‹ La jeunesse de Louis XI, 1423-1445Chapitre 32 sur 44 · LOUIS CHEF D'ARMÉE · texte numérisé non relu

LOUIS CHEF D'ARMÉE

Dans tout le royaume, la nouvelle de la Trêve de Tours fut accueillie aux cris de Noël et au chant du Te Deum* ; pour la première fois depuis les trente annéesque la guerredurait, il semblait aux sujets du Roi qu'enfin ils pouvaient respirer; mais pour que la terre de a douce France » pût de nouveau se couvrir d'épis et de fruits, pour que le paysan eût le cœur de relever sa maison et d'ensemencer son champ, pour que le voyageur ne craignît plus de S'aventurer sur les chemins, il fallait que Tirrup-

^ H Et par ainsy, dit Mathieu d'Escouchy, demourrèrent les pays consolez, qui par avant avoient esté, à cause de la guerre, en grant dcsolacion, assez paisibles et de plus en plus recommencèrent les villages a repeupler et les terres à mettre en labeur en divers lieux, et meismement par aucuns de ceulx qui avoient sievy et fréquenté ladicte guère, qui se mettoient a labourer et a réëdider les pays. » Chronique (éd. Beaucourt), t. I, p. 7-8. — Sur la magnifique procession faite à Paris le i5 mai « pour ce que on avoit bonne espérance d'avoir paix entre le roy de France et d'Angleterre », voy : Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 372-373. — Journal de Jean Maupoint (dans les Mémoires de la Soc. de l'Hist. de Paris, t. IV, p. 3o-3i). — Cf. aussi Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. IV,

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tion des Routiers, Ecorcheurs ou Brigands ne fût plus à redouter. Or, le premier effet de la trêve serait immanquablement d'augmenter « le mal de rÉcorcherie x> en condamnant à l'inaction les bandes de gens d'armes dont s'étaient servis les Rois de France et d'Angleterre. Quatre-vingts ans auparavant, au lendemain du Traité de Brétigny, le royaume s'était trouvé dans une situation analogue * ; alors Charles V avait pu se débarrasser des Compagnies en les envoyant combattre audelà des Pyrénées^; l'exemple était à suivre; il fallait qu'un hardi capitaine menât les Routiers batailler en quelque lointaine contrée, et que là, il sût les conserver dans sa main de façon à pouvoir les ramener en France si les hostilités venaient à être reprises avec les anciens ennemis du royaume, car on devait prévoir l'éventualité d'une rupture des trêves.

Le Conseil royal ne tarda pas à trouver le prétexte sous lequel on éloignerait les Ecorcheurs; il accueillit favorablement la demande de secours militaires que le Roi des Romains avait adressée depuis plusieurs mois déjà à Charles Vil, et dont celui-ci avait ajourné l'examen jusqu'au retour de son fils.

* Sur les Grandes Compagnies au temps de Charles V, voy. Denifie (le Vèrc),La désolation des églises, monastères, et hôpitaux en France pendant la Guerre de CentAns^ t. II. — E. de Freville, Des Grandes Compagnies au XI V^ siècle (Bibl. Ec. Chartes, ann. 1841-1842, t. III, p. 258-281).

' G. Daumct, L'Alliance de la France et de la Castille au XIV^ siècle, p. ay-So.

Frédéric V de Habsbourg \ duc d'Autriche, élu Roi des Romains, en i44o, souè le nom de Frédéric III, était le type achevé du prince fanfaron; très avare en son privé, il affectait, en public, un goût très vif pour le faste; d'un naturel poltron, il semblait toujours prêt aux entreprises les plus périlleuses ; incapable de gouverner ses Etats, il rêvait de conquêtes qui lui donneraient la suprématie dans les pays voisins-. Entre autres projets ambitieux, il avait celui de faire rentrer les huit cantons suisses sous sa suzeraineté ; il était parvenu à détacher de la Confédération la ville de Zurich, et à conclure avec elle un traité d'alliance défensive; puis il avait lancé contre les Suisses les petits seigneurs de la Haute- Alsace, des comtés de Ferette et de Brisgau^ ; mais les Confédérés n'avaient rien perdu des qualités de bravoure et d'endurance grâce auxquelles ils s'étaient affranchis, au siècle précédent, du joug des Habsbourg et avaient repoussé, depuis, toutes leurs tentatives; après avoir vaincu les vassaux de Frédé-

* Frédéric V de Habsbourg, duc d'Autriche, (ils d'Emcst dit de Fer et le Cuirassé, duc de Carinthie, et de Ciuiburge, 011e de Ziemovit, duc de Mazovie, né en i^i^, avait succédé à son père en Cartnthie en 1424» et avait fait, en i436, le pèlerinage de Terre Sainte. En 1440, il avait été choisi comme lloi des Romains, par les Electeurs allemands, en remplacement de son oncle Albert II, mort en 14 Î9. Cf. Art de vérifier les dates, t. III, p. $76. — {Hoi des liomaïus était le titre que portait le chef du Saint Empire romain germanique, tant qu'il n'avait pas été couronné à Rome parle pape.)

- Berne, Luceme, Solcnce, Uri, Schwylz, Untervalden, Zug d Glaris.

^ Voy. Muller, Histoire de la Confédération Suisse, t. V, p. aSg-

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rie III, ils s'étaient retournés contre Zurich^ Sans argent et sans soldats, le Roi des Romains ne pouvait porter secours à cette place; il sollicita Tappui du duc de Bourgogne son allié, mais il n'obtint ni subsides, ni troupes ; Philippe, en effet, ne se souciait pas de se mêlerdes affaires de Suisse pour assister ce Prince qui, naguère, lui avait refusé le Luxembourg, et qu'il croyait être dans l'impossibilité de nuire aux intérêts bourguignons^ Alors Frédéric se tourna vers Charles VII ; il invoqua les bonnes relations qui, depuis si longtemps, existaient entre les princes d'Autriche et la cour de France, véritables liens d'amitié qu'avaient encore resserrés, en i44ï7 l^s fiançailles de Radegonde, fille de Charles VII, avec le fils du Roi des Romains^. Un peu pour obliger Frédéric, beaucoup plus pour purger son domaine des

* Muller, Histoire de la Confédération suisse^ t. V, p. 259-369. — A. Tuetcy, Les Ecorcheurs sous Charles VII, t. 1, p. i4i-i47'

2 A. Leroux, Nouvelles recherches critiques sur les Relations politiques de la France avec VAllemagney 1378-1461 (Paris, 189a, in-8*) p. ^47.

' Cf. Lettres de Frédéric III et de son 6Is Sigismond à Charles VII, pour réclamer ses secours contre les Suisses, publ. dans Alsatia diplomatica (Mannheim, 1773, a vol. in f*^), t. II, p. 'J73-375. — Instructions des ambassadeurs du Dauphin au Roi des Romains (144^) ^ pieça le Roy des Romains a escriptau Roy, luy priant et instamment requérant, par vertu des bonnes amilyés, alliances..., estans entr'cux, luy pleust envoler un nombre de gens d'armes en son pays d'Allemaignc pour luy aydicr à deffendre et résister à rencontre des Bernois et Suisses qui de longtemps se sont rebellez contre la maison d'Osterichc leur seigneur naturel... » (publ. au t. II des Ecorcheurs y Documents, p. 127-128). — Remontrances faites par les ambassadeurs de Charles YII aux Electeurs de l'Empire (mars i445) ; ibid.^ p. 139. — Instructions de Charles YII à ses ambassadeurs auprès delà dicte de Nurenberg (a4 janvier i447)» ihid., p. i5i. — Mathieu d'Escouchy, Chronique,.,, t. I, p. 9-10.

34o CAMPAGNES ET NÉGOCIATIONS DU DAUPHIN

Routiers, et aussi pour faire échec au duc de Bourgogne, le Roi de France accorda son intervention*.

Malgré les courtoises formules de ses clauses, le Traité d'Arras n'avait réconcilié Charles VII et Philippe de Bourgogne qu'en apparence*; une antipathie naturelle empêchait tout rapprochement des deux hommes, et les intérêts politiques des deux Princes étaient inconciliables. Le Roi de France pouvait-il oublier la longue félonie du duc de Bourgogne, prince du sang et son vassal, qui, pendant quinze années, avait soutenu Teffort du parti anglais? Philippe, de son côté, tout en témoignant à son seigneur beaucoup de déférence, ne laissait pas, dans ses négociations avec lui, de prendre tantôt un air de protection, tantôt un ton de censeur, car il n'accordait à Charles quun très petit génie; les deux Princes se trouvaient donc en désaccord sur les plus graves questions, et, maintes fois, depuis i435, la rupture de leur alliance avait été imminente ; d'habiles conseillers en avaient prévenu l'éclat,

^ Sur les causes politiques de la Campagne contre les Suisses voy. A. Tuetey, !.es Ecorcheurs sous ChaAes F//, t. I, (situation militaire de la France) p. i'i3-i47. — A. Leroux..., Relations politiques de la France avec l'Allemagne : Lutte du Roi de France et du duc de Bourgogne dans l'Empire, p. '243-263. — C. Farrc, Introduction Biographique à l'édition du Jouvencel^ t. I, p. xcm» xcvij. — Bcaucourt. Histoire de Charles VU, t. IV, p. i3-i5.

* Sur les relations de Charles VII et de Philippe de Bourgogne de 1435 à 1444 '• voy. Bcaucourt. Histoire de Charles VII ^ t. 111, p. 95-115, i43-i65, i94-23'2. — A. Leroux..., Relations politiques avec l'Allemagne, 1378-1461, ch. xi, p. ai3-a43.

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mais ils ne pouvaient tout de même faire que la politique de la Maison de France et celle de la Maison de Bourgogne ne fussent incompatibles. D'un œil attentif et jaloux, Charles Vil surveillait les faits et gestes de Philippe ; il avait noté son refus d'aider Frédéric 111 contre les Suisses et, jugeant que cet acte était maladroit, il s'était promis de l'exploiter. Le duc de Bourgogne qui, par le traité d'Arras, avait rompu tous ses liens de vassalité avec le Roi de France^ et qui, depuis, paraissait ne vouloir plus compter qu'avec l'Allemagne, commettait une grosse faute (semblait-il à Charles VII) en s'aliénant le Roi des Romains ; puisqu'il cherchait à établir une liaison territoriale entre le tronçon flamand et le tronçon bourguignon de ses Etats, et à échanger sa couronne ducale contre une couronne royale, il aurait dû ménager Frédéric 111, souverain du saint Empire, qui, seul, avait le pouvoir de conférer le titre de Roi au duc de Bourgogne, prince de ce saint Empire.

Quelques jours après la signature de la Trêve de Tours, Charles Vil fit informer le Roi des Romains qu'une armée serait prochainement réunie sur la frontière de l'Est pour l'aider dans sa lutte contre les Confédérés^; de plus, le Conseil royal décida qu'une autre expédition serait, en

^ Cf. Cosneau, Les Grands traités de la Guerre de Cent Ans, p. ii9-i5i.

* Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. IV, p. la.

34'i CAMPAGNES ET NÉGOCIATIONS DU DAUPHIN

même temps, entreprise en Lorraine, pour y soutenir les intérêts de René d'Anjou.

Depuis vingt ans qu'il était de nom Théritier de la Lorraine, ce prince n'avait pu encore la posséder de fait. Lorsqu'à la mort de son beau-père Charles II, il avait voulu occuper le duché {i43o), il s'était heurté contre un redoutable compétiteur, Antoine de Vaudémont, qu'appuyait de toutes ses forces le duc Philippe de Bourgogne, alors en guerre avec le roi de France*. Vaincu a à la piteuse et douloureuse journée de Bulgnéville » ^ (i43i), livré au duc de Bourgogne, il n'avait recouvré sa liberté qu'après cinq ans de captivité et sur la promesse de payer une rançon de 400000 écus d'or'. Il est vrai que ses droits sur la Lorraine avaient été reconnus alors par l'Empereur d'Allemagne et Charles VII, mais bien que cette reconnaissance eût été notifiée par ceux-ci au duc de Bourgogne, elle était restée sans effet pour Uené que la succession de la Reine Jeanne de Sicile avait subitement appelé en Italie *. Après quatre années d'inu-

* Lccoy de la Marche, Le Roi Renéy t. I, p. 30-87. — A. Leroux. Nouvelles recherches critiques sur les Relations politiques de la France avec r Allemagne 1378-1461, p. 253-254- — Heaucoort, Histoire de Charles VII y t. III, p. i5-ï7.

* Lecoy do la Marche, Le Roi René y t. I, p. 87-92. — Bulgnéville, ch.-l. de caiit., arr. de Neufchâteau, dëp. des Vosges.

^ Le traité entre Philippe de Bourgogne et René d'Anjou avait été sign<"î le 27 janvier 1437.

* Jeanne II de Xaples (i37i-i435\ reine des Deux-Siciles, avait dabord désiu^né comme son h«'M'itier, le frère aîné de René, Louis III, duc d'Anjou, mais la morlde ce prince, survenue le 12 novembre i434, avait fait transporter à René le titre de duc d'Anjou et les droils sur le royaume de Naples.

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tiles chevauchées et de glorieuses défaites, las de poursuivre la conquête de ce royaume de Naples qui toujours lui échappait, l'infortuné guerrier était rentré en France^; il occupait dans le Conseil royal une place importante, son frère Charles lui concédant une part de son influence. Maintenant, il voulait jouir de sa a douce Lorraine », mais pour y arriver, il lui fallait d'abord soumettre les seigneurs du duché et abattre la puissance de la cité de Metz^; il avait donc sollicité l'appui de Charles VII qui, tout de suite, s'était engagé à lui fournir les secours nécessaires ; la reconstitution de l'ancien duché de Lorraine au profit de la Maison d'Anjou importait fort au Roi de France, car elle devait contrarier le duc Philippe, elle pouvait même rendre impossible tout trait d'union entre ses Etats de Flandre et ceux de Bourgogne'.

Les dispositions relatives aux deux campagnes furent rapidement prises ; pendant que le Roi luimême commanderait aux troupes destinées à la Lorraine, le Dauphin de Viennois organiserait et

^ Eu mars i443, à la suite de la prise de Naples par son compétiteur Alphonse V, roi d'Aragon. Le retour de René était motivé aussi par la mort de sa mère, la reine Yolande (+ à Saumur, 11 novembre 1442).

'^ Lecoy de la Marche, Le Roi /?e/ie, t. I, p. 233-a34.

' Charles VII et son conseil prévoyaient encore que les Ecorchcurs venant à déborder en terre bourguignonne, leurs incursions seraient mal supportées par le duc Philippe, qui, déjà furieux de ce que René d Anjou sVHait installé en Lorraine, prendrait les armes, déclarerait la guerre ; mais celle éventualité n'effrayait pas les conseillers du Roi, car alors, Tarmée envoyée contre les Suisses et et celle dirigée contre Metz se réuniraient pour combattre les Bourguignons.

3/|i CAMPAGNES ET NEGOCIATIONS DC DAUPHIN

conduirait l'exode des Routiers : son point de direction serait le Rhin, vers Bàle'.

Le choix de Louis comme chef d'une entreprise si périlleuse, fut approuvé par toute la Cour : le vainqueur de Salazar et de Lescun n'était-il pas le capitaine désigné de ces bandes d'Ecorcheurs dont il connaissait les mœurs indisciplinées'? Sans compter que les ministres, à qui l'impatiente ambition du Dauphin portait ombrage, éprouvaient comme un soulagement à le voir s'éloigner, sans doute pour longtemps, et, « à grand danger de sa personne ' ». Quant au jeune Prince, il acceptait avec enthousiasme cette mission pour laquelle son Père lui donnait en quelque sorte son blanc-seing ; il partait sans ordres précis, l'objet et le but de l'expédition n'étaient pas nettement définis ; il agirait donc à sa guise, et sans contrôle, et, comme il se complaisaitaux difficultés, la perspective des embarras et des obstacles était loin de l'effrayer; pour résoudre les uns et tourner les autres, il comptait sur les talents de diplomate dont il se sentait doué et "auxquels il lui tardait de donner carrière.

