‹ La jeunesse de Louis XI, 1423-1445Chapitre 30 sur 44 · LA CAMPAGNE D'ARMAGNAC · texte numérisé non relu

LA CAMPAGNE D'ARMAGNAC

Pendant le long séjour que Charles VII avait fait en Languedoc avec son fils (du printemps de 1442 à Tété de i443)\ il s'était beaucoup occupé de la question Comminges-Armagnac, et il avait pu la croire définitivement résolue par le traité du 9 mars i443, qui stipulait la mise en liberté de la comtesse Marguerite, — que son mari Mathieu de Foix avait traînée prisonnière de château en château,— et le partage du comté de Comminges entre les deux époux, sous la condition expresse que la jouissance du pays entier resterait au dernier survivant, pour faire retour à la Couronne à la mort de celui-ci ^ Mais Marguerite étant morte peu après sa libération, son fils, le comte Jean IV d'Armagnac viola le traité en excipant d'une prétendue donation secrète que sa mère lui aurait consentie, et il s'empara de plusieurs places du

* Bcaucourt^ Histoire de Charles VIT, t. III, p. 253-254.

* Voy. Dom Vaissètc et Dom Dcvic, Histoire du LansuedoCy t. IX, p. 1147-1148. — Martial d'Auvergne, Vigiles de Charles Vlly t. I, p. 207-208. — Bcaucourt, /. c.

Bao CAMPAGNES ET NÉGOCIATIONS DU DAUPHIN

comté de Comminges *; il fît ensuite des incursions en Languedoc où, sans le congé du Roi, il bailla à un aventurier quelques villes du pays*; bien plus, cet insolent feudataire battait monnaie, et, malgré la défense réitérée de Charles Vil, se faisait appeler a comte d'Armagnac et de Rodez par la grâce de Dieu » ; enfin, il favorisait les Anglais et se vantait de pouvoir marier une de ses filles à Henri VI '. De tels méfaits ne pouvaient rester impunis, aussi, quand le Dauphin, rentré à Tours, eût été grandement festoyé pour sa belle victoire sur les Anglais \ le Roi le chargea d'aller châtier Jean IV et de pacifier le Midi '.

Louis partit à la tète de mille lances et d'un corps

* Dom Vaissète, Histoire du Languedoc, t. XI, p. 5. — Jean IV, dit Chastellain, « était prince puissant et douté, fort et royde encontre tous ses cousins et non acoutant a nuluy, non subgect ne obéissant au roy, que a volonté possédoit viÛes et chasteaux imprenables et a voit dessoubs lui meubles infinis ». Chronique...^ (éd. Kervyn de Lettenhove), t. Il, p. 167.

2 Sur les crimes dont était accusé Jean IV, cf. « Charges en bref contre messire Charles d'Armagnac », publ. par Beaucourt, dans le Recueil de Pièces pour servir de preuves à la Chronique de Mathieu d'Escouchy^ (éd. Soc. Ilist. de France, t. III, p. iia-ii3). — « Cas confessés... par Jacques Meaulx, président au parlement de Toulouse, Jehan Tudert, etc., commissaires (de) Monseigneur Jehan, comte d'Armaignac. » Ihid,^ p. 139-143. — « Lettres de rémission données par Charles VII au comte d'Armagnac et à son fils le vicomte de Lomagne. » Ihid, p. laS-iSa.

' Ihid et Dom Vaissète, Histoire du Languedoc, t. XI, p. 5-6, et II. — « Et cuydant fortune demeurer toujours estable, dit Chastcllain, avecques son orgueil, de propre autorité, sans conseil ne adveu du roy, traita de sa fille avecque le roy angles, en grand préjudice des Francoys. » Chronique, t. II, p. 168.

* Monslrelct, Chronique.,., t. VI, p. Sa.

5 Le Dauphin avait « charge... de le faire prisonnier de par le Roy son père ». Monstrelot, Chronique, t. VI, p. 8a,

LA GAMPAG>E d'aRMAGNAC 321

de gens de trait* ; il était accompagné du Maréchal de Gulant*, de Louis de Laval, seigneur de Châtillon \ et des seigneurs d'Estissac et de Blanchefort. Les forces de Tennemi n'étaient pas petites non plus, et Jean d'Armagnac avait deux habiles lieutenants : Jean de Salazar et Jean de Lescun, bâtard d'Armagnac *.

