CHAPITRE III
Pendant la durée des Conférences de Châlons (4 mai-io juillet) et les trois semaines qui suivirent leur clôture, la Cour de France offrit un aspect très brillant ; elle se faisait accueillante et gracieuse pour les princes français et les nombreux ambassadeurs étrangers qui, en un long défilé, venaient rendre leurs hommages à Charles VII, maintenant souverain incontesté et qu'on appelait le Roi victorieux*. Aux ambassadeurs du duc de Savoie, du duc de Milan, des Rois d'Aragon et de Castille, aux envoyés de l'Empereur de Constant!nople, du Roi d'Angleterre et des Electeurs allemands, on fit de magnifiques réceptions; en l'honneur de ces nobles hôtes, des fêtes furent données, a les plus honorables et somptueuses qui se fussent vues depuis longtemps ^ » ; par leur éclat, en effet, elles rappelaient celles des premières années, si
* Voy. Mathieu d^Escouchy, Chronique, t. I, p. 64-68. — Arch. de Châlons-sur-Mame, registre du Conseil, extrait publ. par Et. Charavay, pièces just., éd. Lettres de Louis Dauphin, p. 199-200. — Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. IV, p. 97-104.
' Et. Charayay, /. c. — C'est à Châlons que Jean lY d'Armagnac
yU) LE DALI'HIN A LA COUtt
fastueuses, du règne précédent. Or, en moins de huit jours, cette joie s'éteignit dans les larmes, et les courtisans durent remplacer leurs costumes d'apparat par des vêtements de deuil.
Lorsque les plus considérables de ses visiteurs eurent pris congé, Charles VII décida que la Cour regagnerait au plus tôt les pays de la Loire. Le règlement des étapes du voyage et de l'ordonnance du cortège fut laborieux ; on désirait que le retour en Touraine s'effectuât avec un appareil triomphal, mais comment les pauvres bourgs de la Champagne pourraient-ils nourrir et abriter un si nombreux personnel ? de plus, les malaises qu'éprouvait Marie d'Anjou au début d'une nouvelle grossesse allaient empêcher « qu'on tirât un grand chemin, dix à douze lieues chaque jour* , » le Roi résolut alors de diviser son monde en plusieurs cortèges : le Dauphin prendrait les devants, puis le Roi, la Reine et la Dauphine partiraient par trois chemins différents qu'ils suivraient jusqu'à ce qu'ils pussent se rejoindre dans une ville assez importante pour fournir le gîte et les vivres à trois Maisons princières^
vint faire sa soumission à Charles VII. Prosterné aux pieds du Roi et du Dauphin son vainqueur, il écouta en toute humilité la requête de miséricorde qu'adressaient en sa faveur les princes du sang et les ambassadeurs, (irâce à ses bonnes cautions, il obtint ses h^ttres dii pardon, non sans laisser aux mains de Charles VII quelc[ues morceaux de son comté. Cf. Beaucourt, Histoire de Charles T//, t. IV, p. io.i-io5.
^ Second interrogatoire de Jamet du Tillay, publ. par Duclos, Histoire de Louis XI (Preuves), t. III, p. 56-57.
' Le bailli de Vermandois eut vent de ce projet, il crut y trouver
LA MORT DE LA DAUPIIINE 5Jl
Quand ritinéraire de chaque cortège fut arrêté, Charles VII fixa le départ à une date très prochaine; mais, avant de quitter Chàlons, il voulut accomplir un dernier pèlerinage à Notre-Dame de l'Epine, sanctuaire situé à quelque distance de la ville*, et Marguerite d'Ecosse exprima le désir de revoir cette église, a notable édifice visité chaque jour par grand peuple, pour cause des grans miracles qui y étaient accomplis en faveur de Notre-Dame^ ».
Le jour qu'ils firent cette pieuse excursion' (samedi 7 août), la chaleur fut excessive ; en rentrant au château de Sarry, la jeune Princesse était a toute suante » ; ayant néanmoins dépouillé son manteau et gardé seulement sa cotte, elle vint s'asseoir en une chambre basse très fraîche et y demeura longtemps, composant ou lisant \ Elle
Toccasiou de brouiller la Reine avec la Dauphinc ; il alla conter à Marie d^Anjou que le Roi voulait partir séparément et il insinua qu'il désirait emmener avec lui la Dauphine ; très surprise qu'on le séparât de celle-ci, la Reine rapporta à son maitre d'hôtel, Jean de la Haye, les propos du bailli qui assura que le Roi n'avait point dit ses intentions de quitter Chàlons sans la Reine ; celte déclaration fut confirmée bientôt par ^«icole Chambre, chef de la garde écossaise. Voy. la Déposition de Marie d'Anjou, dans Duclos, /. c, p. 4iJ-5o.
^ Cf. Déposition du physicien Guillaume Léothier. Bibl. Nat., mss Du Puy, vol. 76a, f" 5i v^ ; citée en partie par Beaucourt, Histoire de Charles VU y t. IV, p. 106.
* Arch. Nat., JJ. 178, n® 44 : Lettres de Charles VII en faveur de l'abbaye de Notre-Dame-de-rEpine.
^ Beaucourt, Histoire de Charles Vlly /. c.
