‹ La jeunesse de Louis XI, 1423-1445Chapitre 27 sur 44 · LA DÉLIVRANCE DE DIEPPE · texte numérisé non relu

LA DÉLIVRANCE DE DIEPPE

Louis s'arrêta quelques jours à Abbeville; là, il fît venir Théodal le Bourgois*, l'écuyer de Bretagne qui, chargé par Charles VII, au mois de mars précédent, de débloquer Dieppe, avait échoué et était demeuré dans la ville assiégée en qualité de lieutenant du Roi. Le Dauphin l'interrogea longuement sur la situation et les ressources de la place, sur le nombre de ses habitants et de ses défenseurs ; il s'informa de l'importance de la fameuse bastille et du nombre des Anglais^ ; il apprit à quels obstacles il allait se heurter ; la garnison française de Dieppe ne comptait plus que quatre cent soixante-dix chevaliers ; les défenseurs primitifs, réduits à trois cent trente, commandés par Charles Desmarcts, et cent quarante chevaliers, jetés dans la place par Dunois, et que commandaient

* Jean Chartier, Chronique de Charles Vil, l. II, p. Sg. — Malgré a la povrclé cl impotence de leur ville » les habitants célébrèrent de leur mieux la joyeuse venue du Dauphin. On lit, en effet, dans « le livre aux délibérations de messieurs maîeurs et écfaevins », à la date du 3 août : « On vendera la rente h vie jusques a XX L par an pour furnir les presens que on fera à Mons. te Delphin. » Arch. mun. d'Abbeville, BB 60, fol. 71 r''. Inventaire sommaire^ par Alcide Ledieu, t. I (Abbeville, 1902, in-8»), p. 63.

- Jean Chartier, Chronique de Charles VU, t. II, p. 39.

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Artus de Longueval et Thomas Drouyn. Avec ces faibles forces, Dieppe, depuis près d'un an, résistait aux efforts d'une armée anglaise de quinze cents hommes dirigée par trois bons capitaines, Talbot, Guillaume Poincton et Guillaume Rapelay. Les Anglais occupaient les châteaux forts des environs, Charlemesnil * et Arques*, mais la bastille du PoUet surtout était redoutable, son artillerie faisait de grands ravages ; enfin, bien que Dieppe eût été ravitaillée par mer à plusieurs reprises, ses ressources seraient prochainement épuisées, caries maisons croulaient sous les boulets ; le courage des défenseurs et de leur héroïque capitaine Charles Desmarets était à bout; il fallait se hâter ^.

Louis convoqua tout de suite les principaux des capitaines, « il voulait, leur dit-il, agir et se conduire d'après leurs bons conseils et advis » ; dans cette réunion, il fut décidé que, nonobstant les difficultés de l'entreprise, on tenterait de débloquer Dieppe*, et aussitôt, les troupes, formées

* Charlemcsnil. comm. d'Anneville, caut. de Longueville, arr. de Dieppe, dép. de la Seiue-Inférieure.

* Arques, cant. d'Ofranvillc, arr. de Dieppe^ dép. de la Seine-Inférieure.

* Les chroniqueurs insistent sur Taspcct formidable de la BastiUe; a estait, dit Jean Charlier, une très forte et grande bastille de bois et de grand circuit. » elle était garnie a de grosses bombardes, canons, vuglaires, coulevrines, arbalestes et grant foison d^autre artillerie, jusques au nombre de deux cent canons que petits que grands. Et entre les aultres y avoil quatre bombardes qui bâtirent 1res fort une tour appelée la tour du Pollet, avecques les murs et plusieurs maisons de la dite ville ». [Chronique de Charles Vlly t. II, p. 36-37) — Cf. aussi Moustrelet, Chronique ji. VI, p. 60, et Thomas Basin, Histoire de Charles F//, t. I, p. i5a.