Il quitta Montilz-lès-Tours au commencement du mois de juin^; il fit une longue tournée dans

^ Lettre de Marie d'Anjou à Jacques, margrave de Bade, citëe par Bcaucourt, Histoire de Charles Vil, t. IV, p. ia-i3.

^ Lettre du Dauphin à la ville de Senlis, 17 juillet i44^> publ. par Kt. Charavay, Lettres de Louis Dauphin, p. qi.

^ Le 3o mai i444> le Dauphin était encore à Montils-lès-Tours, d'où il expédiait des lettres sur les affaires du Dauphiné. Cf. Pilot de Thoroy, Catalogue des Actes, t. I, p. 42.

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le Centre et dans rEst\ et, le 20 juillet, à la tête de mille cavaliers^, il entra à Langres qui avait été assignée aux troupes des diverses provinces comme lieu de rassemblement ; déjà, de nombreuses compagnies s'y trouvaient réunies, et, chaque jour, de nouvelles bandes y affluaient, de sorte que cette ville et ses environs se transformaient en un vaste camp et en un parc d'artillerie ^. Le Dauphin s'occupa d'abord d'assurer à cette énorme masse d'hommes de pied, de cavaliers et de charrois une marche possible de Langres à la frontière. Puis, comme il soupçonnait quelques résistances locales, il prit et fit exécuter plusieurs mesures préventives : c'est ainsi qu'il détacha un corps de deux millechevaux pour réduire à l'obéissance le Sire de Vergy qui, maître des forteresses des Vosges, prétendait braver les volontés du Roi *. Pendant ce temps, Louis recevait, au château de Langres, les hommages des capitaines de l'armée, des chefs de Routiers et aussi les visites d'ambassades étrangères qui venaient à lui comme s'il eût été le Roi de France : — ambassade des seigneurs d'Allemagne et d'Autriche qui le suppliaient de se

^ Louis résida à Saiat-Pourçain du i8 au !ia juin; le 6 juillet, il était à la Charité; le ii, à Bar-sur-Seine. Catalogue des Actes^ t. I, p. 43-45.

2 A. Tuetey, les Ecorcheurs sous Charles Vil, t. I, p. 168, et 371. — C. Favre, introduction biographique à l'éd. du Jouvencely t. I,

p. XCVJ.

■ Mathieu d'Escouchy, Chronique...^ ^- 1> P* ïï» î6. — A. ïuetey, les Ecorcheurs sous Charles VU, t. I, p. 167-168. — Beaucourt, Histoire de Charles T//, t. IV, p. 23-24.

* A. Tuetey, /. c, p. 169-170.

hâter au secours de Zurich et de Famshourg et d'attaquer Bâie qu'ils promettaient de lui livrer* ; — ambassade des comtes de Wurtemberg qui lui faisaient des ofFres d'argent afin qu'il ne traversât pas leurs terres et surtout n'attaquât pas la belle forteresse de Montbéliard^; — ambassade du duc de Bourgogne qui envoyait quinze cents queues de son meilleur vin au grand chef des Ecorcheurs, pour se concilier ses bonnes grâces '.

Aux députés allemands, Pierre de Morimont et Jacques de Lutzelstein, Louis proteste de son désir d'arriver à temps pour sauver les places assiégées, mais aussi, il leur rappelle les promesses de Frédéric 111 et les avertit qu'il tiendra la main à ce qu'elles soient exécutées; il veut le logement et les vivres pour vingt-cinq mille cavaliers ; il exige la remise des villes de la Basse-Alsace. — Aux demandes des envoyés des comtes de Wurtemberg, il oppose une (in de non-recevoir, car il n'est nullement disposé à modifier l'itinéraire de son armée pour complaire à leurs Maîtres, et, surtout, il ne veut rien promettre au sujet de Montbéliard ; — il adresse au duc de Bourgogne de grands mercis pour son vin, mais il ne reconnaît ce beau cadeau par aucun engagement.

* Cf. Lcllres de créance données par Charles VII à Miles d'Hier» et autres ses ambassadeurs à rassemblée de Nuremberg, i mars 1447 — publ. par A. Tuetey, Les Ecorcheurs sous Charles VII, t. II, (Documents) p. i6o.

- A. Tuolcy, Les Ecorcheurs, t. I, p. 173.

3 Ibid.

L^EXODE DES ÉGORCHEURS 347

Cependant les préparatifs de Tentrée en campagne s'achevaient tant bien que mal : on avait dû renoncer à introduire une discipline quelconque dans Ténorme cohue de ces troupes disparates et les efforts tentés pour y mettre de Tordre n'avaient abouti qu'à un semblant d'organisation. Le départ eut lieu le 5 août\ sous les regards étonnés ou épouvantés des habitants de Langres et des ambassadeurs étrangers. Les députés d'Alsace écrivant à leurs villes ne savaient par quels termes donner une idée de Tétrange et terrible spectacle auquel ils avaient assisté % lorsque l'armée des Routiers s'était mise en branle. De mémoire d'homme, en effet, un pareil déploiement de forces ne s'était vu ; il était plus formidable, peut-être, que celui des fameuses Grandes Compagnies qui, près d'un siècle auparavant, avaieût, sous la conduite de Du Guesclin, traversé ce même pays en flots tumultueux, pour aller, en Avignon, arracher une bénédiction et des monceaux d'or au saint Père, puis, au delà des Pyrénées, établir une nouvelle dynastie sur le trône de Castille^ Les lettrés et les gens d'Eglise, se souvenant de leurs lectures, disaient que la marche des Ecorcheurs rappelait l'exode des Croisés décrit par les anciennes chroniques.

* A. Tuetcy, Les Ecorcheurs sous Charles K//, t. I, p. 174 et 371. — C. Favre, Introd. biog..., t. I, p. xcix.

'A. ïueley, /. c, p. 149.

' Cf. J. Finot, Recherches sur les incursions des Anglais et des Grandes Compagnies dans le duché et le comté de Bourgogne à la fin du XI V^ siècle (Vesoul, 1874, in-S^).

i^S CAMPAGNES ET NEGOCIATIONS DU DAUPHIN

Le Dauphin Louis, chevauchant à la tête de la plus forte colonne de ces bandes et entouré d une garde de trois cents soudards espagnols, faisait vraiment Teffet d'un farouche chef de hordes en route pour de lointaines et fantastiques conquêtes ^ A ses côtés était Messire Jean de Bueil, « le Jouvencel ». Ce héros des guerres de Normandie contre les Anglais, aussi habile à négocier qu'intrépide à l'action, était Tun des chevaliers de France les plus illustres. Comme il n'avait pas pris part aux troubles de la Praguerie, le Roi lui avait, en quelque sorte, confié la surveillance de son fils, dans la nouvelle expédition ^; bon nombre de seigneurs (quelquesuns Anglais), étaient venus se ranger sous les ordres de ce vaillant champion qu'ils jugaient capable de les mener à la victoire et au butin. Bueil, très fier de sa charge de lieutenant du Dauphin, se faisait précéder du guidon aux armes du Prince.

Venait ensuite la Maison du Dauphin : Jean Sanglier, Jean de Daillon, seigneur de Fontaines, Amaury d'Estissac et le nouveau familier Jean de Lescun, bâtard d'Ai'magnac, plus tout le personnel ordinaire : les chambellans, écuyers, valets de chambre, le confesseur, le médecin, l'apothicaire et les chapelains \

^ Voy. Mathieu d'Escouchy, Chronique...^ t. I, p. 9-17. — A. Tuetey, les Ecorcheurs sous Charles VJI^ 1. 1 ch. in. Le Dauphin cl son armée, p. 148-168. — C. Favre, Introduction biographique i l'éd. du Jouvencel, t. I, p. xcvii et n. i.

* C, Favre, Introduction biographique, /. c.

^ Yoy. TEnquête ordonnée par Charles VII (1448) sur la con-

l'exode des écorcheurs 349

Le corps principal de Tannée, exclusivement composé de combattants, comptait vingt mille cavaliers (dont dix mille archers), tous gens ce de bonne estoffe et conduite » que commandaient cent quarante capitaines, pour la plupart chefs de Routiers; on distinguait parmi ceux-ci Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, La Hire le jeune, le Rouçin, Dimanche de Court, Blanchefort, Argnault de Lalende et Jean de Lespinasse, quelques bâtards de maisons nobles, des maréchaux de France, comme Philippe de Culant, sire de Jalognes ; même de jeunes seigneurs du sang : Pierre de Beaujeu, Jean de Bourbon, Arnauld d'Albret, et plusieurs étrangers, notamment le damoiseau de Commercy, Robert de Sarrebriick qui, fidèle aux souvenirs du siège de Dieppe, était accouru, cette fois encore, à l'appel du Dauphin et s'avançait fièrement, assisté de ses fils richement équipés, à la tète de quinze cents cavaliers dont trois cents étaient vêtus de costumes mi-partis rouge et gris, et portaient la croix blanche sur le dos et la poitrine.

L'aspect de ces troupes en marche était étrangement bigarré ; après les hommes d'armes des diverses provinces de France, marchaient les compagnies étrangères : des Ecossais sous les ordres de Jean de Montgommery, du seigneur d'Azay et de Robin Petit-Lo; des Bretons amenés par Gilles

duitc des serviteurs du Dauphin pendant la campagne d'Allemagne. Bibl. Nat. f. fr. 1 5.537, fol. 34-48.

35o CAMPAGNES ET NEGOCIATIONS DU DAUPHIN

de Rouvroy, dit de Saint-Simon, Mathieu de Lescouet et Olivier de Broon; des Lombards sous la conduite des frères Valpergue ; les Gascons de Pochon de Rivière, les Espagnols de Jean de Salazar, ceux de de Conques et ceux encore de Gonzalès ; enfin deux mille Anglais, soldats d'élite, commandés par le hardi capitaine Mathieu Got.

Les vingt mille gens d'armes traînaient à leur suite le fretin : des pages, des valets, des servants et des femmes, pêle-mêle, environ dix mille bouches inutiles et affamées ; le troupeau des femmes paraissait si nombreux que certains crurent en compter au moins quatre mille. Après cette multitude, pesamment avançait l'énorme matériel de l'armée; six à sept cents voitures ou chariots avaient été réquisitionnés pour le transport des engins deguerre, des piècesd'artillerie, des armes, des munitions et des vivres ; au lent défilé de ces charrois, on voyait des pièces de tout calibre : de grosses bombardes comme le ce Pas Wollant » et le « Pas Rose », si lourdes que leur poids faisait ployer les essieux; les trois machines, sortes de mortiers, offertes au Dauphin par le Roi René de Sicile; d'autres qui pouvaient lancer des pierres de deux pieds de hauteur; puis des canons, des veuglaires, des couleuvrines et des arquebuses ; des tonneaux à harengs qui contenaient les boulets et la poudre; des boîtes remplies de plomb et de ferraille, des monceaux de hallebardes, d'arcs et de flèches, de pelles et de pioches, enfin quan-

l'exode des écorcheurs 'i5i

tité d'échelles de siège, de pavois et de fusées*. Le lendemain de sa sortie de LangresS Louis étant à Jonvelle', fut joint par une nouvelle ambassade autrichienne, chargée par Frédéric 111 de réclamer les secours que lui aval t promis Charles VII ; Pierre de Môsperg, bailli de Ferrette et chef de la députation, s'attacha, dès ce moment, aux pas du Dauphin*, le sollicitant sans cesse de hâter son voyage vers Baie, tantôt il lui dépeignait la détresse de Zurich toujours assiégée, tantôt il essayait de lui faire partager sa haine contre Bâle dont il avait juré la destruction et qui, promettait -il, serait livrée en moins de huit jours'. Le Dauphin écoutait patiemment ces divers propos, mais il ajournait sa réponse jusqu'au retour des gens de son Conseil récemment envoyés vers le Roi des Romains pour en recevoir des engagements et des garanties ; au fond, il se souciait peu de Baie, et s'occupait seulement de Montbéliard ; il voulait, à tout prix, tenir cette place en son obéissance; déjà, il avait détaché en avant sept mille

^ Cf. A. Tuetey, Les Ecorcheurs sous Charles VII, t. I, p. i5ii55 — et Mandement de la Chambre des Comptes sur le transport de l'artillerie du Roi de Montbéliard à Troyes, publ. au t. II des Ecorcheurs (Documents) p. 23i-a5o.

2 Le soir du 5 août, le Dauphin gîta à Bourbonne-les-Bains (ch.-l. de cant., arr. de Langres, dcp. de la Haute-Marne) — Cf. Tuetey, Les Ecorcheurs sous Charles VII, t. I, p. 174 — et 371 (Itinéraire du Dauphin).

* Ibid. — Jonvelle-sur-Saône, cant. de Jussey, arr. de Vesoul, dép. de la Haute-Saône.

* C. ?'avre. Introduct. Biog., /. c. — A. Tuetey, Les Ecorcheurs, t. I, p. 174.

^ A. Tuetey, Les Ecorcheurs, t. I, p. 174.

hommes qui, sous les ordres du maréchal deCulant et du sire de Commercy, s'étaient répandus dans la campagne où s'élevait cette forteresse, tandis que lui-même, avec le gros de ses troupes, s'y dirigeait à petites journées. Des murailles extraordinairement solides et épaisses protégeaient la cité de Montbéliard, et son château, bien pourvu d'artillerie, était considéré comme inexpugnable. Le Dauphin estimait que la possession de cette ville, la plus forte de toute la contrée, lui était indispensable pour assurer les derrières de ses troupes; si donc Montbéliard ne lui était pas livré, il en ferait le siège.

Par Luxeuil*, Lure* et Granges* il parvint, vers le 17 août, au petit village de Dampierre sur le Doubs, où il s'installa pour aviser aux moyens de se faire remettre la forteresse convoitée, ou de l'attaquer*.

^ Le Dauphin demeura à Luxeuil du 8 au 10 août ; « auquel lieu cstoit la pfTsonnc de mondit seigneur le Daulphin », dit à plusieurs reprises l'Enquête judiciaire sur les excès [des Ecorcheurs]\dans le ressort de Luxeuil et de Faucogney, publ. par A. Tuetcy dans l^s Ecorcheurs..., t. II (Documents) p. 3io, 3i2, 319, etc. — Id., 1. 1, p. 175. — Luxeuil, ch.-l. de cant., arr. de Lure, dép. de la Haute- Saône.

2 Louis était à Lure le la août. — Cf. Tuetey,.., t. I, p. 17$ et 37a.

' Le 16 août, lo Dauphin traversait Granges; il y donnait un passeport à Jean de Toulon qu'il envoyait auprès de René d'Anjou, roi de Sicile. Bibl. Nat.,Coll. Lorraine, t. VIII, fol. 65. — Lecoy de la Marche, Le Roi llefté, t. I, p. 254- — G ranges-la -Ville ou Grangesle-Bourg, cant. de Villerscxel, arr. de la Haute-Saône.

^ Camille Favro, Introduction biographique à l'éd. du JouvenceU t. I, p. xcix. — A. Tuetey, Les Ecorcheurs.,.^ t. I, p. aoi. — Dampierre-su r-Doubs. catît. de Pont-de-Roi, arr. de Montbéliard, dép. du Doubs.

