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I9'2 LES ANNÉES D APPRENTISSAGE

province « était quasi chue en extrême povreté et totale destruction... ^ » Certes, il fallait au plus tôt apporter quelque soulagement à ces soufrances, sous peine, pour le Roi, d'être privé à jamais des subsides de cette contrée, car, les plus récentes doléances des Etats de Languedoc contenaient cet inquiétant avis que « demourant le pays en ces termes, serait impossible pouvoir payer au lever Taide octroyée », et aussi cette menace que le peuple « qu'encores y est » s'en irait vivre et demeurer es pays voisins * ? Mais rembarras était grand de trouver des remèdes promptement applicables à des maux si divers et si profonds : les Routiers, les bandes de Rodrigue de Villandrando et du bâtard de Bourbon ', puis les maraudeurs et les larrons qui infestaient le pays, puis encore tout un enchevêtrement de rivalités et de conflits : l'occupation de Villemur *, les débats des églises d'Albi et de Saint-Pons, l'interminable affaire Comminges- Armagnac, etc.; enfin, à l'horizon, vers le sudest, un nuage se formait, l'imminence d'une invasion anglaise en Guyenne.

La venue de Louis en Languedoc était désirée

1 Dom Vaissèle, Histoire du Languedoc, U X, col. ai 47- (Doléances des Eta(s).

« Ihid.

* Cf. J. Quiche rat, Rodrigue de Villandrando ^ p. 169-170. — Dom Vaisscte, Histoire du Languedoc, t. X, col. 2144-2147.

* Villemur, ch.-l. de canl., arr. de Toulouse, dép. de Haute- Garonne.

LE DAUPHIN EN LANGUEDOC Hj'i

comme celle d'un sauveur, car aux yeux de ces sujets éloignés, le Dauphin incarnait le pouvoir central, dont ils attendaient tout, dans leur détresse *. Le jeune prince, d'ailleurs, avait été précédé par la renommée de ses précoces qualités et de ses beaux commencements.

Le 17 mai, Louis fit son entrée dans Albi. Il s'avançait sous un dais de drap d'or, accompagné de plusieurs évêques, du comte de Lomagne fils du comte d'Armagnac, du sénéchal de Rouergue et d'un grand nombre d'autres seigneurs ^ La ville était toute tendue de draperies sur le passage du cortège % en tête duquel s'étaient placés des enfants portant des pennons peints pour la circonstance ; Tun d'eux tenait l'étendard \ Le 25 du même mois, Louis arrivait à Toulouse*; les capitouls à

^ « Et premièrement les gens desdits troys estais sont grandec mentconsoulës... de ce qu'il a plu au Hoy... faire dire et promettre « qu'il laissera au présent pays de Languedoc... son Ois o. Dom Vaissèie. Histoire du Languedoc, t. X, col. 2i/\^'2i4S. — A la plupart des doléances présentées par les Etats, Charles VII a répondu que le Dauphin y pourveoirait. Ihid., col. 2144-^147. — I-c Grand, Ilisfoire ae Louis XI, pièces just., Bibl. nat., fr. 6965. f° 64.

* Arch. municip. d'Albi, AA, reg. L, Ï9 CLV r<*

^ La municipalité paya :iO sous tournois pour la décoration de la ville; et 6 s. t. pour porter le drap sous lequel était le Dauphin. Arch. mun. d'Albi, CC 188, p. 41 • — Les consuls d'Albi étaient alors Berthamieu d'Albaroque, licencié en lois, Bernard de Salgues. Pons Combettcs, Jean Girart, Ramon Gausion et Jean de Fauch. Ibid., p. ai.

^ Arch. municip. d'Albi, CC, 188, p. 4i- Les enfants reçurent pour leurs peines quinze sous tournois, Ibid. — On lit dans ce même compte : a Item pour 4 molas de veyro », pour présenter le vin au Dauphin et au cortite de Lomagne, III s., IV d. t. — Cf. aussi Compayré : Etudes historiques et documents inédits sur l'Albigeois, le pays Castrais f et l'ancien diocèse de Lavaur, p. 48.

' G. de la Faille, Annales de la ville de Toulouse (Toulouse, 1687- 1701, a vol. in-P*), t. I, p. 194-195.

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cheval le recurent à Palfîcat et, au bruit des acclamations de la foule, ils le conduisirent à Saint- Sernin, puis à la sénéchaussée où il devait résider ^

Pour agir, il fallait au lieutenant-général du Roi beaucoup d'argent. Déjà, les Etats de la Langue d'Oc réunis au Puy, prévoyant cette nécessité, avaient essayé d'y pourvoir, car en votant au Roi une somme de cent mille livres tournois, ils avaient demandé que ce part et porcion fut retenue sur icelle, pour donner provision à Monseigneur le Dauphin et autres qui auront charge de défendre le pays ^ ». Mais Charles Vil avait répondu qu'il avait lui-même pourvu à l'état du Dauphin, et qu'il pourvoirait à la provision du pays le plus convenablement possible '. Louis se serait donc trouvé sans autres fonds disponibles que les revenus de son Hôtel si, dans la joie que leur causait sa venue, les Etats des différentes sénéchaussées ne lui avaient voté des subsides : Toulouse lui octroya deux mille écus * ; entraînées

* Bibl. rs'at. f. fr. 696S (niss. Le Grand), f^ 10. — Dom Vaissèle Histoire du Languedoc^ t. IX, p. ii33-ii34. — he^oayj Histoire de Louis A7, t. I, p. 91-93. — Toulouse témoigpia sa joie de la venue du Dauphin par des cadeaux aux serviteurs du Prince : llaoulet Mahut et trois autres fourriers de Louis reçurent des capitouls 8 liv. t., en raison de l'entrée du prince dans la ville. — Le a5 juin, Louis de Morlas, ccuyer, maréchal du Dauphin, reçut la indme somme pour la même raison, etc. Arch. municip. de Toulouse, Registre des Comptes de 1439, p. 45-46-

- Dom Vaissète, Histoire du Languedoc^ t. X, col. 2134. « Consi- <• déré, disaient les doléances des Etats, que la ditte somme a s'ieni « et descend de la substance desdits suppliants ».

3 Ibid.

^ Dora Vaissète, Histoire du Languedoc, t. IX, p. ii34. —

LE DAUPHIN EN LANGTEDOC igS

par cet exemple, Beaucaire et Carcassonne lui firent aussi des dons importants (c pour Tayder à supporter sa charge et dépense ^ » ; les habitants des ville et diocèse d'Alais lui votèrent cinq cents francs, en implorant son secours contre les Routiers \ En même temps, le Dauphin recevait le paiement des mille livres tournois, qu'à son passage à Riom, les Etats de la Basse- Auvergne lui avaient accordées <c pour ses plaisirs et voulonté' ». Ces dons spontanés ne suffisant pas, Louis en sollicita d'autres des divers Etats, avec une vive insistance, comme le témoignent ses lettres patentes ; et, quand une assemblée ne paraissait pas disposée à lui donner satisfaction, il lui dépêchait des commissaires, chargés de lui réitérer ses demandes qui devenaient alors de véritables ordres. C'est ainsi qu'il obtint des Etats du Gévaudan quinze cents écus ce pour l'entretenement de son voyage », et deux mille écus pour qu'il protégeât le pays contre les Rou-

LeUre de « Loys aisne filz du roy de France, daulphin de Viennoys a nostrc amê et féal secrétaire, Maistre Jehan Bochetel, contrcrolleur de nostre chambre aux deniers et par nous commis a la recepte des VI™ 1. 1. à nous données par les gens des trois Estaz de la seneschauchée de Toulouse, a nostre première entrée en icelle ». Toulouse, i3 juin 1439, publ. au tome X de l'Histoire du Languedoc^ col. 2167-2168.

