CHAPITRE PRELIMINAIRE
Louis d'Anjou roi de Sicile*, ils étaient dépourvus des fortes qualités qu'exigeait, dans les difficultés présentes, le rôle de défenseur de la Couronne.
En t4i5, le roi d'Angleterre Henri V% jugeant que les circonstances étaient favorables à la reprise de ses projets, débarqua à Harfleur, à la tète d'une armée, pour soutenir de nouveau ses prétendus droits au trône de France. Peut-être que, dans ce danger commun, les sujets du Roi allaient se réconcilier et unir leurs forces pour repousser leurs anciens ennemis? Jean-sans-Peur en décida autrement : il laissa écraser la chevalerie armagnaque à Azincourt (25 octobre 1 4 1 5), et ses troupes restèrent Tarbalète au pied, pendant que les Anglais pénétraient jusqu'à Rouen. Ainsi, les misères de l'invasion s'ajoutèrent aux horreurs de la guerre civile 1
La cause royale n'était pourtant pas absolument perdue : Paris tenait encore. Le prestige de cette ville était grand aux yeux des Anglais : ils savaient qu'en i358 et i36o, leurs pères avaient regardé de
* Louis II d'Anjou, roi de Naplcs, de Sicile et de Jérusalem, < d'Anjou, comte du Maine et de Provence, fils de Louis I et de Ma de ChAtillon était né le 5 octobre 1377. Il avait été armé cheval par Charles VI aux fêtes de Saint-Denis en mai iSSg, et couroi roi de Naples par le pape Clément VII en novembre de la mê année. Descendu en Italie, il s'était emparé du royaume des De Siciles qu^il avait gouverné de 1890 à iSgg, époque à laqueUc avait été chassé par son compétiteur Ladislas de Hongrie ; vainqu< de nouveau en i^n, il n'avait pas su garder sa conquête et il é revenu en France. Il avait épousé Yolande d'Aragon, fille de Jean roi d'Aragon et d'Yolande de Bar. Cf. le Père Anselme, Histc généalogique.,. f t. I, p. 329, aSo.
* Henri de Lancastre, fils du roi Henri IV, né en i388, était sur le trône d'Angleterre en i4i3.
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loin fumer ses toits, sans oser s'attaquer aux fortes murailles de son enceinte \ Mais, depuis dix ans, Paris n'était plus la cité vaillante et bruyante célébrée, en 1407, par Guillebert de Metz* ; les émeutes et la famine avaient ruiné son commerce, mis en fuite les visiteurs, dépeuplé les écoles ; ce n'était plus le jardin délicieux des lettres et des arts', mais une ville a peneuse », livrée aux mendiants et aux rôdeurs des campagnes environnantes. Toutefois, Paris étaittoujours la capitale, la résidence du gouvernement du Roi, représenté maintenant par Charles, Dauphin et lieutenant général du Royaume, depuis i4i7*' Malheureusement, les conseillers armagnacs qui assistaient le jeune Prince, se montraient constamment inférieurs à leur tâche ; la plus lourde faute
* Voir Chronique latine i34o-i368, attribuée à Jean de Venelle, (éd. par Dom Luc d'Achery, dans le Spicilegium^ Paris, I7a3, 3 vol iu-f°, l. II, p. 104-109). — Tableau des lieux forts occupés en France par les comoagnies A nglo-navarraises (i356-i364) dans Siméon Luce, Ilistoire de Bertrand du Guesclin et de son époque, (Paris 1876, iu-8<>) p. 459-509.
* Description de la Ville de Paris sous Charles VI par Guillebert de Melz, éd. par Le Roux de Lincy, dans Paris et ses Historiens, (Paris, 1867, iï^-4°)> P« ii9-a36.
