fait sa première visite à Notre-Dame, le 9 mai i436, quelques semaines après l'expulsion des Anglais, Gallia Christiana, t. XII, col. 85-86. — L'archevêché de Sens était la métropole de Paris, qui ne fut érigé en archevêché que sous Louis XIII, en i6aa.

* Guillaume IV de Parrechal était abbé de Saint-Denis depuis 1480. Gallia Christiana, t. VII, col. 404*

* Le monastère de Saint-Martin-des-Champs, fondé par Henri I®"*, était compris entre les rues Saint-Martin, du Vert-bois, delà Croix, Yolta et au Maire. II. Legrand, Paris en i38o, p. 54, n. 3. — Le prieur de Saint-Martin était, depuis 1434, Jacques II Seguin. Gallia

Christiana^ t. VII, col. 536.

■ Drogon de Montauban venait d'être élu abbé de Saint-Gcrmaindes-Prés. en remplacement de Jean V de Bourbon. Gallia Christiana^ t. VII, col. 463.

* Le couvent de Sainl-Magloire s'étendait entre les rues Aubryle-Boucher, Saint-Denis. Quicampoix, Saint-Magloirc, et Salle-au- Comtc. H. Legrand, Paris en i38o, p. Sa, n. 1.

* L'abbé de Sainte-Genevièvre était Pierre Caillou ou Callou. Gallia Christiana, t. VII, col. 761.

* Nicolas Midi avait été l'un des juges de Jeanne d'Arc et s'était montré particulièrement acharné contre elle.

in

178 LES ANNÉES d'aPPRENTISSAGE

et entendre le Te Deum * ; après quoi les deux Princes se rendirent au Palais*.

Durant cette journée du 12 novembre, Témotion et l'enthousiasme avaient été très vifs dans la grande cité. « Et quand est au peuple de Paris, il y en avoit si grand multitude qu'à grand paine povoit on aler par les rues, lesquels en divers lieux crioient à haulte voix Xoël ! pour la

* Voy. Heg. Capit.de \olrc-Dame, Arch. Xat. L.L 217, fol. 357- 359. — Du Boulay, Histoire de V Université de Paris (Paris. i665- 1673, 6 vol. in r**), t. V, p. 44^- — Denys Godefroy, Le Cérémonial français f /. c, — etc. — Jacques du Chastclier, d'une noble famille espagnole, archidiacre de Bruxelles, puis trésorier de lleiins, avait été élu en 14^*7» par le chapitre de Paris, évoque de cette ville, avec l'appui duducdeBedford. Gallia Christiana, t. VII, col. 146-148.

- Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 336. — Journal de Jean Maupointy l. c, p. 24. — H était d'usage que les Bois passassent la première nuit de leur « Entrée » dans le Palais, ancienne demeure de Saint- Louis, devenu le siège du Parlement. — Le poète contemporain Antoine Astcsan, dans son Eloge descriptif de Paris, vante le Palais et ses Galeries : «Chacun, dit-il, peut y trouverun savant défenseur pour soutenir sa cause. On y rencontre encore tout ce que Ton vent acheter avec beaucoup ou peu d'argent....; vous croiriez voir des servantes de Pallas vendre ici leurs superbes tissus, tant on y débite de laine et de lil. 11 n'y manque ni soie, ni pourpre éclatante, ni rien de ce qui peut servir à parer les jeunes filles, les mères ou les jeunes femmes, les enfants et les hommes. On y voit des objets d'argent, d'autres plus précieux en or, d'autres de cuivre, de fer. ou de tout autre métal, des fourrures et des peaux d'animaux appropriées à une irlinité d'usage. On y trouve encore des pierres précieuses et les divers livres qui ont rapport aux diverses professions. Enfin tout ce qui peut apporter quelque joie aux malheureux mortels se vend dans cette salle. Il n'y manque ni échecs, ni dés ou autres jeux de hasard, tous façonnés par les mains d'un maître habile. On y trouve, présent si doux pour les petites filles, de belles poupées qui sont des merveilles de travail et d'habillement.

« Non desunt puppœ, grntissima donu tcnellis <( Virginibus miro cultu formaquc decorœ.

(éd. et trad. Le Roux de Lincy, dans Parié et ses Historienê, p. 53a-533).

joieuse venue de leur Roy et naturel seigneur et de son filz, leDaulphin * ». Les bruyantes manifestations de la joie populaire ne furent pas interrompues par la chute du jour, car on continua très avant dans la nuit « de bassiner, de faire feus enmy les rues, dancer, menger et boyre et de sonner pluseurs instrumens ^ ».

