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DÉMÊLÉS DU DAUPHIN AVEC LE DUC DE BOURGOGNE LES CONFÉRENCES DE CHALONS

Le Dauphin arriva à Châlons le 4 ^i^ai en compagnie de la Reine et de Marguerite d'Ecosse S il y précédait Charles VII qui, désirant visiter Toul et les villes des bords de la Meuse, laissait à Marie d'Anjou'le soin d'accueillir Isabelle, et à Louis la tâche délicate d'entamer avec celle-ci les négociations. A la vérité, depuis plus d'un mois, la duchesse se trouvait à Reims ^ assistée de Guillaume Fillastre, évêque de Verdun*, de Pierre de Bauffremont, sire de Charny, d'Etienne Armenier, président du conseil de Bourgogne et de Philippe

^ Voy. Délibération du conseil de Châlons-sur-Marne, sur l'entrée de la Heine et du Dauphin dans cette ville (3 mai i44^)* publ. par Et. Charavay, dans les pièces just. de l'éd. Lettres de Louis Dauohin, p. 199. — Séjour de la cour à Châlons d'après les mêmes registres du conseil; ibid. — Beaucourt, Histoire de Charles VU, t. IV, p. 94.

^ Isabelle de Bourgogne était arrivée à Reims dans la troisième semaine de mars. Cf. Beaucourt, Histoire de Charles VII^ t. IV, p. i3o.

^ Guillaume I Fillastre, anien ambassadeur de Philippe-le-Bon auprès du concile de Bàle, fut évoque de Verdun de 1437 à i449' Gallia Christiana, t. XIII, col. 1 233-1234.

de Courcelles, bailli de Dijon, ambassadeurs de Philippe-le-Bon * et elle y conférait avec les représentants de Charles VII et du Dauphin, Louis de Bourbon, comte de Vendôme, Pierre de Brézé, sénéchal de Poitou, Jacques Jouvenel des Ursins, archevêque de Reims *, Jean Rabateau, président au Parlement ^, Yves de Scépaux, chancelier du Dauphin, Régnier de Bouligny, écuyer, et Jean Thiborgeau, maître d'hôtel du jeune prince *; mais il avait été convenu entre tous ces personnages, Français et Bourguignons, que les questions de détails seraient seules discutées à Reims, les prétentions en litige devant être examinées et débattues contradictoirement par la duchesse, le Roi et le Dauphin*.

Marie d'Anjou et Louis avaient pris séjour à

^ Us étaient accompagnes de : André d'Humières, chevalier, de Philippe Maugart, maître des requêtes de l'Hôtel du duc, de Louis Domessent et de Mougin Lacorne. secrétaires, et d*un chevaucheur. Voy. A. Tueley, Les Ecorcheurs^ t. I, p. 356. — Bcaucourt, /. c.

'^ Jacques Jouvenel des Ursins, fils du prévôt des marchands de Paris Jean Jouvenel et de Michelle de Vitry, né en i4io, président de la chambre des comptes en i444 ^^ archevêque de Reims la même année. Voy. le Père Anselme, Histoire Généalogique...^ t. II, p. 45-46.

3 Bcaucourt, Histoire de Charles VII y t. IV, p. i3i.

'* Cf. « Mémoire pour fcre la relacion de l'ambassade de Reims » publ. par A. Tuctey, dans les documents sur Les Ecorcheurs, t. II, p. i85-i86. — C'est à ces trois familiers que le Dauphin avait particulièrement confié la défense de ses intérêts.

^ Sur les questions discutées aux conférences de Reims, voy. le même mémoire, /. c. — Dès que la duchesse fut présente « ... fut mis avant le fait de Montbéliard.... mesmoment des doléances de monseigneur le Daulphin que ses gens firent contre Mons*" le mareschal de Bourgongne, ausquelz gens de mondit seigneur le Daulphin Madame fit responce finale sur le fait dudit mareschal » (p 186- 187). Voy. aussi Bcaucourt, Histoire de Charles VU, t. IV, p. i3i; — A. ïuetey, Les Ecorcheurs^ t. I, p. 357.

'|o4 CAMPAGNES ET NEGOCIATIONS DU DAUPHIN

Chàlons depuis peu ' lorsque Isabelle y arriva en grand équipage ; elle était accompagnée de son neveu Adolphe de Clèves ^ et de ses nièces Jacque- Une, comtesse d'Etampes et Marie de Gueldres % des ambassadeurs du duc Philippe et d'une suite de seigneurs et de chevaliers ^ L'accueil que lui fit la bonne Reine de France fut gracieux et affable, mais Louis se montra réservé, presque froid; à son maintien embarrassé, la duchesse dut remarquer qu'il n'était plus le jeune homme plein d'élan qu'elle avait entrevu quatre années auparavant : c'est que, dans les circonstances présentes, elle apparaissait au jeune prince comme le représentant, le porte-parole du duc Philippe et que, depuis les Conférences de Laon, les rapports de l'oncle et du neveu s'étaient tendus.

L'intérêt bien plus que l'affection avait entretenu entre les deux princes un échange d'ambas-

^ ft ... depuis asses tost après ma dicte dame [la duchesse] ala audit Chaalons » Mémoire... /. c.

* Cf. Mathieu d'Escouchy, Chronique. ..yi. I, p. 43 — Adolphe de Clèves, seigneur de Havenstein, fils d'Adolphe IV duc de Clèves, et di* Marie de Bourgogne, la sœur de Philippe-le-Bon.

^ Jacqueline d'Ailly, fille de Raoul d'Ailly, vidame d'Amiens, et (le Jacqueline de Béthune, mariée à Jean de Bourgogne, comte de Novers et d'Etampes, cousin germain de Philippe le Bon. Cf. le Fèro Anselme, Histoire généalogique^ t. I, p. 253. — Marie de (jueldres, fille d'Amould d'Egmond, duc de Gueldres, et de Catherine de Clèves, la fille de Marie de Bourgogne, était la petite nièce de Philippe-lc-Bon.

'* Au nombre desquels étaient, Jean seigneur de Créquy, Guillaume le Jeune, seigneur de Contay a et pooit avoir en tout de III a IV cens chevaulx, qui tous par bonne ordonnance fureat logiez, chascun scion son estât, parlesfouriers du Roy ». Mathieu d^Escouchy, Chronique..., t. I, p. 45-46.

LE DAUPHIÎî ET LE DUC DE BOURGOGNE f^nj

sades, de messages et de présents *. Philippe, très autoritaire, désapprouvait l'attitude frondeuse du Dauphin à Tégard de Charles Vil, seulement, il espérait profiter des troubles que ne manquerait pas de provoquer l'humeur follement aventureuse du jeune ambitieux ; Louis, de son côté, tout en croyant habile de se concilier les bonnes grâces de son oncle, n admettait pas que le duc de Bourgogne s'immisçât dans les affaires de France, et pour témoigner nettement de son sentiment sur ce point, il s'était jusqu'alors refusé à ratifier le Traité d'Arras ; ses relations avec la Cour de Bourgogne (i443), n'étaient donc cordiales qu'en apparence. Ainsi, après la délivrance de Dieppe, le Dauphin n'ayant pu empêcher les Compagnies de se répandre dans la Picardie et de menacer les frontières de l'Artois, Philippe se plaignit des dommages causés par les Routiers et réclama une indemnité de deux cent mille écus que Louis ne consentit pas à payer. Un an plus tard, le dialogue diplomatique des deux princes devenait aigredoux ; au retour de la campagne contre le Comte d'Armagnac, les soldats du Dauphin ayant pénétré en terre bourguignonne ce étaient rués jus par

* Nous avons relevé de nombreuses mentions dans les Registres de la Chambre des Comptes de Lille. Arch. du Nord,B. igSa, 3449» 3659 ; par exemple : « ... a Jean, courieur de Dijon, pour les couvercles et garnison de couroies de II trompes de latton envoyées [par le duc] à Monseigneur le Dauphin » (a5 avril i443)* S> 3449- — «... 58 francs de 32 gros à Beaumont pour certains voyage fait par lui devers le Dauphin. » (Etat des recettes et dépenses i avril i443. I mars i445. B. 3659.