^ Histoire du Languedoc, t. IX, p. ii34. — Et. Charavay, Lettres de Louis Dauphin y p. 3, n. 3.

^ Lettres du Dauphin aux Elus sur le fait dos aides pour la guerre dans le diocèse d'Alais et aux consuls de Limour. Toulouse, i3 juin 1439. (Copie comni. par M. Et. Charavay).

' Quittance donnée par Louis, le 3o juin 1439, au receveur Pierre Maudonier. Bibl. Nat. f. fr. 6963 (mss Le Grand). — Et. Charavay, Lettres de Louis Dauphin (pièces justif. n^ X), p. 17a.

ti<:r3i , II » informait »i les foads octroyé:» étiieat exs^cltmetit payés, et il sévissait contre les réfract^ires. Le^ (labîtanb^ de Laotrec' avant refusé de donner quatre cents livres. lear quote-part dans le don de?> Ktatsde la Lan^e d'Oc, ils furent, sur Tordre exprès du Lieutenant-général, contraints dc^'exécuter', F^ersonnellement aussi. Louis surveillait l'emploi des sommes recueillies : Tétat de» recettes et des dépenses était tenu avec le plu» grand soin : les actes, quittances et pièces diverses relatives à la partie financière de Tadministnjtion du Dauphin en Languedoc attestent que le jeune prince avait non seulement le goût de Tordre, mais le souci du détail ; on peut déjà prévoir que, chez Louis, Thomme politique se doublera d'un homme d'affaires.

Pendant les six mois que le Dauphin passa en Languedoc, le chiffre des dépenses de son Hôtel ne fut pas sensiblement plus élevé que celui de chacun (hîH semestres précédents*. Est-ce à dire que les

* Dom VaiNfi(Mc, Histoire du Languedoc, t. IX, p. ii36.

^ Litutn'c, cli.-l. fie caiit., arr. de Castres, dép. du Tarn.

•^ LeUn*H jxiteiites du Dauphin, datées de Castres, 6 octobre 1439. Arrli. Nnt. k, 6>, n*' 5. — Toulouse est traité avec la uième sévérité : U* 10 Ncptembre les capitouls de cette ville donnent à Jean llorlif>tel. h<»rnHiiire du Dauphin et receveur général des 6.000 liv. HOOonlérM par la Néuéchaussée, 200 liv. t. comme acompte. Arch. mun. de TouIouHt». Ue^çistre des Comptes de 1439, p. 53. Le ^4 septembre nouvel accompte de 100 1. (Ibid., p. 54); le i*"" octobre, aoo liv ; le ,'i octobre, 100 1. (Ibid., p. 55). Le 16 octobre, le paiement Me faiHunt attendre, Jean Bochctel ordonne de vendre à l'encan public, dans la chapelle do la trésorerie royale, des biens meubles apnarlenunt aux Capitouls et habitants de Toulouse; la vente produit 0 lis', toutnois (Ibid., p. 56).

^ LeN dépeuMCH de l'ilùtel de Louis, de mai 1439 à janvier 1440»

sommes que, de gré ou de force, les villes mirent à la disposition du lieutenant-général furent toutes employées au besoin des guerres ou des affaires ? Comme on Fa vu, plusieurs dons avaient été octroyés à Louis pour ses plaisirs et volontés : il ne l'oubliait pas, et il affectait à sa cassette particulière de certaines sommes qui défrayaient ses libéralités, car son plus grand plaisir alors était de distribuer autour de lui cadeaux et largesses ; non certes par prodigalité de prince qui gratifie ses familiers et ses favoris avec l'argent de ses sujets, mais par calcul politique. En effet, il n'était généreux qu'à l'égard des gens qui lui avaient rendu des services, ou de ceux qu'il voulait s'attacher. C'est que, dans sa méfiance naturelle, il ne croyait guère à la spontanéité du dévouement, même il était d'avis que la fidélité des subalternes devait être entretenue par des dons, ou assurée d'être récompensée, et il pensait qu'un contrat à titre intéressé devait lier le bienfaiteur à l'obligé.

Sur les deux mille écus donnés par la sénéchaussée de Toulouse, le Dauphin préleva une grosse somme qu'il répartit entre quelques-uns de ses officiers et de ses conseillers ; chacun d'eux reçut une gratification proportionnée moins à son grade, qu'à ses bons offices, depuis Amaury d'Estissac

ne furent que de 9.5o3 livres 3i s. 9 d. t. Cf. Comptes des dépenses du Dauphin, publ. par Et. Charav^y, dans les pièces just. de l'éd. des Lettres de Louis Dauphin, p. 169-171.

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qui eut deux cent cinquante livres tournois, Jean de Montmorin cent, Régnier de Bouligny soixante-dix, etc., jusqu'aux valets de chambre Jean Cadoret et Jean Bout-du-monde qui touchèrent chacun cent sous tournois ^

Outre ces sommes données à titres de récompenses, Louis en dépensa d'autres pour s'assurer la fidélité de quelques-uns des grands seigneurs de la province : Tarchevêque de Toulouse, dont il était prudent de gagner les bonnes grâces, reçut deux cent trente livres tournois ^ ; au vicomte de Carmaing, trois cents livres furent allouées, « non seulement parce qu'il avait fait des dépenses dans la compagnie du Dauphin », mais aussi parce qu'il avait tenu la main à faire voter les six mille livres accordées par les sénéchaussées'; au sire de Boussac, don fut fait d'un cheval qui coûta cent vingt écus d*or *.

De même que Louis ne faisait de largesses

* Dom Vaissèle, Histoire du Languedoc^ t. IX, p. ii33, n. 5. — Cf. Dons faits par le Dauphin aux serviteurs qui raccompagnaient dans son voyage eu Languedoc. Bibl. Nat. fr. 30.594, u^ 28 publ. par Et.Charavay, pièces just. éd. dos Lettres de Louis Dauphin^ p. 171-173. — Par lettres datées d'Albi, le i*-'** septembre, Louis ordonna à Jean Bochetel, contrôleur de sa chambre aux deniers, de bailler aoo écus d'or au physicien, Guillaume Léothier, pour le récompenser de partie de la dépense qu'il avait faite au service du prince en ce présent voyage, et aussi pour une haquenée que le Dauphin avait fait acheter de lui et donner à Guillaume de Champeaux, a nostre parrain, l'evesque de Laon », comme il l'appelait. Bibl. nat. f. fr. 20593, p. 64.

« Ibid.

' Cf. Lettres du Dauphin, datées du i3 juin 1439, publ. dans Vllistoire du Languedoc, t. X, col. 3167-2168.

* Lettres du Dauphin (28 juillet 1439), publ. par Charavay, /. c, p. 174.

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qu'à bon escient, de môme il usait de circonspection dans le choix de ses agents ; il ne confiait de postes importants qu'à des hommes dont la loyauté, la preudhomie* et la bonne diligence lui étaient connues ou attestées par des répondants sûrs; de préférence, il disposait des emplois en faveur des a siens », de ceux, du moins, qu'il avait vus à l'œuvre dans d'humbles besognes, et qu'il jugeait capables de remplir des fonctions plus relevées. L'office de Procureur du Hoi en lajugerie d'Albi étant vacant, Louis le donna à Jean Bachelier, Tun de ses scribes ; et, pendant son séjour en Languedoc', il ne prit pas pour factotum l'un des Conseillers imposés par le Roi, mais son secrétaire Jean Bochetel, un roturier ; il avait aussi pour hommes de confiance d'autres gens de moyen état, tels que Guillaume Goyet et Jean Durant ^.