Par tout ce joyeux train, le peuple cherchait sans doute à étourdir ses souffrances. Sa misère, son indigence était extrême, et nombre de pauvres ménages, qui avaient acclamé Charles VII et son fils, ne trouvèrent le soir, en rentrant au logis, que des choux et des navets pour apaiser leur faim et celle de leurs enfants; mais, ni le Roi, ni duc, ni comte ne s'en souciaient, « ne que s'ilz fussent à cent lieues loing de Paris ^ ».

Par contre, la journée avait été bonne pour les larrons et les maraudeurs qui infestaient la ville. On trouve, en effet, que maints bourgeois cossus qui s'étaient glissés dans la foule, furent robes par les tire-laine ou coupeurs de bourse, et les vilains coups des mauvaises gens furent innombrables.

Le lendemain, les deux Princes, dans la Sainte-

* Monstrclet, Chroniques.. .^ t. V, p. 3o6. — •< Et Dieu sait, dit Pcrceval de Cagny, le uoble appareil qui fut fait..» et la grant pilié que ce fut de Tcoir les gens de tous les cstaz de ladite ville : les uns se cHorçoient de chanter et crier « Nouel » et les autres plouroicnt et crioient en suppliant le Roy que il leur vousist pardonner les grans oiTences que, par l'espace de près de x\ ans. ils avoient commis envers lui ». Chronique..., p. a4^-

^ Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 3 56.

' Journal d'un Bourgeois de Paris ^ p. 338.

i8o LES ANNÉES d'aPPRENTISSAGE

Chapelle, adorèrent les reliques les plus précieuses de la chrétienté « la vraie croix Nostre Seigneur et le fer de la lance dont Jhésu Crist fut féru* y> ; après cet acte de dévotion, ils montèrent à cheval et s'éloignèrent du Palais. Charles VII ne voulant point loger à Thôtel Saint-Pol, qui lui rappelait de trop tristes souvenirs, s'en fut demeurer à « Tostel noef », auprès de la Bastille ; Louis reçut pour résidence le logis desTournelles". Pendant les trois semaines que dura son séjour à Paris, le Roi tint plusieurs Conseils où il entendit les requêtes de l'Université et du Parlement; il est probable que le Dauphin assista à ces séances'. Nous sommes certain qu'il fut présent aux obsèques solennelles et expiatrices du connétable Bernard d'Armagnac. Le comte de La Marche, dès son arrivée à Paris, s'était empressé de rechercher la sépulture de son père; il avait fait exhumer ses restes, et les avait fait porter, enfermés dans un cercueil de plomb, à Saint-Martin-des-Champs*. Le jour de la Sainte-Catherine, un service funèbre fut célébré dans cette église, en grande pompe et au

* Monstrelct, Chroniques.. ,^i.\, p. 3o6. — Sur les reliques vraies et fausses consentes à la Sainte-Chapelle, voir la description enthousiaste du poète Astesan, dans son Eloge descriptif.. ., /. c, p. 537-539.

^ L'hôtel ou palais des Tournelles, ancienne demeure seigneuriale, agrandie par le duc de Bedford, qui en avait fait sa résidence à Paris, comprenait tout le terrain circonscrit aujourd'hui par le boulevard, la rue Saint-Gilles, la rue de Turenne jusqu'à son débouche dans la rue Saint-Antoine, et cette dernière jusqu'à son point de départ. Le Houx de Lincy, Paris et ses IlistorienSy p. 19$, n. i.

' Beaucourt, Histoire de Charles F//, t. 111, p. 55.

* G. Gruel, Chronique d'Arthur de Richemont, p. 307.

LES PREMIERES ARMES l»l

milieu d'un immense concours de peuple : une foule de quatre mille personnes remplissait la nef, le parvis et débordait dans les rues avoisinantes ; autour du catafalque, dix-sept cents cierges brûlaient; des centaines de prêtres assistaient les offîciants, « lesquels furent tous payés* », dit le chroniqueur; maîtres et élèves de la plupart des collèges de Paris faisaient partie de Tassistance.