^ Pour la maladie et la mort de la Dauphine, la principale source est l'enquête ordonnée par Charles Vil et qui a donné lieu à deux ff commissions et informations » datées, la première d'octobre i44^) la seconde de mai-août i446* La copie des interrogatoires et des
H'i'j, LE DAUPHIN A LA COUR
prit froid et le lendemain elle toussait beaucoup ' ; elle se trouvait gravement atteinte d'un mal, bronchite ou pneumonie, auquel sa frêle constitution allait succomber ^ Le physicien du Dauphin, Guillaume Léothier, appelé en toute hâte, lui donna ses soins ; il était assisté par Robert Poitevin médecin et confesseur de la Reine et par Tapothicaire Jean Boutet.
Tout de suite, l'accablement de la malade fut extrême, soit qu'elle se sentît perdue, soit qu'elle ne pût réagir contre la mélancolie qui envahissait son cœur. Cependant, sur l'ordre du Roi, on la transporta en litière du château de Sarry à Châlons, où on l'installa, sur sa demande sans doute, dans une salle du cloître de la cathédrale Saint- Etienne'. Ce court voyage l'avait beaucoup fatiguée * ; Guillaume Léothier constata que le mal
dépositions des témoins est conservée à la Bibliothèque Nationale, dans Du Puy, vol. 76'i, f® 45-36; une partie a été publiée par Duclos, dans les Preuves de l'Histoire de Louis XI, t. lll, p. 27-61 ; nous avons revu les textes d'après Du Puy et utilisé d'importants fragments inédits. — Cf. aussi Beaucourt, Histoire de Charles F//, t IV, p. 106-111. — Le Roux de Lincy, Les Femmes célèbres de V ancienne France, t. 1, p. 45 1 -453. — H. Menu, Charles VII et la Dau thine Marguerite d'Ecosse à Châlons-sur- Marne , dans V Annuaire administratifs statistique et historique de la Marne (année 1895), p. 555-564.
* Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. IV, p. 106 et n. 3.
^ n Ne onques depuis elle n'eust un jour de santé », dit Guillaume Léothier dans sa déposition. Bibl. Nat., Du Puy, vol. 76a, fol. 5i y^.
^ Cf. Bibl. Nat., coll. Champagne, vol. IX, f»* 270 ; — fragment publ. par Bcaucourt, dans les Preuves de Mathieu d'Escouchy, Chronique, t. III, p. i43.
^ a Madite dame fut amenée à Châlons toute malade. » Déposition de Marguerite de Vaux, dans Duclos, Histoire de Louis XI (Preuves), t. III, p. 36.
faisait des progrès rapides et prescriA^it un repos absolu ; ordre fut donné à toutes les églises de la ville de cesser de sonner \ Du repos, hélas! la pauvre Princesse n'en pouvait point goûter; brûlée par la fièvre, elle était, de plus, en proie à l'obsession d'une idée fixe que personne ne pouvait deviner, et qu'elle se refusait à révéler ^ Aux heures de calme relatif, elle restait plongée dans une profonde et noire tristesse, indifférente aux soins qui lui étaient prodigués, sans appétence pour aucun aliment ; ses femmes tentaient de la distraire par de bonnes paroles et de gais propos, mais elle semblait ne rien entendre et s'obstinait au silence'. La voyant, sur sa couche, si pitoyablement pensive, et les yeux perdus comme dans un douloureux lointain. Madame de Saint-Michel se permit de lui adresser quelques remontrances en usant du ton affectueux et ferme d'une mère qui réprimande son enfant malade : un moment, elle lui dit qu'elle ne devait point ainsi « se mélancolier» sans cause, et lui conseilla de faire meilleure chère*; Marguerite cette fois laissa échapper son secret : si ! elle
^ Extrait du registre du Conseil de Châlons, publ. par Et. Charavay, pièces just., éd. des Lettres de Louis Dauphin^ p. 201.
^ Guillaume L<5othicr déclare dans sa déposition « que durant le temps de sa maladie ladite dame estoit moult merencolieusc et avoit plusieurs merancolics, mais a quelles causes ou pourquoy ne scavoit il qui parle, comme que, devant sa maladie, il sembloit à il qui parie que elle estoit très joyeuse ». Frag. inéd. Bibl. Nat., Du Puy, 762, fol. 5i \^,
^ n Commission et information », déposition de Jeanne de Tasse dans Duclos, Histoire de Louis -17, t. III (Preuves), p. 29.
* Ihid,
avait sujet de « se bien mélancolier et donner mal pour les paroles qu'on aA oit dit d'elle et qui étoient à tort », car elle jurait « sur le damnement de son àme, que onc elle n'avoit fait le cas que Ton lui mettoit sus, non pas seulement l'avoir pensé*. » On, c'était le fourbe Jamet qui avait tenté de la déshonorer aux yeux du Dauphin ; maintenant qu'elle se sentait mourir, elle était torturée par ridée que son mari Teiit pu croire coupable d'actes a que jamais elle n'avait eus en pensée ». Et comme Marguerite de Vaux à qui elle répétait c( qu'elle n'étoit point tenue » au bailli de Vermandois, essayait de calmer l'anxiété de son cauchemar en prétendant que le bailli « n'avoit point dit » ces paroles, ni ce ne voudroit les avoir dites* », la Dauphine répliqua qu'elle était certaine qu'il les avait prononcées.
Le mercredi, elle eut une crise de désespoir : a Jamet, Jamet, s'écria-t-elle, vous êtes venu à votre intention, si je meurs c'est pour vous et vos bonnes paroles que vous avez dites à cause de moi, sans cause ni raison », et, se frappant la poitrine, elle ajouta : « je prens sur Dieu et sur mon âme et sur le Batôme que j'apportai des fons, ou je puisse mourir, que je ne l'ai déservi onc, et ne tins tort à Monseigneur^ ». Les accents de ces
* Dnclos, Histoire de Louis Xf, t. III (Preuves), p. 29.
