CHAPITRE II
Le Dauphin Louis, à l'âme prosaïque, à Tesprit positif, aux manières dépourvues d'élégance, avait été marié par la politique à une délicate et sentimentale fille du Nord ; on imaginerait difficilement une union plus mal assortie : le jeune homme ne s'intéressait qu'aux réalités matérielles, la jeune femme ne rêvait qu'aventures romanesques.
a Vous qui parlés de la beauté d'Elaine
« Qui de Paris fut en Grèce ravie,
« Et de Judit la preuse souveraine,
« Par qui perdit OUofferne la vie,
<c Avoir deussiez de parler plus d'envie
« D'une pour qui bien devez vous priser l'M
« Qui en estoit par trop plus assouvie
<c Car plus estoit fournie
(c De trestous biens la douce [et] noble dame « Que la mort a de ce monde banye^. »
C'est ainsi que, quelques jours après sa mort, la
* Rondeaux et autres poésies du xv^ siècle, publ. par G. Raynaud, daas la Société des anciens textes français (Paris, 1879» in-8<*), p. 108-109.
5o/, LE DAUPHIN A LA COUR
Dauphine de France était célébrée par l'un de ses admirateurs^ ; louanges sincères, Tauteur n'étant point de ceux qui riment pour quêter une pension ou qui s'amusent « à contrefaire les amoureux »•; du reste, plusieurs autres contemporains dignes de foi et qui n'étaient pas poètes, ont vanté les charmes et la douceur de Marguerite Stuart; sa beauté était fameuse dans toutes les provinces du royaume et môme hors de France.
Dès Tadolescence, la jeune princesse a cstoit belle et bien formée » % les traits de son visage étaient fins et purs, sa taille était élégante et souple, et toute sa personne « estoit pourvue et armée de touttes bonnes condicions que noble et haulte dame pooit avoir* » ; une inaltérable bonne grâce la parait dans ses démarches les plus diverses : quand elle présidait à un tournoi, quand, à la Cour, elle se faisait le centre des dames et des seigneurs, quand elle allait visiter les pauvres et leur distribuer quelques aumônes. Elle se montrait affable avec noblesse, et, sans recourir à
^ Hugues de Saint-Maard, vicomte de Blosseville, originaire de Normandie, avait partagé en Angleterre la captivité du duc Charles d'Orléans. Son bagage poétique est assez considérable. H est l'auteur de « rKchiquier d'amour ». du a Débat du Vieil et du Jeune » et d'une trentaine d'autres petites poésies, rondeaux, bergerettei». ballades et quatrains. Cf. G. Raynaud, Introduction, /. c, p. viii-x.
•^ Rondeaux et autres poésies du XV^ siècle^ p. 71.
^ Mathieu dlDscouchy, Chronique, t. I, p. 67. — Voy. aussi Liber Pluscardiensis, dans The Ilisiorians of Scotlandy t. VII, p. 38o. — Chronique Anionine^ fol. 271, citée par Beaucourt, Histoire de Charles VU, t. IV, p. 88, n. 5.
* Mathieu d'Escouchy, /. c. — Jean Bouchet, Annales d^Aquitaine, p. iSi.
LE MEÎSAGE DU DAUPHIN 5o5
aucun artifice, elle séduisait les plus hauts personnages comme les plus petites gens, en même temps qu elle leur imposait. Dans ses relations avec Isabelle de Bourgogne, elle fit preuve d'un tact exquis, s'appliquant à panser les blessures que les insultes du Dauphin avaient faites à Torgueil de la fière duchesse; mais, quoiqu'une étroite amitié liât bientôt les deux princesses, et qu'elles prissent souvent leurs repas ensemble, Marguerite, soucieuse de l'étiquette, « des honneurs de la Cour », comme Ton disait alors, soufïrit toujours qu'Isabelle s'agenouillât devant elle au sortir de table*.
Très remarquables aussi étaient les qualités de l'esprit chez la Dauphine ; elle avait le goût des belles-lettres \ elle faisait rechercher les beaux livres et les doctes traités^ qu'on lui signalait comme les plus curieux; elle passait pour très savante. L'annaliste Jean Bouchet rapporte qu'elle « aymoit fort les orateurs de la langue vulgaire », entre autres maître Alain Chartier^ « qui est le père d'Eloquence Françoise », tellement qu'un jour « qu'elle passoit[en] une salle, où le dit maistre s'estoit endormy sur un banc, comme il dormoit, le
* Beaucourl, Histoire de Charles VII, t. IV, p. 95-97. — Le Roux de Lincy, Les Femmes célèbres de Vancienne France, t. I,
2 Jean Bouchet, Annales d'Aquitaine^ p. aSa.
5 Duclos, Histoire de Louis XI (Preuves), t. III, p. 41.
^ Alain Chartier, l'un des plus célèbres écrivains français du XV® siècle, né à Bayeux, vers i395.
5o6 LE DAUPHIN A LA COUR
fut baiser devant toute la compagnée », et, comme Ton s'étonnoit qu'elle accordât cette faveur à un homme si laid (car, à la vérité, maître Alain n'avoit pas beau visage) , <i elle fit réponse : Je n'ay pas baisé rhomme, mais la précieuse bouche de laquelle sont yssus et sortis tant de bons mots et vertueuses paroUes »*. L'anecdote est jolie tout à fait, aussi est-ce grand dommage qu'il faille se demander si Jean Bouchet, en la racontant, ne s'est pas fait l'écho d'une tradition apocryphe. On peut soutenir au moins que le baiser de Marguerite et la spirituelle riposte qui en justifie la hardiesse sont vraisemblables. La Dauphine, en effet, professait « pour les belles et bonnes œuvres » d'Alain Chartier une admiration qui était sincère ; nous savons qu'elle cherchait des exemples de nobles pensées et de poétiques tournures dans le Quadriloge invectif, dans le Livre des Quatre- Dames et dans ce fameux Curial qui inspirait aux lettrés d'alors un enthousiasme que nous avons quelque peine à comprendre aujourd'hui * ; de plus, Alain Chartier était pour Marguerite une très ancienne connaissance, car, tout enfant, elle l'avait vu à Edimbourg (i/pS), lorsqu'ambassadeur de Charles Vil auprès de Jacques 1*% il charmait la cour d'Ecosse par sa spirituelle'
^ Jean Bouchet, Annales d'Aquitaine, p. aSa.