Dans une lettre datée d'Entragues, le 29 novembre, le Dauphin indique les motifs et le but de son expédition : « à la place du Roi, retenu par la guerre contre les Anglais, il est venu avec intention, au plaisir de Dieu, de faireet tellement peiner et travailler que les pilleries et roberies cessent et justice soit mise en sus » ; il rappelle que le Roi avait « abandonné et banni fors de son royaulme

* Dom Vaissètc, Histoire du Languedoc, t. XI, p. 6. — Martial d'Auvergne, Vigiles de Charles VII , t. I, p. 214. — Une lance comprenait le plus souvent, un homme d'armes, un coutiller, un page, deux archers et un valet de guerre tous montés. Les hommes de trait étaient des fantassins.

^ Philippe de Culant, chevalier, seigneur de Jalognes , de Saint- Amand et de Chalus, fils de Jean de Culant, seigneur de la Creste et de Marguerite de Sully avait rendu de grands services à Charles VII dans la guerre contre les Anglais. Il avait été créé sénéchal du Limousin le aS mai 14^9, et maréchal de France en i44i } pour sa belle conduite au siège de Pontoise. Cf. le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. VII,

' Louis de Laval - Châtillon , troisième fils de Guy XIII et d'Aune de Laval, né en i4i'i. Cf Bertrand de Broussillon, La Maison de Laval, t. III, p. ia-i3.

* Cf. Charles Felgères, Histoire de la Baronnie de Chaudesaigues, p. 10S-106. — Jean, bâtard d'Armagnac, surnommé .de Lescun, fils naturel d'Arnaud Guilhem de Lescun et d'Anne d'Armagnac, dite de Termes, voy. le Père Anselme, Histoire généalogique.,., t. VII, p. 94-95. — Ce jeune seigneur commandait à six cents lances.

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Salazar, le bastard d'Armignac et ceux de leurs compagnies, alliés et complices* ». Dans le même mandement, ordre est donné au viguieret au sénéchal de Toulouse de mettre la main sur les biens des coupables, de les appréhender et de leur infliger telle punition « qu'en cas appartient, sauf toutevoie que se aucuns des compaignies desdits Salezart et bastard d'Armignac vouloient eulx retourner et venir devers nous en vraye obéissance, dedans huit jours après la publication de ces présentes^ ».

Le plus redoutable des adversaires que Louis avait à combattre était certainement Jean de Salazar ; ce chef de bande avait passé du service du Roi à celui de Jean IV et « il emmenoit grand foison de gens d'armes vers la Guienne' » ; mais, vivement attaqué dans Rodez, il fut forcé de capituler*; sa compagnie lui fut retirée et Louis la replaça <r sous les ordres du Roi », c'est-à-dire qu'il l'incorpora dans ses propres troupes'. La défaite de Salazar produisit un effet décisif sur les provinces que le

^ Soit trois mille hommes environ; voy. Lettres du Dauphin au sénc^chal et viguicr de Toulouse, publ. par F. Pasquier, pièces just. de Louis Dauphin et les Routiers en Languedoc^ i439-i444< p. -20, 21, '11. — Dom Vaissète, Histoire du Languedoc^ t. XI, p. 6.

2 Lettres du Dauphin, publ. par F. Pasquier, /. c.

3 Monstrelet, Chronique..., i,\ly^. 8a. — Suivant les instructions de Charles Yll, 1^ Dauphin devait prendre Jean de Salazar « ou du moins luy oster ses gens ». Ihid. — Sur Jean de Salazar. voy. Charles Felgères, Histoire de la Baronnie de Chaudesaigues , ch. Vil, p. 98-122.

* Dom Vaissète, Histoire du Languedoc^ t. XI, p. 6.

^ Ihid. — Monstrelet, Chronique, t. VI, p. 8a. — Charles Felgères, Histoire de la Baronnie de Chaudesaigues, p. 106.