• Disposition de Marguerite de Vaux (14 octobre i445), publ. dans Diirlos. /, c, p 36.
'Déposition delà dame de Saint-Michel, Duclos. /. c, p. ug-So. — De niùmc Marguerite de llacqueville dit et dépose... « le mercredi...
LA MORT DE L\ DAUPHINE 5'My
lamentations étaient si déchirants que ses femmes s'en trouvaient toutes bouleversées et que le Sénéchal de Poitou, Pierre de Brézé, ne pouvait maîtriser son émotion, tant c'était « grand pitié de la douleur et courroux » qu'elle souffrait*.
Cependant, en dehors du cloître Saint-Etienne, la maladie de la Dauphine était le sujet de toutes les couAcrsations ; mais les médecins assaillis de questions par les courtisans et les serviteurs sur les causes du mal, sa gravité et les chances de guérison, se montraient fort réservés et ne répondaient qu'évasivement ; pourtant, quand on les pressait très fort, ils laissaient entendre que Marguerite avait dans le cœur un grand courroux et que le manque de repos lui nuisait beaucoup \ C'est sans doute pour ne point troubler ce repos que ni le Dauphin, ni le Roi ne pénétraient dans la chambre de Marguerite.
Le jeudi, après souper, Jamet étant monté en croupe derrière Nicole Chambre, le chef de la garde écossaise qui suivait Charles VII dans une promenade aux champs, jasa fort librement avec
ctani avec madîtc dame en sa chambre, ouït que madite dame dit telles paroles : Or est-il venu à son intention ! lilt disaient aucunes de celles qui étaient illec, qu'elle avoit nommé Jamet ». lùid., p. 34. — Les mêmes propos sont rapportés par Marguerite de Vaux dans sa déposition. « Et semble, ajoute cette dernière, que madite dame disait de grand courage, dolente et courroucée, lesdites paroles. » Ibid., p. 36-37.
* Déposition de la dame de Saint-Michel, /. c, p. 3o.
^Second interrogatoire de Jamet (iS août 1446), dans Duclos. Histoire de Louis XI (Preuves), t. III, p. 5a.
son compagnon sur le compte de la Dauphine*, commentant les propos des médecins*; Nicole, qui savait son interlocuteur très bien renseigné, lui demanda hardiment : a que peut-elle avoir, elle a quelque chose sur le cœur » ; le bailli, serrant les lèvres, feignit Tignorance, mais l'autre insistant, il lui dit à Toreille : « ce sont amours ! ' » Le vendredi, les médecins à leur visite du matin constatèrent une amélioration sensible dans Tétat de la Princesse ; la fièvre avait diminué, la toux était moins violente; ils purent croire que « nature s'aidoit et montroit tout bon signe de guérison * v, peut-être que la jeunesse de Marguerite triompherait du mal. Ils firent part de cet espoir à
^ Voy. Premier interrogatoire du bailli de Yermandois (i*' juin 1446)) ibid.t p. 44; et Second interrogatoire du même, p. Si,
' «... Et lui demanda ledit Nicole d'où lui était venue ladite maladie », et Jamet répondit a qu'il avait ouï dire aux médecins que sa maladie lui était venue par trop veiller et parce qu'elle s'amusait trop à faire des rondeaux id, /. c, p. 44- — Dans un second interrogatoire, le bailli de Yermandois complète ainsi la conversation : (( et lors ledit Nicole dit que lesdits médecins lui en avoient autant dit, et aussi dit : plût à Dieu qu'elle n'eût jamais eu telle femme à elle ! Et quelle [demande Jamet] ? Et lors ledit Nicole lui répondit : Marguerite de Salignac. Et... [Jamet] dit : Plût à Dieu, ne aussi Prigente, ne Jeanne Filloque », p. 5a.
^ Ibid.y p. 58. Déclaration de Nicole Chambre dans sa confrontation avec Jamet... Celui-ci se défendit assez mal d'avoir tenu col affreux propos, disant d'abord qu'il n'était pas a de ce présent recors... « puis n qu'il n'en avait pas souvenance » ; mis en présence de Nicole, il resta muet, ce qui était peu dans ses habitudes, car généralement il niait effrontément et imperturbablement. Ibid., p. 44. 5a, 58. — D'ailleurs Marie de l'Epine, une des dames de Marie d'Anjou, rapporta qu'il lui avait dit aussi que la Dauphine « était malade d'amour », ibid., p. 46. — (Marie de l'Epine avait épousé Kogerin Blosset, maître d'hôtel du Dauphin). Cf. Rondeaux et autres poésies^ p. v-vi.
* Second interrogatoire de Jamet, /. c, p. 53,
Regnault de Dresnay, et aussitôt celui-ci partit en compagnie de Robert Poitevin pour rassurer le Roi*. Ils le trouvèrent dans sa chambre devisant avec quelques seigneurs en attendant l'heure de la Messe ; dès qu'ils parurent, Charles VII congédia ses gens à l'exception du bailli de Vermandois. Robert Poitevin dit la bonne nouvelle, mais il fît remarquer combien il était regrettable qu'on ne pût aider la nature par des remèdes, la Princesse persistant à refuser tout breuvage et tout aliment; puis Regnault de Dresnay, soutenu par le physicien, alla jusqu'à laisser entendre qu'il serait bon que Monseigneur le Dauphin partît dès maintenant'^; ce disant, ne traduisait-il pas, sous une forme discrète, le vœu que les médecins avaient surpris sur les lèvres de leur malade ? Il est vrai que Poitevin et Regnault dirent ensuite que le Roi et la Reine pouvaient eux aussi aviser à leur partement. Charles VII s'étonna : Marguerite après une telle secousse allait-elle donc se rétablir si promptement? Alors Robert Poitevin de répondre : « que ce serait avant le lundi ou le mardi qu'on en verrait la (in, et qu'il y avait bonne espérance' ».