' Voy. L. Battifoly Jean Jouvenel^ prévôt des marchands de la ville de Paris 1360'U31, (Paris, 1894, in-8"^), p. 93. — « ... Paris, ce paradis du monde » écrivait au xiv^ siècle i'érudil anglais Robert de Bury, 0 là sont des bibliothèques plus suaves que tous les par- Tuins; là des vergers tout en fleurs où fleurissent d'innombrables livres, là les prés de TAcadémie, les promenades dos péripatéticiens, les haulcurs du Parnasse, le porlique des stoïciens. 0
^ La mort du duc Louis de Guyenne, 18 décembre i4i5, avait fait Dauphin Jean de France duc de Tourainc, né à Paris, le 3i aoOt 1398. Marié en 1406 à Jacqueline, fille du comte de Hainaut, ce jeune prince, très pauvre de santé, était élevé à la cour de son beau-père, sous la surveillance du duc de Bourgogne. 11 fut emporté subileoient par un abcès à l'oreille, 5 avril 14x7.
I| CUAIMTKE PKELIMINAIIKE
politique qu'ils commirent fut de décréter d'ex:?/ la reine Isabeau ; ils voulaient, en son absence, confisquer ses biens réputés considérables.
Pour tirer vengeance de cette iniquité, la Keine appela à son secours le duc de Bourgogne; puis, quand elle fut sûre de sa protection, elle invoqua les lettres de régence qu'autrefois Charles VI lui avait données, et, prétendant avoir par « octroi irrévocable de Monseigneur l'autorité du royaume Dy elle installa à Troyes un gouvernement rival de celui qui résidait à Paris. Alors Tanarchie fut générale : les fonctionnaires nommés par la Heine disputant l'autorité à ceux du Roi, «c la guerre pénétrant dans les familles, armant Toncle contre le neveu, le père contre le fils' ! » et, suivant la forte parole de Michelet : « quiconque eût ouvert un cœur d'homme, v aurait trouvé toute une guerre civile, une mêlée acharnée d'idées, de sentiments en discorde- ».
Les chefs armagnacs, épouvantés des conséquences de leur erreur, essayèrent de négocier; il était tro|) tard: le dimanche 2y mai i/|i8, Paris se réveilla boui-guignon. Pendant la nuit, un groupe de conjurés avaient ouvert la porte de Saint-Germain-des-Présauscigneurderisle-Adam, Tun des capitaines de Jean-sans-Pcur\ Incertains
* chronique tmonyme du règne de Charles Vf, (dans l'ôd, de la Chronique de Monslrelety par Douî'l d'Arcq, t. VI, p. 254).
- Michrlrt, Histoire de France, (ôd. Marpun-Flaiiimarion, Paris, i88î, 17 vol. iii-8^% t. IV, p. (jo3.
•' Ci. Journal d'un Bourgeois de Paris, éd. Tuclcy, p. 88-go. —
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de leur victoire et c( doubtant ung peu que ce ne fust traïson «^ les Bourguignons avaient d'abord chevauché parmi les rues a bien coycment, sans faire noise )>% puis, ils s'étaient précipités vers rhôtel Saint-Pol pour y surprendre le Roi et le Régent. Mais, déjà, Tarmagnac Tanneguy du Gliàtel avait enlevé ce tout deschault et presque tout nud, ainsi que il Tavoit prins en son lit » le Dauphin, et Tavait emporté « sur son col, jusqu'à la Bastille^ ». De là, Charles, à francs étriers*, avait
Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles T/, t. VI, p. 33a. — Journal de Clément de Fauquernherguef i4i7-i435, (éd. par A. Tuctey, dans la Coll. de la ^oc. de iHisi. de France, t. 1, Paris 1903, in-8", p. ia6-ia8). — Juvoual des Ursins, Histoire de Charles VI, p. 348-349. — I-cs rhcfs do la troupe bourguignonne qui entra dans Paris pendant la nuit du 28 mai i4i8, étaient avec Jean de Yilliers, scign<*ur <le l'Isle-Adam et capitaine de Pontoise, Guy de Bar, seigneur de Presle, chambellan du duc de Bourgogne et bailli d'Auxois et Claude de Chastellux.