4o6 CAMPAGNES ET NÉGOCIATIONS DU DAUPHIN

les troupes du duc Philippe * » : à cette nouvelle, Louis avait juré un « grand sairement » qu'il irait en personne « les contrevengier * », et le duc s'était déclaré prêt à tenir le défi* ; toutefois, il n'y avait pas eu rupture, et même, à Toccasion de la Trêve de Tours, Philippe et le Dauphin avaient cherché à aplanir leur différend * ; mais pendant que, dans cette intention, ils faisaient assaut de bonnes paroles, leurs gens déjà échangeaient des arquebusades ; les Ecorcheurs, qui avaient été concentrés sur la frontière de TEst (avril-juillet i444j» dévastaient le Maçonnais et le Charolais, nonobstant les ordres formels de Louis ; d'ailleurs le bruit courait dans le Comté de Bourgogne que la prétendue expédition contre les Suisses serait en réalité dirigée contre les Etats du duc ' • Epouvantés, les gens du Conseil de Dijon adressaient à leur seigneur message sur message pour lui demander des secours. Philippe alors faisait interroger le Dauphin sur ses vraies intentions et, en même temps, prenait des mesures pour assurer la résistance*. De Flandre, il envoyait

* Montrelet, Chronique... (éd. Douëld'Arcq), t. VI, p. 95-96.

'' Ihid.

'^ Cf. pour les courses des Routiers dans le comté de Nerers et le long des frontières bourguignonnes, mai-juillet i444* A. Tuetey, Les Ecorcheurs sous Charles VII y t. I, p. 57-60. — Beaucourt, Histoire de Charles VU, t. IV, p. 116-117.

* Bcaucourt, Histoire de Charles VII, t. IV, p. 119 et n. 3. 5 Ihid.

^ Arch. du Nord, chambre des Comptes, B. 198a, f» 96 V®, 99 v®,

io3 v«>, 108 vo.

en hâte cinq cents arbalétriers ^ ; les Etats de Dijon votaient six mille livres pour la levée de six cents hommes d'armes qui seraient placés sous les ordres du Maréchal de Bourgogne, Thiébaud de NeufchâteP ; à grands frais, un matériel considérable d'artillerie était réuni ; de Bruges on faisait apporter quinze cents arcs du meilleur bois ' ; les arsenaux que Monseigneur le Duc avait si bien pourvus d'artillerie à Bruges et à Tournay étaient mis à réquisition * ; enfin on distribuait des tonneaux de poudre et de salpêtre aux châteaux et forteresses de la frontière*, notamment aux villes de Jussey * et Faucogney\ les plus voisines de Langres.

* Bcaucourt, Histoire de Charles F7/, t. IV, p. 119.

2 Thiëbaud IX de Neufchâtel, fils de Thiëbaud VIII, et d'Agnès de Montbéliard, était seigneur de Blamont et de Châtel-sur-Moselle. Il avait été nommé maréchal de Bourgogne en i443.

3 Compte fait par Philibert de Vaudrey, conseiller et chambellan de Monseigneur le duc de Bourgoingne...,maistrc de son artillerie..., à Jehan de Butuvere, artilleur de mondit seigneur, de IIII"» quartiers à faire ars a main, deboisde Rommenie...; — APhilibertde Vaudrcy, par le commandement et ordonnance de mondit seigneur, et envoia quérir à Bruges devers ledit Jehan Butuvere XV*^ arcs, pour mener ou voiagc que mondit seigneur entendoità faire en son païsde Bourgoingne, pour ce que on disoit que les Escorcheurs estans en la compaignie de Monsieur le Daulphin y vouloient entrer pour aleres Alemaignes. . . », publ. par A. Tueley, dans Les Ecorcheurs, t. II (Documents), p. 1-2.

^ L'emploi qui devait être fait de cette artillerie était indiqué dans le compte d'une façon plus précise encore a ... pour mener ou voiage que mondit seigneur entendoit à faire en Bourgoingne, a i encontre de Monseigneur le Daulphin, que on disoit qui vouloit passer etentrer es p aïs de Bourgoingne et jr séjourner.», » A. Tuetey, Les Ecorcheurs. . ., t. II, p. a.

* Ibid.^ p. 3-4.

* Jussey, ch.-l. de cant., arr. de Vesoul, dép. de la Haute- Saône.

"^ Faucogney, ch.-l. de cant., arr. de Lur^.dép. de la Haute-Saône.

Mais, pour se rendre à Baie, les Routiers avaient traversé les terres de la Comté avec la violence d'une trombe, et la rapidité de leur marche avait été telle, qu'en dehors de ce pays, on croyait qu'ils n'y avaient pas pénétré ; si bien que les convoyeurs de Tartillerie achetée ou réquisitionnée en Flandre, la déchargeaient à Namur^ jugeant inutile de la transporter plus loin ^ Certes, les troupes du Dauphin n'avaient fait que passer sur les terres bourguignonnes, brûlant les étapes, ne séjournant longtemps nulle part ; mais elles avaient néanmoins laissé derrière elles la ruine et la mort; c'est ce que constatait l'enquête judiciaire ordonnée par le Conseil de Dijon dans le ressort de Luxeuil et de Faucogney, enquête dont Isabelle de Bourgogne apportait à Chàlons le long et douloureux procès-verbaP : Malheur à la chaumière, ferme, boutique ou demeure bourgeoise dans laquelle s'était logé l'Ecorcheur, qu'il fût simple homme d'armes ou capitaine*; après y avoir dure-

* Compte de rarlillerie, publ. par A.Tuetey, /. c, p. a.

^ Le prétexte donne fut « que mondit seigneur le Daulphin passa oultre, sans entrer es païs de mondit seigneur... » ! Compte de l'arlillerie, /. c, p. a.

' L'enquête forme un volume de 127 folios; de très longs extraits ont étt3 donnés par A. Tuetey dans Les Ècorcheurs,.., t. II (Documents], p. 3o9-38o. Nous avons dépouillé l'original aux Archives de la Côted'Or, Chambre des Comptes de Dijon, B. 11881. — Cf. aussi « Information... sur le fait de la prinse de pluscurs hommes ctsubgez de Luxeul menez et ransonnez au lieu de Damey..., et sur pluscurs aultrcs domraaiges faiz... parles gens du Uoy et de Monseigneur le Daulphin», publ. par Tuetey, /. c, p. 3oi-3o8 ; et TEnquêtc ordonnée par Charles VII sur la conduite des oiTiciers du Dauphin pendant la campagne d'Allemagne. Bibl. Nat. f. fr. 1 5.537, fol. 34-48.

^ Yoy. TEnquète sur la conduite des officiers do Dauphin et np-

ment exercé le droit de gîte en vidant la huche et en défonçant les tonneaux de son hôte, une fois repu et gris, il avait encore « dépecé » la maison. Tout semblait de bonne prise aux gens de route de Monseigneur le Dauphin ; dans les cuisines, par exemple, ils faisaient main basse sur les pots de cuivre et les chaudières d airain, les pichets, les pintes et les assiettes d'étain ; dans les salles, ils brisaient les dressoirs et les bancs, vidaient les coffres de la vaisselle d'argent ou des simples hanaps de madré ; dans les chambres des bourgeois, ils éventraient les armoires et en volaient le contenu, les chemises de fine toile, les couvrechefs, les petits draps, les bijoux et les bourses*. Ils ne respectaient pas les temples : à Fontaine ^ ils avaient logé leurs chevaux dans la chapelle du Prieuré ^ et dans l'église paroissiale, ils avaient

tammcDt la déposition du confesseur Jean Majoris, comme quoi les serviteurs avaient vile fait d'acheter (?) les vivres nécessaires pour l'Hôtel du jeune prince. Bibl. Nat., f. fr. i5.537, fol. 34-4^.

* Voy. l'Enquête du Conseil de Dijon, dans Les Ecorcheurs,.., t. II (Documents), p. 3o9-38o.