LA. GA.MPA.GNE d'aRMAGNAC 3:^3

Dauphin venait protéger contre les nouveaux ravages de rÉcorcherie : les soumissions furent nombreuses, les subsides affluèrent sur le passage du Prince victorieux qui, profitant de ces bonnes dispositions, fM>ursuivit sa course hardiment, frappant vite et fort, afin que Jean d'Armagnac n'eût pas le temps de se ressaisir*. Parvenu le 26 décembre à Albi% il y demeura une dizaine de jours ^; là, il eut l'occasion de manifester sa volonté d'être obéi sans la moindre résistance : les consuls voulaient que les gens de Salazar, terreur de la contrée, passassent par le chemin des moulins et non par la ville ; Louis exigea qu'on les laissât traverser celle-ci*. Déjà, du reste, ses ennemis tremblaient à son approche; à Toulouse, où il se rendit ensuite* , il trouva réunis les députés des châtellenies de Samatan\ Lisle-en-Dodon', Aurignac' et Saint- Marcel', venus pour lui offrir leur soumission ; il daigna accepter leurs hommages et voulut bien leur pro-

* Monstrelet, Chronique y t. VI, p. 82. ^ Arch. mun. d'Albi CC 192, fol. 26.

^ Ainsi que le prouvent des lettres datées des u, 5 et 6 janvier i444» Cf. Catalogue des Actes du Dauphin, t. I, p. 34.

* Arch. mun. d'Albi CC 192, fol. 26.

* Dom Yaissètc, Histoire du Languedoc^ t. XI, p. 7.

* Samatan, ch.-l. de cant., arr. de Lombez, dép. du Gers.

^ L'Isle-en-Dodon, ch.-I. de cant., arr. de Saint-Gaudens, dép. de la Haute-Garonne.

* Aurignac, ch.-l. de cant., arr. de Saint-Gaudcns, dép. de la Haute-Garonne.

* Saint-Marcel, cant. de Verfeil, arr. de Toulouse, dép. de la EUiUe-Garosne .

3a4 CAMPAG5ES ET 5ÉGOCIAT105S DU DAUPHI^^

mettre de ne pas envoyer de troupes dans la contrée, mais à la condition qu^il i^cevrait en don deux mille écus'.

Le plan définitif de la campagne fut arrêté à Toulouse dans un grand Conseil*. Le comte d'Armagnac s'était enfermé dans TlsIe-en-Jourdain ; Louis fit passer la Garonne à ses gens, et afin d'empêcher « le renard de fuir », il envoya tout de * suite, pour bloquer la ville, une avant-garde conduite par de bons capitaines \ Lui-même arriva devant cette place quelques jours après (il y était les i4 et i8 janvier*). Jean IV, déjà las de lutter, capitula bientôt c: sans grant résistance, il yssi de la ville et vint à baise-main* » ; il pensait se concilier ainsi les bonnes grâces du Dauphin; mais il connaissait mal le jeune Prince, et il fut a moult esmervillé' d quand celui-ci, au lieu de consentir à traiter,

« ... mist la main sur luy

<c Et print son filz et ses deux filles^ »,

ainsi que sa femme Isabelle de Navarre*, et qu'il

* Dora Vaissète, Histoire du Languedoc, t. XI, p. 7.

- Ibid.

•' Monslrelet, Chronique..., t. VI, p. 8a. — Dom Vaissète, /. c. — Martial d'Auvergne, Vigiles de Charles VII, t. I, p. 214.

^ Cf. Lettres de Louis sur les affaires du Dauphiné, dans Pilot de Thorey, Catalogue des Actes, t. I, p. 35-36.

* Martial d'Auvergne, Vigiles de Charles VII, t. I, p. 214. — Monstrelet, Chroniques., ., t. VI, p. 82.

* Monstrelet, /. c.

' Martial d'Auvergne, Vigiles de Charles VII, t. I, p. 214. — Monstrelet, Chronique, t. VI, p. Sa.