Jamet du Tillay, qui était sans illusion sur la prétendue force de résistance que la Dauphine opposerait à son mal, ne partageait pas l'optimisme
*■ Second interrogatoire de Jamet, Duclos, Histoire de Louis XI (Preuves), t. III, p. 53.
* Ibid.
5 Ihid.
5rl8 LE DAUPHIN V LA COUR
des médecins ; il commença à craindre qu'on ne lui fît grief de ses méchantes paroles sur cette jeune femme si estimée de tous ; il jugea prudent de parler d'elle au Uoi en termes compatissants : et le soir même, s'étant rendu au pré du Jars, il aborda Charles YII et amena la conversation sur les malheurs du Royaume ; il dit qu'en peu de temps, il était venu en France « plus de mérancolie qu'en pays où il fut onc* » ; le Roi en convint: alors le bailli fit une discrète allusion au brouillis des seigneurs qui avait éclaté quelques semaines auparavant, puis il avança : <( et maintenant perdre cette Dame, ce seroit la plus grande perte qui nous put avenir- » ; enfin il parla de la maladie de Marguerite ; Charles demanda si sa belle-fille ne serait pas <c enceinte? » Jamet répondit que Madame n'était certainement point « inipédumée », qu'elle était malade par « faute de repos » et abus de la poésie^. C'est par ces vagues propos cjiie Jamet donnait le change au Roi sur les véritables causes des souffrances de la Dauphine.
Le samedi, non seulement le mieux ne continua j)as, mais le mal empira ; le bailli étant allé j)rendre des nouvelles par ordre du Roi, rencontra, dans la cour du cloître Saint-Etienne, Guillaume Léothier qui sortait de chez la Princesse*; il l'interrogea,
^ Dudos, Iliatoire de Louis A'L t. III, p. 53.
'^ JhuL
•^ Duelos, /. c, p. 54.
* Fragments iuédils do la « Commission et information »..., déposition du physicien Guillaume Léothier. Bibl. Nal., inss Du Puv.
mais n'en obtint qu'une brève réponse : (c Madame ne se portait pas bien, et on espérait mieux la mort que la vie » ; puis le physicien coupa court en grommelant eri guise d'adieu « qu'on lui cassait la tête avec toutes ces questions * ! »
Dès lors la Dauphine fut abandonnée par les médecins : son agonie commença. Dans sa Maison, l'affliction était profonde ; Marie d'Anjou et Charles Vil témoignaient une vive douleur ; le Dauphin seul restait calme, très maître de soi ; il ne laissa tomber de ses lèvres ni un mot de tendresse, ni une parole d'encouragement qu'on put rapporter à la Princesse ; mais pour muet que fut le rôle qu'il joua alors, il n'en était pas moins significatif.
Lorsque le premier moment de stupeur fut passé, les langues se délièrent ; à la Cour, les commentaires allèrent leur train, seigneurs et dames discutèrent sur les causes et les conséquences de la mort toute prochaine de la Dauphine. Ce même samedi, dans l'église Notre-Dame de Châlons, Jamet du Tillay, le maréchal de la Fayette, Jean Bureau et Monseigneur de Cliarny, ambassadeur de Bourgogne, échangeaient leurs impressions sur les graves nouvelles connues du matin". Charny, qui n'envisageait que le côté diplomatique
76^, foL 5o \^. — Le médecin se rendait à la cuisine pour y préparer lui-mùme la viande, qu'il voulait essayer de faire absorber à la princesse.
* Fragments inédits, Bibl. Nat., /. c.
^ Premier interrogatoire de Jamet, dans Duclos, Histoire de Louis XI ^ t. III (Preuves), p. 4^-47- — Second interrogatoire du même, ibid,^ p. 54-55 et 60-61.
54o LE DAUPHIN A LA COUR
de ces événements, faisait remarquer que « si étoit ainsi que la Dauphine allât de vie à trépassement », il faudrait « marier Monseigneur le Dauphin à une autre qui fût encline à porter cnfans* ».
Le soir, Robert Poitevin et le Sénéchal Pierre de Brézé dinèrent ensemble^; certes, leurs propos sont tout différents de ceux des amis du Dauphin : ils déplorent les souffrances de la Princesse, et, s'ils en recherchent les causes, c'est avec plus de pitié que de curiosité \
La journée de dimanche fut très mauvaise; le lundi, un peu avant midi, Marguerite, dont les forces déclinaient sensiblement depuis la veille, répéta une fois encore : « Et je prens sur mon âme, ou je puisse mourir, que je ne tins onc tort à Monseigneur!* » Quelques instants après, Pierre de Brézé qui était présent, crut entendre la voix de la mourante murmurer le nom de Jamet : (( Ah ! faux et mauvais ribault, s'écria-t-il, elle meurt par toi » ^
* Charny ayant doclaré qu'il avait ouï dire que Marguerite a éloit complectiouiiée à u avoir jamais cufant » (Duclos, /. c, p. 60), Jamet en profila pour raconter en détail, d'après Madame de Bois-Ménard, prélondait-il, les excentricités et les imprudences de la Dauphine. Ihid.y p. 55.