3 Voy. A. Molinicr, Les Sources de V Histoire de France, t. IV, p. 258-*i6o.
' Cf. Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. II, p. 396. — Fran-
LE MÉNAGE DU DAUPHIN Soj
faconde ; toujours la jeune princesse conserva le souvenir des efforts qu'il avait tentés pour qu'elle devînt Dauphine de France; son baiser sur la bouche du poète-orateur aurait donc été un témoignage d'admiration et de reconnaissance; Brantôme croit à ce baiser de l'enthousiaste jeune femme*; mais des érudits font mourir Alain Ghartier en i433, trois années avant la venue de Marguerite en France* !
La Dauphine était née poète'; de très bonne heure, elle composa de courtes pièces de vers : Charles Vil applaudit à ces essais, l'entourage renchérit sur le Maître; ainsi encouragé par les compliments et les louanges, le goût de Marguerite pour les œuvres poétiques s'exalta jusqu'à la passion. D'ailleurs, à cette époque, l'atmosphère de la Cour était favorable à l'éclosion de ce jeune talent. Depuis que les affaires du royaume étaient moins mauvaises, les dames et les seigneurs se croyaient délivrés de tout souci d'avenir et ne songeaient plus qu'à mener galante et joyeuse vie ; autour du Roi, aussi bien que dans les résidences du duc d'Orléans et des princes d'Anjou, l'amour devenait
cisque Michel, Les Français en Ecosse et les Ecossais en France, t. I. — Oelaunay, Etude sur Alain Chartier (Paris, 1876, in-8<*).
^ Brantôme, des Dames, dans les Œuvres complètes^ t. YII, p. 71-7^-
^ Cf. A. Molinier, Les Sources de V Histoire de France^ t. IV, p. a6o.
^ Le Roi Jacques I^*" d'Ecosse aimait les belles lettres et goûtait Téloquence et Isabelle Stuart, sœur cadette de la Dauphine, qui fut duchesse de Bretagne, a laisse de bonnes poésies.
5o8 LE DAUPHIN A LA COUR
un art savant et compliqué dont la poésie était riiabituel langage ^ depuis le vieil Armagnac jusqu'au jeune écuyer, tous les courtisans se môlaient de rimer^ ; à l'exemple de Charles d'Orléans, des princes du sang tels que Jean d'Anjou, duc de Calabre, Antoine de Vaudémont' et Jean de Clermont*, des hauts barons, hommes politiques ou capitaines comme Jean d'Estouteville, sire de Blainville, Thomas de Loraille* et Tannegui du Chastcl le Jeune ^ composaient des ballades, des rondeaux et des bergerettes, ne dédaignant pas de concourir en des tournois de poésie avec des écrivains ou des rimeurs de profession comme Maître Antoine Busnois ou Matlielin Vaillant '.
Dans ce milieu de beaux esprits, la Dauphine tenait sa partie avec distinction ; elle rêvait certainement les lauriers de feue Christine de Pisan,
* G. Raynaud, Introduction à l'éd. des Rondeaux et aulres poésies..., p. III.
* Ihid.y p. ii-v.
^ Antoine de Guise, autrement dit Antoine de Lorraine ou de Vaudéinont, était l'adversaire du Roi René dans la succession de Lorraine.
* Jean, comte de Clermont, fils aîné du duc Charles de Bourbon,
* Thomas de Loraille, écuyer, seigneur d'Escoville « un des hommes politiques les plus en vue du xv*' siècle ». G. Raynaud, /. c,
p. XV.
® Ce Tannegui du Chastel, vicomte de la Bellière, était le neveu du célèbre Armagnac. G. Raynaud, /. c, p. xv.
' liondcaux et autres Doésies, p. ii-iv. — Antoine Busnois, doyen de Borne (en Nivernais), poète et musicien. Ibid.y p. xi. — Mathclin Vaillant, familier du duc Charles d'Orléans, auteur du Débat des deux sœurs disputant d^amours et de la Cornerie des Anges. Ibid.^ p. xxxii-xxxiii.
LE MÉNAGE DU DAUPHIN 5o[)
OU mieux encore, la gloire de « cette autre Minerve », la belle poétesse Jam mette de Nesson, alors fort en vogue* ; elle se disait que si elle ne parvenait pas à égaler Tune ou l'autre de ces femmes illustres, elle pourrait rivaliser au moins avec sa cousine Madame Marie de Clèves, duchesse d'Orléans qui tournait si galamment un rondeau* et présidait avec autant d'esprit que de grâce l'Académie de la petite cour de Blois ^. Aussi, lorsqu'en 144O7 Charles Vil, à la demande de Louis, eût accordé que la Dauphine aurait désormais sa Maison particulière, vit-on la jeune Princesse rechercher avec grand soin des suivantes qui partageassent son goût pour les belles-lettres. Sans doute, toutes ces dames d'honneur ne répondaient pas à ce type idéal, certaines d'entre elles avaient été choisies et imposées par le Roi ou par la Reine: Jeanne de Tucé, dame de Saint-Michel, dont la dévotion était exemplaire, et qui d'ailleurs ne pouvait prétendre à jouer les rôles d'amoureuse, car elle n'était ni jeune ni belle*, et aussi Madame
* Jammcttc de Nesson était sans doute la fille de Jamet de Nesson, valet de chambre et garde des deniers de Charles VI, et la nièce de Pierre de Nesson, poète, attaché à la maison du duc de Bourbon. G. Raynaud, /. c, p. xxxiii.
■^ Rondeaux et autres poésies du XV° siècle, p. xxix, et p. 43-
* Cf. A. Champollion-Figeac, Louis et Charles d'Orléans (Paris, 1844, 1 vol. in-go), t. I.