Dès son arrivée à Toulouse, le Dauphin affirma sa résolution d'accomplir la double tâche dont il avait été chargé : travailler au soulagement de la province selon le vœu des Etats, et, en même temps, faire reconnaître et respecter les droits du

^ C'est ainsi que Louis, usant du droit de nommer un sergent ordinaire à Toulouse, droit qui lui avait été accordé par les Etats en l'honneur de sa joyeuse venue, donna celte charge à (iailhard de Citas, toulousain, dont on lui avait vanté la « léyaulté, preudoumie et bonne diligence». Lettre du Dauphin, datée de Toulouse, Si mai 1439, publ. par Félix Pasqiiier dans Louis Dauphin et les Routiers en Languedoc, i439-i.|44- (Foix, 1895, plaq. !à3 p. in-S*').

* Dom Vaissète, Histoire du Languedoc, t. IX, p. ii34.

^ Cf. Lettres du Dauphin des i5 et a8 juillet 1439. publ. par Et. Charavay, /. c. p. i73-i74« etc.

hoL II déclara bî^a haot. et effet. < vo^ik-lr ^AT^^fzT et eon^^rver le^ ^ob^ez de sn-xidit setgneor et devoir le^ relerer et le* garder oe toctesopprcr^ion* et domai^^e^ â «on p>voir: » zxL2t> il prérint qu'il ne âoaffrinkît pa<^ le plus> petit manquement de soumission a son autorité, et c'est en termes al tiers qu'il rappela au sénéchal du Quercy l'obligation où étaient les consuls de Moiftsac. à leur entrée en charge, de prêter, entre fiC^ mains, serment de fidélité au Roi de France '. Au fond, le jeune prince doutait un peu qu'il pîjt imposer par son seul titre de lieutenantgénéral : il lui fallait gagner les sympathies des hauts barons, et il s'occupa de se faire agréer, de s'accréditer lui-même: il écriant à Gaston, comte de Foix, c qu'il désirait fort de le veoir » : à la réception du message, celui-ci se rendit à Toulouse oi'j Louis lui donna des fêtes, et lui prodigua les témoignages d'une grande affection : en retour, le puissant comte assura le Dauphin de son amitié, et pour lui en donner un gage, il prit rang dans son csforte à sa sortie de Toulouse, et l'accompagna jusqu'à Lavaur 'juin 1439;*.

Louis avait très vite compris que ce n'était pas de Touiouscqu'il pourrait gouverner la vaste province du Languedocetqu en demeurant sédentaire, il risquerait d\^trc incomplètement renseigné par ses

' Lf'ttn'N du Dauphin au Sénéchal du Quercy, sur la réduction du noinhrrr c1i*h coukuIh de Moissac de huit à quatre et sur le serment qu'iU ont à prêter. BihI. Nat. Coll. Doat, vol. 127, f^ a5i-a55.

« Hibl. Nat. f. fr. 6965, f<' 60 r».

LE DAUPHIN EN LANGUEDOC 'lOl

agents et peu obéi parles lointains destinataires de ses mandements. Aussi, le vit-on aller de ville en ville, empressé à connaître les gens et les mœurs, écoutant partout les doléances et faisant droit à la plupart des demandes ; il aurait voulu suffire à tout par lui-même et, pour ce faire, il prenait contact avec les bourgeois, avec le peuple des villes et des campagnes, supprimant, le plus possible, les intermédiaires qui, trop souvent, faussent la vérité aux Princes.

A le suivre dans ces continuelles tournées, on acquiert la conviction que sa figure se détachait avec un relief saisissant sur le fond de ses Conseillers ; car, tandis que ceux-ci se conduisaient en hommes politiques médiocres, aux vues courtes et uniquement occupés de leurs mesquines intrigues de courtisans, leur jeune Maître, en maintes difficiles occurrences, faisait preuve d'intelligente initiative, et savait trouver la solution cherchée ou le plus prompt expédient pour sortir d'embarras.

Ainsi, Louis donnait déjà des preuves de talents à râgeoù, chez tant d'autres princes, le biographe en est encore à découvrir des aptitudes. Les actes du Dauphin en Languedoc sont fort nombreux, nous ne rapporterons que les plus significatifs, ceux où apparut le mieux sa valeur précoce.

A la nouvelle que des gens atteints d'une très horrible et griève maladie de lèpre et capoterie se sont répandus dans la sénéchaussée et

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dans la ville même de Toulouse, le Dauphin nomme des commissaires « qui visiteront les malades et les empêcheront de se mêler aux habitants du pays * ».

En 1434, les seigneurs de Bonesville et de Lustrac s étaient introduits de force avec des gens d'armes dans la ville d'Agen, où ils avaient extorqué le vote d'une obligation annuelle de deux cents écus, et depuis ils ne cessaient de se livrer à des voies de fait pour se faire payer. Louis l'ayant appris, mande au sénéchal et juge mage d'Agenais et Gascogne, et au juge ordinaire de Condom de contraindre ces seigneurs à cesser leurs violences. (Toulouse, 28 juin 1439 ^)

Le bâtard de Bourbon, le plus fameux des chefs de bande après Villandrando, s'étant emparé de la place et du château de Viliemur, en avait confié la garde à un sien lieutenant Symon de Dampont ; à peine installé, celui-ci s'occupa de s'assurer des vivres, il requit les habitants des bourgs et villages voisins de lui dépêcher quelques-uns des leurs avec lesquels il s'entendrait à ce sujet; il garantissait, du reste, aux députés toute sécurité pour l'aller et le retour. Paul de Roset fut ainsi

* Doni Vaisscte, Histoire du Languedoc^ t IX, p. ii35. — Il s'agit ici des Cagots ou Capots, descendants des Goths et des Arabes qui s'ctaienl réfugiés, sous les derniers Mérovingiens, au pied des Pyrénées et avaient reçu des habitants le nom injurieux de Cagots, c'est-ù-dire canes gothi, chiens de Goths. Traités comme une race maudite, et accusés à tort d'être infectés de la lèpre, ils étaient persécutés, proscrits de la société civile et religieuse, et relégués le plus souvent dans les lieux appelés cagoteries.

* Arch. mun. d'Agen, FF. 7, pièce i.

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envoyé par la ville de Cépet * ; mais Dampont, violant sa promesse, le fît jeter au fond d'un cachot les fers aux pieds, et déclara qu'il ne le relâcherait que moyennant une rançon de quatre cents écus. Roset ne pouvant en donner comptant que la moitié fut contraint de prendre l'engagement, par devant notaire, de payer ce les deux cents écus qui restaient dûs », de sorte que le Routier eut un titre de créance en bonne forme. Roset appela de cette escroquerie au Lieutenant-général qui, sans délai, non seulement déclara nul Tacte notarié, mais donna Tordre au viguier de Toulouse de faire restituer les deux cents écus déjà payés et, pour ce, de confisquer les biens de Dampont « si aucun en poves trouver * » .