L^EXODE DES ÉCORCUEURS 353

L'exécution de ce dessein arrêtait la marche de l'expédition; des remontrances furent présentées à Louis par son Conseil lui-même qui déclarait inutile l'occupation de Montbéliard*, puisque le Prince avait tant d'autres villes en sa soumission ; de plus, tout retardement était une offense gratuite à Frédéric III qui, le i5 août, avait signé à Altkirch un traité par lequel pleine satisfaction étaitdonnée aux demandes du Dauphin : les vivres assurés pour vingt-cinq mille chevaux, le logis dans vingt-deux places et la construction d'un pont sur le Rhin*; mais le Prince resta sourd aux supplications comme aux menaces de son entourage: il lui fallait Montbéliard et il prendrait le temps de l'obtenir ou de l'enlever '.

Il l'obtint, tout de suite, et sans coup férir : ayant, fort à propos, retrouvé (ou inventé) l'histoire d'un certain Henri, bâtard de Montbéliard, dit de Franquemont, coupable d'avoir jadis porté guerre à la Couronne de France, et il déclara que le Roi l'avait chargé de punir les graves dommages causés par ce seigneur • ; déjà ses Ecor-

* Cf. Tuctey, Les EcorcheurSj t. I, p. aoo.

* Ibid.f t. II (Documents) p. i35.

s <( Si on lui refusait Montbéliard, disait-il, il le prendrait d'assaut et tuerait tous les habitants o (si contradiceretur sibi, volebat impugnare violenter et omnes interiicere). Première relation du commandeur d'Issenheim, dans Les Ecorcheurs, t. II (Documents), p. 5ia.

* Cf. Traité conclu à Dampicrre entre le Dauphin et les ofGciers du comte de Wurtemberg (Arch. dcp. du Bas-Rhin) publ. par Tuetcy,.., t. II, p. 525-5a6 (texte allemand) et traduit intégralement par lui, t. I, p. 204 : « Comme puis certain temps en çà Henri, bâtard de Montbéliard, dit de Franquemont, ait porté guerre à la

al

cheurs se préparaient à venger ces griefs par le pillage des terres du Comté, lorsqu'arrivèrent à Dampierre, Erard de Neuve roche, bailli de Montbéliard et les officiers des comtes Louis et Ulrich de Wurtemberg*. Ceux-ci, convaincus qu'ils ne pourraient utilement résister à un adversaire si déterminé et qui disposait de forces redoutables, venaient à composition ; « pour Thonneur de Dieu et afin d'éviter les dommages et l'effusion du sang qui pourraient s'ensuivre », ils signèrent une convention qui livrait au Dauphin de Viennois leur forteresse ; — celui-ci prendrait en ses mains Montbéliard, le château, la ville et ses dépendances et les garderait pendant dix-huit mois, à condition* que tous les habitants, nobles ou non nobles, gens d'Eglise et bourgeois seraient maintenus, corps et biens, dans toutes leurs libertés, privilèges et coutumes; — que ceux qui ne voudraient pas demeurer plus longtemps dans la place seraient laissés libres de se retirer en lieu sûr; — que les officiers et serviteurs des comtes de Wurtemberg pourraient emporter avec eux tous papiers, joyaux, pierreries, or et argent;

couronne de France et ait commis plusieurs maux et grades dommages, pour ceste cause nous sommes venus de Tordre et commandement exprès de notre père et nous sommes transportés avec gens de guerre devant Montbéliard dans la pensée de mettre cette ville en notre main... »

^ Louis I et Ulrich V de Wurtemberg, fils d'Eberhard IV, nés le premier en 1409 f le second 1410, avaient succédé à leur père dèBi4i9, sous la tutelle d'Henriette, comtesse, de Mootbéliard, leur mère. Ces deux princes étaient fort aimés de leurs sujets à cause de leur caractère pacifique. Cf. Art de Vérifier les dates, t. III, p. 3^

l'exode des écorcheurs 355

— que toute Tartillerie du château serait inventoriée pièce par pièce, pour être, au terme fixé, rendue intacte, avec la ville, aux légitimes possesseurs; enfin, il était convenu que le Dauphin de Viennois laisserait exempts de charges et dommages les autres châteaux et places des Comtes de Wurtemberg et n'accablerait pas « de logis de gens de guerre ou d'autres lourdes exactions » leurs pays et villages. Avec le plus grand sérieux, Louis souscrivit à cette dernière clause qu'il était bien sûr pourtant de ne pouvoir exécuter, impuissant qu'il se savait à réprimer les excès de ses terribles soldats ^ — Le 19 août, il fit son entrée à Montbéliard ; pour affirmer son triomphe, il se logea, avec les principaux de sa suite, dans le château-fort'. Mais à peine y était-il installé, qu'une ambassade venait lui rappeler les difficultés de sa situation : Philippe de Ternant, conseiller et chambellan du duc de Bourgogne, lui apportait les plaintes de son Maître et les doléances du Conseil de Dijon au sujet des ravages que les Ecorcheurs commençaient d'exercer sur le comté de Bourgogne, et, dans Pespérance que a Monseigneur le Dauphin mettrait un terme à ces excès », il offrait au Prince dix mille

' Voy. le texte allemand de ce traité dans Les Ecorcheurs,,,, t. II (Documents), p. 524-^^9' ^^ 1^ traduction, t. I, p. !io4-207. — Par un acte spécial, donné à Dampierre, le même jour, Louis confirma (c les piÎTilIèges, coustumes et libertez » de la ville de Montbéliard (pnbl. par A. Tuetey, ibid,^ t. II, p. 7-1 1). — Cf. aussi C. Favre, Introd. biog..., p. xcix.

^ Première relation du commandeur d'Issenheim, dans Les Ecorckemrsj t. II, p. 609.

saluts d'or pour lui-même% plus trois mille cinq cents pour ses grands officiers '. En récompense de ces présents, Louis ne put qu'assurer l'ambassadeur de sa bonne volonté à Tégard des sujets de son oncle Philippe; il ne prit même pas la peine d'édicter quelques mesures de répression contre les pillards, car il savait qu'elles resteraient sans effet ; maintenant qu'ils étaient hors de France, les Routiers secouaient les moindres jougs, ne reconnaissant d'autorité à leurs chefs qu'aux heures du combat; bien plus, pour la rapine, les gens de l'Hôtel du Dauphin s'unissaient aux soudards * !

Cependant les ambassadeurs autrichiens demandaient avec instance à Louis de poursuivre sa marche ; un Conseil décida qu'il fallait enfin céder à ces prières et, le 23 août, on se remit en route vers Bâle*. Mais, tandis que l'armée, sous le commandement de Jean deBueil, s'avançait jusqu'aux bords de la Birse, le Dauphin s'établissait, le 24, à quelque distance de Bâle, dans le château de Waltighoffen', car il n'était pas d'avis de brusquer l'attaque de la ville.

^ Quittance du Dauphin, datée de Montbëliard, le ao août i444* Compte de Jean de Visen» publ. par A. Tueley, Les Ecorcheurs sous Charles VII , t. II (pièces just.) p. i3.

' La Quittance de Jean de Bueil, lieutenant du Dauphin, qui avait été chargé de répartir entre les ofliciers du prince les autres trois mille cinq cents saluts, ne fut donnée que le aa février de Tannée suivante. A. Tuetey, ibid., p. 14.

' Cf. L'enquête ordonnée par Charles VII sur la conduite des serviteurs du Dauphin pendant la campagne d'Allemagne. Bibl. Nat. f. fr. 15537, fo 34-48.

^Camille Favre, Introd. biog. à Tcd. du Jouvencel, t. I,p. cm.

* WaltighoCfen, auj. WaldighoCfen, sur FUI, cant. d'Hirsingen, arr.

Depuis son départ de Langres, Louis avait perdu son bel air de décision : il chevauchait un peu au hasard, prenant le vent, et se laissait aller au gré des circonstances, comme s'il eût attendu que l'une d'elles lui révélât le parti qu'il devait adopter. 11 ne semblait pas du tout pénétré de son rôle d'allié des princes autrichiens; personnellement, en effet, il n'éprouvait qu'une médiocre sympathie pour le Roi des Romains, et n'avait pas de haine contre les Suisses. Mener au loin les Ecorcheurs paraissait être son seul souci, puisqu'il ne montrait aucun empressement à exécuter les instructions de Charles VII et du Conseil royal. Pourtant, il ne contrevenait pas ouvertement à celles-ci, puisqu'en définitive il tirait vers Bâle; chemin faisant, il cherchait, à part soi, à quelle œuvre personnelle il emploierait les forces dont il disposait, et, parvenu jusqu'aux portes de Bâle, il n'avait encore pris aucune résolution. On peut croire qu'à Waltighoffen, il s'occupa d'arrêter le plan de sa campagne car, le 25, pour apprécier de quelle défense était la place, il alla se promener, jusqu'au pied des murs, sous un travestissement, et accompagné d'une faible escorte; mais, salué par des arquebusades, il dut

de Mulhouse, dëp. du Haut-Rhin. C'était, dit le commandeur d'Issenheim, dans sa relation du 5 septembre, « un petit château sis à trois milles de Bàle (A. Tueley, Les Ecorcheurs,,,^ t. II, Documents, p. 5ii). — Ainsi Jean de Bueil « avoit Monseigneur le Dauphin son maistre, au doz, pour le secourir, se mestier eu csloit. » Cf. C. Favre, /. c, p. cxi.

regagner rapidement WaltighofFen, laissant^ sur le terrain, quelques-uns de ses gens*. Le lendemain, sur le soir, il apprit que, dans la journée, ses Écorcheurs s'étaient rencontrés avec un corps de troupes suisses, et qu'après un combat acharné les premiers avaient eu l'avantage*.

Quelques jours auparavant, les confédérés qui assiégeaient Farnsbourg avaient envoyé deux mille des leurs barrer la route aux Français dont l'approche était signalée'; cette troupe avançant à marches forcées, parvenait, le 26, au matin,

^ c Le Dauphin, dit le commandeur d'Issenheim, voulut Toir Bâle, de ses propres yeux, et sous un déguisement, il s'avança avec quelques personnes jusqu^à la porte de la cité. » (Ipse in propria persona voluit videre Basileam et venit cum pauco numéro usqnc prope portam civitatis in habitu dissimulato.) Cf. A. Tuetey, tes EcorcheurSj t. Il (Documents) p. 5i'i, et t. I. a34. — C. Favre, Introduct. à l'éd. du Jouvencel, t. I, p. ciiu et cxu n. 2.

- a Et ne fut ooint à ceste hesoingne le Daulphin en personne, dit Mathieu d'Escouchy, dans sa Chronique..,, t. I, p. aa. — Cf. à ce sujet : Chronique Martinienne^ feuillet CClxxxviii. — Erhrards von Appenwiler Die Chronik 1439- 147 1» publ. par A. BemouUi. dans les i?a5/er CAromXe/i (Leipzig, t.I... VI. 1873-1902, in-8<*). t. IV, p. a56. — A. Tuetey, Les Ecorcheurs sous Charles Vil, t. I, p. aSo- 235. — Il cite le témoignage de <( RumanKilchwartd'Oberdorf, portier du château de Waltighoffen lors de Tinvasion des Écorcheurs, lequel interrogé sur ce qui s'était passé dans ces circonstances fit connaître que le Dauphin arriva le dimanche avant la bataille dans le château et qu'il y était le jour ou elle fut livrée, ainsi que le lendemain. » Jbid.y p. a33. — C. Favre, Introd, biog..., p. cxi et n. 3, CXII et n. i-3.

-^ Le Dauphin, n'ayant pas pris part à la bataille de Bâlc, nous ne donnons ici qu'un résumé de cette journée ; les éléments de ce récit sont empruntés à Mathieu d'Escouchy» Chronique t. I, p. 18ao. — Chronique Martinienne, feuillet CClxxxvii. — Jean Chartier. Chronique de Charles Vil, t. II, p. 45. — Hans Brùglingers, Chronik im Zunftbàche der Brodbecken i444~i44^» publ. par A. BernouUi, dans les Baslcr Chroniken, t. IV, p. 175-179. — A. Tuetey, Les Écorcheurs sous Charles VII, t. I, p. ai7-a35. — C. FaTre. Introd. biogr. à l'éd. du Jouvencel, t 1, p. av-cxiv (complète et corrige sur plusieurs points l'exposé de M. Tuetey).

dans la plaine de Pratteln*, et tombait sur Tavantgarde des Routiers qui y campait sous les ordres d'Antoine de Ghabannes, comte de Dammartin et de Jean de Salazar'; Tattaque était si brusque et si violente que ceux-ci, d'abord terrifiés, puis affolés, se repliaient sur Muttenz ' pour y rejoindre le gros de l'armée. Enhardis par ce premier et facile succès, les Suisses se lancent à la poursuitedes fuyards, et quand ils se trouvent en face des fortes colonnes qui venaient d'ouvrir leurs rangs à ceux-ci, ils se ruent contre elles, les entament, les disloquent et les rejettent en désordre de l'autre côté de la Birse; dès lors, ils étaient vainqueurs ; mais ils ont la témérité de pousser plus avant, de franchir la Birse sous le feu de l'artillerie qui, de la rive opposée, crachait mitraille et boulets ; et, à peine formés en bataille dans la prairie de Saint-Alban, ils sont enveloppés, puis coupés en deux tronçons, par la cavalerie des Ecorcheurs réunie à celle des Allemands ; six cents d'entre eux sont culbutés dans la Birse, les autres essayent de se frayer un chemin dans la direction de Bàle*, mais, se voyant sur le point d'être exterminés, p'ils ne trouvent où se retrancher, ils se réfugient et s'enferment dans la

^ Prattein, village situé a TE. et à deux lieues de Bâlc, dans la yallée du Rhin, sur la route de Licstal.

^ Voy. les Bathshûcher, de Bâle, an. i444, Delphin, dans les Basler Chroniken, t. V, p. 54.

' Muttenz, village à l'E. et à deux lieues de Bâle.

^ Les Bâlois de leur côté, faisaient une tentative de sortie, assez timide d'ailleurs.

36o CAMPAGNES ET NEGOCIATIONS DU DAUPHIN

Maladrerie Saint-Jacques*, édifice vaste et fortifié. Alors commence une lutte horrible : du haut delà tour, par les fenêtres et les créneaux, les Suisses, tireurs infaillibles, massacrent leurs adversaires* ; mais les capitaines routiers font démolir à coups de canon les murailles et lancent leurs soldats à Tassant; deux fois repoussés, ceux-ci reviennent à la charge, et, après un corps à corps atrocement meurtrier^ ils restent les maîtres du bâtiment; aussitôt, ils boutent le feu à la tour pour en brûler les défenseurs. Quinze cents Suisses avaient péri; tous les survivants étaient blessés*; mais cette troupe de deux mille hommes avait mis hors de combat huit mille Ecorcheurs ou Allemands*. Au nombre des tués étaient le Grand Maître de TOrdre de Saint-Jean, Robert de Brézé*, et deux grands

* a Lesquels, dit Jean Chartier, se boutèrent en une maladrerie pour Guider résister audit Daulphin. Mais il esloit à trop grant puissance. » Chronique de Charles Vfl, t. II, p. 4^*

^ « . . . Ilz se deffcndirent moult vaillamment, veu le petit nombre qu'ilz estoicut », dit Jean Chartier, Chronique de Charles Vif, t. II, p. 4S.

^ « Et de rechicf là commença la meslée; [les Suisses] se combatirrent et defTendirrent très courageusement et encores par longue espace de temps, mais ce riens ne leurvalleut, car par la vaillance et continuacion des Franchois furent vaincus et mors... » Mathieu d'Escouchy, Chronique... , t. I, p. ao.

* CL A. Tuetey, Les Ecorcheurs sous Charles VII, 1. 1, p. aaS-sag.