'^ Fragmonts inédits... déposition de Robert Poitevin, Bibl. Nat., Du Fuy, 76a. fol. /|9 v"^.
'* Robert Poitevin déclare que ce samedi, « en dînant, il ouït dire au sénéchal de Poitou que ce avoit été fort mal audit Jamet d'avoir dit au roi villaines ou mauvaises paroles de ladite dame ». fbid.
* Déposition de la dame de Saint-Michel, dans Duclos, Histoire de Louis XI (Preuves), t. III, p. 3o.
* Ihid., p. 3o-3i.
Cependant peu à peu la vie se retirait de Marguerite* ; Robert Poitevin la confessa ; il lui demanda si elle pardonnait à tout le monde : elle répondit par un faible « oui » dont le brave homme, à la fois prêtre et médecin, se contenta ^ Mais, sur les sept heures \ Marguerite de Salignac entra dans la chambre ; elle était fort agitée, elle s'informa si Madame avait pardonné à tout le monde et nommé spécialement Jamet*; et, comme elle constatait que la Dauphine était au plus bas, « déjà tendant à sa (in » *, « pour Dieu, insistat-elle, il fallait que Madame pardonnât et qu'on lui dit qu'il le fallait* ». Un ton si impérieux était-il inspiré par des scrupules de conscience, par le désir que Marguerite d'Ecosse fit une bonne mort,
^ Pour établir avec précision le détail des dernières heures de Marguerite, nous avons compare soigneusement les dépositions des dames delà Dauphine : la dame de Saint-Michel [Duclos, /. c.,p. 3i- 3a) ; — Marguerite de llacqueville (ibid.y p. 34-35) ; — Jacqueline de Hacqueville [ibid,^ p. 37) — ; de Robert Poitevin, confesseur de la princesse (Frag. inéd. Bibl. Nat., Du Puy 7C2, f*' 48 et 49) î — de Guillaume Léolhier, médecin du Dauphin (Frag. inéd., ibid., fol. 5o vo) ; — et de Jean Boutet, l'apothicaire (Frag. inéd., ibid., f" 5o y^),
* Cf. Déposition de Robert Poitevin : « Requis si la dite dame, en pardonnant généralement à tout le monde n'avoit nommé aucun particulièrement, et qu'avoit repondu quant on l'admonestoit de pardon, le confesseur déclara que Marguerite avait dit « Oyl » et « une fois ne répondit rien », et croit que c'est parce qu'il lui avoit fait plusieurs interrogatoires, « et quand on la travailloit trop, elle se taisoit ». Bibl. Nal., Du Puy 76a, f^ 48-49.
^ Déposition de Robert Poitevin, /. c.
* Dépositions de la dame de Saint-Michel, de Marguerite de Hacqueville, et de Guillaume Léolhier, /. c.
* Déposition de Guillaume Léothier. Bibl. Nat. Du Puy, 76a, f> 5o vo.
* Ibid.f — et déposition de la dame de Saint-Michel, dans Duclos, Histoire de Louis XIII, t. III, p. 3i.
jV^ le dauphin a la couu
ou bien celte fille d'honneur cédait-elle aux supplications du bailli de Vermandois qui avait le plus grand intérêt à obtenir de sa victime un pardon in extremis? Quoi qu'il en soit, Robert Poitevin, très contrarié de cette intempestive démarche, répondit à la jeune femme a qu'elle était venue trop tard, que tout était bien fait*, qu'il n'apparaissait pas que Madame eût rancune à lui, car elle avait pardonné à tout le monde sans nul regret, donc qu'on n'en parlât plus^ et que dailUurs^ il tien dirait plus rien à la Dauphine^ ». A ces mots, la Princesse parut se réveiller d'un lourd sommeil et murmura « non ai vraiment », ce qu'entendant Robert Poitevin lui dit « sauve votre grâce, Madame, vous lavez pardonné, aussi le devez-vous faire » ; mais, par trois fois, elle répondit « non! » signifiant qu'à cette heure suprême où les souvenirs de ses misères et de ses tristesses affluaient, elle ne pouvait absoudre son bourreau. Alors le bon confesseur, qui voulait concilier son devoir de prêtre avec la grande pitié que lui causait les tortures morales de la mourante, s'approcha du lit et « se avisa que généralement il Tadmonestàt de sa conscience* », puis, tenant pour un acquiescement le silence de la jeune femme, il jugea sa tâche
^ Dépositions des dames de la Dauphinc, dans Duclos, /. c.
* Déposition de Robert Poitevin. Bibl. Nat., Du Puy, 76a, f> 48 t** et de Guillaume Léothier, ibid., f^ 5o v^.
LA MORT DE LA DAUPIilKE 5^^
remplie, et « se tira vers une fenêtre pour y lire aucunes oraisons » * ; sa retraite livrait la Daupliine à Marguerite de Salignac qui, soutenue maintenant par Regnault de Dresnay, par Madame de Saint-Michel et les autres femmes présentes, fit le siège de la moribonde ; elle osa lui dire qu'il fallait qu'elle pardonnât à tous, « pour qu'en retour Dieu lui fit miséricorde ». Cette menace de la vengeance divine effraya la Princesse qui soupira : ce je le pardonne donc de bon cœur », puis requit pour elle-même, le pardon de Dieu^ Aussitôt, dames et filles d'honneur se félicitèrent de leur victoire sur cette volonté défaillante', cependant que la Daupliine retombait dans le rêve où elle repassait sa vie ; Marguerite de Salignac Tentendit balbutier quelques mots dont le sens était que si ce n'eût été sa foi, « elle se repentiroit volontiers d'être venue en France*! » Un peu plus tard, elle murmura : ce Fi donc de la vie, qu'on ne m'en parle plus ! » . Jean Boutet, alors placé tout auprès du lit, put seul entendre ces paroles ''; bientôt elle perdit connais-
* Voy. Disposition do Robert Poitevin, Bibl. ^at. /. c.