Cependant les Routiers, déjà maîtres de Seiches, de Braqueville', de Beauzelle *, occupaient Villemuret, couvrant toute la sénéchaussée, tenaient Toulouse comme bloquée, car ils empêchaient que vivres et marchands n'y entrassent ; il était évident que ces bandes ne pouvaient être dispersées et chassées que par la force. Louis, n'ayant pas de troupes à leur opposer, essaya

* Cepet, cant de Fronton, arr. de Toulouse, dép. de la Haute- Garonne.

* F. Pasquier, Louis Dauphin et les Routiers en Languedoc^ p. 5 et 6. — Lettre du Dauphin au viguier de Toulouse, datée du a8 mai 1439, publ., ihid,^ p. 16-17.

' Braqueville, com. et cant. de Toulouse, dép. de la Haute- Garonne.

* Beauzelle, com. et cant. de Toulouse, dép. de la Haute- Garonne. — Seiches était sans doute un lieu dit des environs.

204 LÇS ANNÉES D APPRENTISSAGE

d'en avoir "^raison à prix d'argent : au mois de juin, il traita avec Rodrigue de Villandrando et le bâtard de Bourbon moyennant deux mille écus d'or donnés par la sénéchaussée de Toulouse au premier, et mille écus au second \ Cette sénéchaussée délivrée, il voulut sauvegarder le Gévaudan des ravages que ne manqueraient pas d'y exercer les bandes qui se retiraient ; il dépêcha des commissaires chargés de solliciter des Etats du pays « laide nécessaire à l'éloignement des Routiers » ; mille écus furent votés pour les gens du bâtard de Bourbon, et autant pour ceux de Poton de Xaintrailles, afin qu'ils poursuivissent rapidement leur retraite sans faire séjour*. Le Lieutenant-général du Roi pouvait composer avec ces Routiers, si malfaisants qu'ils fussent, parce que, en somme, ces hommes d'armes avaient, naguère, fait partie de l'armée de la France contre les Anglais ; mais dans la répression des brigandages commis par les larrons et les maraudeurs, il se montra sans pitié, ordonnant que les plus sévères châtiments fussent infligés aux malfaiteurs dont on avait pu s'emparer, afin que leur punition servît « d'exemple aux autres' ».

^ J. Quichcrat, Rodrigue de Villandrando y p. 169-170. — Dom Vaissète, Histoire du Languedoc, t. IX, p. ii36. — F. Pasquier, Louis Dauphin et les Bouliers en Languedoc, p. 5.

2 Dom Vaissèlc, Histoire du Languedoc, l. IX, p. ii36.

5 Cf. V. Pasquicr, /. c, p. 19-29. — Le 7 juin, plus de 3oo brigands, sous les ordres d'un certain Yvand^Orbessan, s'étaient jetés à main armée sur le village de Grisolles, et 3' avaient mis le feu, puis ils avaient tue quelques habitants et roué de coups la plupart des autres, enfin ils s'étaient fait donner de Targent et des vivres. Réduits à la

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Pendant ses six mois de gouvernement, Louis a procuré un réel soulagement « au mal des Routiers » dont souffrait tout le Languedoc, et, dans sa lettre patente du 5 septembre i439, rappelant qu'il avait été chargé « défaire vuider les compaignies des gens d'armes et de trait vivans en et sur iceulx pays », il a pu déclarer justement qu'avec la grâce de Dieu, il avait bien besogné « au bien et profit dudit pays, habitans et subgiez, en toute diligence et tellement qu'il les avait mis en bonne paix et tranquillité, comme par expérience de fait appert clairement* ».

Depuis vingt ans, l'affaire Comminges-Armagnac était le scandale du Midi. En 1419^ Marguerite, comtesse de Comminges, âgée de cinquantesix ans% avait épousé en troisième noces, Ma-

demière misère, les malheureux villageois curent recours au Dauphin, par l'enlremise des consuls de Toulouse et de Tabbé de Saint- Semin. Les ordres de répression ne se firent pas attendre (i4 juin).

— Plus tard, à deux reprises, en juillet et en août, le Dauphin et Févêque de Laon, général des finances, envoyèrent des lettres au comte d'Armagnac à Tlsle en Jourdain, au sujet de la répression des brigands. Cf. Registre du Compte du domaine de la Sénéchaussée de Toulouse, commençant à la Saint-Jean 1439, finissant à la Saint-Jean i44o. Copie dans Le Grand, Bibl. Nat. f. fr. 6965.

^ Lettre du Dauphin, datée d'Âlbi, publ. dans Dom Vaissète,

— Histoire du Languedoc, t. X, col. ai32-2i36.

* Marguerite, fille et héritière de Pierre Raymond II, comte de Comminges, et de Jeanne de Comminges, avait épousé, en 1378, Jean III comte d'Armagnac, elle s'était remariée, en i385, à Jean II, Ticomte de Fezen/aguet et, en 1419. par dispense du pape Martin V, aTec son cousin Mathieu de Foix, auquel elle avait transporté par son contrat de mariage la possession du comté de Comminges. Cf. le Père Anselme, Histoire... des princes de la Maison royale de France, t. II, p. 636-637. — Mathieu de Foix était le 4® fils de

2//f LE$ .\yytE^ D'APPm£?rnSSAGE

thieu de Foîx. âgé de trente-quatre ans\ LfC mari, qui tenait fort a l'héritage et ne voulait pas du tout de la femme, avait séquestré celle-ci au fond du château de Saverdun^ et administrait le Comté, mais il avait rencontré un compétiteur redoutable dans le comte d*Armagnac Jean IV. fils du premier mari de Marguerite * : *• guerres et voyes de fait if s'étaient mises entre les deux comtes « à la grant perte, destruction et désolation desdits paîs et des autres pais voisins* j». {tendant que Marguerite était toujours recluse à Saverdun: quand Charles VII vint au Puy, les Etats de Comminges le supplièrent de faire rendre la liberté à la comtesse, et de mettre un terme à la querelle : le Roi confia à son fils la délicate mission de faire l'accord entre les deux rivaux*; mais Tanimosité de ceux-ci

Arcliambaud de fîrailly le frère du célèbre captai de Buch^ et de SaDcie-XimènedeCapoice. Très attaché aux intérêts bourguignons, il avîiit été chambellan de Jean sans Peur et gouverneur du Dauphiné. Voy. le Père Anselme.. ., t. III, p. 372.

* Cf. Beaucourt. Histoire de Charles Vif, t. !!!, p. aS':{-2S4. — Doin \iiihn4'l4\ Histoire du Languedoc, t. IX, p. 11 36. — Le Grand, Histoire de Louis XI (manus.) pièces justif. Bibl. Nat. f. fr, O96) fol. 4 ^-64- — Sans doute les lettres patentes du Lieutenantgénéral, p;ir leH(]uelI('S il proclame en cette afl*aire le droit du Roi et dérréU; en (|u<*lquc sorte le maintien de la paix, peuvent ne paraître (\ii('. Vitîiixri' d'un théoricien, puisqu'il n'a pas eu le temps d'assurer h'H *'iU:in f\(: ses mandements, mais, de ceux-ci, n^tenons du moins l'indication pn'cise qu^ils nous fournissent sur la haute idée que h'était faite le jeune prince de son rôle politique.

- Snverduii, ch.-l. de cant., arr. de Pamiers, dép. de TAriège.

* iJoni Vaissrte, lac, cit.

* LiîltreH du Dauphin datées du 29 octobre, adressées aux sénéchaux dr Toulouse, (^arcassonuc et Rouergue, publ. dans Y Histoire du l.an^uedocA. X, col. 2i34-2i36.