* Voy. l'Information ordonnée par Charles VII, sur la maladie et la mort de la Dauphine, octobre i445» publ. dans Duclos, Histoire de Louis XI (Preuves), t. III, p. 27. — Eu i445, la dame de Saint-Michel avait quarante-cinq ans environ.
ilO LE DAUPHIN A LA COUR
de Bois-Ménard, sorte de duègne fort courroucée contre les mœurs nouvelles^; mais si la Dauphine consentait à écouter respectueusement les avis et les remontrances de ces sages personnes*, le plus souvent, elle évitait leur compagnie ; elle ne se plaisait vraiment que dans la société de ses damoiselles jeunes et gaies : Marguerite de Salignac', Marguerite de Ilacqueville*, Marguerite de Ville-
* DucloR, Histoire de Louis AY (Preuves), t. III, p. .;7 et 55. — Madame de Bois-Mcnard était la femme de Joachim Rouhault, premier écuyer de corps et maître de l'écurie du Dauphin.
' Une demoiselle de la Dauphine déjà âgée était Marguerite de Vaux, qui, en 144^» avait trente-neuf ans. Duclos, /. c, p. 35.
^ La famille de Salignac ou Salagnac, originaire de TAngoumoi», a plusieurs représentants au xv^ siècle, dont le plus illustre parait avoir ét<; Raimon, seigneur de Salignac, chevalier qui, en i4ii) recevait de Charles VI un don de 200 francs, a en recompensacion ries gratis fraiz, mises et dépenses qu'il a faiz en nostre ville de Paris, où il a esté et demouré par nostre commandement par l'espace de sept mois et plus, à ses propres coustz et despens, pour certaines besongn(^s et affaires qui grandement nous touchent. » (Quittance du 19 mai.) Bibl. >'at. f., fr. 39.096 (Pièces orig. 261a. Dossier Salignac, pièce 14). — En 14^1, ce seigneur était sénéchal d<î (^)iiercy [Ibid . ^ pièce 19) ; et il Tétait encore le 29 juillet i43o (Ihid., p. '11). Peut-être faut-il voir en lui le père de Marguerite qui, en i44''>« avait vingt-cinq ans. On a de celle-ci une quittance, datée du 4 juillet 1447» ^^ P**** laqu<^ll<-^ clic confesse avoir reçu, par ordre du Roi, 17) liv., 6 sous, 3 d. toui-n. , <( pour avoir robes et autres habilleiiieiits » (pièce i5). Elle épousa Patrix Foulquart, seigneur d'Aviiay. d<î Mirados et de liadut'ol, sénéchal de Saintonge, dont eUe «'tait veuve en 1476 (pièce 36). — On trouve eu i43o, un Pierre de Salignac, seigneur de Ciiigé ; et. vers i456, un Antoine de Maignac, seigu<Mir de Salignac. écuyer de Charles VII (pièce 25).
* En I itj'i, lin certain Colart de llacqueville était garde du scel (le la (^liàtelh'iiie de Ciisors. Bibl. Nat., f. fr. 27.946 (P. O. i46a. Doss. de llacqueville, pièces 2-7;. Il y avait aussi une famille parisiiMiiie de et? nom, dont le cluîf était Jean de Haccfueville, marchand bourgeois ile Paris depuis 1420 jusqu'en i463 [Ihid.f p. 327). Marguerite «le llacqueville était âgée, eu i44^, d environ vingt-cinq ans. Duclos, I/istoirr de /.oiiis Al, t. 111, p. 33. — Une autre damoiselle <le la Dauphine était Jacqueline, que Beaucourt, la donnant sans doute j)our s(eur à Marguerite, appelle Jacqueline d'Hacqueville. Elle était, eu i445, d^^ée aussi de s'ingt-cinq ans ou environ. Remar-
LE MÉNAGE DU DALPHIN 5ll
quier* et la gracieuse poétesse Jeanne FilleuP. L*amie, la confidente, la favorite de la Dauphine était Prégente de Melun, dame de la Borde'; cette jeune femme tenait, pour ainsi dire, le rôle d'intendante des menus plaisirs de la Princesse; c'était elle aussi qui indiquait les lectures à faire, qui commandait aux libraires les livres de ballades et de chansons et les ouvrages où Ton parlait « de Tamour* ». A celles de ces œuvres qui lui agréaient le plus, Marguerite donnait une place dans ses coffres, à côté de sa correspondance et de ses cahiers de poésies'. Ses manuscrits étaient déjà
quons toutefois que Duclos, Ilistoire de Louis XI, la uomme Jacqueline de Bacqueville (Doc, t. III, p. 37).
* En 1445, Marguerite de Villequier, avait dix-huit ans ou environ, Duclos, /. c, p. 3a. EUe était flUe de Robert de Villequier et de Marie de Gamaches, et sœur d'André, seigneur de Villequier, devenu, en i444. chambellan de Charles VTI, et qui était fort aimé de ce prince. Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. IV, p. 177, et n. 4 et 5.
* Voy. G. Raynaud, Introduction à l'éd. des Rondeaux et autres poésies, p. xv-xvi. — Jeanne Filleul appartenait à une famille d'origine normande et elle était fille de Jean Filleul, écuyer du poète Charles d'Orléans.
' La famille des Melun était l'une des plus anciennes et des plus illustres du Royaume (Bibl. Nat., P. Orig. 1916-19*20). Djins la première moitié du xv° siècle, la branche des La Borde-le-Vicomte fut représentée : par Jean, chevalier, qui, en i4ï8, était chambellan de Charles Vï et enquêteur des eaux et forêts eu Champagne et Bric (Ibid., 1917, pièce. 39'i) ; — par Philippe, chevalier, conseiller et chambellan de Charles VII, qui, en i436, était dénommé « capitaine de la grosse tour de Bourges » (P. O. 191 7, pièce 39G),et, le 9 janvier 1438, donnait quiltauce de 3oo royaux d'or sur sa pension accordée par le Roi en i:\'M (/Z»/é^., pièce 397). — Il ne paraît pas vraisemblable d'identifier la demoiselle d honneur de la Dauphine avec « seur Pregeule de Melun, humble prieuse de l'église Monseigneur Saint-Loys de Poissy », dont on possède une quittance datée de iSaS (P. O. 1918, pièce 4'^3).