^ a Apprcz laquelle destrousse et victoire, lesdis Franchois se rassemblèrent les ungz avec les autres ; et... remercièrent leur créateur de leur bonne fortune. Et apprez que les mors furent dépouilliez et desbaguez (dévalisés), ot que les menus gens eurent prins ce qu'ilz avoicnt, ainsy que bon leur sambloit, se retrairent au logis dont ils estoient partis. » Mathieu d'Escouchy, Chronique, t. I, p. :ii-i2.

* Ce personnage était frère de Pierre de Brëzé, le conseiller de Charles YIl ; le Dauphin avait pour lui une grande amitié. Cf. Première relation du Commandeur d'Issenheim, dans Les Ecorcheurs, t. II, Documents, p. 5i3.

SON ŒUVRE EN SUISSE 36l*

seigneurs allemands, Ditrich de Rathsamhausen et Burckard Munch^

A la nouvelle que deux mille de leurs compatriotes avaient été taillés en pièces par les « Armagnacs », (hors de France, on appelait encore de ce nom les soldats de Charles VII), les Confédérés éprouvèrent une grande frayeur ; ceux qui assié* geaient Zurich et Farnsbourg, comme pris de panique, s'enfuirent, abandonnant artillerie et bagages aux envahisseurs, de sorte que plusieurs milliers de ceux-ci purent, en moins de quatre jours, franchir le Rhin sans rencontrer de résistance et s'emparer de Rheinfelden et de Lauffenbourg^

Au château de Waltighoffen, les hôtes furent diversement émus par le récit de la sanglante bataille : la plupart des conseillers et capitaines du Dauphin se réjouissaient de la victoire des Routiers, ils étaient d'avis qu'il fallait sur-le-champ profiter decepremieravantage, et préconisaient une rapide marche en avant ; mais le Prince ne partageait pas le belliqueux enthousiasme de son entourage', il examinait l'événement en détail, et faisait ses réflexions. En écoutant le récit du combat de

^ Voy. la lëgendc sur la mort de Burckard Mûnch, dans Tuctey, Les £,corcheurs, t. I, p. aag.

* A. Tuetey, /. c., p. a36-a39. — C. Favre, Notice biographique,... /. c, p. cxv.

' Ce qui ne l'empêcha pas de se montrer « moult joyeux » et de faire « à ses cappitainnes et aultresqui avoient este [à la bataille]... très bonne chière, en les merciant honnourablement de leur vaillance et dilligence. » Mathieu d'Escouchy, Chronique,.., 1. 1, p. 22.

36a CAMPAGNES ET NEGOCIATIONS DU DAUPHIN

Saint-Jacques, il avait été moins frappé du succès de ses propres troupes, très supérieures en nombre, que de l'intrépidité et de l'habile manœuvre des deux mille Suisses *; on l'informait, il est vrai, que les assiégeants de Zurich et de Farnsbourg venaient de déserter leurs positions*, mais il ne croyait pas que son armée eût partie gagnée pour cela, il se doutait bien, qu'au sortir de la plaine, les fuyards étaient allés grossir les corps des Confédérés, défenseurs des vallées alpestres. Ne lui rapportaiton pas, d'ailleurs, que Baie se'p réparait activement à la résistance, que Berne appelait Thun à son aide, et que les paysans de la vallée du Rhin abattaient les arbres pour rendre les routes impraticables aux cavaliers.

Autour du Dauphin cependant, on déplorait qu'il n'eût pris aucune part à l'ouverture des hostilités, et Ion attendait impatiemment qu'il fît acte de commandant en chef, qu'il ordonnât, par exemple, d'enlever Bâle au plus vite; mais toutes les prières ou les exhortations restaient vaines, Louis nedonnait aucun des ordres désirés. Il était trop clairvoyant pour qu'on pût le persuader que la prise de Bâle lui serait un titre de gloire; il sentait, en effet, qu'il ne pourrait empêcher ses soldats de saccager cette ville et qu'il aurait la honte, lui, le fils aîné du Roi très chrétien, d'avoir livré à des bandits cet antique évêché, siège du saint Concile:

* A. Tuetey, Les Ecorckeurs, t. I, p. a36-a37. 2 Ibid, p. 337-339.

il prévoyait, qu'ensuite, il devrait entreprendre, à travers le plateau suisse et dans les profondes vallées, une campagne sans profit et toute semée d'embûches ; comme leurs ancêtres, un siècle auparavant, avaient fait contre les troupes des ducs d'Autriche, les Suisses accableraient Tarmée des Français du haut des montagnes, sous une grêle de traits, ou, l'ayant attirée dans quelque gorge, ils l'y écraseraient sous les quartiers de roches ; et peut-être le Dauphin périrait-il obscurément, comme jadis Léopold III d'Autriche, à la bataille de Sempach'; à moins cependant qu'il ne tombât sous les coups de ses Ecorcheurs qui, dégoûtés de faire la guerre sur une si maigre terre à pillage, se seraient retournés contre leur chef, l'accusant de les avoir volontairement conduits à la ruine. Et pour quelle œuvre édifier, Louis irait-il s'exposer à de tels dangers, et compromettre sa naissante réputation de sagesse ? Pour exécuter les téméraires projets de Charles VII qui, inconsidérément, voulait assurer au Roi des Romains la possession des huit cantons suisses ! Décidément, il ne serait pas l'auteur de cette besogne, mais il en ferait une autre plus profitable au royaume de France. Que d'avantages, en effet, ne pouvait-il pas retirer de la paix et d'un traité d'alliance avec

^ En i386, Léopold III duc d'Autriche, pour venger la défaite

2ue son père Léopold II avait subie à Morgartcn, avait attaqué les iantons Confédérés et essayé de reprendre Luceme. Mais les paysans suisses, entraînés par l'exemple d*Amold de Winkelried du canton d'Unterwalden, s'étaient ouvert une brèche à travers l'infanterie autrichienne, et Léopold 111 avait péri dans cette journée.

les Suisses? C'était Tamitié d'un peuple sûr, chez lequel on recruterait, au besoin, d'excellents mercenaires, aussi dévoués que braves ; c'était la bonne entente avec le duc de Savoie, et le protectorat moral du Roi de France sur plusieurs pays ; c'était, pour Louis personnellement, le rôle de défenseur du saint Concile*.

Mais comment parviendrait-il à gagner les sympathies du peuple suisse aux yeux de qui, pour le présent, il apparaissait comme le féroce auxiliaire de Frédéric, cet usurpateur abhorré? Il ne lui convenait pas d'opérer brusquement son changement de front, et de marcher ouvertement audevant de la paix ; donc, pour ménager les transitions, il ferait en sorte que ses Routiers se retirassent des Cantons suisses, et il les laisserait se répandre dans les riches plaines de l'Alsace, possession du Roi des Romains ; lui-même trouverait là un terrain favorable aux intrigues diplomatiques qu'il préméditait.

Depuis 1434» il était vicaire impérial dans le

^ Le Concile géuéral réuni à Bâle en i43i avait commencé par sanctionner à nouveau les décrets du Concile de Constance, touchant la suprématie des Conciles Œcuméniques sur le Pape, la liberté des Elections épiscopales. etc. ; ayant ensuite abordé la Réforme de l'Kglise dans son chef et dans ses membres, il avait rompu avec le pape Eugène IV, qui l'avait anathématisé et s'était efforcé de letrans'

fé] - -

sant . ^ ^ . ^

Dans cette nouvelle adaire du Schisme l'attitude de Charles VII et do la diplomatie française était assez ondoyante. D'une part, le Roi s'était hâté d'accepter les décrets réformateurs du Concile et de promulguer le Pragmatique Sanction, qui les rendait exécutoires en France, d'autre part, il était demeuré dans l'obédience d'Eugène IV,

Dauphiné et le royaume d'Arles* ; de ce titre, considéré jusqu'alors comme purement honorifique, il saurait se prévaloir pour intervenir dans les affaires d'Allemagne, pour nouer des relations avec les Princes et les villes de l'Empire, pour exiger d'eux des hommages et même des services ; puis, il revendiquerait les droits de la Couronne sur certaines cités et terres alsaciennes ; enfin, il offrirait son arbitrage entre les Suisses et Frédéric m ; et si ce Prince, pour se venger de la volteface de son allié, prenait les armes, il était facile de prévoir lequel l'emporterait du faible Roi des Romains ou du Dauphin de France appuyé sur ses audacieux Ecorcheurs ; cette rupture avec Frédéric aurait sans doute pour effet de rapprocher

celui-ci du duc de Bourgogne; alors Louis trouverait bien en son sac quelque ruse pour brouiller de nouveau ces deux faux compères.

Les principales lignes de ce vaste plan étaient à peine arrêtées dans son esprit que le jeune homme se mit à Toeuvre. Deux ou trois jours après la bataille de Saint-Jacques, il se transporta à Altkirch^

mais il lui marchandait son alliance et ne rompait pas ouvertement avec les Pères de Bâle ; entre temps, il réclamait la réunion d'un nouveau Concile général, pour la pacification de l'Eglise. Voy. Beaucourt, Histoire de Charles V/l, t. III, p. 362-384-

* Beaucourt, Histoire de Charles VU, t. II, p. 483.

' Cf. Lettres du Dauphin, datées d'Allkirch (ch.-l. de cant., arr. de Mulhouse, dép. du Bas-Rhin) 29 et 3o août i444» dans Pilot de Thorey, Catalogue des Actes y t. I, p. 47- — Sur le jour où le prince quitta WaltighoCfen, voy. C. Favre, Introd. biog. au Jouvencel, t. 1, cxij, n. I.

pour y visiter les blessés *; il espérait que ses bonnes paroles adouciraient les souffrances, relèveraient les courages et feraient sans doute oublier à ses soldats qu'il n'avait pas partagé leurs périls. Il était tout occupé de ces soins, lorsque se présenta à Altkirck, le 3i août, une ambassade magnifique * : troiscardinaux^, quatre évoques dont celui de Baie*, douze docteurs du Concile, quatre chevaliers, douze bourgeois de Baie, conduits par Jean Rot le bourgmestre et André Ospernelle, le tribun de la ville, personnages de mine grave pour la plupart, et tous richement costumés. Averti de leur arrivée, le Dauphin ordonna qu'on leur rendit les plus grands honneurs et lui-même les accueillit en hôte amical * et non en vainqueur

^ Première relation adressée aux bourgeois de Strasbourg par le commandeur d'Issenhcim (publ. par A. Tuetey, Les Ecorckeurs.,., t. II, (Documents) p. 5i3. — Mathieu d'Escouchy Chronique.., ^i.l, p. 11. — C. Favre. Introd. biog. à l'éd. du Jouvencel, t. I, p. ex vu.

^ Première relation... du commandeur d*Issenheim : De hiisque facta sunt in Altkirch ctadventu ambaxiatorum (dans Les Ecorcheurs^ t. II. p. 5 1 3-5 14). — Hans Brûglingers Chronik im Zunftbucke der Brodbecken, dans les Basler Chroniken, t. IV, p. 181 et m. 3. — Ërhards von Appenwiler Chronik, 1439-1471» dans les Basler Chroniken, t. IV, p. a57-258. — Mathieu d'Escouchy, Chronique, t. I, p. 23. — A. Tueley, Les Écorcheurs, t. I, p. 240-24^. — C. Farre, lutrod. biog. éd. au Jonvencel , t. I, p. cxvi. —

^ C'étaient Louis Alamandi, cardinal archevêque d'Arles, celui-là même qui avait présidé le Conclave lors de l'élection de Félix V, et couronné l'antipape, et Jean de Torquemada, cvéque de Segovie, cardinal de Saint Sixte, théologien du pape Eugène IV. Lie nom du troisième cardinal ne nous est pas connu. Cf. Tuetey,... t. I, p. a4o et n. I. — Erhards von Appenwiler Chronik, (Basler Ckroniken, t. I, V, p. 258, n. 6).

* Frédéric im Rhein, évéquc de Bâle depuis i437» moamlen i45i. Cf. Gams, Séries Episcoporum (Ratisbonne, 1673, 10^4^), p. a6i.

> Première relation du Commandeur d'Isseiilieîm (dans Les Écorcheurs^ t. II, p. 5i3).

irrité; avec patience, il écouta les deux discours du cardinal d'Arles et de Tévêque de Montréal. Le premier annonça que le saint Concile, d'accord avec le duc de Savoie, offrait sa médiation entre le Dauphin et les Bàlois ; il fit Téloge de la Maison de France^ ce soutien et défenseur de TÉglise, d'où le nom de « très chrétiens » donné à ses Rois ; il s'étonnait donc que le Dauphin, (ils atné et seul héritier de Charles VII, pûtpouloir envahir la ville de Bâle où le Concile coml>attait pour la Foi ; par un tel attentat, il détruirait TÉglise catholique et déshonorerait la Couronne de France. L'évèque de Montréal, à son tour, développa, en langue française, les mêmes idées, dans un élégant discours ; Louis et les assistants Técoutèrent avec plaisir et complimentèrent l'orateur*.

Le Dauphin prit ensuite la parole ; contre toute attente, il n'ajourna pas sa décision sous l'ordinaire prétexte d'en délibérer avec son Conseil, mais il déclara nettement qu'il n'était point venu

dans l'intention de troubler la sainte Eglise^; il voulait au contraire la défendre comme l'avaient défendue ses ancêtres, et cela, au prix même de son sang ; mais, il poursuivait la destruction des adversaires de son frère etallié, le duc d'Autriche;

^ Le discours du cardinal d'Arles était en latin.

' Relation du commandeur d'Issenheim..., (Tuetey..., t. II»

^ Il parait évident que le Dauphin ne voulait à aucun prix prendre parti dans la querelle entre le Concile et le Pape, ni surtout servir les rancmes d'Eugène IV.

c'est pourquoi si Bâle était rennemie de ce Prince, ou unie à ses ennemis, il s'efforcerait de s'en emparer pour la placer sous la souveraineté de Frédéric; mais si, rompant tout lien d'alliance avec les Suisses, ladite cité lui jurait obéissance, à lui Dauphin, et promettait de ne plus rien tenter contre la Maison d'Autriche, il était tout disposé à lui accorder la paix ; et, sur ces conciliantes paroles, il leva l'audience*. Les députés demeurèrent trois jours à Altkirch, négociant avec les Conseillers de Louis, et, quand ils reprirent le le chemin de leur ville, ils avaient signé une trêve de huit jours qui devait permettre aux Bàlois de donner une réponse aux offres du Dauphin. En même temps, les Ecorcheurs franchissaient le Rhin, envahissaient l'Alsace, et leur chef, fermant les yeux, les laissait faire.

Si, dans la pensée de Louis, la trêve d'Altkirch était le prélude de la paix avec les Suisses, l'accueil qu'il fît, le 2 septembre, dans la même ville, aux ambassadeurs autrichiens, Tévêque d'Augsbourg* et le docteur Jean d'Aich, montra clairement qu'il était dès lors résolu à rompre avec le Roi des Romains ^

Maintenant que Zurich était délivrée et que les

^ Relation du Commandeur, /. c, p. 5x4. — C. Favre, Introduction biographique..., p. cxvj.

^ Pierre V de Schaùenbourg, évéque d'Augsbourg depuis i4a4i mourut en 1469. Gams, Séries Episcoporum, p. 258.

5 A. Tuctey, Les Ecorcheurs sous Charles VII, t. I, p. a56-a57. — C. Favre, Introd. biog. à Véd. du Jouvencel, t. I, p. cxvu.