" Charles VII commit le Sénéchal de Toulouse pour aller sommer Mathieu de Foix de délivrer sa femme avec ordre, eu cas de résis-

LE DAUPHIN EN LANGUEDOC -io^

était si vive que, seule, la force des armes eût pu les contraindre au respect de la justice. Le Dauphin ne pouvant leur imposer par la violence la volonté du Roi, usa de la diplomatie et des bonnes paroles. Arrivé à Toulouse, il manda les deux comtes, et ayant besogné avec eux sur les matières dessus dites, il les amena « à certains traitez et appointemenz o Tune partie et o Tautre^ » ; sur ces entrefaites, rinvasion de la Guyenne par les Anglais réclama tous ses soins, et Tempècha de faire entériner ces traités; et, comme il avait lieu de douter qu'il pût veiller à leur exécution, il déclara qu'il raconterait au Roi les difficultés qu'il constatait à leur accomplissement, pour qu'il y fût par la suite donné provision ; de plus, il signifia aux deux adversaires que défense leur était faite de recommencer la guerre sous peine de confiscation de leurs biens ; enfin prévoyant le cas où, violant les droits du Roi, ils en viendraient de nouveau aux mains, il intima Tordre aux sénéchaux de Toulouse et de Carcassonne et à tous autres officiers, de convoquer et assembler « tous vassaux et subgiez » et courir sus aux belligérants ^

Mais c*est surtout l'attitude de Louis en face du

tance, d'ajourner le refusant devant le Dauphin. Jfist. du Languedoc y t. IX, p. ii33.

^ Lettres du Dauphin, datées de Rodez, 29 octobre 14^9, dans Doni Vaissète, Histoire du Languedoc ^ t. X, col. 2i34-ai36.

- Ibid. — Dans les premiers jours de novembre. Louis étant à Toulouse, écrivit au Roi pour le prier d'interposer son autorité et de mettre d'accord les comtes d'Armagnac et de Comminges. Le Grand, Histoire de Louis XI, p. just., Bibl. nat., 696$, f^ 64.

2o8 LES ANNEES D'APPRENTISSAGE

péril anglais qui donne la mesure de son activité. Il était à Lavaur, à la fin de juillet 14^9^ et se disposait à reprendre le chemin du Nord, sur l'instant rappel de son père, lorsque Barthélémy de Blazot, receveur des Aides, accouru en toute hâte, l'informa qu'une armée anglaise, sous les ordres du comte de Huntingdon, venait de débarquer à Bordeaux ^ Les Conférences ouvertes à Gravelines, au commencement de Tannée, pour la conclusion de la paix, traînant en longueur, les Anglais avaient résolu de frapper un grand coup, et de répondre aux victoires des Français sur les bords de la Seine et de la Marne, par l'invasion des pays du Sud.

La nouvelle prenait le Dauphin au dépourvu, car rien encore n'était prêt pour la défense du Languedoc. Immédiatement, il dépêcha un courrier dans la Brie, où était alors Charles VII, pour demander des ordres ; le Roi lui répondit de pourvoir à la défense du pays, puis de venir le rejoindre*. Sans attendre cette réponse, Louis, d'accord avec le Sire d'Albret et autres capitaines, avait donné a au mieux provision à la frontière du

* Arch. Nat. K. 65, n** lo. — Dom Vaissète, Histoire du LanguedoCy t. IX, p. ii36 et n. 6.

^ Lettres de Louis au sénéchal de Toulouse, datées d'Albi, 5 septembre 1439, publ. dans V Histoire du LanguedoCy t. X, col. ai3a- 2134. Le Dauphin y rapporte en ces termes l'ordre qu'il a reçu de son père : « Lequel estans a présant en personne en armée ou expédition en ses pays de France ou de Brie, voulant neantmoins secourir et défendre sesdils pays, vassaulx et subgiez nous ait mandé expressément que avant notre partement de sesdits pais y mettons toute provision, défense et ordonnance que sera à faire. »

Bourdelois et aux places estant là environ * » , puis, il s'était rendu à Toulouse où sa présence est signalée au mois d'août ; mais il avait établi son quartier général dans l'Albigeois, et c'est de là qu'il dirigea les opérations*. Les premières mesures de défense furent bientôt reconnues insuffisantes, carie comte de Huntingdon , vainqueur en Guyenne, « s'est venté et efforcé de toutson povoir de entrer plus avant ez pays obéissans, et, qui plus est entrer et courir cest presant pais de Languedoc, prendre, piller et rober les lieux et places, apprisoner, tuer, meurdrir les povres sujets et liabitans d'icelui ' ». Alors, le Dauphin ordonna (5 septembre) au sénéchal de Toulouse de convoquer à son de trompe, cri public ou autrement, tous les chevaliers et gens d'armes pour qu'ils se rendissent bien équipés à Albi ; la date de leur réunion était fixée au 20 septembre*. Huit jours après l'envoi de cet ordre, Louis retourna à Toulouse pour le renouveler et surveiller en personne les préparatifs de la campagne ».

Aux premiers jours d'octobre, il était à Castres,

^ Dom Vaissète, Histoire du Languedoc, t. X, coL 2i32-ai34.

* D'après Le Grand, Histoire de Louis XJ (manus.) pièces just., Bibl. Nat. f. fr. 6965 fol. 64. — Le Dauphin était encore le 4 août à Lavaur; le la, il était à Toulouse ; le 14, il était de retour à Lavaur. — La présence de Louis à Albi et dans TAlbigcois est attestée par les nombreuses lettres qu'il adressa de ce pays en septembre et en octobre.

' Lettres du Dauphin au Sénéchal de Toulouse, publ. par Dom Vaissète, Histoire au Languedoc, t. X, col. ai3a-2i34.

* Ibid. — Le Grand, /. c.

' Dom Vaissète, Histoire du Languedoc, t. IX, p. 1137.

!ilO LES ANNÉES d'aPPRENTISSAGE

OÙ il avait convoqué les Etats de la province; il leur expose ses besoins, « les charges que, de présent, il a à supporter pour le payement des gens d'armes et de trait naguère mandez et mis sus pour résister ausdiz Anglais », les grandes dépenses qu'il faut faire a pour Tempavement, garnisons, et fortifficacion, pour la réparacion et provision de plusieurs villes, chasteaulx et forteresses* /i. Le 9 du même mois, il lance de nouveaux ordres pour assembler les milices de la province', il écrit à ce sujet au sénéchal de Beaucaire, lui signalant les nécessités de la situation, mais il ajoute qu'il sait que beaucoup de nobles Languedociens de Beaucaire, Nîmes, Maguelonne, Uzès, ont depuis longtemps combattu et combattent dans le Nord, aussi les tient-il quittes et paisibles de venir à la présente armée'. Le 10 octobre, le Lieutenantgénéral tient à Castres un grand Conseil, assemblée à la fois politique et militaire; les hauts fonctionnaires royaux et les plus importants des magistrats municipaux de toute la province s'y trouvent

^ Lettres du Dauphin pour l'impositiou d'une aide accordée par les Etats du Languedoc. Castres, 6 octobre 1439. Arch. Nal. K. 65, n^ 5. — (luilhem David, capitoul de Toulouse, et Hamon Daurival bourgeois de cette ville, vont à Albi et à Castres assister à la réunion des Etats de la Languedoc. A leur retour (4 novembre), ils reçoivent 74 liv., 14 sous, 7 d. t. pour les frais de leur voyage, dont la durée a été pour le premier de 11 jours, pour le second de i5 jours seulement. Arch. mun. de Toulouse, livre des Comptes de 1439, p. 9-

^ Dom Vaissète, Histoire du Languedoc, t. IX, p. 1137.