* Chronique anonyme du Règne de Charles VI, (dans Téd. de la Chron. de Monstrelet, t. VI, p. 254).
* Id., p. 255.
3 Ibid.
^ Voici sur la prise par les Bourguignons une curieuse dépêche, adressée sans doute par des agents politiques de Jean-sans-Peur :
0 Mes très chiers seigneurs et frères, tant que je puis je me recommande à vous; et en bonne vérité vous plaise savoir que, samedi darrcnier passé, environ meuuyt, messeigneurs le bailli d'Auxois, de Chasteluz et de Lille Adam entrèrent a Paris, a tous leurs gens, a veslendars, et eulz loigiez et estans en loslel du Boy, ont détenu et détiennent prisonnier le conte d'Arminac, le chancellier d».* France et autres; et monseigneur le Dalphin et le prevost de Paris se sont retrais a Melun et ont fait rompre les pons de Marne et de Charenton et ont mandé tous les gens darmes de leurs garnisons; et vous certiffie avoir veues, tenues, et leues les lettres dudil bailli d'Auxois que nous cognoissons comme nous faisons les vôtres, lesquelles lettres dudit bailli d'Auxois par lui envoie hastivement a monseigneur et par ainsi mondit seigneur par la grâce de Dieu a et tient présentement et en sa main la conquête et sahacion de ce rftyaume ; si facent les a compaiguons hastivement ferrer leurs chevaulx. Kscript h Troyes le XXX*-* jour de May.
A mes très chiers seigneurs et frères, maistre G. Courtot, D.
iO CUAE'ITRE PRELIXi>'A[RE
gagné Melun. Le i"^^ juin, accompagné Je ses meilleurs officiers et suivi Je quinze cents hommes J'armes, il revint, se posta à Charenton, et essaya Je surprenJre Paris Je ce côté. Mais le combat livré au faubourg Saint-Antoine, J'aborJ favorable aux Armagnacs, tourna tlnalement à leur confusion : le canon Je la Bastille sauva la troupe bourguignonne*.
Cette fois, entre la Rovauté et les Parisiens, la
rupture était consommée: quelques jours après, le Dauphin laissant son père, fantôme Je Roi, aux mains Jes Bourguignons, transportait Jans la vallée Je la Loire, le sièi^e Je la monarchie française, faisant Je Bourges la résiJence Je la Cour, Je Poitiers, celle Ju Parlement. Le 14 juillet suivant, la reine Isabeau et Jean-sans-Peur rentraient Jans Paris- sous une pluie Je fleurs ; partout, sur leur passage a pou y avoit gent qui ne plourassent Je joie et Je pitié' •>. Leur retour fut le signal Je nouvelles émeutes. Je nouveaux massacres : les Armagnacs, Jéfenseurs Je la cause légitime, tombèrent sous la hache Jes bourreaux aux
M^rosobal, ft J. de Mordent, conseillers. — Vos frères. Jehan Chou- >Hi, Jehiin Gueriu i-l Pierre Goriuot. Arch. de la Cùte d'Or, B. 1 1.94:1^ Ifttre j-i.
^ G. du FrcNno de Beaucourl. Histoire de Charles T//, (Paris. 188 1 -189!. 0 vul. in-8" et album\ t. I. p. 3'i, et 91-93.
- Entn}*: de la Heine Isabenu de Ihi^'ière et du duc de Bourgogne a Paris ^ l<'ttre ce rite par un Bourguignon, le surlendemain de r*rvi.'nf:iij«;iit i.-t cous«.rvre ù la Bibl. de Grenoble, t. IV, des mss. de Guy Allîird, publ. par A. Longnon. Bulletin de Iti ^oc. de l'IIist, de Paris et de lUist, de France, t. IV, année 1873. p. X04-109.
^Journal d un Bourgeois de Paris, p. io.|.