SON ŒUVRE EN SUISSE ET EN ALSACE Bôc)

Suisses avaient été battus, ce Prince cherchait à éluder les engagements qu'il avait pris naguère ; personnellement, du reste, il était épouvanté par le grand nombre et le barbare aspect des Ecorcheurs*; il se défendait d'avoir jamais sollicité le secours de soldats si nombreux et si terribles. Ses envoyés étaient chargés d'une ingrate mission : ils devaient obtenir du Dauphin qu'il empêchât ses troupes d'envahir l'Alsace et qu'il les remmenât en France au plus tôt ; ils ajouteraient que satisfaction serait donnée à Louis a pour tous les griefs qu'il pourrait avoir » ; mais l'intention de Frédéric était de ne point défrayer son allié, et il ne lui faisait porter aucune offre de subsides. Insensible à la phraséologie complimenteuse de la Chancellerie impériale, le Dauphin fit aux ambassadeurs une réponse assez brève et peu amicale ; au lieu de se disculper des ravages et sévices commis par son armée sur le territoire impérial, il reprocha au Roi des Romains d'avoir manqué à sa parole en ne fournissant aux troupes françaises ni les vivres, ni les logements qu'il avait promis ; du reste, la conduite de Frédéric lui donnait d'autres sujets de plainte ; ne détenait-il pas en son pouvoir certaines terres d'Alsace qui devaient être dans la dépendance de la Couronne de France ? Le Dauphin

* Voy. Première relation adressée aux bourgeois de Strasbourg, par le commandeur de Saint-Antoine de Viennois d'Issenheim (5 septembre i444) ' « ^c propositione arabaxiatoruoi Régis Romanorum et responsione eis facta. » publ. dans Les ÉcorchcurSy (Documents] t. Il, p. 5i4-5i5.

i'JO CAMPAGNES ET NÉGOCIATIONS DU DAUPHIN

congédiait Tambassade en lui donnant avis qu'il allait envoyer à la diète impériale, tenue à Nuremberg, des députés chargés de revendiquer ses droits et poser ses conditions ^

Cinq jours après, Amaury d^Estissac, Jean deFénétrange* et Aimar de Poisieu. ditCapdorat', officiers et hommes de confiance de Louis, quittaient Altkirch pour se rendre en Allemagne*. Leur mandat était d'amuser le Roi des Romains ', pendant que le Dauphin poursuivrait ses négociations avec les Suisses, et que les Ecorcheurs s'empareraient définitivement de TAlsace. En effet, tandis que Gabriel de Bernes et Jean de Bueil, avec une escorte de

* Cf. Première relation du Commandeur d'Isscnheim, /. c.

^ Ou, en allemand, de Finstingen. — Fénétrange, chef-lieu de canton, arrondissement de Sarrcguemines (Lorraine annexée).

3 Ecuyer et maître d'hôtel du Dauphin. Voy. la notice sur ce personnage dans Etienne Charavay, Lettres de Louis Dauphin, p. 374.

* Première relation du Commandeur d'issenheim, /. c, p. 5x5. — Instructions aux ambassadeurs de monseigneur le Daulphin, envoyés de sa part vers le Roy des Romains [Ecorcheurs, t. II, Documents, p. 129). — Lettres de créance données par Charles VII à Miles d'Illiers et autres ses ambassadeurs à l'Assemblée de Nuremberg, 9 mars 14 17 [ibid, p. i6a-i63). — A. Tuctey, Les Ecorcheurs, t. I, p. 357. — C. Favre, Notice biographique..., t. I, p. cxvu.

*Le Dauphin les envoyait à Nuremberg... a poureulx exposer au long l'ontencion de mondit seigneur, et qu'il leur pleut avoir considération aux grands services qu'il avoit faict à la maison d'Ostcrichc et à la bonne voulcnté qu'il avoit encore faire plus avant, et luy faire avoir logeis, vivres et recept, comme promis leur avoit esté, afin qu il puisl entretenir ses dits gens cet hyver et aussi p>our en oultre faire guerre et servir la maison d'Osleriche contre les dits Suisses, lacjuelle chose il feroit volontiers et de cuer, comme il avoil fait jusqucs à cy, car autrement il ne pourroit entretenir ses dits gens et y auroit très grosses perdes et dommages irréparables, laquelle chose n'a pas desservie, considéré les services dessusdits cl aussi les grosses perdes de chevaux et de ses gens qu'il a faict à la destrousse des Suisses. » Instructions aux ambassadeurs du Dauphin, dans Les Ecorcheurs, t. Il, (Documents] p. 129-130.

SON ŒUVRE EN SUISSE ET EN ALSACE 3jl

cinquante cavaliers se rendaient à Baie pour traiter de la paix*, leur Maître affirmait ses projets belliqueux sur TAlsace en menaçant Mulhouse. L'ordre d'attaquer cette place, donné au lendemain du départ de l'ambassade française pour Nuremberg, eût été une véritable violation du droit des gens; pour en convaincre le jeune Prince, il ne fallut rien moins que les remontrances des seigneurs de son entourage et des notables Mulhousiens*. Pour une fois, Louis consentit à ouïr conseil ; il ne fit point occuper Mulhouse, et se contenta démettre garnison dans les châteaux environnants, mais, pour témoigner qu'il n'abandonnait rien de ses prétentions sur l'Alsace, il quitta Altkirch et s'installa à Ensisheim (5 septembre) '. Presque aussitôt arriva dans cette ville une ambassade composée de représentants de la cité de Baie, du Concile et des principaux Cantons confédérés * ; comme le prouvait ce concours empressé, Gabriel de Bernes et Jean de Bueil avaient travaillé utilement dans leurs conférences au couvent des Augustins avec les Pères du Concile et les députés des villes de Bàle, Berne et Soleure*^ ; d'abord ils avaient parlé

* Heinrichs von Bienhcim, Die Chroniken i365-i45.2, dans les Basler Chroniken^ t. V, p. 36i-36a. — C. Favre, Introd. biog. /. c. p. CXVIJ. — A. Tuotcy. Les Ecorcheiirs^ t. I, p. 'jt.'\i. — Bernard de Mandi'ot, Relations de Charles Vif et de Louis XI avec les Cantons suisses, (Zurich, 1881, in- 8°), p. 5.

- A. Tuetey, Les Ecorchcurs..., t. I, p. 272-273.

** Première relation du commandeur d'Isscnheim, dans Les ÉcorcheurSy l II (Documents), p. 5i5. — A. Tuetey, ihid, t. I, p. 273-374.

* A. Tuetey, /. c, p. 24>.

* A. Tuetey, Les Écorcheurs^ t. I, p. 24a-a44- — C. Fa\TC,

haut et ferme : ils s'étaient plaints de l'agression dont le Dauphin et sa suite avaient été victimes, le 25 août, au cours d'une promenade sous les murs de Bâle ; ils avaient rappelé les antiques et imprescriptibles droits de protection que le Roi de France avait sur la cité Baloise, et déclaré que le Dauphin était venu pour les exercer*; puis, dépouillant leur morgue, ils avaient écouté avec une bienveillante attention les raisons que les Bâlois donnaient de leur conduite et entendu sans colère, leur refus de reconnaître les prétendus droits de la couronne de France sur Bâle ; enfin, ils s'étaient retirés sur la promesse que des plénipotentiaires seraient envoyés auprès de leur Maître par le Concile, la Cité et les Cantons confédérés. La députation fut fort bien accueillie à Ensisheim; Ten tente était facile puisque, de part et d'autre, on avait bonne envie de traiter; Louis, cependant, fit durer les pourparlers toute une semaine, au bout de laquelle, il consentit à accorder une trêve de vingt jours aux communes confédérées de Bâle, Berne et Soleure ; en même temps, il fit notifier la suspension d'armes à tous les capitaines de son armée, et délivra des lettres particulières de sauvegarde à l'évêque de Bâle et

Iiiirod. biographique à l'éd. du Jouvencel, t. I, p. catvu-cxix. — B. de Mandrot, Relations de Charles VU... avec les Cantons suisses y p. 5.

^ Les ambassadeurs du Dauphin avaient demandé aux Bâlois ^ucl était leur seigneur, « car vous devez avoir un seigneur, leur avaient-ils dit, comme nous-mêmes en avons un».

SON ŒUVRE EN SUISSE ET EN ALSACE 'i*]'i

aux seigneurs des environs \ puis Gabriel de Bernes, muni cette fois des pleins pouvoirs de son Maître, partit pour Zofîngen où les députés des ligues suisses devaient, en réunion plénière, discuter les clauses du traité de paix^.

Parmi les visiteurs que la présence du Dauphin attirait à Ensisheim, on remarquait de certaines gens d'Alsace ce qui moult tracassaient » : magistrats municipaux apportant les offres de soumission de leurs villes, petits seigneurs en quête d'aventures, prélats diplomates prêts à vendre leur part d'influence; Louis ne repoussait aucun de ces personnages intrigants ou quémandeurs'; il se promettait d'utiliser bientôt leurs bonnes volontés* car, sans attendre le retour de ses ambassadeurs qui devaient lui l'apporter de Nuremberg la réponse du Roi des Romains, il songeait à se rendre maître des principales villes de l'Alsace. Pour obtenir la soumission de celle qu'il convoitait le plus, de la puissante etfière cité de Strasbourg, il avait négocié, d'abord avec Conrad de Bussnang*, l'évoque démission-

^ Voy. Hcinrichs von Bicnhcim, Die Chroniken i365-i45a. dans les Basler Chroniken^ t. Y, p. 36!i-363. — C. Favrc, /. c. — A. Leroux..., Relations de la France avec l'Allemagne, p. a5o. — A. Tiietey, Les Ecorcheurs..., t. I, p. 245-249- — Cf. quelques détails dans Khrard von Appenwiler, Die Chronik (éd. Bernouilli, Basler Chroniken, t. IV, p. a38 et n. 7).

* Zafiugen ou Zofingue, cant. d'Argovie (Suisse). ' V. Tuetey, Les Ecorcheurs , t. I, p. a63.

* Cf. Première relation du commandeur d'Issenheim, datée du 5 septembre i444 ('• H» les Ecorcheurs, Documents, p. 5i5-5i6).

* Conrad de Bussnang fut évoque de Strasbourg de 14^9 à i44o.

naire, puis avec son successeur Robert de Bavière* ; déjà il pouvait croire que, bientôt, il réussirait, soit à imposer son protectorat à la ville, soit à se faire payer une forte rançon par ses habitants; il s'apprêtait même à envoyer une ambassade solennelle, lorsque la maladresse d'un de ses familiers révéla toute rintrigueauCommandeurd'Issenheim, strasbourgeois très jaloux de l'indépendance de sa cité, qui se hâta de dévoiler à ses concitoyens les machinations du Dauphin, en leur indiquant les moyens d'y échappera Dès lors Strasbourg se tint sur ses gardes ; en dédommagement, Louis exigea de Conrad de Bussnang la remise de Rouffach 'et d'Eguisheim* ; ces deux places fortes lui furent livrées promptement. Malheur à qui tentait alors de résister à Louis, les menaces succédaient vite aux promesses et aux bonnes paroles, et bientôt la colère du Prince éclatait terrible! Ainsi, ayant résolu d'occuper la ville d'Herrlisheim * , il en manda le gouverneur, le seigneur d'Hadstadt, et, sur sa réponse que les habitants n'ouvriraient pas leurs portes, il le fit conduire sous les remparts de

* Robe ri do Bavière, fils de Louis III le Barbu, duc de Bavière, avait été élu évèquc de Strasbourg en i44o*

" Première relation du commandeur d'Issenhcim, /. c. — A. Tuetey, Les EcorcheurSy t. I, p. 274.

^ A. Tuetey, /. c, p. 27$. — RouCTach, ch.-l. de cant., arr. de Colmar, dép. du Uaut-Rliin.

* Eguisheim, cant. de Witzenheim, arr. de Colmar, dép. du Haut-Rhiu.

* Horrlisheim, cant. de Witzenheim, arr. de Colmar, dép. du Haut-Rhin.

la cité, et donna l'ordre de le décapiter si Herrlisheim n'était pas livré sur-le-champ ; les habitants, saisis d'épouvante, remirent les clés. D'ailleurs, sauf quelques résistances isolées qu'il avait bien vite fait de briser*, Louis rencontrait en Alsace un accueil favorable; son titre de « Vicaire Impérial» lui valait les hommages des seigneurs et des cités et si quelqu'une de celle-ci lui présentait des doléances, elle les exprimait en termes respectueux'. Pendant qu'à Ensisheim, le Dauphin s'essayait à tisser des toiles, ses troupes avaient d'abord ravagé la Basse-Alsace, puis, poussant plus au Nord, elles avaient envahi la campagne de Schlestadt et s'étaient avancées jusqu'auprès de Strasbourg'. Heureux de leurs progrès, Louis encou-

* A. Tuetcy, /. c. — A. Leroux, Les Relations politiques avec VAllemagney p. aSi.

^ Yoy. la lettre des bourgmestre et conseil de la yille impériale de Colmar datée du i5 septembre i444- << Illustre et puissant prince, gracieux seigneur, écrivaient-ils au Dauphin..., vos capitaines et vos soldats font chaque jour des chevauchées devant notre ville impériale et notre chAteau, ainsi que dans nos champs, ils emmènent nos gens, frappent les morts, [sic) blessent hommes et femmes..., les rançonnent cruellement, dérobent tout ce qui appartient à nous et aux nôtres, et se conduisent envers les femmes, les jeunes filles et les enfants d'une façon si peu chrétienne et si deshonnètc qu'on ne saurait en parler... Ayant donc en Votre Seigneurie, comme en un prince très chrétien, tout espoir et confiance, nous pensons qu'il ne plaira pas à Votre Seigneurie qu'un tel mal nous soit fait à nous qui sommes innocents. Comme nous sommes un membre du Saint-Empire..., comme en outre un message de l'illustre prince le duc Louis, comte palatin, nous a fait savoir que nous devons être soumis à Votre Seigneurie comme à un vicaire du Saint-Empire^ auprès de qui nous trouverons protection et sûreté..., comme enfin nous n'avons jamais agi contre Tillustre couronne de France, nous vous prions aussi humblement que nous pouvons le faire, de prendre gracieusement nos intérêts dans cette affaire]». Etienne Charavay, pièces just. delcd. des Lettres de Louis Dauphin, p. 191-195.

^ A. Tuetey, Les Ecorcheurs, t. I, p. a75-a85.

i'jS CAMPAGNES ET NÉGOCIATIONS DU DAUPHIN

rageait sous main les Routiers par Tentremise d'agents ou d'espions tels que le Sire de Fénétrange ; mais comme, expérience faite, il ne se reconnaissait pas le tempérament d'un capitaine d'aventures, et qu'il se sentait au contraire impuissant à grouper toutes ces bandes pour une action commune, il les avait abandonnées à la conduite de leurs divers capitaines. A la fin de septembre, pourtant, il lui fallut reprendre le commandement en chef, l'attitude du Roi des Romains le contraignant à user de la force. Les ambassadeurs français ne rapportaient de Nuremberg qu'une réponse vague au sujet des logements et subsides qu'ils avaient réclamés pour les troupes du Dauphin*, et Frédéric différait toujours Texécution de ses engagements; maintenant, il déclarait que les nobles d'Autriche n'avaient pas qualité pour livrer les villes d'Alsace et que, du reste, son frère, le duc Albert irait prochainement conféreravec le Dauphin sur toutes ces questions^

^ Cf. sur celte ambassade, Instructions... aux envoyés auprès du Roi des Romains (commencement de i445), publ. dans Les Ecorcheurs y t. II (Documents), p. i3o-i3i. — Remontrances faites par les ambassadeurs de Charles VII aux Electeurs de l'Empire à Boppart (mars i44^) î Md.^ p. i4i. — Instructions de Charles VII à Gérard de Loss (janvier i447) ; ihid., p. lîa. — Lettres de créance données par Charles VII à Miles dUlIiers (mars i447) ." iffid., p. i62-i63. — A. Tuetey, Les Ecorcheurs, t. I, p. 257.