Charles VII avait été touché du chaleureux accueil des Parisiens et s'était montré sensible à leurs protestations de fidélité, mais intimement, il doutait de leur repentir; aussi, toutes les tentatives des Grands Corps de magistrats et des corporations pour le retenir et le fixer dans leur ville restèrent-elles vaines; il entendit patiemment toutes les suppliques, il y répondit avec sa politesse coutumière*; puis, bien résolu qu'il était à ne pas faire de Paris sa résidence habituelle, le 3 décembre, il en sortit, avec son fils, pour mettre le siège devant Montargis, croyait-on'. En réalité, les deux Princes se dirigèrent, vers Orléans, puis gagnèrent Tours, où ils furent reçus très joyeusement par la Reine, et la Dauphine* (12 dé-

* Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 337 » ® mais on n'y fîst point de donnée (c'cst-à-dirc de distribution d'argent aux assistants), dont on s'esbahyt moult, car tels IIII"* personnes y allèrent qui n'y fussent ja entrez, s'ils n'eussent cuidé que on y eust fait donnée, et le maudirent qui avant prièrent pour lui. » ihid.

* Beaucourt, Histoire de Charles VU, t. III, p. 55. ' Perceval de Cagny, Chronique s,.. ^ p. 246.

* « Qui ne les avoient veuz depuis leur parlement à aler au siègo de Montreau ». Perceval de Cagny, Chroniques..., p. ^47.

l82 LES ANNÉKS d'apprentissage

cembre). Pendant quelque temps, on ne s'entretint à la Cour que de « la bonne fortune que Dieu avait envoyée au Roi et à son fils », des villes qu'ils avaient reprises aux Anglais et de leur magnifique entrée dans Paris, et « si des grans biens et vaillances du corps du Roy furent vantés », il fut moult parlé aussi « du beau commencement de Monseigneur le Daulphin* ».

Cependant, à Paris, la déception était grande ; ainsi, Charles VII et son fils aîné n'étaient venus <( seullement que pour veoir la ville !^ ». Soixante mille livres de dépenses pour les réceptions et réjouissances, partant, les charges, déjà trop lourdes, encore accrues, étaient les seuls résultats de cette visite royale dont on avait tant espéré\ Que Ton était loin de la prospérité renaissante que tous avaient rêvée ! En somme, de Charles VII, Paris n'avait obtenu ni une allusion à un retour probable de la Cour, ni la promesse d'une diminution des impôts; du Dauphin, il n'avait reçu aucune parole d'encouragement, non plus qu'un gage de sa protection ! Le départ du Roi avait ruiné toutes les espérances, et passant, avec sa mobilité ordinaire, de l'enthousiasme au découragement et à la colère, le peuple de Paris rendait le Roi et le Dauphin responsables de tous les maux dont il souffrait : si Thiver était si dur, « si les pouvres

^ Pcrccval de Cagny, Chroniques, p. a47 - Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 338. 3 Jhid.

LES PREMIÈRES ARMES l83

gens ne mengeoient que navez ou trongnons de choulx mis à la braise sans pain, et toute nuict et tout jour crioient petis enfans et femmes et hommes : je meur! hélas ! doux Dieu ! je meur de fain et de froid * », c'était Téloignement de la Cour qui en était cause ; c'était encore la faute des Princes si les larrons, plus insolents et plus cruels qu'auparavant, pillaient, en plein jour, les faubourgs de la ville. Et, quelle humiliation ! ces brigands osaient maintenant se moquer de la déconvenue des Parisiens ; quand ils en prenaient quelqu'un, ils lui demandaient ironiquement a où est vostre roy ? Hé! est-il mucé^? »

Au mois de février i438, Charles VII se rendit en Poitou' pour y « recouvrer finances* » ; il voulait s'assurer les moyens de commencer quelque nouvelle et glorieuse campagne et « si avoit tout son peuple grant espérance, veue la doulce fortune de Testé précédent^ ». Le Dauphin accompagna le Roi afin de se présenter aux provinces de l'Ouest ; mais l'entreprise, cette fois, ne fut pas heureuse ; les Etats de Saintonge, réunis à Saint-Jean d'Angély, n'accordèrent pas les sommes demandées

* Journal d'un Bourgeois de Paris ^ p. 339.

* Ihid.j p. 338 ; mucé, caché.

' Beaucourt, Histoire de Charles F//, t. III, p. 352.