" Isabelle de Navarre, fiUe de Charles III le Noble, roi de

LA CAMPAGNE d'aRMAGNAG i'iS

les fit tous conduire sous bonne garde, à Lavaur, puis à Carcassonne * !

Après cette importante capture, Louis abandonna, pour un temps, les domaines du comte aux gens d'armes avides de butin ; Tlsle-en-Jourdain fut pillée : on y trouva des biens en abondance et de riches joyaux*; bientôt, et sans avoir opposé au Dauphin une résistance sérieuse, les comtés de Gomminges, TArmagnacet laLomagne rentrèrent dans le devoir ^

Mais il restait à confisquer le comté de Rodez. Pour s'en rendre maître, Louis devait abattre le vicomte de Lomagne, fils aîné de Jean IV, et Jean de Lescun, bâtard d'Armagnac; le premier, voyant qu'il ne pouvait tenir dans le Rouergue, gagna la Navarre*. Le Dauphin, ainsi débarrassé d'un

Navarre, et d^Elëonore de Castille, avait épousé en 1419 le comte Jean IV d'Armagnac. Cf. le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. I, p. a88.

* Dom Vaissète, Histoire du Languedoc, t. XI, p. 7. — Le comte d'Armagnac, dit Chastellaln, dut souffrir d'être pris a subtilement en son plus fort château..., devant ses yeux, ses enfants, prendre et emmener en chétivoison, son corps mettre en prison et détention estroite, et ce qu'avoit accumulé de gloire et de bruit en vaine et impertinente dation de cœur tenu, a coup obfusquier par serve et doloreusc humiliation de sa fortune en ses vieux jours... » Chronique... (éd. Kervyn de Lettenhove), t. II, p. 168. — Cf. Lettres de remission données par Charles VII au comte d'Armagnac et à son fils le vicomte de Lomagne, publ. par Beaucourt, éd. de la Chronique Mathieu dEscouchy^ t. III, p. i3a.

* Dom Vaissète, Histoire du Languedoc^ t. XI, p. 7. — Mons- Irelet, Chronique..., t. VI, p. 82. — Martial d'Auvergne, Vigiles de Charles VU, t. I, p. 21 5. — a Et furent les lettres » — du traité de Jean IV avec Henri VI d'Angleterre — « trouvés en aulcuns de ses coffres. » Monstrelet, /. c, p. 83.

' Martial d'Auvergne, Vigiles de Charles Vil, t. I, p. ai 5.

* Dom Vaissète, Histoire du Languedoc^ t. XI, p. 7.

3'Jl6 CAMPAGNES ET NEGOCIATIONS DU DAUPHIN

gros obstacle, quitta les bords de la Save et se rendit à Toulouse pour y préparer sa campagne contre Jean de Lescun ; il fut alors rejoint par son ancien gouverneur Bernard d'Armagnac, comte de la Marche, frère de Jean IV; la présence de ce personnage à Tarmée royale sanctionnait, en quelque sorte, les récents succès du jeune lieutenaut-général^

A Toulouse, où il séjourna à plusieurs reprises en février, Louis s'acquitta de divers soins ^ ; il y gagna de nouveaux dévouements à la cause royale, récompensa les services rendus depuis le début de l'expédition, recueillit les subsides qui lui étaient indispensables pour continuer ses opérations militaires ; enfin, il fit mettre en bon état les armes et l'équipement des troupes. Dès qu'une affaire était terminée, il se transportait dans quelque autre ville pour y accomplir son œuvre de pacification : le i8 février, il entrait dans Rodez dont il voulait faire son quartier-général^ ; le 28, il recevait à Albi le serment de fidélités des Etats ^.

Deux places fortes tenaient encore : Sévérac*

' Gaujal, Etudes sur le Rouergue, l. II. p. 297.

^ Lettres du Dauphin au juge de Villelonguc et aux consuls de Lavaur, datées de Toulouse, 6 février i444* Arch. Nat., K 67, n^ 33 *. — Lettres au juge du Lauraguais et aux consuls de Castelnaudary (Toulouse, mùino date). Arch. Nat., K 67, n® 33*. — Maudemeut à Otto Castellani, trésorier de Toulouse (même ville, 10 février), BibL Nat. f. fr. '29.093, (Pièces originales, 2609, dossier Salazar, pièce 37).