2 Albert VI duc d'Autriche, dit le Prodigue, second fils d'Albert H empereur d'Allemagne, épousa en i44^ Mathilde fille de Louis 111, électeur palatin et mourut en i453, après avoir soutenu une guerre de six ans contre son frère l'Empereur Frédéric III Qu'il voulait dépouiller de Tarchiduché d'Autriche. Art de vérifier les dates y t. III, p. 676-577.

Louis, comprenant que ses secrets desseins sur TAlsace étaient soupçonnés par le Roi des Romains, résolut de mener ouvertement les hostilités : il quitta Ensisheim et le 26 septembre, à la tète d'une forte troupe de Routiers, il se présenta devant Marckolsheim*, petite place forte baignée par le Rhin ; la menace d'un assaut et aussi les promesses du Prince au gouverneur Eberhard d'AndIau décidèrent les habitants à ouvrir leurs portes^ Louis ne resta dans cette ville que letemps nécessaire pour s'y rencontrer avec son fidèle allié rÉvêque de Strasbourg, Robert de Bavière, et envoyer une sommation à la cité de Rhinau', puis il établit son quartier général à Chatenois\ petit village proche de la place forte de Schlestadt qu'il n'osait assiéger, mais qu'il voulait surveiller.

Cependant les Ecorcheurs se heurtaient à de gros obstacles : Saint-Hippolyte n'était emporté qu'après un rude assaut *; Rhinau avait fièrement répondu aux menaces du Dauphin en se mettant en défense, Dambach*, solidement campé au pied

* Marckolsheim, ch.-l. de cant., arr. de Schlestadt, dép. du Bas- Rhin.

* A. Tuetey, Les Ecorcheurs, t. I, p. aS 1-283.

^ Rhinau, cant. de Benfeld,arr. de Schlestadt, d«5p. du Bas-Rhin.

* Chatenois (en allemand Keslcnholtz), cant. et arr. de Schlestadt, dcp. du Bas-Rhin. — Toutefois il est probable que le Dauphin fit un nouveau séjour à Ensisheim dans les premiers jours d'octobre ; le 3 de ce mois, il y expédiait des lettres sur les affaires du Dauphiné. Pilot de Thorey, Catalogue des actes, t. I, p. 48.

* Saint-Ilippolyte, cant. de RibeauviUé, arr. de Colmar, dép. du Rhin. • — Cf. A. Tuetey, /. c, p. 276.

* Dambach, cant. de Barr, arr. de Schlestadt, dép. du Bas-Rhin.

des Vosges, semblait défier les efforts des envahisseurs et les meilleurs capitaines désespéraient de le prendre. Louis, retrouvant son ardeur guerrière, commanda de pousser l'attaque de cette place avec une extrême vigueur et lui-même vint diriger les opérations du siège* : toutes les pièces d'artillerie dont il pouvait disposer furent mises en batterie; après trois jours d'un bombardement continu, deux brèches étaient ouvertes dans les murailles; l'assaut commença alors, sous la conduite du Dauphin qui, bravement, paya de sa personne jusqu'à ce que la flèche d'un assiégé lui clouât le genou à la selle de son cheval (7 octobre) *.

La nouvelle que Louis avait été blessé causa une vive émotion à ses troupes ; elle fut rapidement portée au camp de Charles VII ; le Roi s'en montra très affectée Cette blessure n'était point grave; immédiatement transporté du champ de bataille à Chatenois*, Louis fut bientôt guéri par les soins de ses physiciens * ; mais il ne retourna

* A. Tuetey, Les Ecorcheurs.,.^ t. I, p. a86. A. Leroux, Les

Relations de la France avec l Allemagne, p. aSg. — C. Farre, Introd. biog., /. c.

'^ Cf. Seconde relalion du commandeur d'Isscnheim aux bourgeois de Strasbourg, publ. par A. Tuetey..., t. II (Documents) p. 169.— Corneille ZantQiet, Chronicon ia3o-i46i (éd. par Dom Martène et Dom Durand, dans les Veteruni scriptorum et montimeniorum amplissima collectio, Paris, 1 724-1 733, 9 vol. in-f*, t. V., col. 45i)«

3 Cf. Seconde relation du commandeur d'Issenheim aux boar* geois de Strasbourg, publ. par A. Tuetey, Les Ecorckeurs.,.t t. Il (Documents), p. 619.

* A. Tuetey, Les Ecorcheurs,.,^ t. I, p. 187.

^ C*est sans doute pour témoigner au ciel sa reconDaissance, qu'à Chàtenois, le Dauphin signa de sa main, le 11 octobre, des

SON ŒUVRE EN SUISSE ET EN ALSACE 3^i^

plus à la tête de ses soldats ; après quelques jours de convalescence il regagna Ënsisheim \

En un long et pompeux cortège, l'ambassade du Roi des Romains parvint dans cette ville le 19 octobre; le duc Albert d'Autriche, le duc Ulrich de Wurtemberg, les margraves de Brandebourg', de Bade 'et de Rothelin* venaient saluer le Dau phin de France et traiter avec lui. La réception fut brillante, Français et Autrichiens se festoyèrent joyeusement*, puis les Conférences commencèrent*. Louis profita-t-il de la situation que lui

lettres de sauvegarde en faveur de l'abbaye voisine d 'Ebermûnster <i fondée par les roys de France », et (c en laquelle a plusieurs religieux qui cotidicnnement célèbrent le divin office, et afiin qu'ils puissent persévérer a servir Dieu le temps advenir. » Yoy. A. Tuetey, /. c.

^ Lettres du Dauphin, datées a d 'Ënsisheim en Allemagne, 18 octobre i444 »> dans Pilot de Thorey, Catalogue des Actes ^ t. I,

^ Frédéric II, de la maison d^Anhalt, surnommé Dent de Fer pour sa force extraordinaire, né en i4i3 de Frédéric I de Brandebourg et d'Elisabeth de Bavièrc-Landshut, était devenu margrave en 1440. 11 avait épousé, en 144 ï» Catherine, fille de Frédéric le Belli-

3ueux, électeur de Saxe ; il mourut en 1470. Art de vérifier les ates, t. m, p. 526-527.

^ Jacques, margrave de Bade, fils de Bemhard de Bade et d'Anne d'Oëtingcn, né en 1407, avait succédé à son père en i43i. Il avait épousé Catherine, seconde fille du duc Charles II de Lorraine et belle-sœur de René d'Anjou, roi de Sicile. Il mourut en 1453. Art de vérifier les dates, t. III, p. 349-35o.

^ Guillaume de Hochberg, marquis de Rothelin, gouverneur des domaines autrichiens en Suisse.

* Mathieu d'Escouchy, Chronique..., t. I, p. 24.

^ Cf. Seconde Relation du commandeur d'Issenheim, /. c, p. 5 19.

— Remontrances faites par les ambassadeurs de Charles VII aux électeurs de TEmpire à Boppart, dans Les Ecorcheurs, t. II. p. 140.

— Instructions à Gérard de Loss ; ibid.^ p. i52. — Etienne Charavay, Lettres de Louis Dauphin, p. 39. — A. Tuetey, Les EcorcheurSj t. I, p. 262-263.

38o CAMPAGNES ET NÉGOCIATIONS DU DAUPHIN

créaient en Alsace ses récentes victoires pour revendiquer la frontière du Rhin et protester contre les antiques traités qui fixaient à la Meuse et à l'Escaut les limites du royaume de France? On ne peut que le supposer ; il est certain seulement que le Dauphin exagéra à Tégard du duc Albert la hautaine attitude qu'il affectait depuis son entrée sur le territoire impérial : il énuméra les services qu'il avait rendus aux princes autrichiens; il rappela que pour servir leur cause, il avait sacrifié ses soldats et exposé sa personne, puis il déclara sa volonté de maintenir ses troupes en Alsace durant le prochain hiver; enfin, il exigea la délivrance immédiate d'un sien serviteur nommé Beauvois que les Autrichiens avaient fait prisonnier après la bataille de Saint-Jacques. Les ambassadeurs de Frédéric III prirent envers le Dauphin tous les engagements qu'il désirait ; en échange, ils obtinrent la promesse que les Ecorcheurs suspendraient les hostilités et même s'abstiendraient de toute agression jusqu'au 22 novembre. Ces arrangements furent conclus à la hâte, les négociateurs n'étaient pas convaincus de l'efficacité de leurs conventions; les princes autrichiens ne pensaient qu'à gagner du temps, et le Dauphin voulait consacrer toute son attention aux affaires de Suisse qui l'intéressaient à cette heure beaucoup plus que celles d'Allemagne.

Depuis quelques semaines, la Conférence de Zofingen était ouverte ; dans cette petite ville, se

SO^i ŒUVRE EN SUISSE ET EN ALSACE 38 1

trouvaient réunis, dans le dessein de besogner à la paix, seize représentants des Cantons confédérés, deux délégués du Concile de Bâle, deux envoyés du duc de Savoie, et Tambassadeur du Dauphin, Gabriel de Bernes*; leurs délibérations aboutirent, le 21 octobre, à un traité au bas duquel les villes de Bâle, de Berne et de Soleure apposèrent leurs sceaux pour elles-mêmes et leurs alliés ^ ; Tacte fut aussitôt porté à Ensisheim ' ; Louis, après l'avoir, pour la forme, soumis à son Conseil, mit sa signature autographe et son grand sceau équestre au bas du contre-traité, écrit en latin (28 octobre)*.

La paix de Zofingen-Ensishein établissait entre le royaume de France et les Cantons suisses « intelligence et ferme amitié » ; au nom du Roi, le Dauphin assurait ceux-ci et leurs alliés de sa protection contre tout acte hostile des Routiers, dont les capitaines devaient jurer sur les Saints- Evangiles respect à la présente convention ; des relations commerciales seraient nouées entre les deux pays ; Louis promettait de faire tous ses

* A. Tuetey, Les Ecorcheurs sous Charles Vil, t. I, p. i^^-ikSo.

* A. Tueley, Les Ecorcheurs sous Charles Vil, l. I, p. a49-^^o.

3 Louis était revenu dans cette ville après un court séjour à Haitz, où il avait le 1 octobre donné des lettres en faveur de Jean de Salazar. Bibl. Nat. f. fr. 29.093 (Pièces Orig. 2609, dossier Salazar, pièce 45j.

* L*original de ce traité se trouve aux Archives de Berne (Dossier France), où nous l'avons consulté. — Il débute par un exposé de la mission de Gabriel de Bernes, et l'expression du désir du Dauphin d'arriver à un appointement de bonne paix et amour avec les gens d'église, nobles, bourgeois, habitans et sujets des Cantons conl'édérés.

efforts pour moyenner une entente entre la Maison d'Autriche et Zurich d'une part et la Ligue Helvétique d'autre part, mais s'il échouait, le traité ne serait pas rompu pour ce motif. Les Pères du Concile reçurent des lettres de sauvegarde en bonne et due forme ^ .

Pendant que le Dauphin s'occupait de régler définitivement ces graves et difficiles questions, son père l'avait, à diverses reprises^ invité à rentrer à la Cour ; témoignant de l'inquiétude au sujet des suites de sa blessure, il l'avait pressé d'apporter lui-même des nouvelles de sa santé*; Louis assurant qu'il était hors de danger avait ajourné son retour jusqu'après la conclusion de la paix. Celle-ci étant signée, il balança s'il obéirait aux ordres de Charles Vil, ou s'il passerait l'hiver en Alsace afin d'y poursuivre ses négociations avec la Maison d'Autriche. 11 semble qu'il ait d'abord penché pour le second parti, car il fit prier la Dauphine de venir le rejoindre ; on voit par les Comptes de la Maison de Bourgogne que le Conseil de Dijon, dans les premiers jours de novembre, fut avisé de la venue de Marguerite

* Voy. A. Tuctcy, Les Ecorchcurs sous Charles F7/, t. I, p. aSo- •253. — B. (le Mandrot, Relations de Charles VU et de Louis XI avec les cantons suisses, p. 5-io. — A. Leroux, Nouvelles recherches critiques sur les relations politiques de la France avec V Allemagne^ p. 239. — C. Kavrc, Notice biographique, éd. du Jouvencely t. I, p. cxx.

-^ Relation du commandeur d'Issenhoim aux bourgeois de Strasbourg, publ. par A. Tuetcy, Les JEcorcheurs, t. II (Doc. CXVIir, p. 519.

d'Ecosse, et qu'il prit des mesures pour que, si la

jeune princesse traversait les pays de Bourgogne, « on la reçut le plus honorablement que faire se pourroit »*; mais Louis, revenant sur sa décision, contremanda le voyage de sa femme, et annonça qu'à la fin de novembre il partirait pour Nancy, où se trouvait le Roi. C'est que ses affaires en Alsace prenaient une vilaine tournure : remises de leur premier effroi, les villes, non seulement fermaient leurs portes, mais lançaient leurs milices, à la détrousse des Ecorcheurs. Strasbourg, insensible aux brutales sommations comme aux alléchantes promesses, organisait de véritables expéditions contre les Armagnacs, et, pour les affamer, faisait incendier les villages qu'ils occupaient dans ses environs*. Les chefs des Routiers ayant écrit aux magistrats de cette cité une lettre insolente dans laquelle ils les menaçaient du Dau-

* « A. Auberlin Hébert, chevaucheur..., le viii® jour dudit mois de novembre, la somme de dix-huit gros pour son voyage de porter lettres closes de par Mesdisseigneurs du Conseil après Mous'' d'Arcis pour icelles bailler a Messire Jehan de la Tremoille, conseiller et chambellan de mondit seigneur, et à Guillaume Dubois, maistre d'ostcl d'icellui seigneur, touchans la venue de Madame la Daulphine et sur ce que si elle prenoit son chemin par les pais de Bourgoingne de la recevoir le plus honnorablement que fcre se pourroit... WIII gros. » — A Jehan Viars, aussi chevaucheur..., la somme de trois tVans et demi pour son voyage de porter lettres de par Mesdisseigneurs du Conseil dudit Dijon à Monseigneur le Mareschal de Bourgoingne, estans lors a Lisle sur le Doulx, par lesquelles messcigneurs lui escripvoient touchant la venue de Madame la Daulpliine, que l'on disoit estre es païs de Bourgoingne... M. — Compte de Jean de Yisen i444-i445. Arch. de la Côte d Or B 11941, 1^ 4.

' Cf. Chronique de Mathieu d'Escouchy, i44i-i46i (éd. Beaucourt) t. I, p. '24. — A. Tuetey, Les Ecorcheurs.,,, (Késistance opposée par la ville de Strasbourg), t. I, p. 3io-3i3.

phin^lcs soldats de Strasbourg avaient répondu en infligeant aux Ëcorcheurs la défaite de Geispolsheim', et au même moment des émissaires étaient allés dans les diètes impériales animer les Princes allemands contre les troupes françaises. Le Roi des Romains, de son côté, se préparait à la guerre ; récemment il avait envoyé aux Electeurs, princes et seigneurs de TEmpire, ainsi qu'aux principales villes, des lettres ordonnant la levée des troupes disponibles ; fantassins et cavaliers devaient se mettre en route au plus tôt, pour se trouver à Spire huit jours avant la Saint-Martin*. Le commandement de l'armée était donné au belliqueux Louis de Bavière, comte palatin du Rhin *; déjà celui-ci, de conserve avec les magistrats de Strasbourg, s'occupait de faire rassembler le plus

^ Lettre des chefs de bandes Jean Fol et Ame de Valperg^c aux gouverneurs de la WUe et cite de Strasbourg. «... Il est avéré, leur disaient-ils que par votre intermédiaire et par votre conseil ont (Hé envoyés des gens nous faisant la guerre par le feu. c'est ce que notre seigneur le Dauphin ne veut pas tolérer, aussi croyex bien que nous (inirons comme vous avez commencé... pour chaque maison où vous mettrez le feu, nous allumerons Tincendie dans un village près de Strasbourg... » i*^*" novembre i444- (Texte latin et trad. publ. par A. Tuetey, /. c, p. 3ii-3ia.