* Perccval de Cagny. Chroniques..., p. 248. » Ibid.

iS.'i LES ANNEES D APPRENTISSAGE

pour la guerre, non par mauvaise volonté, mais à cause de la disette dont souffrait la contrée*. En effet, pendant toute Tannée, le prix des vivres fut extrêmement élevé dans ces pays et dans ceux de la Loire % et la difficulté d'acquérir les choses de première nécessité se fit sentir jusque dans l'entourage du Dauphin. Jean Majoris se vit contraint de représenter au Roi que a obstant la grant chierté de vivres et autres choses, qui est de présent en ce royaume, il ne pourroit fournir à la despense que à cause du service du jeune prince lui convenoit faire », et Charles VII dut doubler les gages du confesseur de Louis pour lui permettre de maintenir son état\ Au même temps, un malheur frappa la famille royale : le 2 mars i438, le second fils de Charles VII, Messire Jacques de France, mourut à Tours dans sa cinquième année *.

Rentré en Touraine avec son père, au mois de mai, Louis passa le reste de Tannée dans cette province et en Berry. Pendant que Tassemblée générale du clergé réunie à Bourges, sous la présidence

* Bcaucourt, /. c. — Perccval de Cagny, Chroniques^ p. ^48-^49.

2 Perccval de Cagny, Chroniffues... ^ p. aSa. « Et, si ce n'eust este, dit-il, ce que par deux ou trois des ennées précédentes icelle eimée, il avoit esté moult de blés. Dieu mercy î par quoy plusieurs bons marchands et autres, chevaliers, escuiers et gens d'estat avoient moult do blé en greniers, tout le peuple de France cust esté presque à mourir de faim. — Cf. aussi Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 339-3 io.

^ Lettres de Charles Vil à l'évéque de Laon « général conseiller sur le fait des (inances », publ. par Et. Charavay, dans les pièces just. del'éd. des Lettres de Louis Dauphin, p. 168-169.

* Beaucourt, Histoire de Charles VLI, t. III, p. 56.

LES PREMIÈRES ARMES l8i>

du Roi, élaborait la Pragmatique sanction, édit qui devait régler l'organisation de TEglise de France et ses rapports avec le Saint-Siège, le Dauphin résida tantôt à Bourges, tantôt à Selles en Berry *. Pendant son séjour à Paris, son voyage en Poitou et ses déplacements de i438, Louis, vraisemblablement, ne prit aucune part directe à l'administration du royaume, du moins il ne fut l'auteur ni l'inspirateur d'aucun acte politique important ; mais nous ne craignons pas d'avancer que, durant ces longs mois de loisir, il exerça avec fruit son observation sur les faits, qu'il étudia de très près les gens et les choses, et que, grâce à sa conception vive et nette, il jugea des événements passés par leurs résultats ou conséquences ; dès lors il aperçut clairement les grandes nécessités de la France, et rechercha quels remèdes pourraient y être apportés; de sorte qu'à Tâge de quinze ans, Louis avait déjà une idée précise des devoirs qui lui incomberaient lorsqu'il serait investi du souverain pouvoir; il comprenait qu'il devrait alors non restaurer, mais innover. A l'appui de cette assertion, nous invoquons l'extraordinaire maîtrise avec laquelle ce tout jeune homme s'acquittera

* fbid., p. 56 et 352. — Lettre du Dauphin à Elie de Linayc, datée de Bourges, ai juin i438; — Lettre à Pierre Bérart datée de Selles-en-Berri, a5 décembre i438, dans les Lettres de Louis Dauphin^ publ. par El. Charavay, p. i-3. — Lettres de Charles VII surla dépense de Thôtel du Dauphin, datées de Bourges, a6 juillet 1 438, /6i<^., pièces just., p. 167-168. — Louis fut présent à la séance d'ouverture de l'Assemblée. — Selles, ch.-l. de canton, arr.de Romorantin, dép. de Loir-et-Cher.

l86 LES AIÇ^ÉES d'aPPRE>*TISSAGK

bientôt de la première tâche qui lui sera confiée; il est inadmissible, en effet, qu'à défaut des leçons de Texpérience, de longues méditations ne Taient pas préparé au rôle que tout à Theure, on le verra jouer d'original, avec tant de sûreté*.

Aux premiers jours de i439, Charles VII reprit, en compagnie de son fils, la série de ses voyages; il avait résolu de se rendre au plus tôt en Languedoc, où le mauvais état des affaires s'aggravait*. Le 2 mars, les Princes entrèrent à Limoges; le Roi, était escorté des ducs de Bourbon et d'Anjou, des comtes de Vendôme et de Dunois, du sire de La Fayette, de l'archevêque de Toulouse; le Dauphin était entouré du comte de La Marche, du sire d'Estissac et des autres officiers de sa Maison. Charles Vil choisit pour résidence le château de la Bayardière, et Louis reçut l'hospitalité de TAbbé de Saint-Martial qui lui donna la plus belle chambre

