‹ La jeunesse de Madame de La FayetteChapitre 16 sur 24 · SI LES PLAISANTERIES ÉTAIENT DES CHOSES SÉRIEUSES · texte numérisé non relu

SI LES PLAISANTERIES ÉTAIENT DES CHOSES SÉRIEUSES

M. de La Fayette ne disparait pas tout à fait. On le retrouve de temps on temps : on l'aperçoit. Il passe quelques jours à Paris; et, alors même qu'il n'est pas à Paris, l'on apprend qu'il n'est pas mort, qu'il est à la campagne, en Auvergne.

M. de La Fayette n'est pas mort : c'est à peu près tout ce qu'on saura de lui. M. le comte d'Haussonville a retrouvé, dans les papiers de la famille de la Trémoïlle, la date de son décès, arrivé le 26* de juin 1683. M. le comte d'Haussonville note que M. de La Fayette a survécu trois années à M. de La Rochefoucauld : M"** de La Fayette a été mariée vingt-huit ans, ditil; ajoutons quatre mois et onze jours. Au surplus, les documents d'archives mentionnent M. de La Fayette : le 17 août 1681, il fait, — pour la dernière fois, à notre connaissance, — acte de propriétaire, signant pour sept ans le bail de son domaine de La Fayette, qu'il donne à loyer moyennant deux cents

livres. Et il est question de lui comme ayant donné procuration particulière à son épouse, qui passe un acte devant notaires le 19 mars 1683.

C'est, je crois, Lemontey qui, en 1822, dit le premier que M™« de La Fayette resta veuve de bonne heure : il le dit au cours d'une notice (très médiocre) qu'il lut à l'Académie. Après cela, les biographes de M"™* de La Fayette ont répété ce qu'avait dit Lemontey : c'est ainsi que se fait l'histoire littéraire. Mais pourquoi Lemontey disait-il que M"* de La Fayette fût restée veuve de bonne heure? C'est qu'il était pressé, non de tuer M. de La Fayett?e ; car Lemontey ne fut pas méchant homme : pressé d'écrire sa notice. Et, comme M"** de La Fayette ne lui plaisait pas, — il la trouvait sèche et peu sympathique, — il ne s'atiarduit {)aiâ à des; r«efa«arcb€»s autour dfelle« Sa CûBJ^cture s'appuyaiit sur le fait ^e nulle part Ui n'i^yaift y-vk mdniiion de M« de- La Fayett^^;. il lui semblait qift'iuEi hamiEi« qui disparait ains est miOft.

Lemontey n'avait pas médité ce pAtSsai^ dd Ia Beayèra : « Il y a teU» fesame quoi anéanrtii ou qui eatarre s^m mari au point qms'll n'esi est fsài dim& lemonde aucuAie mention : vit-il encore? ne vit-il pilus? oa ea doute... » La suite natontre qu'il vitcnfiore : et c'est là toute la singularité de r«Yenture^. C» pas^ sagia de La Bruyère n'a pas traitauiménage* La Flatte En: 1681, quand fut dânné le privilège pto^ur les: Cartte^ lère$, de Tkéopkraste avec les amactèreseu In: mcturt de. ce siècle^ M. de La. Fayette était mort depuis plan de quatre ans. Il est vtai que beaucocip dst c cavae* tères. > sont. dTune date pliifis aoBeienote eA peuvent: rem<<Mnter k l'époq^ne où la^ vi<e élcégnée que monsteait M'^^ dé- La Fl^yette: ei son mari était, pouir «n mon-

liste, Foccasion de s'étonner. Mais enGn les clefs du temps désignent le ménage de Bauquemare. Principalement, car les clefs ne sont pas impeccables, la suite de ce « caractère > ne convient pas au ménage La Fayette. Toujours est-il qu'une séparation de ce genre, ou d'un genre analogue, n'était pas alors sans exemples, non plus qu'aujourd'hui.