■•* Dépositions de Li dame de Saint-Michel, Marguerite de Ilacqne- Tille, Jacqueline de Hacqueville, dans Duclos, /. c.
' ... « Et. en partant, oït que les femmes » disaient que Martçuerite l'avait dit. Déposition de Jean Boutet, apothicaire. Bibl. ISat. Du Puy. vol. 762, toi. 5o v^.
* (( Information... sur certaines paroles dites et proférées par Jamet... », déposition de Marguerite de llacqueville, dame de la Daupliine [11 octobre i44^)> publ. dans Duclos, /. c, p. 35.
1^ a Et plus ne autre chose ne oyt u. Déposition de Jean Boutet. Bibl. Nat., Du Puy, 76a, f^ 5o v».
sance, et elle expira entre dix et onze heures du soir* (i6 août i445).
Des envoyés de la ville de Metz qui furent reçus en audience par le Dauphin le jour même que Marguerite d'Ecosse agonisait, ont rapporté qu'ils avaient trouvé « le Prince pleurant et durement se lamentant», et qu'au milieu de ses larmes, il disait : a Hé Dieu 1 quelx destinée m'a Dieu donneir ; oncques en jour de ma vie, je n'eu bien : par le conseil que j'ai creu, j'ai estez en la malluivoUance de monseigneur mon peire ; après, par autres conseils, me suis despartis de France, et suis allez ou pays d'Allemaingne... et maintenant. Dieu me oste la chose au monde que plus je amoye ^ » Louis, pour sauver les apparences devant ces étrangers, témoigna donc, pendant un moment, une grande douleur de la mort de sa femme ; mais l'expression de son chagrin n'était probablement pas plus sincère que celle de ses regrets d'avoir naguère encouru la disgrâce de son père, et ces mots : « Dieu me oste la chose au monde que plus je amoye », sonnaient aussi faux que les doléances faites l'avant-veille par Jamet du Tillay : «... et maintenant perdre cette dame, ce
^ Voy. Registre du Conseil de Châlons, publ. par Et. Charavay. pièces just., éd. Lettres de Louis A'I, p. aoo-aoï. — Mathieu d'Escouchy, Chronique, t. I, p. 68. — Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 199. — H. Menu, /. c.
- Cf. Relation du siège de Metz, p. 291-29^, cité par Beaucourt, Histoire de Charles Vil, t. I\, p. 109.
seroitla plus grande perte qui nous pût avenir ».
Cependant la Cour était plongée dans le deuil ; Charles Vil se montrait tour à tour dolent ou courroucé ^ ; Marie d'Anjou éprouvait un noir chagrin^; quant aux familiers de Marguerite, aux seigneurs et aux dames de sa Maison qui, tous, avaient pu suivre depuis de longs mois les progrès du mal qui minait la Princesse, il leur paraissait néanmoins inouï que la mort pût frapper ainsi, cr en pleine fleur de jeunesse, et sans souci de la grandeur » ; c'est ce sentiment que le clerc écossais attaché à THôtel de la Dauphine traduit en ces termes singulièrement naïfs : « moi qui écris ces choses, je Tai vue tous les jours bien vivante, jouant avec le Iloi et la Reine de France, et ainsi pendant neuf ans ; et en huit jours, je Tai vue bien portante, morte et embaumée'* ».
A Tautopsie, les physiciens reconnurent que la maladie de la Princesse était venue « principalement » de ce que « ladicte dame veilloit trop*». Ses fatigues excessives avaient corrompu son
^ Registre du Conseil de Châlons, dans Et. Charavay, /. c.
2 ... Déposition de Marie d'Anjou (20 juillet i446) «... au regard de la maladie qu'elle avoit eue audit lieu de Cliaalons, elle lui advint pour la dcplaisance et le travail qu'elle eut à cause de la maladie et mort de madite Dame la Daupliine, et qu'à cette occasion^ elle eut le flux de ventre et se vuida très fort... » Duclos, Ilistoire de Louis XI (Preuves), t. III, p. 5o-5i.
^ Liber Pluscardiensis, dans The Ilistorians of Scotland, t. VII, p. 38o.
^ Déposition de Guillaume Léothier; cf. Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. IV, p. 106, n. 3.
sang et ses humeurs, affaibli son cerveau où un grave rhume « s'était engendré », qui avait été cause d'un abcès; de plus, son poumon « fut par effet trouvé ulcéré^ ». Bref, la jeune femme était poitrinaire et Taccident du château de Sarry avait précipité le dénoûment fataP.
L'embaumement terminé, on mit le corps a en un vaisseau de plomb soudé et couvert, les entrailles en un autre et le cœur en un troisième», et Ton apprêta les obsèques'. Le Dauphin n'y assista pas; il avait quitté Châlons dès le 17, à la suite du Roi et de la Reine* : — ainsi, sans doute, l'exigeait l'étiquette.