* Voy. Déposition d'Annette de Guise, Bibl. Nat. mss Du Puy, vol. 76'i, fol. 53 y^.
- IhiJ.
5 la LE DAUPHIN A LA COUR
fort nombreux*, car lorsque son démon l'agitait, elle se laissait aller à l'inspiration de longues heures durant : « aucunes fois il était soleil levant avant qu'elle s'allât coucher, aucunes fois elle s'occupait tellement à faire rondeaux qu'en une journée elle en composait douze* ». Cette singulière facilité suscitait une fervente admiration parmi les écrivains et les poètes les plus féconds; Tun d'eux, Hugues de Saint-Maard vicomte de Blosseville, afin de rendre un éclatant hommage au talent de Marguerite, l'avait élue pour ce sa dame » et il avait pris pour emblème l'initiale de son nom.
« Je Tay choisie pour ma dame, « Dont je ne crains reprouche d^ame (( Car de tous biens est assouvye « Celle pour qui [je porte TM] '
Comme aucune des poésies de la Dauphine ne nous a été conservée, nous ne pouvons savoir si leur mérite n'a pas été grossi par l'adulation des courtisans ; quoi qu'il en soit, ces essais poétiques étaient un noble passe-temps pour une jeune princesse que les fréquentes absences de son seigneur forçaient « à errer souvent en la forêt de longue attente. »
* « ... Elle s'amusait trop à faire des rondeaux. » Premier interrogatoire de Janiet (i*^** juin i446]) publ. dans Duclos, Histoire de Louis -lY (Prouves, t. III, p. 44)-
'^ Second iuterrogaloire du même, ihid., p. 54-
^ Rondeaux et autres poésies du XV*^ siècle, p. 7a.
LE MÉNAGE DU DAUPHIN 5l3
Marguerite brillait encore par un autre talent, elle dansait à ravir : lors des fêtes données par Charles VII à Châlons en juin i445, elle figura dans un ballet à sept parties*. Après qu'on eut dansé la basse danse de Bourgogne, ce fut le pas de la reine de Sicile, puis le pas de Bourbon, et ensuite celui de Madame de Calabre* ; alors la Dauphine s'avança : elle fît quatre pas doubles, et deux doubles doubles, puis trois pas menus reculés, deux levées, quatre simples et trois sauts, enfin deux congés ; après quoi Madame de Façon le remplaça sur le théâtre' : ainsi, Marguerite cultivait tout ensemble Erato et Terpsichore.
Certes, elle pouvait être grande la puissance de séduction de cette toute jeune femme naturellement enjouée, vive, spirituelle, toujours prête, semblait-il, pour les galants badinages, et dont la coquetterie était tempérée par une solide piété*; cependant le clerc écossais qui raconte que ce dans la fleur de sa jeunesse, elle gouvernait, pour ainsi
^ Voy. Geste des nobles francoys descendus du Roy Pryam, notice et extraits du manuscrit, par Yallct de Yiriville (notes et développements), dans les Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque Impériale, t. XIX, (Paris, Imprimerie Impériale, i858, in-4'^), 1^° partie, p. i5o-i53
^ Marie de Bourbon, fille du duc Charles 1°', mariée en i4>i7. à Jean d'Anjou, duc de Calabre.
' Vallet de Yiriville, /. c, p. iSi-iSa.
* Plusieurs chroniqueurs appellent Marguerite d'Ecosse « bonne et pieuse dame ». Voyez aussi Le Grand, Histoire de Louis XI, Bibl. Nat., f. fr. 6965, fol. aSg. — Le confesseur de la princesse était Mathieu Hoiau, professeur de lettres sacrées. Il était en relation avec Gérard Machet, l'évoque de Castres, confesseur de Charles YII. Cf. Bibl. Nat., f. latin 8 55;, lettre n® 55, fol. 19.
5l4 LE DAUPHIN A LA COL'R
dire le Roi et le royaume à sa volonté et par son conseiP », s'est exagéré l'influence qu'exerça Marguerite. La vérité est que, dans les choses de la politique, elle n'avait que peu de crédit et ne cherchait pas à en acquérir ; mais, à la Cour, son bon plaisir faisait loi. Charmés par la grâce de sa personne et les dons de son esprit, Charles VII et Marie d'Anjou étaient tout près de la juger parfaite. Le Dauphin, seul, ne rendait pas hommage aux belles qualités de Marguerite; indifférent à ses attraits, il paraissait irrité de ses plus petits dé^ fauts, de son humeur capricieuse, de ses allures d'enfant gâtée : mari sans indulgence, il ne lui pardonnait pas certaines fantaisies, bizarres certainement, mais qui avaient pour cause un mauvais état de santé. Restée très enfant de caractère, la Dauphine manquait de consistance aux yeux de Louis si précocement sérieux ; trop volontiers elle croquait des pommes vertes, le vinaigre était un de ses breuvages préférés ; tantôt elle portait des robes très étroites, la taille serrée à l'excès, et tantôt son costume était lâche, sans ceinture* ; parfois, l'aisance de ses manières devenait de l'abandon, du laisser-aller. Chaque fois que le Dau-
* « ... Quasi regem et rcgnum gubernavit suis consilis, prudcncia ac sapientia suiume... » fÀher Pluscardiensis, dans The Ùistorians of Scotland.y t. VII, p. 38o.
^ Voy. l'Enquête ordonnée par Charles VIT sur la maladie et la mort de la Dauphine ; « Commission et information contre Jamet du Tillay, mai i446 ; Premier interrogatoire de Jamet, publ. par Duclos, Histoire de Louis XI, t. III (Preuves), p. 17 ; — Second interrogatoire du même, a3 août i446t ibid., p. 60-61.