L'on observe que M'"® de Sévigné ne parle jamais de M. de La Fayette : et pourtant elle est une femme qui parle. Mais elle parle des gens qu'elle voit : et, H. de La Fayette, elle ne le voyait pas beaucoup, s'il résidait en Auvergne. Elle parle des gens qui occupent sa pensée : et M. de La Fayette n'occupait la pensée de personne. Elle parle des gens sur qui des anecdotes ont cours : et il n'y a point d'anecdotes sur M. de La Fayette. Sa vie retirée Ta une bonne fois mis à l'écart ; l'habitude s'est prise de ne plus songer à lui, même pour la médisance. La vie retirée ' de M. de La Fayette, c'est précisément une habitude. Et une habitude n'a que deux moments notables : son commencement et sa fin. Mais le commencement ne se voit pas. Et la fin... L'on est surpris que M*"^ de Sévigné n'annonce pas la mort de M. de La Fayette : ehl bien, c'est qu'elle n'a pas écrit ce jour-là; ou bien c'est que sa lettre a été perdue. Sans doute aussi la mort de M. de La Fayette ne l'a-t-elle pas émue extrêmement. Elle prenait assez bien son parti de ces événements, lorsqu'ils ne lui étaient pas tout proches, et même lorsqu'ils lui étaient assez proches. Elle annonce comme ceci à M°*^ Grignan la mort de l'oncle Renault : « J'oubliais de vous dire que notre oncle de Sévigné est mort. M"* de La Fayette commence présentement à hériter de sa mère... » Du

268 LA JEUNESSE D£ MABAMË l^E LA FAYETTE

moins M'^ ëe Sévigné nie m&iiqiierart-eUd pag de rementir hi matt de M. de La Fayette par^eoftire-ooKip, si M^ de La Fayette en eût reçu le coup très donistfravfieiiKiit : il est posaibto qœ U^ de La Fayette n'en ait pasreç» le eovp très donlourensemeiit.

Mais, au nois de mai 16%, M""* de Sévi^né fak une saison d'eaux à Vidiy, d'oà elle éerit à sa Mie : f Jarrivai ici hier ao seûr. M*^^ de Brifisae. ayec le càmmokat.^. » Et U paraît qu'elle appdaLt t le chah Doine ]i M"* de Loagueval la ckamiînesse... <c M'"^ de Saint-HéreiB et deux eo treîft antres me Tinrent neceveir au berd de ia jolêe riyfière d'Aliîer. M. do Saîrabfiérem, M. de La Fayette, l'abbé D«rat, Piaaey et d'autres enoere surraient daas un second carrosse e« à dMval... » Cimq jours plus tas'd :€ On n'accable ici de firésenls. il y a trois hommes qui ne sont occupés ^ae de me rendre serrioe : Bayard, Saint- Hérem et La Fayette. Écrivez.-mei quelques mots de ces ^mmes., car je voirs Eus souTenà payer pour moi. Y Qui donc est ce La Fayette, si obligeant el aimable? C'est le âis de M»' dû La Fayette. dH L'éditeur 4e W^ deSéTigné. QueLflb? L'alné2 Dès l'année précédente^ M*** de Séwgsaé l'appolie € l'abbé de La Fayette ». L'autre, Ëe jeune Armand, le fuiurelQcier? Mais, en i676, au mois de mai, il n'a que seize ans et demi* C'est asi en&mt : ce n'est pas lui, avec l'abbé de Bayard et M, de Saînt-Mérem,. qui se fait à Vkkrf le chevalier servant de M"**^ de Séyiigasé; «e n'est pas laiqii'en i676>on appelle La Fayette. M. de La Fayette^ en 1676, c'est le mari de l'aa&ie de W^^ de SéirignéL Coflune il babitasti'un de ses châteaux de Naddesea d'Espiaasse, à côté de Vichy, nitl d<Mile ^'il n'ait fait ce court chemin peur accueillir en soa pays la

C &1 LES F1j»SANTEKIE^.« » i69

marqois«* Et naus te tironvons en ^om^agiise de son fidèle et inséparable abbé de Bayar(i. S^il s'aigissaii (F Armand de La Fay^itv^ M"^ de Sévigoé le dirait ; elle l^àppeflerait le petit La Fayette et oofterariit que ee petU iiommesait d^à. vivre, fit^ comme il s^agii a&sttcéiaeiit un camée François d« La Fa.y«tte, on voit qu'en iê'iê^ dix-sept ans après qneM"^ de La Fayette acesisé «Savoir aT«c loi sa résidence^ il n'a pas cerné di'ètre Hf» galant homnaie^ ^ préfère lacaBapagne an séjour pari^n, mais qui,. t0ut sauvage qu'il est, continua d'avoir et bonnes relations avec lésâmes d^safemme^ et av^c sa femme probablement, il s'est ni fou ni Bua4Quie« Je ne sais si^ auprès du eavrosse qui preimène M'^^deSéTïgné sur les bords de l' Allier, il est à clueval oo en» voiture^ mais on voit ua garçon qui n'a pas renoncé a»x manières d'une gracieuse poliies&d.