Les derniers devoirs furent rendus à Marguerite d'Ecosse par le Grand Maître de son Hôtel et par les seigneurs et les dames de sa Maison. Les obsèques eurent lieu, en grande solennité, dans la cathédrale de Saint-Etienne, en présence des
* Déposition de Guillaume Léolhier;//>irf. — Celte eonstatatioudcs mt'dccins, jointe à ce que nous savons de la uiau>aii>e hygiène de Marguerite, donne quelque vraisemblance aux propos des chroniqueurs anglais liichard (irafton et Buchanam d' aDrès .esquels o Marguerite aurait eu l haleine forte et celte infirmité aurait été la cause de l'éloignement que son mari éprouvait pour elle ». Voy. Le Roux de Lincy, Les Femmes célèbres^ p. 44^- — Francisque Michel, Les Français en Ecosse et les Ecossais en France^ t. 1, p. 188. — Beaucourl, LIistoire de Charles VU, t. IV, p. 90, n. i.
- I^e pape Pie II, parlant de Marguerite d'Ecosse, dans ses Commentaires y dit : « illam... niorbum tisicuni incidisse ; ex quo decessit » ; cité par Beaucourt, /. c, p. 90, u. i.
^ Extrait de l'obituaire de la cathédrale de Châlons (Bibl. Nat., Coll. Champagne, vol. IX, 1^ 270), publ. dans les Preuves de la Chronique de Mathieu d'Escouchy, t. III, p. i45.
* Extrait des registres du Conseil de Châlons, publ. par Et. Charavay, p. just. éd. des Lettres de L.ouis Dauphin, p. aoc.
L\ MOUT DE L\ DAUPHINE j\^
gens d'Eglise, des nobles et des bourgeois de Châlons, et d\in grand concours de pauvres*.
Trente jours durant, les doyen, chanoines et choraux de ladite cathédrale célébrèrent des messes et des services, et tout indigent qui y assista reçut dix deniers tournois; après cela, les trois cercueils contenant les restes de la Dauphine furent déposés dans un caveau, à gauche du maîtreautel, proche le reliquaire- ; chaque jour, pendant douze mois, puis chaque année à l'anniversaire, fut célébré un service funéraire ^. Cependant, cette sépulture était considérée comme provisoire; Marguerite, en effet, avait souhaité d'être enterrée dans Tabbaye de Saint-Laon de Thouars qu'elle affectionnait particulièrement*, sans doute parce que ce monastère était de la règle de Saint-Augustin*^, alors fort répandue en Ecosse, et même, avec l'approbation du pape Eugène IV, elle avait fondé à Saint-Laon une chapelle du Saint-Sépulcre*; d'autre part, Charles VII, dans le premier mou-
^ Lettres de Louis Dauphin^ p. aoi.
2 Extrait de l'obituaire de Cliàlons, /. c, p. i4î- — Liber Plus» cardiensis, dans The Ilistorians of Scotlandj t. VII, p. 38 1.
3 Ihid.
* L'abbaye de Saint-Laon de Thouars, au diocèse de Poitiers, avait été loudêc au début du xii" siècle (vers iii;). Gallia Christiane, t. Il, coL r344.
* Les Chanoines vivant sous la règle attribuée à saint Augustin étaient dits « Chanoines Réguliers u.
seur. Le Grand, Histoire de Louis XI (manus.) p. just. Bibl. Nat. f. fr. 6965 {. aSg. — Gallia Christiana, t. II, col. i345.
548 LE DAUPHIN A L\ COUll
vement de sa douleur, avait annoncé son intention de faire transporter la Dauphine à Saint- Denis pour la placer parmi les Rois et les Reines de France ^ Les années passèrent sans que le Roi ou le Dauphin songeassent à retirer de Saint- Etienne la dépouille de Marguerite ; ce ne sera qu'en i479* ^^^ Louis XI exécutera la volonté suprême de sa première femme ; alors, sur son ordre, Tabbé de Saint-Laon, accompagné de quelques-uns de ses religieux, se rendra à Chàlons et, après de nouvelles obsèques, il fera transporter les trois cercueils a sur un char couvert de drap d'or bordé de velours noir et traîné par trois chevaux caparaçonnés de velours noir j> ^.
Il semble que, pendant les longues heures que dura son agonie, Marguerite d'Ecosse ait goûté le réconfort d'une dernière illusion, l'espérance que sa mort toucherait son soupçonneux mari, que justice serait rendue par lui à sa mémoire et que Charles VII et Louis, réconciliés dans une commune douleur, vivraient désormais en bonne intelligence. Telles étaient du moins les dernières pen-
* Liber Pluscardicnsis, dans The Ilistorians of Scotland, t. YII, p. 38i.
* Le i*^'' Dovcmbre i479»
' Kylrait do robilnairc de Chàlons, dans les Preuves de la Chronique de Mathieu d'Escouchy, t. III, p. i45. — L'abbé de Saint- Laon était alors Nicolas II le Coq (abbé depuis i345 ; GalUa Christiana, c. f. /. c.) ; les religieux qui raccompagnaient étaient au nombre
sées que lui prêtait son entourage, et sa sœur Isabelle Stuart, duchesse de Bretagne, qui Ta dépeinte mourante, met dans sa bouche ces paroles suprêmes : *
« Adieu, Dauphin, mon très chier sire ! '
« A piourer la dame se print ;
« Pour vous, j'avoie la mer passée, '
« Adieu, duchesse de Bourgoigne, <c La mienne seur o cueur jolis ; a Si vous povez par nulle voye « Mettez paix en la fleur de lis. m
de six ou de sept; en tout un train de vingt chevaux. La dépense de bouche que ces envoyés firent à Châlons, en l'hôtel de Pierre Deu, à l'enseigne a de la fleur de lys », s'éleva à 9 livres 3 sous ; on paya aussi G5 sous tourn. à Jean Goulin, marchand de Châlons, pour treize torches de cire neuve, « pour allumer ù la conduicte et département du cors de feu Madame la Dauphine. » (Extraits de Tobituaire de Châlons et des Comptes de l'Evéché et de la ville, publ. par H. Menu, dans l'Annuaire de la Marne, an. iSgS, p. 562-563). — L'inhumation déiiuitive eut lieu dans la chapelle de Thouars, le 14 novembre. Gallia Christiana, t. II, col. i345, n. a.