' Lettres du Dauphin, publ. par Etienne Charavay, dans les pièces jusl. de l'éd. des Lettres de Louis Dauphin, p. 175-176. — Maguelonne, corn, de Villeneuve-lès-Maguelonne, arr. de Montpellier, dép. de riiérault.

LE DAUPHIN EN LANGUEDOC an

réunis; leur délibération aboutit au vote de nouvelles mesures pour la défense du pays ; on décide d'envoyer Raymond, sire de Villa, sénéchal de Beaucaire, auprès du comte de Foix pour l'avertir de rincursion des Anglais et lui faire prendre les armes K La session desdits Etats terminée, le Dauphin regagne Albi * ; il y nomme le comte de Foix et le sire d'Albret capitaines généraux contre les Anglais, et leur adjoint le vicomte de Lomagne, fils aîné de Jean IV d'Armagnac'; en même temps, il ordonne à tous les sénéchaux, à tous les officiers royaux de la contrée, depuis les gardes de châteaux jusqu'aux juges, de livrer passage au sire d'Albret et de lui accorder protection et tout ce dont il aura besoin, sous peine de confiscation de corps et de biens*. Toutes ces sages mesures ou ces prévoyantes dispositions devaient assurer le salut du Languedoc; tout au moins, grâce à elles, le danger d'une invasion semblait être écarté pour longtemps.

En même temps que l'on constate l'ardeur que Louis apportait à l'organisation de la défense du Languedoc, l'on remarque que, dans son esprit

^ Dom Vaissète, Histoire du LanguedoCy t. IX, p. ii37-ii38.

^ Louis était à Albi le is octobre ; ce jour, il dispensa l'archevêque de Toulouse de fournir un chevalier pour la guerre. Ihid.

•Dom Vaissète, Histoire du Languedoc, t. IX, p. ii38. — Gaujal, Etudes sur le Rouergue, t. II, p. 397.

^ Lettres du Dauphin, datées d'Albi et du 16 octobre. Bibl. Nat. coll. Doat. t. 217, f^ 74. — Le Grand, Histoire de Louis XI, pièces just. Bibl. Ntt. f. fr. 696$, fo 67-68. — Dom Vaissète, Histoire du Languedoc, t. IX, p. ii37-ii38.

ai '2 LES ANNÉES D'aPPRENTISSAGE

clairvoyant, la préoccupation du péril anglais n'était pas exclusive de Tattention que réclamaient les autres affaires de la province ; il n'entendait pas, en effet, épuiser le pays sous prétexte de le défendre. Ainsi, le i3 octobre, en écrivant d'Albi à révoque de Laon, général des finances, il lui rappelait que. Tannée précédente, les Capitouls de Toulouse, les consuls et les habitants de la susdite sénéchaussée avaient payé 8000 moutons d'or* pour être débarrassés d'un certain capitaine qui, tenant garnison dans Clermont- Soubiran*, dévastait les environs de Toulouse; (ce chef de bande ayant refusé de capituler, l'argent destiné à payer son éloignement avait dû demeurer aux mains du receveur du Roi). Or, sur les 46000 livres votées pour la guerre, la sénéchaussée de Toulouse venait d'être, pour sa part, taxée à 11 780 livres et Louis jugeait qu'il était inique d'exiger d'elle une aussi forte somme, car (( le peuple était moult opprimé et en grande détresse, tant du fait dudit Clermont, lequel était maintenant plus renforcé d'ennemis qu'auparavant, que pour le passage continuel de gens d'armes et compagnies depuis deux ans, et aussi pour ce qu'il y avait en ceste présente année moult peu de fruits mesmement de blez selon que souloit avoir ». En conséquence, le Lieutenant général

^ La valeur du mouton d'or était d'environ i livre 8 sous tournois.

2 Clermont Soubiran, cant. de Castanet, arr. de Toulouse, dép. de la Uaute-Garonne.

ordonnait que des ii 780 livres dues par Toulouse, déduction fût faite des 8000 moutons d'or*.

Au commencement de novembre, Louis quitta le Languedoc, Charles VII l'avait rappelé à plusieurs reprises, et ses dernières lettres le pressaient de a tirer devers lui à grant diligence pour aucune chose en quoi son plaisir étoit de lembesogner par delà* ». Le Dauphin partit donc, sans empressement; tout en regagnant les provinces du centre, il continua d'adresser lettres et mandements à ses administrés. Son œuvre de six mois, si brusquement interrompue, ne pouvait donner de résultats durables. Après son départ, les Routiers rentrèrent ; la querelle Armagnac-Comminges se ralluma, le Languedoc, était, il est vrai, préservé de l'invasion, mais les Anglais continuaient d'occuper la Guyenne.

Louis rentra à Tours l'esprit chagrin et le cœur gros de regrets ; il lui coûtait beaucoup de renoncer à l'indépendance qu'il avait si pleinement goûtée en Languedoc ; l'ordre de rappel auquel il obéissait lui semblait prématuré et il en digérait mal les termes impérieux; or, lorsqu'il reparut à la Cour, l'excitation des esprits y était vive, de sorte que son mécontentement se trouva en harmonie avec la colère que trahissaient les plaintes murmurées de toutes parts contre le Roi et ses plus intimes Conseillers.

* Lettres du Dauphin, datées d'Albi et du i3 octobre. Orig. Bibl. Nat. f. fr. ao 409, pièce 4«

^ Lettres du Dauphin, datées de Rodez et du 29 octobre, publ. dans Dom Vaissète, Histoire du Languedoc, t. X, col. 21 34-^136.

21 4 LES ANIMEES D APPRE^ÎTISS.VGE

La publication de l'Ordonnance royale du 2 novembre venait d'irriter Thumeur impatiente des féodaux; par cet acte, qui est resté justement fameux, car c'est Tun des plus importants de la monarchie, le Roi de France prétendait mettre un frein aux désordres et tumultes causés sur tous les points de son domaine par Tanarchie militaire '.

Les mesures que, depuis i435, Charles Vil avait édictées afin d'arrêter les grands excès et pilleries des gens de guerre n'avaient donné aucun résultat, car le mal des Routiers étendait maintenant ses ravages à toutes les provinces du Centre et de l'Ouest ; la misère des pauvres sujets était affreuse, dans les campagnes surtout, car les brigands, en véritables bêtes fauves, y commettaient d'atroces cruautés : a on rostit les ungs, aux aultres on arrache les dens » ; les moins maltraités étaient « ceux battus de gros bastons » , et le chroniqueur ajoute que les malheureux ne seront jamais délivrés de ces violences « jusques ad ce que ils ayent payé argent plus que leur chevance ne monte ». Aussi, à l'assemblée des Etats Généraux de la Langue d'Oïl, tenue à Orléans (octobre 1439), Charles Vil avait-il déclaré « sa très grant desplaisance des souffrances de son peuple», et solennellement affirmé « sa ferme intention de ne les plus tollérer ne soustenir en aucune ma-

* Ordonnances des Bois de France, t. XIII, p. 3o6-3i3. — Cf.Bcaucourt, Histoire de Charles V/l, t. III, p. 384-408, — A. ïuetey, Les Ecorcheurs sous Charles VU (Montbéliard, 1874, a vol. io-S^j 1. 1.

nière, mais, à ce, bon ordre et provision y mettre par le moyen et ayde de Dieu nostre Créateur ». Il avait tenu sa parole en publiant, le 2 novembre, une grande Ordonnance dont voici les articles capitaux : interdiction à tout seigneur de lever des troupes pour son service personnel ; suppression des compagnies actuellement errantes sur le sol de la France ; établissement d'une armée permanente et soldée qui serait cantonnée dans les villes frontières et ne servirait qu'à défendre le territoire ; les capitaines de cette armée seraient nommés directement par le Roi.