Pourquoi aussi oubtie^t-on quo:, dans les lettres les plus araeieimement publiées deM'^^deLaFay^^tte il y a celle-ci, qud estaKlrvssée à lEf^^de Sévignéle ^lléirrier t673 : < M. de fiayard et M. dt La Fayette arrivenl dans ce momeml : cela £ait, ina belle, que je ne puis TOUS, dire que deux mots.^^ » lis arrivent d'Auvergne, pour un séjour k Paris. Donc, en 4673, M°^ de La Fayette et son mari sont en. assez bons leirmes petur cpee M. de La Fayetle, venaoé à Paris, descende chez M"** ée La Fayette. Comme la date du décès de M. de La î^yette empèclaie <qu'oa ne prenne M^ de La Fayette pour une petite veuve preaxïpte à «icaÉriser sa destinée piar la IkJson qufeUe éal avec sua grand seigneur, cette kttre-<i et d'auits^s no permettent pas dé croire à une séparation rabdicale= des coisg^nts.

Il y a d'awtires battres — mé^es «et que LemKmtey i»e connaissait pas — et d'auAres dk^roments, qui JOB^as

donneront à imaginer ce qu'a été le long ménage La Fayette.

Après quatorze mois de mariage, le 24 avril 1686, comme ils n'avaient pas encore d'enfants, — M"^® de La Fayette ayant eu un accident l'année précédente, — les époux La Fayette signèrent par-devant notaire un acte de donation mutuelle au cas de mort prochaine de l'un d'eux. Ils avaient alors leur domicile au château d'Espinasse, près de Gamart en Bourbonnais ; mais ils étaient de présent logés à Saint-Germain-des-Prés-lez-Paris,ruedeVaugirard. Et, «pour l'amour et affection qu'ils ont et portent l'un à l'autre, et voulant se rendre témoignage de leur mutuelle affection, afin de donner au survivant d'eux plus de moyen et commodité de vivre et s'entretenir honorablement selon leur naissance >, ils se donnent l'un l'autre « l'usufruit et jouissance, la vie durant dudit survivant seulement », de tous leurs biens meubles et immeubles. Il n'y a point à retenir les tendres mots des considérants : ce sont clauses de style et galimatias d'affaires. Puis l'acte tombait de lui-même, par la naissance des enfants ; et le premier fils survint deux années après. D'ailleurs, M. de La Fayette avait devant lui vingt-sept années.

Leur second fils, Armand, fut baptisé à Saint-Sulpice le 17 septembre 1659 ; il eut pour parrain le chevalier Renault de Sévîgné, pour marraine la duchesse d'Aiguillon. M"^^ de La Fayette demeurait alors dans sa maison de Saint-Germain-des-Prés, rue de Yaugirard. Ce qui nous manque, c'est de la voir auprès de ses enfants tout petits : nous ne savons rien de M*"* de La Fayette maman. Nous la verrons plus tard très occupée de la carrière de ses fils. L'ainé sera l'abbé

de La Fayette : elle aara soin de lui procurer des abbayes et des bénéfices. Armand, le cadet, sera officier : elle aura soin de son avenir et de son mariage. Le 9 février 1673, elle est allée à Saint-Germain-en-Laye remercier le roi d'une pension qu'il lui a donnée. Elle y a rencontré Charles de Sévigné. Elle écrit à son ami^ : f Je me porte bien de mon voyage à Saint-Germain. J'y vis votre fils ; j'en fis comme du mien ; il est très joli. Adieu. » Le sien sans doute est pareillement très joli et le sera. Nous la verrons une grand'mère très charmante, et qui s'amuse d'une petite M"' de La Fayette, f une plaisante demoiselle » de quelques mois. Auprès de ses fils tout enfants, nous la cherchons en vain.