* Jean Chartier, Chronique de Charles F//, t. II, p. 39.

en une «^eule compagnie sous le commandeineiit du Dauphin*, prirent leurcheminTers la ville dIEu: de là. Louis envoya Théodal le Eoorgois avec trois cents hommes attaquer la redoute du PoUet*: enfin, le Dimanche. 1 1 août, au matin, l'armée arriva sous les murs de Dieppe: une partie se logea dans les villages environnants*: le reste s'installa dans les faubourgs de la ville, à la grande joie des habitants qui ne doutaient plus de leur salut maintenant que le Dauphin de France venait lui-même à leur secours. Cependant Louis vaquait aux préparatifs du combat avec diligence, mais sans précipitation : après s'être assuré que ses soldats s'étaient « repus et refreschis », à « heure de vespres », environ cinq heures du soir, il fit partir cinq à six cents combattants à pied, bien armés, avec ordre de passer la nuit devant la bastille. La veillée fut dure pour ces fantassins, la pluie ne cessait de tomber et le vent faisait rage ; aveuglés par la rafale, piétinant ou glissant dans la bouc, ils repoussèrent deux sorties des assiégés qui furent « rencongnez et reboutez très asprement* ».

Le lendemain (12 août), le Prince, à la tête de tous ses officiers et soldats, prend position devant la redoute; d'abord, il fait sommer les capitaines

* MoriRtrclel, Chronique..,^ t. VI, p. 78.

- Jr*an (^harlicr, Chronique de Charles VII, t. II, p. 39.

* MoriHtrcîlct, Chronique.,.^ t. VI, p. 78.

* Jean Charticr, Chronique de Charles VII, t. II, p. 39-40.

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anglais de capituler, leur promettant de les laisser s'éloigner sains et saufs avec une partie de leurs bagages*; les Anglais rejettent ces offres et se déclarent prêts à se défendre jusqu'à la mort; Louis assemble alors son Conseil pour délibérer sur cette réponse; les timides et les prudents, que le formidable aspect de la bastille effraye ou impressionne, font valoir que l'armée est dépourvue de machines de siège ; ils conseillent un investissement en règle ; d'autres plus hardis, et parmi eux le Dauphin, préconisent l'assaut; bref, « toutes choses soufisament débatues », le projet d'une attaque très prochaine est adopté ; celleci aura lieu dès que seront terminés les habillements de guerre convenables et que le sol, détrempé par les récentes pluies, sera redevenu ferme*. Les Dieppois construisent en hâte les quelques machines qui leur sont commandées et, le mercredi matin, deux ou trois grues, cinq ou six ponts de bois montés sur roues sont amenés au camp^; suffiront-ils aux assaillants pour franchir les larges fossés ? Le Dauphin n'en veut point douter; il juge que ses soldats sont maintenant assez habitués à la vue de la bastille; une plus longue attente ne pourrait que les énerver et accroître l'insolence des ennemis*; d'ailleurs, il

* Monstrclety Chronique.,. , t. VI, p. 78. 2 Id.

' Jean Charlier, Chronique de Charles Vil, t. II, p. 40.

* Monstrclet, Chronique,, .^ t. VI, p. 79.

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s'est confié à Notre-Dame, sa grande et bonne patronne dont c'est en ce jour la vigile ; il compte que la Vierge lui donnera la victoire. Donc, dès huit heures du matin, par ordre du Prince, plusieurs tonneaux de vin sont placés dans le camp; les soldats les défoncent, boivent à môme les barriques ou y puisent avec leurs casques; chacun, à sa volonté, en peut prendre de quoi se donner du cœur; le chef a fait bonne mesure, sans que cette libéralité lui coûte cher, pouvons-nous ajouter, car a celle année les vins furent de très mauvaise garde, et pour ce furent-ilz à bon marché »*.

Aussitôt qu'il voit ses troupes <r bien réfectionnées », le Dauphin fait donner le signal de l'attaque ; les trompettes retentissent, et Tassaut commence^ ; il est dix heures environ ; les grues sont approchées des fossés, les ponts de bois sont jetés ; les assiégeants s'élancent impétueusement; mais une grêle de traits tombe sur eux du haut de la bastille et, sous le choc des quartiers de roches lancés par lesdéfenseurs, sous Tamas des pierres et des boulets crachés par les couleuvrines et les bombardes, les ponts se rompent; en tombant dans

* Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 368.