' Dom Vaissètc, Histoire du Languedoc^ t. XI, p. 7.

* Dom Vaissèle. Histoire du Languedoc, t. XI, p. 8.

^ Scverac, ch.-l. de caiit., arr. de Milhan, dép. de TAireyr^B..

LA CAMPAGNE d'aRMAGKAC 5^7

près des sources de rAveyron, sur les frontières du Gévaudan, etCapdenac sur le Lot; Louis décida qu'elles seraient attaquées sans retard*. Le siège de Séverac, que défendait Lescun en personne, fut préparé et conduit avec les plus grands soins; de bonnes couleuvrines furent fabriquées tout exprès sous la direction du sire de Condé*; les troupes assaillantes étaient des meilleures et l'argent ne manquait pas pour les défrayer; d'ailleur» les pays environnants fournissaient les vivres ^ Le siège commença à la fin du mois de février; le Dauphin se trouva devant la place dans les premiers jours de mars^ ; mais les assiégeants n'eurent pas à donner l'assaut ; Lescun sembla terrifié par les préparatifs de l'attaque et capitula, rendant à la fois Séverac et le château de Capdenac :

<c Si que là fut fait img traictié

(( Par lequel la guerre cessa,

(( Le Roi demourant apointté

« De ce qu'il voult et pourchassa'. »

* Dom Vaissètc, Histoire du Languedoc^ t. XI, p. 7.

' Mandement à Otto Castcllani, trésorier de Toulouse, daté du 10 février i444' Bibl. Nat., f. fr. ag.ogS (Dossier Salazar, /. c). — Passage de messagers, envoyés par le Dauphin en toute hâte aux garnisons de Séverac et de Capdenac, que tenait le bâtard d'Armagnac. Arch. mun. d'Albi CC igi, fol. a8.

* Ainsi, nous voyons que, le -27 février, la ville d'Albi paya trois livres pour approvisionner de vin, de miches et d'avoine le maître de l'artillerie, Mailhoc, en route pour Séverac. Archives mun. d'Albi CC 19a, fol. a6.

♦Le II mars, le Dauphin était devant la ville. Dom Vaissète, Histoire du Languedoc^ t. XI, p. 7. — Le i3 mars, il donnait des lettres datées « Faubourg de Séverac ». Cf. Pilot de Thorey, Catalogue des Actes, t. I, p. 37.

' Martial d'Auvergne, les Vigiles de Charles V/I, t. I, p. ai 5. — Cf, Dom Vaissète, Histoire du Languedoc^ t. XI, p. 8.

3id CAXPAG5ES ET 5ÊG0CL%TI05S DC DACP1U!(

Pourtant, le bâtard d'Armagnac n'avait pas rendu ses deux places sans manifester une grande hésitation : mais, assez vite. Louis avait eu raison de ses scrupules en lui assurant, par le traité, quelques avantages personnels.

Les insultes à la Majesté royale vengées, l'autorité de Charles VII restaurée, le Dauphin avait rempli sa mission. Il passa à Rodez la fin de mars et le commencement d'avriP ; puis, laissant le gouvernement du comté d'Armagnac à Théoude de Valpergue, bailli de Lyon', il quitta les bords de TAveyron et reprit le chemin du Nord en traversant l'Auvergne'; dans les derniers jours d'avril, il rentrait à Montils-lès-Tours*.

Cet exposé de la seconde mission de Louis en Languedoc serait trop incomplet, si mention n'y était pas faite de l'habileté avec laquelle le jeune Prince, durant ces quatre mois, exprima de la province toutes les sommes qui lui étaient nécessaires pour défrayer ses troupes et sa Maison, pour reconnaître les ser>'ices et gagner certains concours. Les Etats Généraux de la Langue d'Oc ne s'étant pas réunis, il n'avait pas obtenu d'aide

' Lettres du Dauphin, datées de Gages-les-Rodez, le 2S mars (Arch. Xat., K 67, n"> 33'), elle i®'' avril {Catalogue des Actes, 1. 1, p. 37 38). — de Rodez, le a avril (Arch. Nat., K 67, no 33*).