- Fontaine-lès-Luxeuil ; cant. de Saint-Loup, arr. de Lure, dép. de la Ilaute-Saône.

•'' « Estienne Mamcre dudit Fontainnes, doyen au dit lieu pour le prieur et pour le seigneur de Rouchant... [Konchamp, cant. de Champagncy], dit que les gens Monseigneur le Dauphin..., passèrent par ladite ville de Fontaine... et ilz brisèrent les dictes églises [c'est assavoir l'église dudit priorey et l'église parrochial dudit Fontaines} et la maison dudit priorey, esqnelz lieux ilz mirent leurs chevalx, ouvrirent les coffres des reliques et brisèrent tous les escrins et arches qu'estoient es dictes églises, et emportèrent tous les biens qui estoient dedans [que les dis habitants ilz avoicnt retrait]... Arch. de la Côte-d'Or B. 11 881 fol. 74^ — A. Tueley, Les £corchettrs..,, t. II, p. 366-368.

/|io CAMPAGNES ET >'EG0G1AT10MS DU DAUPHIN

brisé les reliquaires ^ Au bourg de la Chapellelès-Luxeuil % ayant trouvé fermées les portes de l'église, ils s'y étaient introduits par le toit, y avaient profané les ciboires et dérobé le saint- Chrême '.

Partout ils avaient pillé de quoi se nourrir et se vêtir, entassant sur leurs chariots des gerbes de blé et d'avoine pêle-mêle avec des armes, des meubles et des vêtements ; partout aussi, ils avaient détruit ce qu'ils ne pouvaient emporter. Comme enragés de haine contre le travailleur

* A Sainte-Marie-en-Chaulx (cant. de Luxeuil, arr. de Lure) a Mcssire Henri d'Abbecourt. prebstre chappelain » rapporte que les Ecorcht'urs de Joachim Rouhault ont rompu Téglisc et y ont logé leurs chevaux. — « Item descouvrèrent tout entièrement la maison de la chapelle Saint Nicholas dudit lieu, desroichèrent les murs d'icelle»... Arch. delà Côlc-d'Or, B. 11881, fol. 28. A. Tuetcy, Les Ecorcheurs, l. c, p. 347. — Les églises de Bassigney (cant. de Vauvillers, arr. de Lure), de Betoncourt [ibid) sont également mises au pillage. De même Jehan du Teltre, maire de MoiUeroncourt- Saint-Pancras (cant. de Vauvillers. arr. de Lure), dépose que les soldats du Dauphin « en passant qu'ils faisoient furent loigiez audit Moilleroncourt ne scct les noms desquelz^ pour ce (que) chacun fuoit devant eulx... rompirent Teglise dudit lieu et rompirent tontes les arches et emportèrent tous les meubles qu'ilz trouvèrent... et rompirent le reliquaire delà dicte église pour veoir sy avoit point d'argent deans. — A. Tuetey, /. c, p. 356.

'^ La ChapcUe-les-Luxeuil, cant. de Saulx, arr. de Lure, dép. de la Haute-Saône.

^ « Dient aussi les habitans de la dite ville..., que csdits mois d'aoust et do septembre darrienement passés, les gens de Monseigneur le Daulphin ont rompuz, descouvers leglise de leur dite ville, ont ouvert le cyboire ou quel ilz ont host3lz la personne de Nostre Seigueur, et ont pourtés le saint chrême de qui estoit en U dite église, qui povoit valoir avec la réfection de l'église descouverte ... la somme de Y frans ». Arch. delà Côte-d'Or, B. 11 881, fol. 100. — A. Tuetey, Les Ecorcheurs, t. Il, p. 37a. — A Ailloncourt (cant. de Luxeuil, arr. de Lure) a Jehan Moingin, chapuis (charpentier], aigé d'environ XL juré, dit que ou dit temps les gens de mondit seigneur le Daphin rompirent l'église du dit lieu, en laquelle ilz lui prindrcnt deux liz, trois chevessis (traversins) de plnme ». Ihid., p. 378.

LE DAUPHIN ET LE DUC DE BOURGOGNE 4ii

paisible et sédentaire, ils lui arrachaient l'instrument de son gagne-pain, brûlant la charrue du laboureur, volant au meunier les fers de son moulin, au forgeron ses clous et ses soufflets, lui gâtant son charbon \ égorgeant les bestiaux, jetant par les fenêtres des maisons la plume des lits et des coussins, et, par les lucarnes des granges, le froment et le seigle qu'ils faisaient ensuite piétiner par leurs chevaux ; enlevant enfin jusqu'aux ferrures et gonds des portes, jusqu'aux verrières et aux tuiles des toits, à moins que, trouvant trop lente une telle besogne, ils ne fissent tout de suite de la maison et de ses dépendances un immense feu de joie ^ Encore, si « ces Armagnacs » s'étaient

^ Esticnne le mugnier dudit S^ Salveur, aigé d'enriron LX ans... dépose que les dis gens... lui ont ars et brule le marrien de la forme dudit molin que l'on avoit fait toute neufve et qu'il estoit en couche toute preste pour la drecier, lui ont ars et brûlé la coppe du bâtant dudit molin, despecicz les huisscricz et fcnestres dUcellui molin, les arches et tramues. Item empruntèrent les fers dudit molin au cappitain dudit Luxeu et promirent de les rendre et ledit mugnier après ce qu'ilz hcurent molu une quantité de blé pour le marchault ou autre grant cappitain, comme ils disoient, lesquels gens de mondit seigneur le Dalphin après ce qu'ilz se furent adier des diz fers les emportirent, lesquels dommaiges se puellent monter à la somme de huit francs et plus. » Arch. de la Côte-d'Or, B. 11881, fol. 18. — Les Ecorcheurs, t. II, p. 33o. — A « Thiebault Lenfant, dcmourant audit Chaisnc [faubourg] dudit Luxeul..., lui despecerent toute sa forge qui lui a cousté au refiaire cinq gros... lui gasterent plus de vint et cinq vans de charbons... » Les Ecorcheurs, t. II (Documents), p. 3ii. — A « Demoingin Blondel, marechault, demorant à la Courvée [faubourg] dudit Luxeul... lui ont art LX vans de charbon, lui prindrent XVI fers de cheval, ses terquoises, son martelot et bouteur et autres aisemens de son dit uiestier, rompirent une mole a aiguiser coustcaulx, lui rompirent aussy le fourmet de son paulle » (poêle) ; Ibid., p. Sig.

* Maison brûlée à la Chapelle-lès-Luxeuil, « ensemble le fouraige... et plusseurs aultres biens montant tout à la somme de LX frans... » A. Tuetey, Les Ecorcheurs, t. II (Documents), p. 33a. — « Feu bouté », à Baudoncourl (cant. de Luxeuil) dans la maison

4ia CAMPAGNES ET NÉGOCIATIONS DU DAUPHIN

contentés de saccager villes et villages et même de prendre les notables comme otages * et de les rançonner * ! mais ils avaient commis des meurtres nombreux et poussé la cruauté jusqu'aux plus atroces raffinements. Un jour, à Luxeuil, ils firent monter sur Tune des tours d'un faubourg un homme les bras liés derrière le dos et « dès le hault de la dicte tour, le ferent saillir à terre, dont il fut incontinent mort' ». A Mailleroncourt, ils ont si vilainement battu un de leurs prisonniers « qu'ilz cuidoient le avoir tué » * ; pour s'en assurer, ils le couchèrent contre le feu et, quand le

de Jehan Vuillaincy » Ibid,, p. 343, — A SaiDlc-Maric-en-Chaulx, les soldats du Dauphin, que commande Joachim Rouhault, brûlèrent la demeure de (luillaume Revenier « en laquelle ilz ardèrent IX*- gerbes de soigle, XXllIl charretées de foing, lui ardèrent dix pors.. , lesquelx dommaiges se montent et puelleut monter à la somme de VI" frans... u Ihid.^ p. 347 ; — etc.