^ Pour le récit de Tassaut, voy : En^uerran de Monstrelet, Chronique..., t. YI , p. 79. — Jean Chartier, Chronique de Charles VU, t. II, p. 4o-4i- — Jehan de Warrin, Croniques et anchiennes Istories de la Grant liretaisne^ p. 38o-383. — Robert Ciaguin, De Francoruni gestis compenaiuni (Paris, i5ii, in-8**), livre X. — Thomas Basin, Histoire de Charles Vif et de Louis AI, t. I, p. i53. — Martial d'Auvergne, Les Vigiles de Charles VII, t. I, p. 21U-213. — Héraut Berry, Chronique. ..y 1402-1461 (éd. Godefroy) p. 423-424- — David Asseline, Les Antiquitez et Chroniques âe la ville de Dieppe, t. I, p. 161-167.

MiDîalure des C'A roi

LE DAUPHI.t

de Ckailt» ¥11.

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les fossés, quatre-vingts Français sont tués, deux à trois cents, grièvement blessés ; le reste hésite, puis recule. Cependant le Dauphin, qui s'est posté à lendroit le plus périlleux, ne paraît pas ému ; il exhorte ses troupes à « assaillir de bien en mieulx * » ; il les excite contre les Anglais, il leur crie de se confier à Dieu, à Notre-Dame, a Monseigneur Saint-Denis*; il leur promet la protection du benoît Saint-Jacques, patron de Dieppe. Enhardis par les paroles ardentes de ce chef, qui joint si bien l'exemple au précepte, les soldats reviennent au combat; les fossés sont maintenant moins profonds, car des paysans y ont précipité une grande quantité de fascines ; les assaillants y descendent lentement, avec peine, au moyen d'échelles et de cordes; puis, plus difficilement encore, sous les flèches des assiégés, ils gravissent Tautre talus ; les voilà de nouveau devant la fermeture de la bastille ; ils entament les palissades à coups de pieux, ils tentent l'escalade des murs; la tâche est rude; heureusement qu'un groupe do Dieppois arrive avec soixante arbalètes et nombre de scorpions'; grâce à ce renfort, les premiers ouvrages sont emportés ; alors s'engage une lutte corps à corps, « pesante et merveilleuse* » ; les cris de joie et de rage se mêlent au cliciuetis des

* Jean Chartier, Chroniques de Charles VIT, t. II, p. 4i» 2 Ibid.

'^ Ibid,

♦ Jehan de Wavrin, Croniques et Anchicnnes Istories, p. 38 1.

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épées, au froissement des cuirasses, au bruit que (ait la chute de corps massivement armés 3> ; de part et d'autre a de belles apertises sont faites' ». Du côté des Français, le Comte de Saint-Pol, Louis de Soyecourt sire de Mouy, Jean de Hangest se distinguent par leur vaillance, et le Dauphin, sans cesser de diriger Taction, combat main à main, comme un simple chevalier. A Theure où le soleil est au-dessus de Thorizon, les combattants, pressés d'en finir, redoublent d'efforts; tout à coup, ils s'arrêtent étonnés : c'est que l'air retentit de sons lointains, les uns graves, les autres joyeux ; les carillons et les grosses cloches de Dieppe sonnent à toute volée* en l'honneur de la fête du lendemain et de la victoire du jour; les soldats du Dauphin l'ont compris ; ils poussent plus franchement leur attaque; les Anglais qui, déjà, commençaient à faiblir, croient entendre tinter le glas de leur défaite ; ils luttent encore avec courage mais sans espoir : les deux tiers des leurs sont tués ; Talbot est prisonnier, Guillaume Poincton, que serrent de près Saint-Pol et le Dauphin, rend alors son épée au jeune Prince, et Saint- Pol, « qui disoit le premier avoir prins le capitaine » s'incline, pour l'amour de son seigneur à qui il veut complaire \ A une heure de l'après-midi, la

^ « Belles a vcoir à ceulz à qui il ne touchoit fors de les recorder », dit le pacifique chroniqueur Jehan de Wavrin, /. c, p. 38 1.