LE MÉNAGE DU DAUPHIN 5x5
phin rentrait <J'une campagne ou d'une mission, il retrouvait sa jeune femme un peu moins bien portante ; de frêle qu'elle était naturellement, elle devenait extrêmement délicate; sans doute, la poésie <( est chose de plaisance, mais à qui s'y abuse trop, cela fait mal à la tête* »; si donc la Princesse persévérait à trop souvent veiller « elle était exposée à cheoir en une très grave maladie ^ » Or, Marguerite n'entendait pas raison sur ce point ; la présence même de son mari à la Cour ne la décidait pas à modifier son genre de vie : « avant que Madame s'allât coucher, quelquefois. Monseigneur le Dauphin avait eu le temps de faire un somme ou deux' ».
Cependant, la paix du ménage ne fut pas compromise par ces seuls enfantillages; Louis avait d'autres griefs contre sa femme : elle lui avait été imposée par l'autorité paternelle alors qu'il n'était pas encore en âge ce de connaître », et, depuis, il n'avait cessé de déplorer son précoce mariage, il le considérait comme une mauvaise affaire, car, outre que la maigre dot de cette fille d'Ecosse n'avait pas été payée, aucun profit politique ne pourrait jamais être retiré d'une si pauvre alliance; resté libre, le Dauphin eût pu, depuis plusieurs années, épouser utilement une princesse d'Angle-
*■ Second interrogatoire de Jamet, dans Duclos, Histoire de Louis XI, t. III. p. 54-
* Premier interrogatoire de Jamet, dans Duclos, /. c, p. 43.
^ Second interrogatoire, /. c, p. 54- *•
5l6 LE DAUPHIN A LA COUR
terre, d'Allemagne ou de Savoie*. Encore, si Marguerite avait été une femme « agréable et dont il pût se contenter^ », mais tout en elle lui déplaisait, ses qualités non moins que les travers de son esprit : elle était franche, il était tout calcul et dissimulation ; elle était dépensière, il était économe ; elle ne se plaisait que dans les fêtes, il les fuyait ; dans Tintimité, elle était câline, il était revèche ; elle rêvait au lieu de dormir ; enfin elle était savante et se glorifiait de son savoir, alors que lui, fort instruit aussi, ne tirait aucune vanité de ses connaissances ; elle était poète et comprenait Tamour à la mode chevaleresque ; or, pour Louis, l'amour n'était qu'un passe-temps. 11 se fût fort bien accommodé d'une femme sensuelle, sans aucun raffinement intellectuel, il était de Tavisde son beau-frère, le duc François de Bretagne lequel disait qu'une femme en savait assez quand elle pouvait distinguer le pourpoint et les haut-dechausses de son mari \
Le Dauphin prenait ombrage de la filiale tendresse que la Dauphine témoignait à Charles Vil et à Marie d'Anjou ; il eût souhaité que sa femme épousât ses querelles et partageât sa rancune contre le Roi. Enfin, la jeune Princesse avait le tort grave de « n'être point apte à porter enfants ».
* Voy. « Remontrance faite au Roi et à Messieurs du Conseil de la part de Monseigneur le Dauphin, le a3 novembre 1460. » Bibl. Nat.. mss Du Puy, vol, 76*i, p. 5-7.
^ Jean Bouchet, Annales d'Aquitaine^ p. a54.
LE MÉNAGE DU DAUPHIN 5l7
cette stérilité causait au mari plus que du chagrin, il en était comme honteux, car il craignait la raillerie, aussi, pour la prévenir, il se plaignait à qui voulait Tentendre de la piètre santé de sa femme, et, sans vergogne, révélait à ses compères les secrets de sa vie conjugale. Bref, Louis n'avait jamais aimé sa femme, et vers i444iîl ^^ était venu à la détester, à ce point qu'il usa à son égard des plus méchants procédés.
Nous avons la preuve qu'il conserva de son union avec Marguerite un mauvais souvenir : lorsqu'après cinq ans de veuvage, il songera à se remarier, afin de ne point courir semblable aventure, il fera notifier à son père et au Conseil royal que, cette fois, il entend épouser une fille de son choix a et pour ce que le Roy Ta autrefois marié à son bon plaisir luy estant en sa jeunesse, et pour ce que mariage est chose perpétuelle et que mondit seigneur est en aage de cognoistre ce qui luy est bon et agréable, et que la chose lui touche plus que à nul autre, mondit seigneur désire prendre femme à son plaisir, qui lui soit agréable et dont il se puisse contenter et ordonner d'elle et de son état, à son bon plaisir * ». Et, dans son âge mûr, lorsqu'il racontera à Philippe de Commynes (avec quelle parcimonie de détails !) les années de sa jeunesse, il lui parlera de son premier mariage plus brièvement encore que de tout
* Voy. Remontrance faite au Roi... de la part de Monseigneur le Dauphin^ en i45o. Bibl. Nat., mss Du Puy, vol. 76a, p. 5-7.
5i8 LE DAUPHIN A LA COUR
le reste, comme d'un souvenir désagréable à évoquer, car le chroniqueur ne nous a transmis que ce laconique renseignement : « en son jeune âge, il fut marié à une fille d'Ecosse, et tant qu'elle vécut, il y eut regret^ »
Et pourtant, les contemporains purent croire que Louis aimait sa femme*, car, à plusieurs reprises, ils lui virent prendre contre elle des précautions si vilaines que la jalousie seule pouvait les expliquer. Jaloux, il le fut en eJTet, mais non par amour ; persuadé que Marguerite ne l'aimait pas et ne pouvait pas l'aimer, il s'attendait à ce qu'elle le trompât; il ne croyait pas à la vertu, et la crainte d'être dupe le hantait constamment.
Il avait fort mauvaise opinion des femmes, il aimait à les gaudir (c quant il mangeoit à pleine sale avec force gentilshommes de ses plus privés'»; non qu'il fût choqué des mœurs trop libres des galantes dames; au contraire, il ne désirait en rien réprimer leurs écarts de conduite pourvu qu'il eût le plaisir « de les presser au bast de ses médisances » * ; cependant, il voulait que parmi les femmes, « qu'il ne croyait toutes chastes », une du moins, la sienne, le demeurât*. Il pensait qu'à force
* Philippe de Commynes, Mémoires (éd. B. de Mandrot}, t. IL
- Liber Pluscardiensis dans The Historians of Scotland, t. VII, p. 38o.