* Jehannote. femme Âubri Frosteret, dépose... que les Routiers « prindrent ledit Haubri son mari, et l'enmenèrent prisonnier au lieu de Damey, ouquel ilz le détiennent encour... avec plusieurs autres habitans de la terre dudit Luxeul qu'ilz ont prins et tiennent prisonnier... jusqucs ad ce qu*ils]auront la somme de VII* florins d'our... » A. Tueley, /. c, p. 38o.

^ Partout où ils passent, les soldats du Dauphin torturent les habitants pour les forcer à se « rançonner». Aux Bois-lcs-Luxeuil, ils emmènent prisonnier Mathiot Roussel a aigé d'environ IIII^^ ans », le bâtent « très villainement » et le mettent en jehennc, pour lui faire payer une rançon de 100 florins. Les Ecorcheurs, t. II. p. 33i. — A Sainte-Marie, ils s'emparent de Symon Villart et le mettent « le soir gésir en une arche... au péril qu'il ne fut mort ». Ihid,y p. 349. — A Rrusches, ils enlèvent à Jaquot Faverey, forgeron, tout co qu'ils trouvent dans sa maison, ils lui 6tent même sa robe, « et quand il leur fut eschapé », ils emprisonnent sa femme et la rançonnent de deux saints d'or. » Ibid., p. 379.

^ Arch. de la Côte-d'Or. B. 11 881. fol. 171-0. — Les Ecorcheurs^ l. c.f p. 3'i9.

* Les EcorcheurSy t. II (Documents), p. 357. — Mailleroncourt Sainl-Pancras, canl. de Vauvillers, arr. de Lure, dép. de la Haute- Saune.

patient, ranimé par la chaleur, commença « à brailler », ils le poussèrent dans le brasier, de sorte que les pièces de son corps, de son dos et de ses naiges » tombèrent devant eux par grands mor-

ceaux*

Faire rôtir l'habitant avait été, sinon leur divertissement favori, du moins le genre de torture qu'ils appliquaient de préférence quand ils voulaient obtenir la révélation d'une cachette *, mais ils avaient encore usé d'autres moyens, la pendaison ^ et le crucifiement * , et le nombre des enfants assassinés par eux était grand, comme celui des fîUeset des femmes qu'ils avaient enlevées pour les tenir à leur merci *.

De ces affreux désastres causés par les Ecorcheurs sur ses terres, le bon duc Philippe ne se montrait pas extrêmement ému ; les dommages et dégâts matériels seraient sans doute réparés assez

* Les EcorcheurSf t. II, p. 3^7* — Naiges, naiches ou nache» rz fesses.

'^ Homme rôti à Hurecourt (cant. de Vauvillers, arr. de Lure) ; homme rôti à Angeulx (cant. de Saulx) ; — A Velleminfroy (cant. de Saulx), ils ont pris Nicolay Chaude et l'ont emmené à Bavans (cant. de Montbéliard) « et illec le rotisserent contre le feu tellement qu'il eut le dos tout ars et le sayn yssoit de son corps, par lequel rotissement y est bien demouré X scpmaines au lit, et en est encoires en tel estait que jamais tant que vivra, ne se pourra bonnement aidier ne gaignier son pain ». Les Ecorcheurs, t. 11, p. 371.

' Ibid., p. 359-360.

^ Les Ecorcheurs... f t. II, p. 363. — Ils usaient aussi de moyens plus simples et plus rapides, à Fontaine-les-Luxeuil: ils tuèrent deux hommes « l'un d'une daigne qu'ils lui boulirent en la poictrine, pour ce qu'il ne les servoit à leur apetit », et l'autre a ... auquel ilz coperent la gorge, pour ce qu'il ne se povoit rainsonner », p. 368.

* Les Ecorcheurs.,., t. Il, p. 364, 358-359, etc.

/»l4 CAXPAGNES ET NÉGOCIATIONS DU DAUPHIN

vite, grâce à la forte indemnité qu'il comptait obtenir du Dauphin, et, certainement, il ne songeait pas à déclarer laguerre au roi de France pour venger le triste sort des vilains de Franche-Comté que les Armagnacs avaient bàtonnés ou rôtis ; mais ii avait de plus graves sujets de plainte : il était fort irrité des méchantes paroles proférées par les gens d'armes de Louis, et il faisait remonter la responsabilité de leurs injures jusqu'à leur chef. Quand les Routiers mutilaient à coups de marteau les écussons aux armes ducales \ quand ils insultaient la garnison du château de Sainte-Marie en triant : « Traîtres chiens bourguignons, où est votre duc de Bourgogne ? II dort... 30 ^ ou qu'ils raillaient quelqu'une de leurs victimes, lui disant: « Vpici, en dépit de ton duc de Bourgogne ! '» ou encore « Matin, vous cuidiez qu'il n'y eut plus nuls en France, va quérir ton duc de Bourgogne qu'il te vienne revengier ! ' » comment croire qu'ils n'étaient pas animés de haine contre la Bourgogne et qu'ils n'obéissaient pas à un mot d'ordre?

* A Saint-Sauveur, les gens de Joachim Rouhault, prennent « !*•« panonceaulx arnioiez des armes de nustredit très honnorc et redoubté seigneur, monseigneur le Duc et Conte de Bourgoigne, qui esloient devant Tostel... » et les brûlent. Cf. A. Tuetey, Les Ecorcheurs..., l. II iDocumenls). p. 3a2. — A Sainte-Marie, il les abattent à coups di' perche. Ihid., p. 353. — A Angeulx, ils les laucont dans la boue et frappent des pieds dessus, Ibid., p. 36 1.

'^ Arch. de la Côte-dOr, B. 11881, fol. 27V'». —A. Tuetey. Les Ecorcho.urs..., t. II (Documents), p. 346.

^ Ibid., p. 33a, 35 1.

* « Injurieuses paroles « en la ville d'Abelcourt (cant. de Saulx, arr. de Lurc), Les Ecorcheurs, t. Il, p. 373.

Le mécontentement de Philippe et les inquiétudes du Conseil de Dijon s'étaient encore accrus lorsque le Dauphin avait pris possession de la forteresse de Montbéliard (août 1444)^ sans promettre formellement de la restituer ; la garnison de trois cents Routiers qu'il y avait laissée était une menace pour les terres du Comté de Bourgogne. Thîébaud de Neufchâlel se chargea alors de contrarier les projets de Louis en plaçant des hommes d'armes dans les petites villes de la frontière ^ Pendant ce temps, le duc Philippe adressait directement à Charles Vil ses doléances % et, peu rassuré par la réponse vague de celui-ci, envoyait emprunter seize mille saints d'or aux foires de Genève pour entretenir son armée de Bourgogne ^. Quelques semaines durant, le calme parut

^ Voy. Mandement de la Chambre des Comptes de Dijon à Jean de Visen..., de payer au maréchal de Bourgogne la somme de trois mille six cents francs pour l'entretien et la solde pendant trois semaines de quatre cents payes d'hommes d'armes, « pour ce que les routiers et gens de compaigne appelez Escorcheurs sont en bien grant puissance près et sur les frontières des pais des duchié et conté de Bourgoignc » (3i août i444)- Publ. par A. Tuetey, Les Ecorckeurs.. .j t. II (Documents), p. ao-21. — Montre des hommes d'armes et gens de trait mis en garnison dans les places frontières (19 novembre). Ihid,, p. 22-29. — Compte de Jean de Visen : nombreux envois de chevaucheurs pour recueillir l'argent nécessaire a à la résistance des Ecorcheurs ». Ihid., p. 5i, 52, !>4. — Mandement de Philippe, duc de Bourgogne, aux gens des Comptes à Dijon, pour le paiement des gens de guerre mis par Thiébaud de Neufchâlel dans les places de Granges, Passavant et Clerval, Ihid.^ p. 263-266.

^ Sur les négociations de Charles VII avec le duc de Bourgogne otla conférence de Bruxelles, voy. Beaucourt, Histoire de Charles F//, t. IV, p. 121-124.