^ David Asseline, Les Antiquitez et Chroniques de la ville de Dieppe, t. 1, p. 166-167.

^ « Là périrent aussi, dit Thomas Basin, quelques marchands qui

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garnison de la bastille est prisonnière. Dans le combat, les Anglais ont perdu trois cents hommes, et le nombre de leurs blessés est considérable* ; les pertes des Français sont moindres, mais leur victoire leur paraît avoir été très chèrement achetée par la mort ou les blessures de seigneurs tels que Anthoine de Mouy, Jean de Herselines, le bâtard de Noyelle. Sur le champ de bataille, le Dauphin arme chevaliers quelques-uns des combattants : le comte deSaint-Pol, Jean de Hangest, Gauvain Quieret, Charles et Raoul de Flavy qui, à l'assaut, s'étaient signalés par une bravoure intrépide '.

Au sortir de la bastille, la première pensée de Louis est pour Dieu, oc il se fait deschaucier et, à pieds nus », il se rend solennellement en l'église Saint-Jacques de Dieppe, il y remercie très humblement Dieu son créateur et le benoît baron Saint-Jacques de la bonne fortune qu'il a obtenue*, disant bien que la victoire lui était venue a de la vertu divine et non pas de soy », et remerciant le ciel de ce beau commencement*. Cet acte de

étaient venus apporter à Tarmée anglaise des vivres et autres choses nécessaires ». Histoire de Charles VII f t. I, p. i53.

* Jehan de Wavrin, Croniques..,, p. 38a. — Monstrelet, Chro^ nique, t. VI, p. 80.

^ Jean III de Hangest, fils de Jean II du nom et de Marie de Sarrebrùck était neveu de Robert de Commercy, Il avait épousé Marie d'Amboise, fille de Pierre d'Amboise et d'Anne de BueiL Cf. le Père Anselme, Histoire Généalogique, t. VI, p. 746.

' Monstrelet, Chronique..,, t. VI, p. 80.

* Jean Chartier, Chronique de Charles VII ^ t. II, p. 4^.

3fO CAMPAG5ES ET NEGOCIATIONS DU DAUPHIN

dévotion ne fut pas le seul témoignage de la reconnaissance de Louis envers le ciel: au plus fort de la bataille, « Xostre-Dame de la mv-aoùt ji, invoquée par le jeune Prince, l'avait protégé lui et ses troupes, elle leur avait donné la A'ictoire ; en ex-voto, le Dauphin offrit une statue de la Vierge, fondue dans le plus pur argent et de grandeur naturelle ; de plus, il affecta une somme de deux cents livres à la fondation d^une procession qui, le i4 août de chaque année, devait parcourir la ville de Dieppe pour rappeler aux habitants le souvenir de leur délivrance *.

Les capitaines et gens d'armes qui avaient donné le plus de preuves de courage furent récompensés libéralement ; Louis reconnut aussi, par des cadeaux, les simples bons offices ; une somme de cent livres fut distribuée entre les paysans qui avaient apporté des fascines pour combler les fossés, et les gens, hommes et femmes, qui avaient relevé les blessés ou donné de Teau et du vin aux combattants ^.

La plupart des Anglais furent traités en prison-

* David Assclinc, Les Antiquitez et Chroniques de la ville de Dieppe j p 169-170. — La tradition de ces cérémonies commémorative» demeura, grAce à l'établissement d'une « confrérie de la glorieu8e Assomption de la Vierge en l'église Saint-Jacques » . Au xvii" siècle, on représentait encore à Dieppe, les 14 et i S août de chaque année, l«ë 'mystères de la mort et de l'assomption de la Vierge; voy. la très curieuse description donnée par David Asseline, /. c, p. 170-184.

^ Le Grand, Histoire de Louis Xl^ (ms), pièces jast., copie d'an extrait de compte d'Antoine Raguier, Bibl. Nat. f. fr. 696$, fol. lOO v*». — Thomas Basin {Histoire de Charles Vif, t. I, p. i53) insiste sur la part que les Dieppois prirent à l'assaut de la Bastille.

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