* C'est de i438 que sont datées les deux premières lettres missives de Louis parvenue» jusqu'à nous. De ce» deux, billets, l'un n'est qu'un ordre de paiement, l'autre adressé à Pierre Bérart. quelque bourgeois ou oflicier subalterne, n'est pas sans intérêt : « Mon compère, dit le Dauphin, je me recommande à vous, et vous prie sur tout le plcsir que faire me vouliez que à Piectre, mon arbalestrier, vueillez bailler la somme de dix escuz pour se délivrer de Tours et s'en venir devers moy ; et qu'il n'y ait point de faulte, et je vous en prometz tenir compte et le vous rendre. Mon compère, Nostre Seigneur soit garde de vous ». Le tonde bonhomie avec lequel ce prêt de dix écus est exigé par Louis ne révèle-t-il pas le tour particulier de son esprit ? Etienne Charavay, Lettres de Louis Dauphin, p. 1-2.

' Beaucourt, Histoire de Charles VU, t. III, p. 39-60.

du couvent*; elle était séparée de celle de TAbbé par une pièce vide que le jeune prince affecta à Tanimal qui avait alors toutes ses préférences, une petite lionne, âgée de huit mois, présent de Tanneguy duGhàtel ; mais, un matin, la bête favorite fut trouvée pendue, en dehors de la fenêtre, et étranglée par la longe de son licol ; Tinstinct de la liberté la poussant, elle avait tenté de s'évader. Elle fut regrettée du voisinage dont elle faisait Tadmiration ; son maître, très peiné, ordonna de Técorcher, et fît mettre dans ses bagages, sa peau, sa graisse et sa queue.

La semaine que dura le séjour du Dauphin à Limoges fut à peu près remplie par des réceptions, des promenades à travers la ville ; le jeune prince assista à l'assemblée des Etats Généraux^ du Limousin, présidée par son père ; il vénéra le chef du bienheureux saint Martial que les moines avaient exposé en grande pompe, sur le maîtreautel de la chapelle abbatiale^; entre temps, il s'occupait des affaires d'autrui ; on trouve même qu'il s'ingéra dans celles de ses hôtes. Le physicien Guillaume Léothier, logé à Tinfirmerie, avait entendu un certain frère Guy de Phélines se plaindre d'avoir été injustement dépouillé par

* Tout le récit du séjour du Dauphin à Saint-Martial de Limoges est emprunté à une chronique latine contemporaine, publiée par M. Maurice Ardant, dans \c Bulletin de la Société historique et archéologique du Limousin^ t. V, p. 55-65, et par M.Alfred Leroux, dans la Bihl. Ecole des Chartes, t. XLVI. p. 3o3-3i4.

* Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. III, p. 59-60. ^ BulL soc. hisl. du Limousiiiy t. V, p. 55-65.

l88 LES ANNÉES d'aPPRENTISS.VGE

l'Abbé de l'office de pitancerie qu'il avait reçu, prétendait-il, de l'autorité apostolique; intéressé par ses doléances, le physicien les rapporta au Dauphin qui se fit fort de gagner la cause du plaignant et qui pria l'Abbé de rendre à celui-ci sa dite charge de pitancier ; mais l'Abbé refusa de faire droit à cette prière, alléguant des motifs d'ordre intérieur et déclarant qu'il ne pourrait céder sans charger sa conscience; Louis, passant outre aux scrupules du religieux, lui intima l'ordre de faire « les volontés de Monseigneur le Dauphin*. »

Par Saint-Léonard, Louis gagna Saint-Symphorien, où il habita pendant quelques jours chez un notable bourgeois Guillaume Piedieu ; ensuite il se rendit à Guéret pour saluer son père qui, momentanément, y résidait*. Après avoir passé par Riom, où les Etats d'Auvergne tenaient leur session, le Roi et son fils, maintenant réunis, arri-

^ L'abbé de Saint-Martial avait accédé plus facilement à une autre demande faite par Jean Majoris. a Le confesseur, dit la rela- « tion, prit habitation chez le prévôt des Comptes; cet ecclésias- « tique, le jour du départ de Monseigneur le Dauphin, pria avec une a certaine exigence le seigneur Abbé d'accorder pour l'amour de (( lui une prébende dans l'abbaye à Martial Méré... ; Messire l'abbé a fit droit à sa requête, o Bulletin du Limousin ^ loc. cit., p. Sg.