M. de La Fayette, le plus souvent et presque toujours, demeure à la campagne. Mais il vient à Paris de temps en temps. Il y est au mois de juin 1660, lorsque. M™** de La Fayette ayant pour rire calomnié Ménage auprès de son ami Huet, Ménage écrit à son ami : f Ce que M*"*" de La Fayette vous a dit de moi n'est point véritable et je Ten ai convaincu en présence de son mari. > M. de La Fayette, l'année suivante, est à Paris une nouvelle fois, lorsque M*"* de La Fayette suit la cour à Fontainebleau et à Vaux ; mais il ne l'a point accompagnée. II est à Paris une nouvelle fois au mois de mai 1663 que M''* de La Fayette écrit à Huet : f M. de La Fayette est à Paris et fort votre serviteur. » Il est à Paris au mois de février 1673, lorsque M*"*" de La Fayette annonce à M"^*" de Sévigné l'arrivée de MM. de Bayard et de La Fayette. Évidemment, je n'ai ^ point la date ni la liste de tous les séjours qu'il a faits à Paris. On dirait que, dans les premiers temps au moins, il vint quelques semaines

272 LA J£UNESSS SE HADAttE BE LA FAYETTE

chaqiM 9^Daée et <(c»e, phis tard, il ne vint ^ère.

Le i9 mai 1677, ii donne 4 sa. iemme < procuimrtion gésérale » pmur lencs affwes, afin de n'avoidr point à se déranger comsife ce fut le cas le i3 juillet Ruivant, lorsifae les deax éfiofiix fbnent à messine Jaeqnes ^e La Fayetste, frère djelni, cheTalîer de Saint- Jean de Jéamsalem et ca^ntaine des valâseaux du roi, dooae cents libres ée peusion Tiagôre qui Inî per- «tissent de € se faire secourir dans ses ioLÛrmités ».

M. de La Fayette n'aisoait point à se déplacer. £t, ilnbas, dans ses terres, IL s'occupait de ses aflaiipe&, signail des baox, les renouvelait et, probableme&t, vivait en bon gentlLbomme campagnard. Mais la vie rurale, qui le tenait à Tëcart de Paris et do sa. femme, ne le rendait pas indiffiérent à la vie qu'on menait ailleurs* U desnandaii sans cesse des nouvelles ; et ce fut i'un des soins de M"^ de La Fayette de nje l'en point laisser manquer. Ellie lui en écrivait, à ce «qu'il semble, régulièreaauent ; et, si elle s'absentait de Parts, poar q'uelcfue séjour à Fresnes, à Lirry, ou tûllenrs, en de» lieux éù l'on ne savait rie(n, eile assn* rait te service attentivement. Ce fut d'ordiaaire à Ménage que revint le tracas de la correspondaniee avec TArOvergue. U"^* de La Fayette lui écrit le iâ avrS i<66â : « M. de La Fayette est si content de tvos «oins qu'il s'en faut bien qu'i^ soit nécessaire de iai faire des excuses pour nu oirdinaire que vous jarez manqué. » Lee aouveUes^ c'était l'une des spédaiiikés de Ménage. H en étaift friand et que^uefois s'em set * Tait comme d'une monnaie d'éciian<ge« H vows detnnait une nouvelle contre i»ne étym^logie. Évidemment, il n'altendait aucune étymolo^e de M"^ de La Payette; m^ais il 4tait content de l'obliger et ne

C SI LES PLARANTBIIIES**. Y 273

deHiandaii pas davantage. «i mois de mars 166^ étant à Fvesoes, elle lai écrit : € Je iivms remeroie de vos Dovreltes. Je n'oserais vous prier d'ea écrire à M. de La Fayette; mais sooigoz qm'il Fevieandra dans éeirx mois et qae, pour si peu de temps, vous me ierez le plvs grasd plaisir dn monde. » Ménage prooik d'écrire les nouvelles i M- de La Fayette. £t eile, qui abuse un peu de tant d'obHgeance : c Qoand voos aurez écrit à M. de La Fayette, je vous prie de me faire copier les nouvelles par Fkury... » (c'est mn secrétaire de Ménage) < et de .me les envoyer samedi natin, » Ménage se fait-il attendre? c Je vous prie de m'envoyer la copie des vouveiles que vous écrivîtes hier à M. de La Fayette,*, y Elle enesteûre !... (Si vous 4iviez oublié de les copier, oe serait mécliafat signe. > Pendant une absence que fit Ménage, l'été de la màme «mrée, lorsque M. de La Fayette fut retourné en Auvergne, elle eut à faire ie métier de correspondant : f J'ai écrit aujourd'hui en Auveorgne ; mata j'ad tiien mal rempli votre place pour les nouvetlés. »