^ Compte de Jean de Visen..., dans Aes Ecorcheurs..., l. II (Documents), p. 53-54-

rétabli, calme relatif, puisque des ambassadeurs du Conseil de Dijon durent venir supplier les gens de Montbéliard de faire trêve de pillages pendant les courses qu'ils tentaient fréquemment aux environs de leur place^ Mais, lorsque le Dauphin, accompagné de quelques centaines d'Écorcheurs, se fut réinstallé à Montbéliard et qu'il eut donné Tordre à son lieutenant, le bâtard d'Armagnac, àJeand'Aulon et Gaston Lerigot ses écuyers, de lui amener autour de cette ville les quinze cents Routiers qui, sortis d'Alsace par une autre route, se trouvaient campés entre Lyon et Mâcon*, les Bourguignons ne doutèrent pas que leur pays ne fût bientôt envahi de nouveau par les Ecorcheurs. Le Conseil de Dijon prit l'alarme ; dans un message secret, il fit part de ses craintes au duc Philippe ', puis il avertit le Maréchal de Bourgogne pour qu'il se tînt prêt à agir * ; et, en même temps, pour conjurer les misères redoutées, il envoya à Montbéliard une ambassade chargée d'obtenir du Dauphin qu'il ordonnât aux troupes du bâtard d'Armagnac de se retirer*. Longtemps les députés durent insister auprès du Prince, en invoquant l'exemple de Charles VII, qui, naguère, avait inter-

1 Compte de Jean de Visen, /. c, p. Sa-Gi, etc. — Les Ecor» cheursy t. I, p. 34i-

2 Compte de Jean de Visen... /. c, p. 63 et 65, et 3a n. i.

^ Beaucourt, Histoire de Charles Vlly t. IV, p. ia5. — Compte de Jean de Visen, /. c, p. 64-

* Compte de Jean de Visen, dans Les Ecorcheurs^ t. Il (Documents), p. 65.

* Ibid,y p. 63-64 et 65 et n, 1-2.

dit à d'autres bandes de Routiers de traverser la Bourgogne * ; à plusieurs reprises, ils présentèrent vainement à Louis des lettres, grossoyées d'avance, contenant les ordres qu'ils sollicitaient et auxquelles il ne manquait plus que la signature du Prince*; celui-ci ne voulut d'abord rien entendre; il préférait poursuivre ses vagues négociations avec Philippe que de traiter avec les gens de Dijon. Aux doléances et aux prières, il répondit par des plaintes; exagérant les dommages d'une détrousse de quelques chariots de vivres qu'on venait de lui faire en terre bourguignonne ' ; il exigea une indemnité de quatre-vingts florins d'or pour son fournisseur Etienne de Nicole*. Enfin, fatigué des réclamations, à demi satisfait par le paiement de l'indemnité *, à demi inquiet des mauvaises dispo-

* A. Tuetey, Les Ecorcheurs.... t. II, p. 71 n. i.

^ « ... Pour grosscr en parchemia et mcctre au net certaines lettres que l'on quiert à avoir de Monseigneur le Daulphin pareillement que le Roy nostre seigneur les a faictes, lesquelles, ont esté baillées a nions, de Temant qui présentement s'en va vers mondit seigneur le Daulphin poursuir le contenu en ycelle et y avoir provision 0. Compte de Jean de Viscn, extrait publ. par

A. Tuetey, ibid.

^ Ces chariots « qui menoient certaines denrées devers mondit seigneur le Daulphin à Montbéliart 0, furent enlevés aux portes de Besançon, entre la Malmaison et Roulans, sur la route de Beaumeles-Dames. Voy. Compte de Jean de Visen. Arch. de la Côte-d'Or,

B. 1941 fol. 9 \*^. — Les Ecorcheurs... f t. II (Documents), p. 68. — Sur les réclamations très vives du jeune prince et par crainte des représailles, le Conseil de Dijon écrivit au maréchal de Bourgogne « pour faire information et pugnîcion de ceulx qui avoient ce fait », de plus une escorte fut donnée pour accompagner les voitures de Louis {Les Ecorcheurs^ L c, p. 68). — Il était temps, déjà les soldats du Dauphin avaient pris le village de Roulans, et ils menaçaient Besançon [Ibid. y p. 66-67).

* Ibid., p. 68.

^ « A Jehanin Viart, chevauchcur, le XXIII^ jour dudit mois

sitions que manifestaient les Comtois à son égard, il consentit à accorder ce que le Conseil de Dijon demandait, et tandis que le Bourguignon Salins le Héraut courait à toute bride ^ porter à Jean d'Armagnac Tordre de rebrousser chemin*, Louis partit pour Nancy, n'ayant aucun doute sur le peu de cas que les soldats du bâtard feraient de ses ordres et, tout heureux du bon tour qu'il jouait aux Bourguignons en laissant dans Montbéliard cinq cents braves hommes d'armes sous la conduite d'un chef épix>uvé, Joachim Rouhault, son écuyer et son confident'.

En effet, à peine était-il arrivé à Nancy, après la pénible chevauchée que nous avons dite, qu'il se trouvait de nouveau assailli de plaintes et de réclamations auxquelles se mêlaient quelques reproches de Charles VII lui-même. Maintenant que le duc de Bourgogne venait de signer les traités d'alliance avec plusieurs princes allemands, le Roi de France ne se souciait plus de rompre

(le janvier, la somme de dix salus d'or... a lui ordonnée estrc baillez par messieurs les présidents et gens du Conseil sur son voyage d'aler en Flandres devers mondit seigneur le Duc lui porter certaines lettres et copies... mesmement sur le fait de ta finance ordonnée par mondit seigneur estre délivrée a Mons' . le Ikiulphin. — Ibid.y p. 7a.

^ « A Jacol Boisot, notaire publique, le XIX<^ jour dudit mois de janvier, la somme de quatre gros tournois* pour un vidimus... des lettres de Monseigneur le Daulphin touchans la seurtë des pays de monseigneur, pour en faire ostension et vision aux gens du bastarl J'Armignac estons lors a l'entour de Charroles et pour leur faire les reffuestes et deffenses dont les dictes lettres font mencion. » Comptes de Jean de Visen. /. c.» p. 70.

^ Comptes de Jean de Visen, /. c. , p. 70.

^ Mathieu d'Escouchy, Chronique...^ t. I, p. 35.

LE DAUPHiri ET LE DUC DE BOURGOGNE 419

avec lui et il eût aimé que le Dauphin se départît de l'attitude hautaine et agressive qu'il affectait envers son oncle ; Louis n'était point homme à s'incliner devant les désirs paternels, non plus que devant les exigences des Bourguignons ; puisque les gens du duc renouvelaient leurs plaintes au sujet des courses de ceux de Montbéliard, il prouverait que tous les torts étaient de leur côté et non du sien. Tandis que Charles Vil écrivait en termes fort polis au Conseil de Dijon pour l'assurer qu'il avait grand déplaisance des excès commis par les Routiers es terres de son beau-frère de Bourgogne^ et lui annoncer qu'il commandait au Dauphin de les faire cesser \ le même jour, Louis adressait à ces mêmes personnages une missive écrite sur un tout autre ton"^ : a Très chiers et bien amez, leur disait-il, nous avons receu voz lettres, par lesquelles nous escripvez que ceulx de Montbéliart ont fait pluseurs courses et dommaiges sur les terres de beaulx oncle de Bourgogne, dont n'avons rien sceu ; mes vous avez peu sçavoir les oultraiges qui ont esté faiz à nous et à noz gens et, mesmement au partir de Montbéliart » ; il énumérait les insultes et le refus qu'il avait essuyés, — avec les gens de sa suite, tant à Granges qu'à Lure ; — et sévèrement il concluait :

* Lettre du lloi. datée de Nancy, 4 février i445, publ. par A. Tuetey dans Les Ecorcheurs..., t. II (Documents), p. 3i-3a.

* Voy. Et. Charavay, Lettres de Louis Dauphin, t. I, p. 19-ao. — A. Tuetey, /. c, p. 29-30.