^ Brantôme, Des Dames, dans les Œuvres complètes, t. IX, p. 469.
* Ihid.y p. 470-
^ « Aiissy la luy falloit-il telle, ajoute Brantôme, car estant ombrageux et soupçonneux prince s*il en fut onc, il luy eust bicntost fait passer le pas des autres ». Ibid,
de chanter des amours imaginaires, Marguerite finirait par s'éprendre de quelqu'un de ces gentils amuseurs, de ces « mignons » qui à la Cour papillonnaient, voltigeant d'une dame à l'autre ; il se mit donc en quête d'un homme exact et rusé qui pût faire bonne garde autour de la Dauphine et le prévenir dès que l'accident qu'il redoutait semblerait imminent.
Il est probable que le rôle d'espion de Marguerite fut tenu par plusieurs individus simultanément; nous n'avons de renseignements certains que sur l'un d'eux, Jamet du Tiliay. Ce seigneur, dépouvu de talents militaires et politiques, mais fort expert à manigancer des intrigues, avait su se pousser si avant dans la faveur de Charles VII que la succession du valeureux La Hire en « l'office de bailli de Vermandois », lui avait été dévolue*, et, vers le même temps, il était devenu conseiller et chambellan du Dauphin ; en i442, une gratification de 5oo livres lui était allouée ce en considération de plusieurs services et plaisirs qu'il avait faits à mondit seigneur et à tout le Dauphine en général*». Cet énoncé des motifs d'un si beau don était incomplet ; car ce que Louis appréciait surtout chez Jamet du Tiliay c'était son inépuisable
^ Jamet du Tiliay avait fait sa carrière comme capitaine sous les ordres de La Hire et de Dunois. Il avait assisté à de nombreux combats, mais sans s'y distinguer par aucune action d'éclat ; et il n'avait jamais commandé qu'en second.
'^ Cf. Distribution, par ordre du Dauphin, d'une somme de 3 000 florins à des personnages dauphinois, 8 juin 144^» publ. par Et. Charavay, pièces just., éd. des Lettres de Louis Dauphin^ p. 186.
provision de racontars, médisances et calomnies. Aussi le choisit-il pour surveiller la Dauphine : ce rôdeur d alcôves lui semblait tout désigné pour cet emploi : âge alors d*une quarantaine d^années. le bailli de Vermandois circulait à la Cour en toute aisance, il pouvait écouter aux portes, questionner les gens, tendre des lacets, sans que son manège attirât trop l'attention.
Suivant le témoignage de Marguerite de VillequierS Tune des dames de la Dauphine^ les premiers efTets de la malignité de Jamet se seraient produits au mois d'août i443, c'est-à-dire pendant les quelques semaines que le Dauphin passa à la Cour entre le voyage de Dieppe et celui d'Armagnac. Emu par la relation que le bailli de Vermandois lui faisait des imprudences et des légèretés commises par Marguerite, Louis aurait adressé à celle-ci d'amers reproches ; profondément blessée, la Princesse aurait déclaré à sa demoiselle d'honneur son aversion pour le méchant homme qui voulait la priver de ses plus chers plaisirs et qui travaillait à la mettre mal avec Monseigneur le Dauphin. Mais elle fut impuissante à faire écarter le calomniateur ; Jamet conserva sa situation et les bonnes grâces de Louis.
^ « Commission et iDformation, ordonnée par Charles VII >, sur V certaines paroles dites et proférées par Jamet de Tillay, de tré» <f haute vi puissante princesse feue Madame la Dauphine... » Déposition de Marguerite de Villequier (la octobre i44^)i dans Duclos, Histoire de Louis XI (Preuves), t. III, p. 3a.
LE MÉNAGE DU DAUPHIN 5îil
Nous le retrouvons à Nancy pendant Thiver de 1444? exerçant sur la Dauphine une surveillance encore plus active et plus indiscrète, dont le fait suivant donnera une idée.
Une après-dînée, Marguerite tenait sa cour dans une petite chambre de Thôtel où le Roi résidait ; elle était étendue sur son lit, ses femmes formaient cercle autour d'elle , là étaient aussi quelques seigneurs ^ On devisait de poésie, d'amour, de galanterie; après qu'on eut applaudi les rondeaux, fruits des dernières veilles de la Princesse, Jeanne Filleul récita quelqu'une de ses naïves et mélancoliques bergerettes^ :
(( Hélas, mon amy, sur mon âme « Plus qu'aultre femme « J'ay de douleur si largement
« Je congnoys que trop fort vous ame a Hélas! mon amy, [sur mon âme...] »
Et, Jean d'Estouteville, sire de Blainville% sollicité de donner son avis, avait fort loué les vers de la jeune fille ; puis, cet arbitre des tournois littéraires* avait déclamé l'une de ces ballades
^ Yoy. Commission et information à rencontre de Jamet du Til> lay (mai i446) l Premier interrogatoire de Jamet. publ. dans Duclos, Histoire de Louis XI, t. IH (Preuves), p. 4'-* ; Second interrogatoire du même, ibid., p. 57-58. — Cf. aussi, Le Roux de Lincy, /. c.
^ Voy. Rondeaux et autres poésies du XV^ siècle, p. 76-77.
' Jean d'Estouteville, sire de Blainville et de Torcy, né en i4o5, s'était distingué, dès 14^1 1 comme « Tun des bons et vrais chevaliers » qui fussent au service de Charles YII. Cf. G. Kaynaud, Introduction, /. c, p. xxxi-xxxii.
* Ibid.
OÙ il chantait Theur et le malheur « d estre au nombre des amolreux* ».