^ Dom Vaissète, Histoire du Languedoc, t. XI, p. 8.

'Louis passait à Clermont le 14 avril, à Riom le iS, à Gaoat le 17. Cf. Pilot de Thorcy, Catalogue des Actes, t. I, p. 38-40»

^ Le 4 mai, le Dauphin donnait à Montils-lès-Tours des lettres de provision en faveur d'un châtelain dauphinois, Catalogue des Actes, t. I, p. 41.

LA CAMPAGNE d'aRMAGNAG 329

générale; il s'adressa aux assemblées particulières : il reçut ainsi deux mille écus des États du Gévaudan * et cinq mille six cents livres tournois de ceux de Toulouse- ; les frais de ses opérations autour de Séverac furent payés par une aide spéciale de sept mille livres imposée à la sénéchaussée de Beaucaire'; les Etats du Rouergue votèrent six mille livres, etc. \.. En dehors de ces subventions librement consenties, le lieutenantgénéral savait réaliser maints bénéfices supplémentaires, témoin les deux mille écus qu'il exigea des châtellenies de Gomminges avant d'accepter leur soumission*.

Grâce à cet argent, vivres et solde étaient assurés à l'armée de Louis, aussi les bons capitaines, régulièrement payés, restaient-ils volontiers à la tête de leurs troupes ; les talents militaires qui se révélaient pendant l'action étaient largement gratifiés ; et si le Dauphin distinguait parmi ses

* Dom Vaissètc, Histoire du Languedoc, t. XI, p. 8.

^ Lettres du Dauphin au juge de Villclonguc et aux consuls de Lavaur pour leur enjoindre de lever sur le diocèse de Lavaur la somme de 894 1- 8 s. t. qui incombait au pays pour sa part des 5 600 1. t. votées par les États de Toulouse (6 février i444)- Arch. Nat. K. 67 n® 33*. — Même ordre est donné au diocèse de Saint- Papoul, imposé pour 865 1. 14 s. t. Ibid.

^ Cette aide fut votée le 6 février. Dom Vaissète, Histoire du Languedoc, t. XI, p. 7, n. 5 et 6.

* Ibid. — Les agents du Dauphin — notamment Guillaume Cousinot, son homme de finances — imitaient pour leur compte les procédés du maître, c'est ainsi que Cousinot chargé de percevoir les 6000 livres accordées par les Etals de Rouergue se fit allouer par ceux-ci une gratification de 3oo livres.

it«> CAVPAGT^ES ET 5ÊGOCL%TIO^S DL~ DArPHI2(

adversaires quelque chef de valeur, tout en le combattant, il cherchait à le gagner'. En février i444<» une somme de neuf mille quatre cent treize livres tournois fut remise par Louis à Otto Castellani, trésorier de la ville de Toulouse, pour être distribuée en cadeaux' : — citons quatre-vingtseize livres données à Jean Jove, chapelain de Toulouse, en récompense des bonnes prières quil avait dites pour le succès de Texpédition, et de celles qu'il dira pour qu*elle s'achève heureusement ; — deux cent quatre-vingt-deux livres au sire de Loudun, échanson du Dauphin, pour qu'il puisse s'acheter un cheval ; — cent trentesept livres à Coaraze, écuyer du cardinal de Foix, en reconnaissance de ses l>ons offices; Otto Castellani aura pour sa peine et c pour plaisirs par lui faits à Monseigneur le Dauphin i> six cents livres tournois » etc., etc. Mais la grosse part est réservée à Jean de Salazar', car, après l'avoir battQ<, Louis « pour en obtenir la délivrance de ses gens d'armes », lui a fait « aucunes promesses » et, en exécution de celles-ci, il lui alloue six mille huit cent soixante -quinze livres tournois. De même, Jean de Lescun avait paru à Louis un homme à ménager; aussi, peu après la capitula-

* (Test ainsi que Martin Garcia de Moreigna, capitaine de gens d'arme ot de traits qui avait ser\i le Dauphin pendant la campagne, reçut du Prince avec le titre d écuyer d'écurie la châtcUcnie de Dolomicu eu Dauphiné, i*^"»" avril i444. Catalogue des Actes, t. I, p. 3; el 33.