« dont avons esté et sommes bien merveillez et mal contons et non sans cause ; si nous escripvez quelle intencion avez d'en fere reparacion en y procédant de manière que doyons estre contens ; et en faisant devoir de vostre costé, nous ferons tous jours et aurons bon vouloir de fere de nostre part touchant les terres et segnories de nostre dit oncle, tant qu'il devra estre content. Très chiers et biens amez, Nostre Seigneur soit garde de vous. » Cette lettre révèle la tactique employée par le Dauphin pendant son séjour à Nancy : pour que les affaires traînassent en longueur, il niait ses engagements ou en différait l'exécution, et il récriminait sur tous les points du litige ; pressé par des ambassadeurs venus de Dijon et de Bruxelles de donner enfin sa ratification au Traité d'Arras \ il trouvait des prétextes pour ajourner sa décision. Cependant, lorsque Charles Vil lui ordonna de s'entendre avec le bâtard d'Armagnac, afin que les terres de Bourgogne fussent épargnées par les troupes que celui-ci ramenait, le Prince parla ou écrivit dans ce sens au chef de bandes, mais sans doute en des termes peu péremptoires, ou sur un ton peu persuasif, puisque les Ecorcheurs ne rétrogradèrent point et pendant huit jours encore infestèrent la châtellenie de Semur*; seulement,

* Bcaucourl. Histoire de Charles VII, t. IV, p. laS.

^ Cf. Lettre de Guillaume de Coursillon, datée de Saint fioonctde-Cray (cant. de Semur, arr. de Charolles, dép. de Saône-et- Loire). la février i445, publ. par A. Tuetey, dans Les Ecorcheurs sous Charles F//, t. H (Documents), p. 3a-33.

LE DAUPHIN ET LE DUC DE BOURGOGNE \il

des instructions royales transmises par Louis, les principaux chefs de Routiers conclurent que pour arriver à leurs fins, ils devaient désormais mettre des formes ; aussi Guillaume de Goursillon, officier de Louis et bailli du Dauphiné, manda-t-il au bailli du Charolais, officier du duc de Bourgogne, que, chargé par le Dauphin d'amener à Montbéliart les gens d'armes et les compagnies cantonnées près de Gliarlieu, il avait besoin d'une permission pour traverser telle partie des terres bourguignonnes, car il connaissait la sauvegarde donnée à ce pays et la volonté du Roi et du Dauphin qu'on n'y passât point sans être escorté par les troupes du duc ; il requérait en conséquence qu'on lui fît la conduite dans le plus bref délai, l'affaire étant urgente' ; et il affirmait sa sincère intention de ne rien prendre dans le pays de Bourgogne ce sauf vivres » ^ Le Gonseil de Dijon ne fut pas dupe du ton extraordinairement poli de cette requête ; il refusa le passage en remontrant aux officiers de

* « Si vous prie que incontinent de ce m'envoiez rcponce, car il me fault prendre mon chemin brief ; si vous prie derechief que ne me veuilliez pas esloing^ier la responsc, car le terme que j'ay n'est pas long. » Lettre de Guillaume de Coursillon, /. c.

* fbid. — Le bailli de Charollais refusa de donner une réponse immédiate ; puis il écrivit sur l'heure au Conseil de Bourgogne à Dijon afin de lui transmettre le message du bailli du Dauphiné et de lui demander ses avis, soit pour éviter la dite a conduite u, soit pour régler par quelle marche on pourrait faire a tirer les gens d'armes devers Monseigneur le Daulphin » ; et, afin d'enlever aux Conseillers toute illusion sur le prétendu repentir des Ecorchcurs, il signalait que ceux-ci « sont encore loigcz à l'environ de la ville de Cherlieu et font journelment pluseurs courses, rançonnements et grans dommaiges..., principalement à la chastellenie de Semur. » Lettre datée du i3 février, publ. par A. Tuetey, Les Ecorcheurs..., t. II (Documents), p. 34-35.

\ri CAMPAGNES ET NEGOCIATIONS DU DAUPHIN

Louis que, « s'ils voulaient emmener des gens d'armes à Montbéliard ou ailleurs devers ce Prince », ils pouvaient prendre leur chemin hors les pays du duc; ils n'avaient, par exemple, a qu'à tirer par les villes et passages que mondit seigneur le Dauphin est dernièrement passé ^ ».

Cette malicieuse réponse causa à Louis un gros dépit qu'irrita bientôt la nouvelle des énergiques mesures prises par Thiébaud de Neufchâtel afin de rendre impossible aux dernières compagnies qui se retiraient d'Alsace toute tentative d'invasion en Bourgogne*; il faut croire que ces préparatifs de défense impressionnèrent fortement le Dauphin car, cédant aux instances des ambassadeurs du duc Philippe, venus pour traiter de l'affaire à l'amiable ^, il envoya aux capitaines d'Ecorcheurs qui rentraient en France, l'ordre formel de ne pas pénétrer en terre bourguignonne*.

^ Cf. Lettre du Conseil de Bourgogne à Claude de Tenarrc, bailli du Cliarollais, i5 février i445, dans Tuetcy, /. c, p. 33-39.

* Cf. Compte de Jean de Visen, dans Les Ecorcheurs, t. III, p. 74.

^ A Humbert Conquoy, chevaucheur, pour son voyage de porter lettres closes,., à mons^ de Chami que l'on disoit estre à Lengres. et d'ilec, pour ce que le dit seigneur estoit déjà aie à Nancey devers le Hoy, ledit chevaucheur ala audit Nancey, auquel lieu il trouva ledit nions'' de Charny et lui présenta. .. les dictes lettres closes, par lesquelles mes dis seigneurs [du Conseil de Dijon] lui escripvoient de parler au Roy et à mons^ le Daulphin touchant le passage que queroit le bailli du Daulphinois pour les gens du bastard d'Armignac (19 février). Compte de Jean de Visen, publ. dans Les Ecorcheursy t. II (Documents), p. 74-75.

^ Les Ecorcheurs, qui sans nul doute étaient encouragés en sous main, accueillirent d'abord avec des insultes le messager Bourguignou Salins qui leur apportait l'expression des volontés du Dauphin . On lit en efTet dans le Compte de Jean de Visen : « A Jehannin Viart, chevaucheur, pour son voyage d*avoir esté. , . porter

LE D\UPHIN ET LE DUC DE BOURGOGNE \ïi

Au même moment, s'ouvraient à Reims les Conférences où les députés de France et de Bourgogne allaient travailler à rétablir le bon accord entre les deux Maisons. La partie n'hélait donc pas belle pour Louis qui, d'un instant à l'autre, pouvait être contraint de capituler devant les exigences maintenant justifiées de ses adversaires. Or, afin de franchir ce mauvais pas le plus tard possible, l'inventif jeune homme imagina de faire pièce à son oncle Philippe en prenant personnellement fait et cause pour les Dieppois dans leur différend avec les habitants de Bruges et ceux de rÉcluse.

Les gens de Dieppe étaient non seulement de bons pêcheurs et d'habiles caboteurs, mais aussi de rudes corsaires et, depuis un siècle qu'ils écumaient la Manche et la Mer du Nord en donnant la chasse aux Anglais, ils avaient fait sur eux maintes bonnes prises, tant en navires de guerre qu'en bateaux marchands; le siège de leur ville par Talbot avait à peine ralenti leur ardeur et, aussitôt que la victoire du Dauphin les eût délivrés, ils avaient recommencé leurs courses de plus belles Or, il leur était arrivé de s'attaquer à des

lettres de par mess*^ du Conseil » au maréchal de Bourgogne, « touchans certaines paroles rapportées par Salins le Hérault, dictes par le sire de Bueil, à Tencontrc de mondit seigneur le mareschal. 11 fallut donc que Salins, en retournant auprès des Routiers le i8 mars, a pour leur requérir... qu'ilz se désistent de passer par iceulx pays » , emportât avec lui un vidimus des ordres du Roi et du Dauphin. Cf. Les EcorcheurSj t. II (Documents), p. 7^80 et 45-46.

* David Asseline, Les Antiquitez et Chroniques de la ville de Dieppe, t. I, p. 345.