Deux ans plus tard, oe n'est pas Ménage qui sert d'informatear à M« de La f^ayette, maïs Louis Verjus, lequel sera bientôt un personnage, employé par le roi «en -maiiitos négociations avec les princes allemands <et pîëmpoteîiUaires de la France à la diète de Hatisbonne. ^Ea 1665, il n'e^t pas enc4)re ce diplomate. On ie traite assez familièrement. Il a de Tassidnité auprès de M''* de La Vigne, une flitle sabrante et d'bu- •me'ar gaie. (Test à lui que M*^ de La Fayette s'est adressée pour envoyer les ifesoivelies à son mari. W . ¥erjus est négligent : < Il n'a ipas plus songé % écrire à M. de La Fayette qu'à me voir. » Ménage, «qui n'entretient plins de correspondance avec M. de

La Fayette, est prié de secouer aa moins Tapathie de son suppléant : f Je vous prie de savoir de M. Verjus s'il écrivit mardi à M. de La Fayette. S'il ne l'a point fait, priez-le de ma part de lui écrire demain. Comme je suis ici... » (c'est à Livry...) « je ne sais aucune nouvelle et né puis lui en écrire : ainsi je lui en serai encore plus obligée. S'il savait combien j'ai fait de civilités à M^^* de La Vigne à son intention, il trouverait qu'il doit faire quelque chose pour mon service. > On dirait bien que, d'approvisionner de nouvelles cet Auvergnat, fut une sorte de corvée, mais qu'on était assez tranquille de son côté pourvu qu'il eût sa ration de nouvelles.

Et l'on* voit un peu, si l'on ne la voit parfaitement, la situation de M"** de La Fayette et de son mari. Somme toute, il n'y eut pas entre eux une x^uerelle et une brouille. Ils ont vécu séparément, mais sans haine aucune, et peut-être avec une sorte d'amitié persévérante que l'absence favorisait. L'année qui a suivi son mariage. M"'* de La Fayette écrit à Ménage que son mari 1' « adore » et qu'elle 1' m aime fort ». Qu'est-ce que sont devenus de tels sentiments, dont l'un d'ailleurs est plus fervent que l'autre? Le pliis fervent s'est attiédi. Quant à M*"^ de La Fayette, une fois qu'elle est à Fresnes, M. de La Fayette à Paris, elle écrit à Ménage : f J'envoie à Paris pour savoir des nouvelles de M. de La Fayette, dont je suis en peine. > Evidemment, une plus vive inquiétude la rappellerait à Paris : elle montre cependant le principal d'une tendresse conjugale fidèle et assez attentive.

Il n'y a point de drame, dans la vie séparée de M<^^ de La Fayette et de son mari : du moins, l'un de ces drames à épisodes ou à éclats, qui font du bruit.

C'est une aveotope discrète et silencietise, mëlEtico- Ëque «t «Qaiogtte à la plupairt ùe ces lentes destriictàims qm le temps accomplit dans les âines e% dans les Odeurs; -destruc^tions qvi ne se soient presqae pas ; et blessures tôt ctcatriBées. Le tempe Messe et il guérit, Qtfelqnefals il Me9se très fort et laisse ^ atteBère la goérîson. IVè&'SOif^ieBl, il goérlt à mesure qu^il blesse.