* Cette chanson a été retrouvée par Vallet de Vireville, dans le livre d'heures d'Isabelle, duchesse de Bretagne (Bibl. Nat., ms. lat. 1369), et publiée par lui. Revue des Sociétés savantes, an. 1857, t. III, p. 713-715. — Francisque Michel Ta reproduite dans Les Ecossais en France^ les Français en Ecosse^ t. I, p. 193-194. — Elle devint très populaire et Simon de Phares, astrologien do Charles VIII, né vers i43o, a raconté qu'il l'avait chantée plusieurs fois en sa jeunesse (Revue des Soc. savantes, L c).
* a Où j'ai prins raoult de g^rans plaisirs. « Si avoit trestout mon lignage
« De France et d'Escoce aussi.
« Car j'avoie esté mariée
a Au plus noble des fleurs de lis. »
S adressant à Marie d'Anjou, la Dauphine disait :
« Adieu, noble royne de France, a Et toutes vos dames aussi « Je vous prie, ma très chière dame, « Confortez mon loyal mary. »
On le voit Isabelle Stuart. de même que le clerc écossais, s'efTorçait d*accréditer la légende qui représentait Marguerite comme ayant
55o LE DAUPHIN A LA COUR
Ce vœu ne devait pas être exaucé. Il n'y eut pas d'épanchements entre le Roi et son fils ; celui-ci ne cédait pas volontiers à l'attendrissement et ii connaissait maintes pieuses recettes pour apaiser les remords \ L'accès de chagrin dont les ambassadeurs de Metz avaient été les témoins ne se renouvela pas ; un froid panégyrique commandé à quelque plat rimeur, et que, dans leur piété naïve pour leur princesse, les Ecossais attribuèrent au Dauphin Mui-mème, fut le seul témoignage du deuil de Louis ^ ; bien plus, lorsque peu après, Charles VII ordonna d'ouvrir une enquête sur la conduite et les propos de Jamet du Tillay, le Dauphin parut plus préoccupé de sauver son compère que de
été heureuse en ménage. Cf. lAher Pluscardiensis^ l. c, p. 38i. Toutefois, avant 1464, le pape Pie II ccrivaitdcjà dans ses Commentaires : « 11 est notoire que le Dauphin prit sa femme en haine. »
* En 148a, Louis XI, prématupcraent vieilli et déjà très malade* faisait une visite à Noire Dame do Cléry. Par des lettres datées du mois de juillet, il accorda une sauvegarde à l'église Saint-Etienne do Châlons, a parce que, disait-il dans cet acte, le corps de notre très chère et très aimée épouse, Marguerite d'Ecosse, y fut jadis enseveli » ! Ordonnances des RoiSy t. XIX, p. 19-22 ; cf. aussi Francisque Michel, /. c, p. 190 n. 2.
- L'original de cette lamentation est perdu, mais la version écossaise, faite, au dire du clerc écossais, sur l'ordre du roi Jacques II, frère de Marguerite, se trouve dans le Liber Pluscardiensis, sou» cette rubrique : a Incipit lamentatio Dalphini, pro morte uxoris sua3, dicta; Margaritfe » (Ici commence la lamentation du Dauphin sur la mort de s )u épouse, Marguerite) The Ilisiorians of Scotland, t. VII. p. 38.i-383. — D'après le clerc écossais, les vers auraient été gravés comme épitaphe sur le tombeau de Marguerite. Il faudrait, en ce cas, supposer qu'un cénotaphe, aurait été construit à Edimbourg, par ordre de Jacques II.
^ Détail curieux, dans le Liber Pluscardiensis, « la lamentation » du Dauf))iin est suivie de la « Consolation adressée par Raison » au mari aflligé ; et, tandis que la plainte n'a que cinq couplets, et cinquante vers : la consolation ne présente pas moins de cent quatrevingt vers eu dix-huit couplets !
défendre la mémoire de sa femme. En somme, la mort de Marguerite n'était pour le jeune prince que le dénoûment d'une fâcheuse union ; loin d'en être peiné, il en éprouvait un intime soulagement, se sentant comme affranchi, par cette mort, du dernier lien qui l'attachait à l'odieux passé, et sans s'attarder à de vains regrets, il mit la voile vers Tavenir, il prépara sa revanche ; tout de suite il travailla à envelopper Charles VII et la Cour dans un réseau d'intrigues d'où il comptait surgir bientôt, en triomphateur de ses ennemis, soit par un coup d'adresse, soit par un coup de force.
A considérer son âme dès lors si aride et son esprit devenu à ce point calculateur que les facultés positives seules semblaient y fonctionner, l'on a l'impression qu'à vingt-deux ans, Louis, au moral, était déjà entré dans l'âge mûr ; du moins, il avait arraché de son cœur la tendresse, l'enthousiasme, la générosité, la fantaisie, toutes les fleurs de la jeunesse.