'^ Geispolshcim, arr. de Strasbourg, dép. du Bas-Rhin.

^ «... Avec toutes les armes et munitions que vous pourrez vous procurer, aiin d'opposer une vigoureuse résistance à l'armée étrangère », disait Frédéric 111. Cf. A, Tuetey, Les Ëcorcheurs sous Charles VIT, t. I, p. 3oi.

^ Louis IV, dit le Bon, comte palatin du Rhin, iils du célèbre Louis III le Barbu, le frère d Isabeau de Bavière, et de Mathilde fille d'Amédée Vil de Savoie, était né en 1 4 ^4 • H avait succédé à son père en i436, et avait reçu l'investiture de Frédéric III, en i44a. Il épousa Marguerite de Savoie, fille du duc Amédée VIII et veuve de Louis III d'Anjou, roi de Sicile, et mourut en i449- ^rt de vérifier les dates, t. III, p. 3'i4.

grand nombre possible de combattants ; pour briser 1 élan des Ecorcheurs, il inventait des barricades mobiles formées avec des chariots*. En apprenant le détail de ces préparatifs, Louis se disait que les soldats impériaux, très pesamment armés, étaient lents à se mouvoir, et qu'il leur faudrait beaucoup de temps pour se grouper en corps compacts ; il savait du reste que les Princes et les villes éprouvaient une grande répugnance à faire cause commune ; les diètes succédaient aux diètes, les conférences aux conférences, sans que l'accord pût se faire sur le plan de campagne à adopter*; et puis le pusillanime Frédéric III était incapable d'organiser la résistance générale ; pour toutes ces raisons, la guerre avec l'Autriche n'était point un danger immédiat ; pourtant, si éloignée que parût encore cette éventualité, Louis ne l'envisageait pas sans appréhension, car il prévoyait que l'armée impériale serait secondée par les troupes bourguignonnes. Leduc Philippe, en effet, instruit des excès commis sur ses terres par les Routiers, irrité de l'occupation de Montbéliard, et se trouvant plus que jamais en désaccord avec Charles Vil sur maintes questions de politique et de diplomatie, avait, le ii octobre, signé un traité d'alliance offensive et défensive avec le comte palatin '. Si donc Philippe prenait les armes, le Dauphin

* A. Tuetey, Les Ecorcheurs sous Charles Vil y t. I, p. 3o4. ^ A. Tuetey, Les Ecorcheurs, t. I, p. 399-303.

* Arch. de la Côte d'Or, B. 11933.

38(> GAMPAGIiES ET NEGOCIATIONS DU DAUPHIN

aurait sans doute sa retraite coupée du côté de la France et il serait enfermé en Alsace; ces prévisions déterminèrent Louis à s'éloigner ; il informa ses lieutenants de sa résolution, puis il s'occupa de son départ; mais, comme il ne voulait pas qu'on pût dire qu'il abandonnait son armée, il s'occupa d'elle jusqu'à la dernière heure de son séjour à Ensisheim, s'efforçant de lui assurer des quartiers d'hivers ' ; à cet effet, il partagea ses troupes en quinze divisions dont les campements ou cantonnements devaient être échelonnés entre Montbéliard et Marlenheim*.

En même temps qu'il prenait ces dispositions pour que son ost ne manquât ni d'abris ni de subsistances, il continuait à recevoir les ambassadeurs, les princes, les margraves et les députés des villes qui venaient lui offrir leur amitié, leur alliance ou leurs services... comme espions' ; il adressait une réponse favorable au duc Albert d'Autriche qui, le 3 novembre, lui avait demandé une lettre de sauvegarde pour une prochaine ambassade composée de trente-deux personnes * ; mais, en accordant le sauf-conduit, il se gardait bien de prévenir le duc que les ambassadeurs perdraient leur temps et leurs peines, puisqu'à leur arrivée à Ensisheim, ils

* A. Tuetey, Les Ecorcheurs sous Charles VII, l. I, p. 391-394.

- Marlenheira, cant. de Wasselonne. arr. de Strasbourg, dép. du Bas-Riiin.

' A. Tuetey, Les Ecorcheurs sous Charles VII, t. I, p. a63.

^ Jos. Chmcl, Materialien zur QEsterweichischen Geschichte, 1. 1. i*^*^ partie n^ LI, pièce d.

ne trouveraient plus le Dauphin ; de nouveau, le 2.3 novembre, il écrivait au duc Albert, mais sur un autre ton, il lui réclamait instamment la mise en liberté de son serviteur Beauvois, et lui reprochant de n'avoir pas tenu la parole donnée le mois précédent, il écrivait : ce vous avez agi à notre grand déplaisir... ne nous donnez pas lieu de nous plaindre de votre aflfection, ce qui nous serait pénible * . » Dans les derniers jours du même mois, le Dauphin, accompagné des officiers de sa Maison et suivi de deux mille cavaliers quitta Ensisheim*. Vers le 8 décembre, il entra dans Montbéliard ^où, pendant trente jours environ, il goûta quelque repos avant de s'engager sur le territoire bourguignon dont la traversée menaçait d'être périlleuse, car déjà ses habitants, si fort malmenés par les Routiers six mois auparavant, commençaient à exercer des représailles en pillant les chariots de vivres qui se dirigeaient vers Montbéliard . Le 8 ou le lo janvier (i445), Louis se décida à poursuivre sa route ; à peine avait-il pénétré dans le Comté de Bourgogne que le convoi de ses bagages fut attaqué, sa garde-robe fut pillée ; partout accueillis par des

* Cf. Et. Charavay, Lettres de Louis Dauphin, p. 18-19.

' A. Tuetey, Le Ecorcheurs sous Charles Vlly t. I, p. 289-290.

^ Le Dauphin était certainement arrivé à Montbéliard, le 8 décembre, car ce jour et le lendemain fut fait compte de la dépense de son hôtel pour les mois d'octobre et de novembre. Cf. Ht. Charavay, pièces just., éd. des Lettres de Louis Dauphin, p. 196. Dans cette ville, le i3 décembre, Louis expédiait des lettres de provision pour un oftice de châtelain en Dauphiné. Cf. Pilot de Thorey, Catalogue des Actes de Louis Dauphin, t. I, p. 5i.

insultes ou des outrages, le Dauphin et sa suite n'avançaient que lentement* ; à leur approche, paysans et citadins prenaient les armes : Granges fermait ses portes; àLure, les magistrats municipaux arrêtaient que Louis n'entrerait qu'avec quelques personnes, et le reste de l'escorte était forcé de coucher dans la campagne, à la belle étoile; enfin, au commencement de février, Louis parvint à Nancy^ Des bandes si nombreuses dont il avait pris la conduite à Langres, au mois de mars de Tannée précédente, il ne ramenait qu'une petite troupe de cavaliers; ainsi le but principal de son expédition était atteint; c'est ce résultat de ses efforts qu'il rappelle dans une lettre datée du 17 juillet i445*; il avait reçu mission « de widier et mettre hors de ce royaume tous les cappitaines, routiers et autres gens de guerre espandus en icellui à la foule et totale destruction du pays », il avait donc travaillé et réussi ce à ce que les pilleries poussent cesser et le povre peuple et subgiez demourer et vivre seurement *».

' Lettres de Louis sur les affaires du Dauphiné, datées de Montbéliard, les 3, 4. 8 janvier i445, Catalogue des ActeSy t. I, p. 5i- 5^1. Le 4) oii arrêtait dans cette ville le compte des dépenses de l'hôtel du prince pour le mois de décembre. Cf. Etienne Charavay, pièces just., éd. des Lettres de Louis Dauphin, p. 196.

* Voy. Lettre du Dauphin aux Gens du Conseil de Bourgogne k Dijon (Nancy, 4 février i445), publ. dans Et. Charavay, Lettres de Louis Dauohin^ p. 19-20. — A. Tuetey, Les Ecorcheurs sous Charles VIF, t. I, p. 342.

^ Cf. Lettre de Louis à la ville de Senlis, datée de Chilons-sur- Marne, 17 juillet i44^) publ. dans Et. Charavay, Lettres de Louis Dauphin, p. 19-20.

^ a A quoi [nous] avons, moicnnant la merci et aide denostre seî-

Outre cette besogne, commandée, de tirer du royaume le mauvais sang, Louis avait accompli une grande œuvre personnelle en concluant avec les Suisses une alliance durable et en portant le nom du Roi de France et la terreur de ses armes sur le Rhin, ce que n'avaient jamais fait ni les Capétiens, ni les Valois. Mais, dans le Registre delphinal, écrit dix ans après cette Campagne d'Alsace, on lit que, si, dans cette expédition, « les gens d'armes de Monseigneur le Daulphin se feussent bien gouvernez, sans faire les grans outrages qu'ils faisaient, monseigneur eust eue la obeyssance de la plus part des Alemaignes voire jusques à estre empereur^ », fautil, en interprétant ce texte, admettre que Louis avait caressé le rêve de ceindre la couronne impériale? Evidemment cette ambition eût été chimérique, mais qu'avait-elle de surprenant chez un prince si jeune encore? Car si les faits et gestes rapportés plus haut offrent, pour la plupart, le caractère de la maturité presque complète, leur auteur n'avait, tout de même, que vingt et un ans.

Tandis que l'expédition du Dauphin c es parties d'Allemaigne », avait été une entreprise difficile,

gneur, bien pourveu et remédié, ainsi que nostre vouloir estoit de faire et encore est, se besoing en estoit. » Lettres de Louis Dauphin f p. 21.

^ Mathieu Thomassin, Registre Delphinal, Bibl. de Grenoble, mss io52, f^ 114.

pénible, souvent même périlleuse, la campagne de Charles Vil en Lorraine s'était effectuée comme une promenade militaire*. Le Roi était parti de Montilz-les-Tours, vers le 10 juillet, accompagné de René d'Anjou, Roi de Sicile, de Charles, Comte du Maine, du connétable de Richemont, des jeunes princes Jean d'Anjou, duc de Calabre et Jean de Bourbon, comte deClermont, ainsi que des ministres et des principaux grands officiers de la couronne. Par Orléans, Troyes, Chaumontet Langres, la cavalcade royale avait gagné les Marches de Lorraine ; chemin faisant, Tavant-garde de l'armée, sous les ordres du sénéchal d'Anjou, Pierre de Brézé, avait enlevé Vignory, Saint-Dizier, Darney près Mirecourt et menacé Ëpinal. D'abord, les bourgeois de cette dernière ville n'avaient. point obéi aux sommations du Roi, ne voulant pas devenir (( soubgez comme la cité de Paris* », mais bientôt, jugeant toute résistance inutile, ils avaient prêté serment de fidélité entre les mains de Pierre de Brézé et, le 11 septembre, ils [avaient reçu Charles Vil dans leurs murs. Delà, celui-ci s'était rendu à Nancy, où il avait décidé de passer Thiver (20 septembre) ; cependant, l'armée forte d'environ trente mille soldats organisés suivant l'ordonnance de 1439, s'était avancée jusque sous

1 Voy. Beaucourt, Histoire de Charles Vlly t. IV, p. 4708. — A. Leroux, Relations politiques de la France avec l'Allemagney p. a53-a57. — Lecoy de la Marche, le Roi René, t. I, p. ti34-a44.

^ Cf. Lettre des bourgeois d'Epinal, citée par Beaucourt, /. c. p. 49-

SON ŒUVRE EN SUISSE ET EN ALSACE ^Qi

les murs de Metz ; le connétable de Richemont et Charles d'Anjou, la commandaient ; mais, si nombreuses que fussent les forces dont ils disposaient, ces deux généraux n'avaient point osé mettre le siège devant une cité dont les remparts étaient défendus par une artillerie formidable ; quatre mois s'étaient passés et les Français n'occupaient encore que quelques villages des environs où, continuellement, ils étaient inquiétés par les soudoyers ou arbalétriers, sorte de francstireurs enrôlés par les magistrats de Metz pour protéger les abords de la place *. D'ailleurs Charles VII qui connaissait l'indomptable courage des Messins avait, dès le commencement de la campagne, entamé avec eux des pourparlers, en vue d'une solution pacifique ; une conférence s'était réunie àPont-à-Mousson et les délégués du Roi de France et de la cité de Metz étaient sur le point d'aboutir lorsque le Dauphin arriva à Nancy ; les débats se prolongèrent encore quelque temps, car ce fut le 28 février seulement que l'entente définitive se fit entre Charles VII et a le maître échevin, les jurés, manants, habitants et communauté de Metz » ; bonne paix, traité et accords étaient établis entre les deux parties, moyennant l'abandon par les Messins de leurs créances sur le Roi René et sur les ducs de Lorraine ses prédécesseurs.

Le Dauphin, dès sa rentrée à la Cour, avait pris

* Pour l'histoire de cette campagne, voy. Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. IV, p. 53-56.

'iij'l CAMPAGNES ET NEGOCIATIONS DU DAUPHIN

part à ces négociations, et, le 2 mars, il ratifiait le traité par lettres personnelles * ; il ne resta pas étranger, non plus, aux conférences qui suivirent et qui eurent pour résultat de placer sous la sauvegarde et protection du Roi de France les évèchés de Toul et Verdun *.

En même temps que les affaires de Lorraine s'arrangeaient ainsi, ministres et diplomates s'occupaient de régler les relations de la couronne de France avec la Maison d'Autriche et les Princes de l'Empire ; ils procédaient à la liquidation de la campagne d'Alsace. Nous devons nous borner à indiquer le résultat de ces négociations qui furent laborieuses, car nous n'avons pas réussi à démêler, dans Técheveau des détails, la part d'initiative et d'inlluence que put avoir le Dauphin dans leur conduite et dans leur solution. Certes, le jeune Prince fournit des renseignements et présenta des avis, mais ce n'étaient plus ses conseillers ou ses familiers qui allaient discuter dans les diètes ; maintenant cette mission n'était confiée qu'aux chargés d'affaires de Charles Vil, aux créatures des princes d'Anjou et autres ministres dont les vues et les opinions étaient généralement en désaccord avec celles de Louis, et, pour toutes les résolutions qui furent adoptées par les négociateurs, la volonté seule de Charles VII prévalut.

Le i3 février, dans une conférence ménagée à

^ Cf. (le Saulcy et Hugucuin, Relation du siège de Metz, ^ Beaucourt, Histoire de Charles Vil, t. IV, p. 59-61.

SON ŒUVRE EN SUISSE ET EN ALSACE 39'i

Trêves par Tarchevêque de cette ville, Pierre de Brézé, représentant du Roi et du Dauphin, conclut un accord avec les deux plénipotentiaires du Roi des Romains, Louis de Bavière comte Palatin et son frère Robert, évèque de Strasbourg \ Le 23 février, à Nancy, Charles VII et son (ils donnèrent Tun et Tautre des lettres de ratification du traité de Trêves ^ Dans cette convention, il était stipulé que les troupes du Roi de France auraient évacué TAlsace et vidé les domaines du comte Palatin et de Tévèque de Strasbourg avant le 20 mars ; que, jusqu'à cette date et pendant tout le temps qu'elles effectueraient leur retraite, elles ne pilleraient ni ne feraient d'exactions ; de leur côté, Louis et Robert de Bavière promettraient de ne point diriger d'attaque contre les compagnies et ils s'engageaient à n'adresser à Charles VII aucune réclamation au sujet des dégâts inévitables que causerait sur leurs terres le passage des Routiers \ En exigeant l'insertion de cette prévoyante clause, l'habile négociateur français épar-

* A la fin de i444» le Roi des Romains avait envoyé 1 évoque d'Augsbourjç à Nancy pour protester, auprès de Charles VII, contre Tinvasion de TAlsace et l'attitude du Dauphin. Le Roi de France avait répondu en invitant Frédéric III à convoquer sur le Rhin une assemblée où se rendraient les plénipotentiaires français. La réunion de la diète impériale, d'abord fixée au dimanche ai février, avait été ajournée, mais en même temps Charles VII négociait avec l'archevêque de Trêves et les princes de Bavière. Cf. A. Tuetey, Les Ecorcheurs . .., 1. 1, p. a65 ; — Bcaucourt, Histoire de Charles VII, t. IV, p. 64-65.