^ Bibl. ?(at., f. fr. 29093 (Pièces Orig. :i6o9, dossier Salaur, pièce 37).

LA CAMPAGNE d' ARMAGNAC i'^l

tion de Séverac, vit-on le bâtard d'Armagnac figurer au nombre des familiers du Dauphin. En somme, Louis commandant d'armée, faisait preuve à la fois de < prouesse et de prudence ».

Lorsque, vers la fin d'avril, le Dauphin rentra à Tours, il y trouva réuni un véritable congrès diplomatique^; le comte de Suffolk, grand-Maître de rUôtel d'Henri VI, accompagné de plusieurs seigneurs anglais était arrivé dans cette ville le 17^ porteur des offres de paix du Roi d'Angleterre. Aussitôt le due d'Orléans,, le comte de Vendôme, Pierre de Brézé et Bertrand de Beauvau" avaient été désignés comme plénipotentiaires pour conférer avec les ambassadeurs d'Henri VI. Pendant que ces négociateurs tachaient à se mettre d'accord pour arriver à un appointement final, Charles VII tenait une cour de princes ; il avait voulu que la présence des seigneurs du sang rehaussât l'éclat de son trône et donnât plus de solennité aux événements qui allaient s'accomplir, il avait donc mandé à Tours René d'Anjou, roi de Sicile, le duc de Calabre', son fils ; le duc d'Alencon et le comte

* Beaucourt, Histoire de Charles Vfl, t. III, 274-275.

- Bertrand de Beauvau, sire de Précigny, gentilhomme angevin, (ils de Pierre de Beauvais, né vers 1400, protégé de Charles d'Anjou, siégeait au conseil royal depuis i435. Il avait épousé en i438, la sœur de Pierre de Brézé, Françoise.

'^ Jean d'Anjou, duc de Calabre, fUs aîné de René d'Anjou, rot de Sicile et d'Isabelle duchesse de Lorraine, était né à Nancy en

^^i. CAMPAGNES ET >ÉGOCiATIONS DU DAUPHIN

d'Ktampes*; le connétable de Richemont était accouru *, et avec lui le duc de Bretagne son neveu, dont le riche équipage émerveillait la Cour'; Philippe de Bourgogne, enfin *, s'était fait représenter par toute une ambassade dont le principal personnage était Jean de Croy, seigneur de Chimay. Une série de splendides fêtes fut donnée à ces illustres hôtes: fête du i®^mai, quand les dames furent aux champs pour y cueillir Tarbre du printemps; fête pour l'arrivée de la Reine de Sicile. Isabelle de Lorraine, et de sa fille Marguerite d'Anjou, jeune princesse de quatorze ans, déjà consciente de son admirable beauté, et toute émue à la pensée du glorieux hymen auquel on la destine ' ; fête pour le mariage de Charles d'Anjou, comte du Maine avec Isabelle, la riche héritière des Luxembourgs*.

14^7. Il avait été marié en 1437 à Marie de Bourbon, fille ainéc de Charles I duc de Bourbon et d'Agnès de Bourgogne. Cf. le Père Anselme, Histoire généalogique,. .j t. I, p. 333.

^ François de Bretagne, fils de Richard de Bretagne et de Marguérite d'Orléans.

* Cf. Cosneau, le Connétable de Bichemont, p. 346-347.

' François I^*" de Bretagne, fils aîné de Jean Y duc de Bretagne et de Jeanne de France, né en 1414? avait succédé à son père, en i44>' Veuf d'Yoland d Anjou, sœur de la reine de France (i44o), il avait épousé, en \^\\i, Isabelle Stuart, sœur de la Dauphine. Cf. Je Père Anselme, Histoire généalogique y t. I, p. 458.

* Beaucourl, Histoire de Charles Vfl^ t. III, p. 375. — Cosneaa, le Connétable de Bichemont, p. 346-347.