^ L'itinéraire du Roi et du Dauphin, donné par la chronique déjà citée, prouve bien qu'en voyage Charles VII et son fils vivaient très souvent séparés. Ainsi, tandis que le Dauphin quitte Limoges, le mardi 9 mars, et va coucher à Saint-Léonard (ch.-l. de cant., arr. de Limoges, dép. de la Haute-Vienne), le Roi ne part que le lendemain, et c'est seulement à Bourganeuf que les princes se rejoignent; bientôt après, ils se séparent de nouveau ; tandis que Charles VII est à Guéret, Louis couche à Saint-Syraphorien (C**" de Nantiat, arr. de Bellac, dép. de la Haute- Vienne). Quand le Roi couche à Chenerailles (ch.-l. de cant., arr. d'Aubusson, dép. de la Creuse), le Dauphin loge au bourg d'Ahun (ch.-l. de cant,, arr. de Guéret, dép, de la Creuse). — Bull. soc. Limousin^ t. V, p. 6i-65.

LES PREMIÈRES ARMES i8<j

vèrent au Puy pour l'ouverture des États de la Langue d'Oc\ Là, Charles VII se fit exposer, en détails, la situation de la province ; des divers rapports qu'il entendit, il conclut que Tautorité royale devait, d'urgence, intervenir dans ces affaires si embrouillées; mais, pour des raisons restées obscures, il ne jugea pas à propos de visiter en personne ce théâtre de conflits et de dissensions, et il chargea son fils de Vy représenter; à cet effet, il le nomma a son lieutenant-général en Languedoc », en lui donnant, pour l'assister, un Conseil composé de seigneurs et de prélats* : Guillaume de Champeaux, évéque de Laon et général des finances en Languedoc, Régnier de Bouligny^ et Hugues de Noë% conseillers du Roi; le

^ Bcaucourt, Histoire de Charles TV/, t. III, p. 60.

^ Dom Vaissètc et Dom Devic, Histoire du Languedoc, t. IX, p. ii3a.

* RegDÎcr de Bouligny ou Boullcgny était l'un des principaux fonctionnaires de l'administration financière de Charles VII. Par lettres royales du ^7 mars i438, il avait été nommé « général commissaire et conseiller sur le fait et gouvernement de toutes les finances, delà les rivières d'Yonne et de Seine », c'est-à-dire dan» rile de France, la Champagne, la Picardie, la Normandie. (Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. III. p. 466). Sa femme Marguerite la Touroulde, qui était attaciiée à la personne de Marie d'Anjou, avait donné Thospiialité à Jeanne d'Arc, à Bourges, en septembre i4^9-

* Hugues de Noë ou de Noer avait été attaché comme écuyer à la personne de Charles, lorsque celui-ci n'était encore que comte de Ponlhicu, — général des gabelles en Languedoc en ijag, puis conseiller et maître d'hôtel du Roi à i.ooo liv. de pension en i43:i, il avait été à plusieurs reprises gratifié par Charles VII de dons importants, en récompense de ses longs et fidèle» services, par exemple la survivance de la capitainerie de Koquemaure pour son fils (27 août i436], un cadeau de i.ooo liv. à l'occasion du mariage d'une de ses filles. Cf. le Père Anselme, Histoire généalogique et chronologique des princes de la Maison royale de France, t. Y III, p. 47^. — Beaucourt, ///5/0/re de Charles T//, t. III, p. iqi et n. a.

190 LES ANNÉES d'aPPRENTISSAGE

vicomte de Carmaing, l'archevêque de Toulouse Denis du Moulin, les évêques de Poitiers* et de Béziers^; le Dauphin conservait en même temps, auprès de lui, ses Gouverneur et officiers. Ces dispositions étant prises, Charles VII poursuivit son voyage en se dirigeant vers Lyon.

^ Hujçucs II de Combarcl, d'une noble famille Limousine, avait occupe le siège épiscopal de Béziers, puis celui d'Agde, avant de devenir cvèque de Poitiers. Gallia Ckristiana, t. II, col. 1198-

2 Guillaume VIII de Montjoie, d abord évoque de Verdun, avait éié transféré, en 14^*4. par le pape Martin V, àl évèchéde Béziers. Lors du voyage de Charles VII et du Dauphin à Montpellier en i437, il avait obtenu du Roi le rétablissement du consulat de Béziers, supprimé depuis quinze ans. Présent à l'assemblée du clergé à Bourges en 1438, il avait rédigé une consultation sur l'application de la Pragmatique Sanction. Gallia Ckristiana^ t. VI, col. 357-359.

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