Les seigneurs, comprenant que ces réformes visaient à la ruine de leur puissance militaire, se répandirent en violentes protestations contre le despotisme de Charles Vil ; tous se plaignaient et menaçaient, depuis les hauts barons qui, par amour de l'indépendance et du pillage, s'étaient faits chefs de bandes, jusqu'aux petits chevaliers brigands qui trouvaient que <c ceste vie d'Ecorcheurs estoit bonne et belle ».

La bruyante colère des chefs de compagnies avait trouvé de Técho jusque dans l'entourage du Roi ; nombre de courtisans épousaient la rancune des tyranneaux militaires et, se déclarant contre Charles Vil, se groupaient autour de certains princes du sang qui, au Conseil royal, s'étaient refusés à délibérer sur TOrdonnance ou ne l'avaient approuvée qu'à contre-cœur; des cabales se formaient, avant-coureurs de quelque complot.

2l6 LES ANNÉES d'aPPRENTISSAGE

Pour dissiper cette orageuse atmosphère, Charles VII, vers la fin de novembre, ordonna à une partie de la Cour de se transporter à Angers, où il se rendit lui-même accompagné de son fils * ; mais ce déplacement n'opéra pas la diversion attendue ; les princes et les seigneurs poursuivirent leurs menées de plus belle; le Roi, voyant le Dauphin s'intéresser très vivement à ces intrigues, décida de Téloigner au plus tôt; le 12 décembre, il le nomma son lieutenant en Poitou, Aunis et Saintonge et dans le gouvernement de la Rochelle*. Les lettres d'institution données à Louis exposaient le malheur de ces provinces : elles étaient livrées tout entières aux gens de guerre', dont les uns vivaient sur les champs, et les autres s'étaient logés dans les places fortes, les châteaux, les églises même, tous dérobant et pil-

' Beaucourt, Histoire de Charles Vil, t. III, p. ii5-ii8.

2 Arch. Nat. K. 65, n» ii. —Cf. Thibaudeau, Histoire du Poitou (nouv.éd., Niort, 1839-1840, 3 vol. in-8<>), t. II, p. 460. — Recueil des Documents concernant le Poitou contenus dans les Registres de la Chancellerie de France (1431-1447), publ. par P. Guërin dans les Archives Historiques du Poitou, t. XXIX, année 1898, p. 118-1^4.

' Le Poitou, a le seuil du Poitou », comme l'appellent justement les géographes, lieu de passage entre le bassin de Paris et le bassin Aquitain, avait été de tout temps le champ de bataille où les races et les armées du Nord s'étaient heurtées aux races et aux arméesdu Midi:là, les Francs de Clovis avaient vaincu les Wisigoths d'Alaric, (bataille de Vouillé, 507) ; là, les milices chrétiennes de Charles Martel avaient barré la route aux cavaliers arabes d'Abder Rhaman (batailles du Clain, 741). Depuis trois siècles que les Rois d'Angleterre, Plantagenôts ou Lancastres, disputaient le Poitou aux Rois de France, Capétiens ou Valois, le pays avait été continuellement foulé par les soldats des deux nations : le Prince Noir l'avait conquis par sa victoire sur Jean le Bon à Poitiers (i35o) ; Du Guesclin l'avait rendu à Charles V, grâce à une savante guerre d'embuscades (1373-1375).

lant, rançonnant les paysans et détroussant les marchands et « aultres qui passent sur les chemins » ; mais il y avait pis, nombre de sujets de ces pays, gens d'église, nobles, barons et autres, avaient déchiré les Ordonnances du Roi, menacé et même battu les officiers chargés de leur exécution ; ils avaient empêché la levée régulière des tailles et deniers et extorqué, pour eux-mêmes, des contributions indues* ! Louis était donc chargé par son père de rendre à ces provinces désolées la paix et la sécurité ; dans ses lettres du 12 décembre, le Roi déclarait que « pour Tentretien et la conduite de Tarmée à présent en nostre païs de Normandie», il était empêché de se rendre en personne « es marches de par de ça » et qu'il ne pouvait mieux faire que d'y envoyer le Dauphin en qui il avait la plus entière confiance et, ajoutait-il, « à qui la chose après Nous, touche principalement* ».

Pour cette mission, le jeune Prince reçut les pouvoirs les plus étendus en même temps que les instructions les plus précises. Il devait, à la fois, faire exécuter TOrdonnance du 2 novembre, c'està-dire purger la contrée des Routiers qui l'épuisaient, et s'informer des « roberies, rébellions et désobéissances, abuz de justice, tors, griefs, exactions » et autres crimes et maléfices perpétrés ; il devait punir les fonctionnaires prévaricateurs et faire rendre gorge à ceux qui s'étaient enrichis à

* Arch. Nat. K 65, n» ii.

* Ibid.

'21 8 LES AN!(ÉES d\pPRENTISSAGE

la faveur des troubles et des guerres. Toute autorité lui était donnée pour désemparer et abattre les châteaux, contraindre les délinquants à puissance et main armée, les corriger civilement et corporellement et en faire telle et si bonne justice « que ce soit exemple à tous autres ». Il avait pouvoir d'assembler les gens d'armes et de trait desdits pays et autres en nombre aussi grand qu'il le jugerait nécessaire, et ordre était donné aux seigneurs, barons, sénéchaux et officiers du Roi de lui obéir en toutes circonstances et pour toutes choses*.

Charles Vil avait adjoint aux officiers composant la Maison du Dauphin une commission comprenant un conseiller et maître des requêtes de l'Hôtel du Roi, Jean de Montmorin et deux conseillers en cour du Parlement : le chevalier Pierre de TuUières et Maître Jean Colas*; et comme on comptait que les opérations des commissaires seraient lucratives, le notaire secrétaire Henri Blandin fut attaché à la personne de Louis, en qualité de «receveur des deniers et finances qui vendront et y seront, des amendes, compositions, condemnations, confiscations et autres exploiz de ladite commission' » et à ce notaire secrétaire fut donné tout pouvoir pour faire rentrer le mon-

1 Arch. Nat. K. 65 n^ ii.

2 Ibid.

' Lettres de Charles VII, datées d'Angers, ai décembre 1489, publiées par Et. Charavay, dans les pièces just. de l'éd. des Lettres de Louis Dauphin, p. 178-180.

tant des amendes dans la caisse du lieutenantgénéral.

Pendant la durée de son séjour en Poitou, Louis résida tantôt à Fontenay-le-Comte *, tantôt à Niort* et, parfois, au château de Montaigu'; partout, il mena de front la répression des brigandages et des félonies et le châtiment des exacteurs. Des feudataires rebelles tels que Pons, La Trémoille, Guy de la Roche furent contraints de se soumettre*. Un chef de bande redouté, Jean de Siquenville, lieutenant du maréchal de Retz', ayant

* Le 17 décembre, Louis se rendant en Poitou, traversait Cholet d'où il adressait une lettre missive à £lic de Linayc, pour lui donner Tordre de rembourser i 000 florins à Guillaume Goyet son argentier. Cf. Etienne Charavay, éd. des Lettres de Louis Dauphin, p. 3 et 4. — Le Prince était à Fontenay-le-Comte, les 8, iS, 29 et 3i janvier 1440. — Le 19 du môme mois, il étaitàPouzanges (ch. 1. de cant., arr. de Fontenay-le-Comtc, dép. de la Vendée) Cf. Et. Charavay, /. c, pièces just., p. 170. — Bcaucourt, Histoire de Charles VII, t. III, p. 120.