Cependant la nuit était venue, les flammes du foyer seules éclairaient la chambre ; autour de la Dauphine, le cercle des dames s'était resserré ; le sire de Blainville, assis auprès du lit, continuait à discourir, le coude appuyé sur l'un des coussins, et, de l'autre côté, dans la ruelle, un jeune seigneur écoutait. Rêvant, comme bercée par la douceur des propos, Marguerite était depuis quelques instants enveloppée par Tombre du soir, lorsque Jamet du Tillay entra, suivi du Maître de l'Hôtel de la Dauphine, Regnault de Dresnay*, il portait une « chandelle de bougie » allumée' ; d'un coup d'œil, il embrassa la scène, et tout de suite en saisit ce détail équivoque : la pose langoureuse de Marguerite et les regards énamourés des deux chevaliers ; sans mot dire, il vint placer son bougeoir tout près de la Princesse S comme pour dissiper de trop complaisantes ténèbres. Sous l'afFront, la jeune femme rougit et frissonna ; Jamet, ayant noté ces signes d'émotion, sortit en faisant remarquer à Hegnault que la Dauphine « avait eu
^ Uondeaux et autres poésies du XV^ siècle^ p. a3.
'^ Jamet du Tillay dépose a qu'en l'Hôtel où le Roi était logé à Nancy, en descendant du logis du Roi. il rencontra Messire Regnault do Dresiiay et lui dite es paroles : allons voiries Dames, et eux deux allôrout ensemble en la chambre de Madame la Dauphine... ». Second interrogatoire, dans Duclos, /. c, p. 57. — Ce personnage portait le titre de chambellan et conseiller du Dauphin. Cf. Et. Charavay, p. jusl. éd. des Lettres de Louis, p. 217.
•' Ihid.^ p. 58.
^ Ihid.
honte » * ; puis, il déclara que ce c'étoit grande paillardise. . . aux officiers de ladite dame, de ce que, à une telle heure, les torches étoient encore à allumer », attendu qu'à Tétat de la Dauphine, il appartenait bien qu'elles le fussent plus tôt « mêmement que Madame était en pays étranger *)). Ensuite, il dit à Regnault : « avez-vous point vu cette dame-là ? elle tient mieux manière d'une paillarde que d'une Grande Maîtresse M » Même en morigénant, la langue de cet hypocrite, distillait du fiel.
Dès que le Dauphin fut arrivé à Nancy, il apprit l'incident de la bouche même de Jamet qui ne ménagea ni les détails, ni les commentaires. L'irritation du Prince fut extrême : ainsi, pendant qu'il combattait au loin, au grand péril de sa personne, son honneur était compromis par sa femme qui, sous les yeux indulgents de Charles VII et de la Cour, continuait à mener la vie galante ! D'ailleurs, il rentrait de l'Alsace fatigué, malade même, et fort aigri par ses mécomptes politiques ; aussi fitil cruellement souffrir Marguerite de sa mauvaise humeur; entre eux des scènes pénibles eurent lieu d'où la jeune femme sortait froissée jusqu'au plus intime de sa pudeur. Maintenant elle haïssait le bailli de Vermandois ; elle éprouvait de
* Confrontation de Jamet et de Regnault de Dresnay, dans Duclos, /. c . y p. 59.
* Premier interrogatoire de Jamet^ /. c, p. 4^-
^ Confrontation de Jamet et de Regnault..., /. c, p. Sg.
ii'l LE r»\irHI> \ L\ COVR
la terreur à L\ seule vue dv cet homme* qui u avoit mis et mettoit peine Je jour en jour de la faire ctre en la maU^râre Je .Mon>eigneur le Dauphin '*' : il était l'auteur Je tous les maux qu'elle avait enJurés et qu'elle enJurait. car, <i on ne pourrait jamais Jire plus mauvaises paroles de femme qu'il avoit Jit J'elle ' *. Dès lors, Marguerite Jevint triste, mélancolique, elle ne sourit plus qu'avec effort: c'est pourquoi. J'aucuns ont pu la représenter comme une touchante victime de l'aveugle jalousie J'un mari despote.
11 faut croire que la Dauphine ne confia ses chagrins qu'à Jes amies sures qui garJèrent le secret, et que, par un excès de pudique fierté, elle ne voulut pas les révélera Charles VII et à Marie d'Anjou ; peut-être aussi craignait-elle un redoublement de colère de la part du Dauphin si elle avait mal parlé du bailli de Vermandois ; quoi qu'il en soit, celui-ci continua de remplir son rôle d'espion comme une charge officielle*. Pendant le temps que la Cour passa en Champagne,
* « Marguerite de llacqucvillc... dit et dépose que huit jours avant que la Reine partit de .\anev, elle qui parle, ouït dire à ma dite dame, ainsi comme l'on parlait de ^ens qui parlaient legiérement, qu'il y en avoit un ({iii parloit bien legiérement et qu'elle devoit hirii haïr.... que c'ètoit Jamet du Tillay. o Duclos, Histoire de Louis XI (Preuves;, t. III, p. 33-34-
^ Ihid., p. 34.
^ Duclos. /. c, p. 34.
* L'enquête sur la maladie delà Dauphine prouve que, durant ces mois où il ('tait eu buUe à l'inimitié de la Dauphine, Jamet ne cessait cependant de demeurer dans la faveur de Charles VII et do varquer à diverses i'ouciions autour de la personne royale.
soit à Châlons, soit au château de Sarry, sa vigi* lance ne se relâcha pas ; on pourrait dire qu'il montait la garde aux portes des chambres, plaisantant avec les filles d'honneur, sans cesse aux écoutes pour attraper une parole, une confidence qu'il pût rapporter et envenimer. Un jour de la mi-juillet, la dame de Saint-Michel, sur le point d'entrer au retrait de la Reine pour dire ses vêpres, trouva le bailli de Vermandois qui conversait avec Jeanne de Guise et Yolande de la Barre*. — a Où allez-vous,, vieille », dit-il en riant à la dame d'honneur '. — « Je ne vous quiers pas, répondit-elle, car vous n'êtes pas homme de dévotion, ne de vêpres^ ». A ce moment, la Dauphine s'avançait ; elle franchit le seuil de l'Oratoire, mais ayant aperçu Jamet, ce elle s'en retourna tout court, sans dire mot, et yssit* ». Quand elle se retrouva avec sa dame d'honneur, elle lui demanda : « Que vous disait ce vaillant homme ? » Jeanne répondit « qu'il ne lui disoit nul mal, mais s'ébatoit et bourdoit avec elle, ainsi qu'il avoit accoutumé de faire avec les autres » ; alors la Dauphine, une fois encore, déchargea son cœur; elle rappela qu'il
* Demoiselles d'honneur de la Reine, qui, à l'occasion, remplissaient la même charge auprès de la Dauphine.