* Voy. Lecoy de la Marche, le Roi René, t. I, p. a3i.

* Isabelle de Luxembourg, fille de Pierre I*"" de Luxemboorgi comte de Conversauo et de Brienne et d'Isabelle dame de Roubaisr était sœur de Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol. — Cf. !< Père Anselme, Histoire généalogique, ..y t. III, p. 726.

LA CAMPAGNE d'aRMAGNAC 333

Cependant le congrès ne parvenait pas à trouver la formule d'une entente définitive, les Anglais émettant toujours leur prétention de conserver en toute souveraineté la Normandie et la Guyenne, alors que les Français exigeaient l'évacuation immédiate de ces provinces. Mais la Cour semble ignorer les graves ennuis des diplomates; du moins, sa joie et ses plaisirs n'en sont pas troublés ; si la paix générale ne peut être conclue, l'on se contentera d'une longue trêve renouvelable; et puis, le meilleur moyen de mettre paix et amour entre les deux Rois, n'est-il pas d'allier leurs familles ? Donc, le 22 mai, le Roi de Sicile accorde la main de Marguerite à Henri VI, et, deux jours après, la cérémonie des fiançailles est célébrée dans la basilique de Saint-Martin ^ Le 28 mai, enfin, est signée, entre la France et l'Angleterre, une trêve de deux ans qui devra être gardée dans les possessions des deux puissances et observée par leurs alliés respectifs*.

Le spectacle que la Cour offrait au Dauphin, à son retour de l'Armagnac, faisait un étrange contraste avec la vie de pénibles et continuelles chevauchées qu'il avait menée depuis plusieurs mois ; il eut, sans doute, quelque peine à se mettre au diapason des circonstances. Pourtant, aux réceptions, aux

* Cf. Beaucourt, Histoire de Charles Vif, t. III, p. 277-378. — Lecoy de la Marche, le liai René, t. I, p. !i3i-233.

2 Voy. E. Cosneau, Les Grands traités de la Guerre de Cent Ans (publ. dans la Coll, de Textes pour servir à l'étude et à l'enseig, de l Histoire) ^ p. 1 5a- 171.

334 CAMPAGXfiS ET NÉGOCIATIONS DC DAUPHIN

joutes, tournois et festins, il parut dans réc|iitpage qui convenait à Théritier du Roi : c'est lui qui, le 24 mai, donnait la main à Marguerite d'Anjou lorsqu'elle traversa la nef de T^^ise Saint-Martin pour aller s'incliner devant Charles VIP. Mais aux fêtes et cérémonies, il préférait les délibérations et les débats politiques : il s'entretenait longuement avec les ambassadeurs de Bourgogne, et se ménageait des entrevues avec les princes et les ministres étrangers.

En vérité, tandis qu'autour de lui tout le monde est à la joie, le Dauphin demeure soucieux ou sombre ; c'est qu'en observant à la Cour les êtres et les gens, il vient de constater certains faits qui l'indisposent contre son Père : le goût que prend celui-ci aux divertissements frivoles, ses dépenses excessives, et, surtout, sa passion pour Agnès Sorel% fille suivante de la Reine de Sicile, qui, bientôt, deviendra favorite en titi-e. 11 s'étonne de la résignation de sa Mère, ainsi que de l'humeur enjouée de la Dauphine ; il éprouve comme de l'agacement à voir sa jeune femme seulement occupée de badinages. Au reste, toutes ces fêtes ne consacrent-elles pas le triomphe des princes

* Voy. Vallet de ViriviUe, Histoire de Charles VII, t. II, p. 453-

'^ Agnès Sorel, fiUc de Jean Sureau, seigneur de Coudun et de Catherine de Maignelais, née vers 14^^» à Froidmantel eu Picardie, (Hait attachée à la maison d'Isabelle de Lorraine, reine de Sicile, lorsqu'elle fut prëBenlée à Charles VII, soit à Toulouse, en mars i443« soit à Saumur en septembre suirant. Voy. Beauooort, Histoire de Charles Vif, t. III, p. 279-293.

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