- Voy. dans Schœpflinus, Alsatia diplomaticaj t. II, p. 875, le texte de la lettre du Dauphin.

■^ Schœpflinus, Alsatia diplomatica, t. Il, p. 875. — Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. IV, p. 64-65.

gnait au Trésor royal le paiement d'indemnités dont le montant eût été certainement énorme. Depuis le départ du Dauphin, en effet, les Ecorcheurs avaient redoublé d'audace dans leurs brigandages *, et, quand ils surent qu'ils devaient quitter TAlsace, cette bonne terre à pillage, ils semblèrent vouloir n'y rien laisser debout. Mal leur en prit, du reste, car si Louis et Robert de Bavière avaient promis de ne point les attaquer, ils ne s'étaient pas engagés à les protéger contre la fureur des habitants. Or ceux-ci trouvaient dans la retraite désordonnée des Routiers, Toccasion qu'ils guettaient depuis longtemps : ils allaient pouvoir se venger de ces terribles pillards.

Le i8 mars, la colonne principale de l'armée des Ecorcheurs, celle où se trouvait Télite des capitaines, traversait le val de Liepvre", lorsqu'un corps de quinze cents volontaires Alsaciens, posté sur les hauteurs, fit pleuvoir sur elle une grêle de pierres, puis des branches et des troncs d'arbres ; plusieurs centaines d'Armagnacs, dont un grand nombre de chefs et de seigneurs, restèrent sur le terrain ; une foule de prisonniers, des coursiers de combat, quelques étendards, dont la bannière royale, neuf pièces de campagne, tout un convoi de chariots dans lequel les Ecorcheurs avaient entassé un riche butin, soixante mille

* A. Tuetcy, Les Ecorcheursy t. I, p. 3o5-3o6, 3i3-3i7, 324-33o.

^ Le Val de Lièpvre est l'un des passages des Vosges (U conduit de Schlcstadt à Sainle-Maric-aux-^iine8).

SON ŒUVRE EN SUISSE ET EN ALSACE ii/»

marcs d'argent et des vaisselles précieuses, tombèrent entre les mains des Alsaciens qui, de toutes parts étaient accourus au val de Liepvre, à la nouvelle qu une bande de Routiers venait d'y être écrasée* ; ils s'emparèrent aussi de l'artillerie royale qui se trouvait enfermée dans un château voisin (Sainte-Croix) ^ Sur d'autres points encore, des troupes d'Ecorcheurs furent ainsi attaquées et massacrées ; dans la forêt de Nonenbruch un horrible carnage fut fait des bandes qui évacuaient le territoire de Mulhouse \

Lorsque les survivants des vingt-cinq mille cavaliers qui, un an auparavant, formaient la redoutable armée du Dauphin, purent enfin franchir les frontières du royaume, ils n'y retrouvèrent plus la liberté dont ils avaient joui jadis ; des mesures venaient d'être prises pour qu'ils ne pussent recommencer « leurs tirannies et exactions * » et pour que les Marches et pays du domaine royal « fussent plus seurs et mieux en paix ' ». A Nancy, en efl'et, les Ordonnances de 1439 et de i444 sur

* Cf. A. Tuetoy I^s Ecorcheurs, t. l, p. 33i-333.

*Sainte-Croix-aux-Mincs, cant. de Sainle-Marîe-aux-Mines, arr.de Schlcstadt, dép. du Haut-Rhin. — Sur l'enlèvement de l'artillerie du Dauphin, voy. Instructious de Charles VII aux ambassadeurs auprès du margrave Jacques do Bade, seigneur de Saint Dié et de Raon l'Etape. — Lettre missive de Charles VII au même (4 avril 144^) ; Réponse du margrave (^3 avril), publ. par Tueley, au t. II des Ecorcheurs (documents) p. ii3-iti3. Le Roi y parle en son nom, sans même mentionner le Dauphin.

^ A. Tuetey, Les Ecorcheurs..., t. I, p. 334-335.

^ G. Chaslellain, Chronique^ t. II, p. 184, cite parBeaucourt, Histoire de Charles VU, t. IV, p. 39$.

* Mathieu d'Ëscouchy, Chronique.. ., 1. 1, p. Sg.

la réforme de Tarmée avaient été révisées ; dans plusieurs séances du Conseil royal, le Dauphin étant présent*, tout un nouveau plan d'organisation avait été élaboré : désormais, les troupes du Roi seraient formées en quinze compagnies de cent lances, soit quinze cents hommes d'armes, deux mille cinq cents coutillers et trois mille hommes de trait, tous montés ; elles seraient placées sous les ordres de quinze notables chefs qui prêteraient serment de fidélité au Roi et qui seraient responsables du recrutement et de l'équipement de leurs soldats *. Quant aux gens d'armes des anciennes bandes que l'on n'aurait pas adonis dans les nouveaux cadres, ils devraient être reconduits par leurs propres capitaines dans leurs provinces d'origine pour y reprendre leurs anciens métiers, et s'ils étaient trouvés en flagrant délit de rapines et de détrousse, ils seraient impitoyablement châtiés par les officiers royaux comme gens abandonnés et sans aveu »'.

' (( Sy cstoicnl avec lui [le Roi] au dit conseil, moult souvent, son filz le Daulphin, le Roy de Sécile... messirc Charles d*AnjoUy le connétable de Riche mont... » etc. Mathieu d'Escouchy, /. c, p. 54.

^ Id. chap. VI : « Comment le Roy Charles mist provision sur le fait de ses gens de guerre » (éd. Beaucourt], t. I, p. 5i-6o. — Beaucourt, Histoire de Charles Vif, t. IV, p. 391-399. — Lccoy de U Marche, Le Roi René, t. I, p. ti44-'-'4^*

^ Mathieu d'Escouchy insiste sur le soulagement apporté par cette réforme : « Et pareillement laboureurs et aultres gens du plat pays qui avoientesté de longtemps en grant desolacion, s'cflorçoient de tout leur pooir à labourer et réédificr leurs maisons... et avec ce à desfrichier et dessarter leurs terres, vignes et jardinages, trè» dilligemment..., et, nonobstant que iceulx eussent grant painne et travail en ce faisant, sy se tenaient-ils pour bienheureux quant Dieu

Excepté aux heures qu'il s'occupait d'affaires en présidant son Conseil, Charles VII menait, à Nancy, une vie extrêmement joyeuse ^ La présence de la Reine, de la Dauphine et de leur nombreuse suite de Dames et de Damoiselles donnait aux fêtes beaucoup d'éclat; l'entrain ne manquait pas non plus ; Agnès Sorel aussi était présente et maints cavaliers avides de plaisir s'ingéniaient pour organiser des divertissements : le brillant Charles d'Anjou, comte du Maine, qui gouvernait et régentait tout ; Louis de Luxembourg, Comte de Saint-Pol, le comte Gaston de Foix, gentil prince valeureux dans les joutes comme à la guerre et qui avait juste le même âge que le Dauphin', d'autres jeunes seigneurs encore comme Jean et Feriy de Vaudémont, princes de Lorraine. Des Fêtes magnifiques furent données à l'occasion des [loccs de Marguerite d'Anjou ; cette princesse, rdle aînée de René d'Anjou, Roi de Sicile, avait été fiancée à Tours Tannée précédente au Roi d'Angleterre Henri VI ; prochainement elle allait atteindre sa seizième année, donc il était temps

leur faisoit cesle grâce qu'ilz demouroicnt paisibles en leurs lieux, le que faire n'avoient peu la plus grant partie de leur vie. » Chrolique..., t. I, p. 60.

* Beaucourt, Histoire de Charles VU, t. IV, p. 76-90. — Lecoy Je la Marche, Le Roi René^ 1. 1, p. a36-244-

* Gaston IV, comte de Foix et de Bigorre, (ils aîné du comte Jean *t de sa seconde femme Jeanne d'Albret.

^*jH CAMPAGNES ET NÉGOCIATIONS DU DAUPHIN

qu'elle rejoignît en Angleterre son futur époux. Pour la quérir, le marquis de SutToIk avec une suite de deux cent cinquante personnes avait été envoyé à Nancy ; le mariage « par procuration » fut célébré dans les derniei*s jours de février ; après la cérémonie religieuse commença une série de festins, bals et joutes qui dura une semaine ; il y eut un tournoi de quatre jours auquel prirent part, non seulement les jeunes chevaliers, mais les Grands Officiers, Charles d'Anjou, le Roi René et Charles VII lui-même*. Le Dauphin n'y parut pas : il était malade ; les fatigues qu'il avait endurées pendant la campagne d'Alsace, les émotions, les déboires qu'il avait éprouvés* pendant son voyage de retour avaient légèrement altéré sa santé ; mais il ne souffrait pas d'un mal grave; il avait d'ailleurs si peu de goût pour les fêtes d'apparat, les spectacles fastueux, les plaisirs bruyants, qu'il saisissait le moindre des prétextes pour se dispenser de faire une apparition aux cérémonies, divertissements ou réceptions. Quelques jours plus tard, la Cour prenait le deuil. Radegonde de France, quatrième fille de Charles VII succombait à Tours (ic) mars i445) ' ; par la mort de cette jeune princesse se trouva rompu le dernier lien qui maintenait alliés Charles Vil et le Roi des

^ Hcaucourt, Histoire de Charles VlJy l. IV, p. 93.

- Voy. Locoy de la Marche. Le Roi René, t. I, p. -^45. — Beaacourl, Histoire de Charles VII y t. IV, p. 91-94.

'• Bcaucourt, Histoire de Charles VII, t. IV, p. 94.

Romains. Déjà les ambassadeurs du Roi de France et du Dauphin, qui, à la fin de février, devaient se rendre à la diète de Mayence \ n'avaient point osé s'aventurer en Allemagne tant y était grande Tanimosité contre tout individu parlant la langue de France ' ; et Frédéric, au commencement de mars, avait à peine daigné examiner les revendications de Charles VII et de Louis exposées par

* Les envoyés de Charles Vil étaient Jean de Fénétrange, Jacquemin de Bussières et le prévôt de Montjou. D'après les Instructions expédiées à Nancy le ^4 février et que le Roi leur avait fait remettre (Cf. le texte publ. par Tuetey, /. c, t. II, p. i34-i37), ils devaient exposer aux Electeurs : comment Frédéric III avait, par diverses fois, envoyé devers le Dauphin plusieurs gens de bien et de grande autorité pour lui remontrer « l'assemblée » des Suisses, et « le dangier en quoy estoient la noblesse [autrichienne] enclose es places assiégées u par ceux-ci ; — comment Louis se souvenant dos anciennes alliances de la maison de France avec l'Empire, avait donné bataille, déconfit les Suisses, fait lever les sièges a et autres grans biens en faveur de la maison de Haultc Uiche 0 (sic), dans Tespérance que le Roi des Romain» observerait les promesses qu'il avait faites par écrit et plusieurs fois renouvelées, à savoir le paiement et le logis, pour aS 000 chevaux ; — comment, ces engagements ayant été violés, il avoit convenu aux gens d'armes du Dauphin a faire pluseurs chose» pareuvre de fait contre leur vouloir..., « car a autrement les dictes gens, despourveuz de logies et de paiement estoient en voye de pcrdicion. » Les ambassadeurs fraucais feraient donc les Electeurs

juges des dédommagements que la Maison d'Autriche aurait à donner au Dauphin pour les pertes subies et ils déclareraient que, dans ces conditions, le Roi était prêt à contracter une alliance avec Frédéric III « réservé seulement que, en tant que touche Monseigneur le Daulphin, les Soysses seront excepté, c'est assavoir que Monseigneur le Daulphin ne sera tenu de leur faire guerre tant seulement. »

-« Le Roy... eust très voulenticrs envoyé ses ambaxeurs a ladicte journée de Mayence pour y besoigner..., mais il est vray et notoire que les communes du pays (ÏAlmaigne estoient tellement eslevees et esmeues quelles ne tenaient seureté ne sauf conduit..., aincoys mectoient à mort et perdicion tous ceulx qu elles povoient actenare de langue françoisCy et par ce le Roy... n'y peut envoyer, car homme ne .^e y osoit aventurer, et qui plus est, ne peut finer [trouver] d'ung seul messaiger ou poursuivant pour contremander ladicte journée... » Voy. Réplique aux objections du Roy des Romains... publ. par Tuetey, Les Ecorcheurs, t. Il, p. 149.

de nouveaux envoyés à la diète de Boppart * ; mais lorsque la fiancée de son fils fût morte, le Roi des Romains ne garda plus aucun ménagement; très animé contre le Dauphin de Viennois qui lui réclamait une indemnité de six cent mille florins pour sa campagne contre les Cantons suisses *, il se répandit en propos injurieux et en calomnies sur le compte du jeune prince, il le diffama à un tel point que les Bernois, indignés du procédé, écrivirent à Louis pour l'avertir des bruits qui circulaient sur sa personne et sa conduite et Texhorter à confondre ses calomniateurs par des preuves irréfutables '.

Mais, à ce moment, Louis se trouva distrait des affaires d'Allemagne par les préparatifs de son

' Cf. Remontrances faites par les ambassadeurs de Charles Vil aux Electeurs de TEmpin: assemblés à Boppard-lès-Coblentz. exposé très complet des négociations du Dauphin avec la Cour d'Autriche, de juillet i444 ^ février i44^. Les Ecorcheurs ^ t. II. p. i38-i44.

* A. Tueley, /. c, t, I, p. 267. — Dans ses « Répliques aux objections du Roy des Romains touchant l'armée de Monseigneur le Daulphin et son alée en Autriche » (juin i44^)> Charles VII, répondant à l'argument de Frédéric « que ce n'cstoit pas Tentencion dudit Roy des Romains, que telle puissance et grant nombre de gens venisscnt en son aide », déclarait fièrement que « veue la puissance des Soisscs et leur perversion.,, et jà avoicnt conqueste ledit pays jiisques à Basles, et mesmement Basle estoit a entendement avec eulx,... le Roy n'eust jamais envoyé mondit seigneur le Daulphin. qui lui est seul filz... à petite compaignie, aussi il n'est pas personne pour aler à puissance ou comoaignie de cappitaine^ mais a puissance de prince, mesmement en ung tel voiage hors de sa seigneurie et en pays cstrange, alant prandre ses ennemis en leur pays et à leur avantage... » Les Ecorcheurs, t. II (Documents), p. 147.

^ Le Grand, Histoire de Louis XI (manuscrits), pièces justificatives, Bibl. Nat. f. fr. 6966, f> aa8.

SON ŒUVRE EN SUISSE ET EN ALSACE 4oi

départ pour Châlons* où il devait aller conférer avec la duchesse Isabelle de Bourgogne.

* Les négociations ontrc les cours de France et d'Autriche, au sujet de la campagne du Dauphin en Alsace traînèrent encore pendant deux ans. voy. Instructions de Charles VII à ses ambassadeurs à la diète de Nurenilf^rg (^4 janvier i447); — Lettres de créance aux mômes (i^^mars)^^ Réponse de TÈlecteur de Trêves ; — Lettre du même à Charles V^ — publ. par A. Tuetey, Les Ecorcheurs, t. II (Documents), p.\i5o-i76. Après quoi l'affaire fut mise en oubli; le Dauphin parait M'ailleurs s'en être complètement desintéressé !

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