^ n Information sur certaines paroles dites et proférées par Jamet, etc. », déposition de la dame de Saint-Michel (ii octobre i44^]) publ. par Duclos, Histoire de Louis JT/ (Preuves), t. III, p. 27.
' Ibid., p. 27.
* Ibid.
s'en était fallu de peu que le perfide bailli ne Teùt mise (( par especial » hors de la grâce du Dauphin, et aussi « hors de la grâce du Roi^ ». Elle était bien renseignée, car du Tillay venait de former le projet de faire écrire à Charles Vil des lettres anonymes contenant de prétendues révélations sur la conduite de sa belle-fille ; un certain Jacques Despars se chargea de cette vile besogne* ; Charles VII méprisa ces infamies et dédaigna même d'en rechercher l'auteur. Cet échec exaspéra l'animosité de Jamet ; nuire à la Dauphine en toutes circonstances et en tous lieux devint pour lui une obsession. Un jour, c'était au comte de Tancarville' qu'il faisait confidence de l'aversion du Dauphin pour la Dauphine * ; une autre fois, ayant rencontré dans le chemin de Sarry le seigneur de Châtillon, Louis de Laval, il amenait la conversation sur Marguerite d'Ecosse, ses goûts, ses mœurs, et disait qu'il était souhaitable que Prégente de Melun ne se mêlât plus autant
* Duclos, llistoire de Louis Xly t. III, p. a8.
2 Cf. Second interrogatoire de Jamet (aS août 1446}, publ. dans Duclos, /. c.y p. 56.
^ Guillaume d'Harcourt, comte de Tancarville, vicomte de Melun, fils de Jacques II d'Harcourt, baron de Montgommery, et de Marguerite de Melun, comtesse de Tancarville, sa seconde femme, était, à cette époque, très en faveur auprès de Charles VII. Il était marié à Péronellc d'Amboisc, fille de Louis, seigneur d'Amboise et de Marie de Uieux. Cf. le Père Anselme, Histoire généalogique, t. V. p. i38.
* Jamet aurait dit à ce seigneur 0 que Monseigneur le Dciuphin
dans Duclos, /. c, p. 47.
ce des besongnes de Madame », de peur qu'il lui en vînt mal*, il insinuait que la Princesse était exposée par sa conduite à « cheoir en une très griève maladie ; » et, en débitant tout cela, il prenait soin d'afîecter la commisération.
Mais il ne faut pas que notre sympathie pour la Dauphine si vilainement épiée et tourmentée, nous empêche de tenir la balance égale entre elle et son mari : elle aussi avait des torts : au lieu d'essayer d'apaiser la colère de Louis par de faciles concessions, elle s'obstinait orgueilleusement dans ses pires caprices d'enfant gâtée ; elle faisait fi des avertissements et des conseils des médecins ; depuis que son ménage était troublé, elle s'enfonçait davantage dans ses chimériques rêveries ; l'empire que Prégente de Melun avait pris sur elle, lui était certainement malsain^ : non seulement, elle n'en voulait pas convenir, mais son affection pour cette amie devenait de l'engouement ' ; n'avait-elle pas gagné Marie d'Anjou à son projet de faire de Prégente sa demoiselle d'honneur à la place de Marguerite de Villequier, qui eût été disgraciée, et, pour assurer le succès de cette petite intrigue, ne s'était-elle pas abaissée jusqu'à
*«... Commission et information... » Déposition de Louis de Laval (aS octobre i44^)) dans Duclos, /. c, p. 89.
' Voy. la déposition d'Annette de Guise, sœur de Jeanne de Guise dans « la Commission et information... » Bibl. Nat., Du Puy, 76a, fol. 52-53.
' Premier interrogatoire de Jamct, dans Duclos, Histoire de Louis XI (Preuves), t. III, p. 47.
demander à Agnès Sorel son intercession auprès de Charles VII ' !
Elle devenait de plus en plus dépensière % et^ véritablement, il y avait de Tinconséquence dans l'attribution de ses libéralités ; ainsi, à la fin de juillet 1445, elle vidait ses cofFres en faveur d'un certain Charles MouIIon, un écuyer dont elle avait admiré, dans un tournoi, la bravoure et la prestance % et trouvant que les quatre cents écus dont elle pouvait alors disposer était un don insuffisant cr pour un homme de bien », elle y ajoutait deux cents autres écus empruntés à grand'peine à la dame de Saint-Michel, et à Gervais le valet de chambre *. De telles excentricités exaspéraient Louis' qui, prenant les choses au tragique, en venait à souhaiter que le ciel mît prochainement Marguerite au nombre de ses élues.
* Duclos, Histoire de Louis A7, t. III, p. 47-
- Cf. Quelques renseignements sur les Comptes de l'Hôtel de la Dauphine, publ. par Et. Charavay, pièces just., éd. des Lettres de Louis Dauphin, p. '202.
' Voy. sur cette question la déposition d'Annette et de Jeanne de Guise, dans la Commission et Information... » Bibl. Nat., Du Puy, vol. 76a, fol, 52-55.
* Bibl. Nat., Du Puy, vol. 762, fol. 52-55.
'" La Dauphine mécontentait également son mari, par son refus de recevoir les explications et les excuses du bailli de Vcrmandois. Dans les derniers jours de juillet, celui-ci avait gagné Marguerite de Villequicr, demoiselle d'honneur de la princesse; mais, malgré les efforts de la jeune fille, Marguerite d'Ecosse avait déclaré « qu'elle n'avait cure des excusations de Jamct, car eUe sçavait bien qu'il avait dit les paroles 0. Duclos, /. c, p. 32-33. Cf. aussi à ce sujet la conversation de la Dauphine et de la dame de Saint- Michel, ibid., p. 28-29.