/|ti| CAMP\G>ES ET NÉGOCIATIONS DU DAUPHIN

vaisseaux neutres, tels que ceux des villes de Flandre qu'ils n'aimaient pas, d'abord parce que leur souverain se montrait un tiède allié de la Couronne de France, et aussi parce qu'ils enviaient leur prospérité commerciale ; de là a entre les gens de Dieppe, d'une part, et ceux des pays de Flandre, Hollande et Zélande, d'autre part », de fréquentes contestations qui, généralement, étaient résolues par un arbitrage ; mais depuis deux ans, la conciliation était plus difficile à faire entre les parties, le capitaine de Dieppe, Charles Dcsmarets, le prenant de très haut avec les magistrats de Bruges*. Ce vaillant chevalier était passionné pour le service du royaume et la gloire de Dieppe ; non content d'avoir rétabli les fortifications delà ville ' pour empêcher les Anglais de la c( muguetter » ' désormais, il voulait développer le plus possible l'importance de son port. Plusieurs affaires entre lui et le Conseil de Bruges étaient pendantes ; la plus grave datait de juillet î/|/|3, c'est-à-dire du temps où la ville était assiégée par Talbot : un petit baleinier « TEveilléqui-dort », parti de devant Dieppe « pour aller à ses aventures sur la mer en intencion de rencontrer les Anglais »\ était venu mouiller dans le

^ Bruges, caoitale de la Flandre, et l'un des principaux entrepôts de la Hanse, étail. auxv*^ siècle, une des plus riches cités de l'Europe.

2 David Assoline, F.es Antiquitez de Dieppe ^ 1. 1, p. a45.

^ « Muguetter », convoiter.

* Lettre missive du Dauphin « a la loy de la ville de Bruges »• Arch. de la Cùte-d*Or. B. 11927, fol. 4»

LFi: DAUPHIN ET LE DUC DE BOURGOGNE 42S

port flamand de TEcluse* ; là, prévenu de la présence de deux navires anglais, il s'était jeté sur eux, et avait pris l'un ; déjà il le remorquait vers Dieppe, lorsque des bateaux flamands lancés à sa poursuite lui avaient enlevé sa prise et emmené une partie de son équipage à Bruges. Après jugement, les matelots dieppois avaient été exécutés% — contre toute justice, disaient les gens de Dieppe qui menaient grand bruit autour de l'incident et déclaraient qu'il y avait pour eux ce mal irréparable '» ; mais le Maire et les Échevins de Bruges répondaient que lesdits matelots avaient « été mis à mort » par loi et justice comme voleurs*; à l'appui de leur thèse, les Brugeois excipaient d'un précédent. Une autre nef, nommée « Scasse », montée par un équipage de dix-huit compagnons de diverses nations (Flandre, Zélande, Allemagne et Dieppe), avait pris la mer entour Boulogne, toujours sous le prétexte de faire prise et guerre aux Anglais*, mais en réalité pour s'attaquer aux paisibles navires marchands* et dans

* L'Ecluse (auj petit village de pêcheurs) était au xv« siècle l'un des ports les plus importants de la Hollande.

* Lettre du Dauphin, /. c. — a Information pour le duc [de Bour« KOgne] de la manière tenue par ceulx de Dieppe a la journée de Saint-Omer... plaintes de prises et dommages réciproques. » Arch. de la Côte-d'Or B. 11927.

' « Information pour le duc. o Arch. de la Côte-d'Or, B. 11927.

♦ « Information, /. c.

5 Ibid.

• Les marins du Scasse « arrives environ Dunkcrke en Flandre» nommèrent capitaine Jehan Teghelare, natif de Nieuport », et vinrent

fil6 CAMPAGNES ET NÉGOCIATIONS DC DACPHIN

le port même de l'Écluse, « qui est ung lieu de seurté et où les nefs de tous royaulmes,... viennent, et reposent et, combien que plusieurs fois s'y trouvèrent des nefs de nations ennemies Tune à l'autre, toutefois elles y demeurèrent sans faire guerre ou prises Tune sur l'autre » ; les dits matelots du « Scasse r> avaient osé voler sur un bateau de Hollande des robes et des pourpoints et dans les barques de Zélande des chaudrons, des pelles, etc.; les larrons, qui pourtant avaient confessé leur crime et d'autres antérieurement commis, avaient subi la peine capitale*. Les Dieppois, sans s'arrêter à cet argument, non seulement persistaient dans leurs réclamations, mais se plaignaient d'autres griefs : une de leurs barges était détenue à Dunkerque avec des prisonniers anglais a montant à une haute somme »' ; les Flamands avaient mis en arrêt une escoute chargée de harengs et de caques ^ Charles Desmarets était d'avis de vider le différend par les armes, mais le bailli et les bourgeois de Dieppe, hommes pacifiques, avaient correspondu avec les magistrats de Bruges, et il avait été décidé qu'une journée serait tenue à

«vers le port de l'Ecluse pour épier les marchands entrant et sortant; ot ayant rencontré en mer devant Ostende, à un lieues de JNieuport deux nofs de pécheurs de Flandre leur volèrent à chacun un tonneau de cervoise. » Information, /. c.

^ « Information pour le duc... Arch. de la Côte-d'Or., B. 11927.

- Lettre de Charles Desmarets aux Bourgmestre, cchevins et conseil de Bruges et de l'Ecluse. Arch. de la Côte-d'Or, B. 11927, fol. 4.

Ihid.

LE DAUPHIN ET LE DUC DE BOURGOGNE .\'i'j

Saint-Omer, au mois de février i445, « pour traiter des destrousses réciproques* ».

A la Conférence qui eut lieu au jour dit, les députés s'étaient parlé franc et net et avaient rédigé leurs demandes par écrit ; mais ceux de Bruges et de TEcluse prétextant que certaines plaintes de leurs gens manquaient, et qu'en conséquence leur mémoire ne pouvait être complet, avaient proposé que la Journée fût reportée jusqu'au dimanche de Quasimodo (4 avril) *, prorogation qui avait été accordée; puis, quelques jours avant cette date, les mêmes députés avaient demandé et obtenu que la réunion fût remise au i«' mai. Charles Desmarets, opposé à tout atermoiement, avait, dès après la première Conférence, sollicité rintervention du Dauphin en faveur des Dieppois. Celui-ci, très heureux d'entamer une nouvelle noise avec la Cour de Bourgogne, avait écrit à la date du 29 mars cr à ses chers et bien amés » le Bourgmestre et les échevins de Bruges une lettre où il ne faisait allusion qu'à l'affaire dans laquelle le bon droit de ses protégés apparaissait à peu près in contestable'; au sujet de l'incident de a TEveillé-qui-dort », il acceptait la version intégrale des Dieppois et couvrait de son autorité Perrot Ferré, le propriétaire du baleinier*; il rappelait

* « Information pour le duc... /. c,

* 0 Information pour le duc... /. c.

^ Cette lettre du Dauphin est datée de Nancy. Arch. de la Côted'Or, B. 11927 fol. 4-

* Louis y appelait Perrot Ferré « notre huissier d'armes ».

\'iS CAMPAGNES ET NÉGOCIATIONS DU DAUPHIN

Tattentat commis contre ce petit navire venu à l'Ecluse « poursoy refreschiret recueillir vitailles » et qui s'y croyait vraiment « receu en seureté » ; il déclarait le cas « advenu en ce Royaume et commis par les subgez de Monseigneur et en son obéissance », signifiant ainsi qu'il continuait à considérer les sujets du duc comme vassaux de la Couronne de France et justiciables de sa seule justice* ; sa lettre se terminait par un ordre : « pour ce que onques nulz de Dieppe n'ont fait guerre à ceulx de Flandres, combien que chacun jour ilz leur pevent porter grans dommages, nous vous prions, requerrons et néantmoinsmandons,^wr/ow^ r/ue désirez éviter le dommaige dudict bien de Bruges et de tout le pais de Flandres^ que faciez restituer ledit Perrot Ferré du dommaige qu'il a eu et peu avoir tant des mers que autrement à roccasion des choses dessus dictes. » Le Dauphin ne pouvait espérer que le Bourgmestre et les Eclievins de Bruges obéiraient incontinent à sa sommation en faisant, comme il le leur demandait, (c certifier de leur volonté de se soumettre » par le porteur même de sa missive, mais ce groupe de bourgeois s'émut fort de ce factum,et « la matière de Dieppe» fut inscrite au nombre des affaires urgentes qui seraient discutées aux Conférences de Châlons; c'était tout ce que t^ouhaitait le Dauphin qui, positivement, ne se repaissait plus que de difficultés.