' Le Dauphin était installé à Niort, le 14 février.

* Le château de Montaigu (auj. Montaigu, dép. des Deux-Sèvres), était la résidence de Jean de Belleville de Harpedan, qui Tavait reçu en don de Charles VI, à l'occasion de son mariage avec Marguerite de Valois, fille naturelle de ce prince et d'Odette de Champdivers. Cf. le Père Anselme, Histoire généalogique des princes de la Maison Royale de France, t. I, p. 11 5. — Recueil de Documents concernant le Poitou, L c, p. lai, n. i.

* Legeay, Histoire de Louis XI, t. I, p. 86. — Il nous faut signaler ici une grave erreur de cet historien : il place la mission du Dauphin, à une époque qu'il ne détermine pas, mais qu'il prétend antérieure au gouvernement du prince en Languedoc, c'est-à-dire à mai 1439-

* Gilles de Laval, seigneur de Rais ou de Retz, fils de Guy de Laval et de Marie de Craon, né à Chantocé, à la fin de 1404. n avait pas encore vingt-cinq ans lorsqu'en 14^9» au sacre de Charles VII, il fut fait maréchal do France, en récompense de ses exploits contre les Anglais et de la fidélité de sa famille (les Laval-Montfort) à la cause légitime. Il continua à servir brillamment jusqu'en i435. Dès lors, retiré dans ses terres de Bretagne, il méconnut l'autorité du duc Jean V et se livra dans ses châteaux à d'horribles débauches

'^Ai* LES A5NEES D APPRENTISSAGE

fait vivre ses troupes sur les campagnes et villages du Poitou, fut saisi par force au milieu de ses soldats et emmené prisonnier: mais, prévoyant le sort que lui réservait la justice implacable du Dauphin, il nattendit pas qu'on le jugeât et rompit sa prison *. Une enquête ayant révélé que les commissaires-collecteurs des Tailles et maîtres des œuvres, qui étaient depuis vingt ans en la ville et châtellenie de Thouars, avaient c depuis le dit temps en ça mis sous ou dit paîs plusieurs sols et deniers oultre et par dessus le taux des aydes royales mises sur tous pour la réparation des villes » et s'étaient rendus coupables d'autres abus et fautes, le Dauphin condamna ces collecteurs au paiement de trois cents livres tournois*.

Donc, Louis se montrait tour à tour scrupuleux <L enquêteur » et sévère justicier; il semblait s'acquitter avec zèle de sa difficile mission, et, sur ces apparences, on le croyait absorbé par ses fonctions de lieutenant-général ; dans ses lettres, datées de décembre i'|39 et de janvier i44o, Charles VII louait les heureux résultats obtenus pas son fils

et à des pratiques de sorcellerie. Arrêté et convaincu de meurtres et de satanisme, il fut pendu et brûlé à Nantes. Cf. Tabbé Brossard, Gilles de liais fParis, 1886, in-8^).

* Cf. Lettres di? rémission accordées par Charles VII à Jean de Siquenville, publ. par J. Quicherat, Procès de Jeanne d\4r*:. t. V, p. J3'i-'ii4» ^*t par V. Guérin, Recueil des Documents concernant le Poitou contenus dans les Registres de la Chancellerie de France (Archives Historiques du Poitou, t. XXIX, p. 1 18-124).

^ Lettres de Charles VII aux Généraux des finances, datées de Saiut-Maixent, 1 1 mars i44o, dans Le Grand, Histoire de Louis X/, pièces just. Bibl. Nat. f. fr. 6965.

en Poitou. Mais, qui eût pénétré ce jeune homme eût été effrayé de ses pensées secrètes; son cœur débordait de colère et d'envie, son esprit était hanté par des rêves de toute-puissance ! Le défiant Louis n'avait fait à personne de son entourage la confidence de ses désirs et de ses projets, et, grâce à son rare talent de dissimulation, il avait pu machiner, avec de lointains complices, un coup d'éclat, sans éveiller autour de soi aucun soupçon ; aussi Tétonnement de ses officiers, conseillers et serviteurs fut-il extrême lorsque, tout à coup, le jeune ambitieux se découvrit tout entier, aux yeux de tous.

Dans la deuxième semaine de février (i44o), il venait de fixer sa résidence à Niort lorsqu'y arriva le duc d'Alencon Jean II ^ L'entrevue du parrain et du filleul fut secrète et fort longue ; aucun document n'a révélé ce qui fut dit et convenu pendant cette conférence; mais quand il en sortit, le Dauphin apparut transformé : il commença à prendre « tout autre régime et gouvernement que le comte de la Marche (auquel il était baillé de par le Roy pour l'instruire en bonnes mœurs) ne lui avoit montré^ ». Bientôt une scène

* Les Comptes de l'Hôtel du Dauphin prouvent que le prince était installé à Niort le i4 février; or il était encore à Fontenay-le- Comte le 3i janvier. D'autre part des lettres de Charles VII, datées du 34 février, signalent la présence du duc d'Alencon en Poitou; c'est donc très probablement dans la seconde semaine de février qu'eut lieu la conférence de Jean II d'Alencon et du Dauphin. Cf. Comptes de dépenses du Dauphin, Bibl. Nat. f. fr. 6965, f» i56, publ. parEt. Charavay, pièces just., éd. Lettres de Louis Dauphin^p. 170.

* Jean Chartier, Histoire de Charles K//, t. I, p. a54.

1à%% LES ANNÉES d\pPRENTISSAGE

violente eut lieu au château de Niort; Bernard de la Marche « ce singulier miroir de toute bonne vie * » entendit son élève proférer les paroles les plus insultantes : dans une véhémente apostrophe, Louis déclara qu'il ne voulait plus sentir peser sans cesse sur sa personne et sur ses actes les yeux de Tespion du Roi, que désormais, il ne serait plus sujet comme il avait été, « mais lui sembloit qu'il feroit bien le prouflît du Royaulme de France* », et, incontinent, il congédia son Gouverneur et tous ceux de ses officiers et serviteurs qu'il soupçonnait de fidélité à Charles VIP. Par cet acte, follement audacieux, Louis s'insurgeait ouvertement contre son Père et donnait le signal de la guerre civile.

* G. ChasteUain, Chronique (éd. Kervyn de Lettcnhove), t. II, p. 169.

^ Jean Chartier, Histoire de Charles Vllj t. I, p. a54. — Voy. aussi Thomas Basin, Histoire des règnes de Charles VII et de Louis XI, t. 1. p. 1 36-1 37. — Chronique Martinienne (éd. Antoine Vérard, i5o3, in-f^), feuillet CClxxxv \^. — Le Grand* Histoire de Louis XI (manuscrite), Bibl. Nat. f. fr. 6960. etc.

' Ihid. — Tous ces chroniqueurs ou historiens sont d'accord pour placer la scène de Niort et le renvoi du comte de la Marche et des autres officiers peu après l'arrivée du duc d'Alençon.

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