* Malgré l(?s clauses du Traité d'Arras.

LES CONFERENCES DE CUALONS /l'iQ

Les questions soumises à la Conférence de Châlons étaient nombreuses et d'ordres divers comme l'étaientles causes du conflit franco-bourguignon*; avant l'ouverture des débats qui eut lieu dans les premiers jours de mai (i445), on avait divisé la copieuse besogne en deux parts : i^ « les affaires que Madame la duchesse Isabelle discuterait avec Charles Vil » (ou, en l'absence de celui-ci, avec le Dauphin) ; 2** a les articles que les gens du Conseil du duc poursuivraient par devers les gens du Conseil du Roi * ».

Dès les premières séances, il apparut que la duchesse de Bourgogne et le Dauphin ne s'entendraient pas, ni l'un ni l'autre n'apportant à l'examen

^ Le rôle des conférences de Châlons était formidablement chargé ; rappelons, par ordre d'importance, les principaux litiges que les plénipotentiaires avaient à résoudre : l'afrairc dite de Lorraine, soit les 400.000 ëcus de rançon que René d'Anjou devait à Philippe de Bourgogne; — la prétention qu'élevait le Parlement de Paris de conserver dans son ressort les justices seigneuriales de Flandre; — la validité des droits de créance de plusieurs membres de la famille de Bourgogne sur la succession du feu roi Charles VI; — le manquement de Charles VII à la parole qu'il avait donnée, lors du traité d'Arras, de fonder, pour le repos de Pâme de Jean sans Peur des messes et des obits anniversaires; faute de ces fondations expiatoires, le sang versé à Montereau criait toujours vengeance ! — la matière de Dieppe; — la ratification du traité d'Arras par le Dauphin ; — la widenge de Montbéliard, — le règlement de l'indemnité due pour les pillages exercés parles Routiers dans les marches de Picardie (i443) et dans le Comté de Bourgogne (1444-1445).

^ Cf. fl Mémoire des choses que Madame la duchesse a à poursuir par devers le Roy, avec le fait du Roy de Secile », publ. par A. Tuetey dans ses documents sur Les Ecorcheurs (t. II, p. 184i85) et par Beaucourt, dans les Preuves de l'éd. de Mathieu d'Escouchy, Chronique. ..y t. III, p. 98-99.

430 GAMPAGKES ET I«(EGOCIATIONS DU DAUPHIN

des points en litige le moindre esprit de conciliation.

Isabelle avait quarante-huit ans, elle était hautaine, impérieuse même ; issue des Bragance, elle incarnait leur orgueil, plus superbe encore que la fierté bourguignonne ; elle possédait à un rare degré le sens et Tintelligence des afi'aires, aussi, était-ce à elle que le duc Philippe confiait les missions difficiles de préférence au plus hardi ou au plus tenace de ses diplomates. Peut-être qu'Isabelle, par son inlassable activité à défendre les intérêts bourguignons, ne satisfaisait pas seulement sa passion des affaires, mais, qu'en même temps, elle faisait diversion à ses chagrins intimes, car le duc Philippe, à cinquante ans, était encore le plus dameret des chevaliers, et la jalousie torturait le cœur de sa femme.

Isabelle et ses conseillers se proposaient d'accomplir cette tâche énorme : assurer le respect des frontières d'Artois et de Bourgogne, sauvegarder la suprématie maritime des ports de Flandre, vaincre la dangereuse obstination de l'héritier de la couronne de France à ne pas ratifier le Traité d'Arras. Ce programme leur avait été en quelque sorte dicté par les belliqueux de la Gourde Bourgogne qui souhaitaient qu'on en finît avec les tergiversations ou les arguties des jurisconsultes, et que, surtout, on mît un terme à la série de méchants tours que jouait à la Maison de Bourgogne la duplicité du Dauphin.

LES CONFERENCES DE GHAXONS \'ii

Avec Charles VII, Tentente eût été possible sur plusieurs points ; malheureusement la venue du Roi à Châlons se trouvait retardée, et, en attendant, la duchesse avait affaire au seul Dauphin, Tauteur même des plus graves désaccords ! Or, celui-ci, qui n'avait point qualité pour traiter définitivement, s'amusa à embrouiller les questions, à envenimer les débats, à embarrasser et inquiéter les ministres de son père. Pendant les trois semaines qui s'écoulèrent avant l'arrivée de Charles VII et que remplirent des délibérations préliminaires^ aussi vaines que fréquentes, le jeune Prince se montra tour à tour aimable et agressif à l'égard de la duchesse, tour à tour souple et violent ; le plus ordinairement, il éludait les difficultés, il ripostait aux justes demandes par des arguments dilatoires ; s'il voyait quelqu'article sur le point d'être réglé, il se hâtait d'inventer un prétexte pour rompre l'accord et mettre l'affaire en délai ^; les gens des deux Conseils ne parvenaient pas à démêler ce qu'il voulait bien accorder et ce qu'il entendait refuser même dans les questions qui lui étaient le plus personnelles ; à la prière qui lui était instamment réitérée de mettre enfin sa signature au traité d'Arras, il répondait que ce voulentiers le feroit », mais qu'il lui fallait le « congié et con-

* C'était d'ailleurs la tactique, que d'après ses ordres, ses ambassadeurs avaient employée aux conférences de Reims. On n^avait pu arriver à aucune conclusion, et cela à cause du Dauphin. Voy. Le Grand, Histoire de Louis XI (mauusc), p. just. Bibl. Nat. ï. fr. 6905 fol. •i.^S-iSJ.

sentement du Roy », qui, jusqu'alors, avait différé son assentiment* ; de même, il consentait à Tévacuation de Montbéliard, mais il émettait la prétention que le duc de Bourgogne lui permit auparavant de lever une aide sur TAmiénois et les Marches de Picardie *, et lui payât une indemnité pour les dommages éprouvés par ses troupes à leur retour d'Alsace \ La duchesse « avait beau appoincter et besoigner, faire diligence et poursuite^ », le travail n'avançait point ; Louis n'était pas seulement un adversaire ondoyant et rusé, c'était un antagoniste irréconciliable ; par moments, Isabelle pensait « faire venir les gens du Roy plus tôt aux fins qu'elle poursuivait* »; partant, « elle tint ferme et un peu hautain* ». Le jeune Prince fut irrité de cette patience inébranlable, et un jour que la duchesse laissa échapper quelques paroles aigresdouces, il oublia qu'elle était une femme et sa parente, il l'apostropha en termes injurieux^, exhalant ses sentiments de haine contre cette Maison

* Mémoire des ambassadeurs bourguignons du i3 mai i445. publ. dans la Chronique de Mathieu d'Escouchy, l. III (Prouves), p. io6.

* Cf. Instructions de la duchesse de Bourgogne..., publ. dans les Documents sur Les Ecorcheurs, t. II, p. 190. — Le Dauphin reprenait ainsi, sous une autre forme, Tolfre insolente qu'U avait fait faire aux conférences de Reims de vendre Montbéliard. \o\. Mi^ moire pour faire la relacion de Tanibassade de Reims, dans /.es Ecorchcurs, t. II, (Documents), p. 187.

^ Instructions de la duchesse, dans Les Ecorvheurs, t. II, p. 188. ^ Ihid.

6 Ihid.

^Ibid.

" Instructions de la duchesse, /. c, p. 191. — Voy. aussi. Beaucourt, Histoire de Charles VII^ t. IV, p. 96.

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