M arriva qtie, v^s la an de Tannée 16^ on an délMii ée rantkée suirante, M"^ ée La Fayette et son mzxi B'aperçiireiit qu'ils n'avaient pas les mêmes ^oûts : lui qni ^tait «auvage et qui préférait ia vie catoae des efaamps ; elle qui se seuven&^t de Paris airec t'enviie d'en go'Élter encore le remuement et les «délices. Et ils s'apençarent a^ussi que les raisons qu'ils aniraient de ffâcrider Vnn à l'autre leurs préférei^ces n^étaient pas «i impérieuses q^ie leur désir ée- n'y fMMDt Teoon^eer* Alors, ils cédèrent à leurs velléités âÊffêrentea. Cela se lit |rn>bablement assez ble«i, ne fut pas éSfi tout à fait et fui compris sans qu'on le élL M"»*» ée La Fayette Tint à Paris. M. de La Riyeflte t'accompagnait, à ce qui! semLie. Et le séjour de M"* de La 'Fayette »e prolongea qnand M. de La Fayette s'en étaR retourné ^n Aurergne. Et peu à peu it fut admis que W^* de La Fayette habilarit Paris, où M. de La Fayette la venait voir de temps à autre.

A mesure que s^efface, dans Féloignement, M. de La Fayette, voici que s'approche et détient de plus en plus net M. de La RocbefoucauM. Cetite épiphanie et ce déclin ^e font ensem'ble, et sans lutte, sans impétuosité ni résii»tance, par la tranquille rofonté d^tm phénomène qui ressemble soit à la naiersance

du jour limpide ou à la lente arrivée d'une saison» Le 5 septembre 1656, M*"* de La Fayette écrit à Ménage. C'est à propos de l'imposture savante qu'il a organisée autour des sonnets du Tasse, de Guarinî et de lui-même. A cette époque, elle est encore en Auvergne et dans la deuxième année de son mariage ; elle ne se doute pas de l'avenir et, après avoir épilogue sur les sonnets : f Puisque toutes les assurances que je vous donne de mon amitié ne vous persuadent pas, je ne sais pas ce qu'il faut faire pour vous persuader. Il me semble que, quand je dis que j'aime quelqu'un, il me faut croire ; car je ne le dis pas si souvent. Adieu. Je suis infiniment obligée à M. de La Rochefoucauld de son compliment : c'est un effet de la belle sympa** thie qui est entre nous. > Cela veut dire que M. de La Rochefoucauld n'a'point chargé M. Ménage d'un compliment qu'il adresse à M""" de La Fayette pour un autre motif que 'de complaire au messager, sachant

— car on le sait, et M. Ménage est seul à en douter l

— la belle sympathie qu'il y a entre M. Ménage et elle. C'est la première fois que le nom de M. de La Roche-

foucauld se lit sous la plume de M*** de La Fayette } et ce n'est qu'une mention furtive. M. de La Rochefoucauld a dû rencontrer M^'^ de La Vergne au temps des troubles et quand il avait pour allié, dans laguerre civile, l'honnête et imprudent Sévigné. Depuis lors, les anciens rebelles ont subi la défaite ou l'ont acceptée. M. de La Rochefoucauld demeure le plus souvent loin de Paris et dans une retraite d'où il sortit, cetta année i656, pour montrer de l'assiduité auprès de la reine de Suède : c'est là probablement qu'il a vu M. Ménage et lié avec lui quelque familiarité. M"** de La Fayette ne prête au souvenir de ce frondeur émé-

rite aucune attention, ne devine rien, non plus que le frondeur, non plus que M. Ménage.

PuiS) elle vient s'établir à Paris et laisse en Auvergne M. de La Fayette. Une des relations qui lui sont alors le plus fréquentes est la famille du Plessis, logée à l'hôtel de Nevers et qui accueille la société la mieux choisie^ où s'est glissé du jansénisme. Elle dîne et soupe très souvent à l'hôtel de Nevers et, le 24 mars 1662, elle y re$te-à coucher, parce que son faubourg Saint-Germain, tout infesté de voleurs, lui parait dangereux à regagner dès la nuit close. M. de Pom* ponne, l'un des habitués de l'hôtel de Nevers, a tout récemment éprouvé la disgrâce du roi, qui l'a relégué à Verdun. Tous les soirs, les du Plessis et leurs amis jurent d'écrire à M. de Pomponne et, au bout du compte, n'écrivent pas. f Pour moi, qui suis ennuyée de voir que tout le monde fasse si mal son devoir, je me sépare de la troupe pour faire le mien et vous écris en mon particulier... Je suis toute seule dans ma chambre... > Et M"^° de La Fayette écrit encore un peu; après quoi l'on dirait bien qu'elle n'est plus toute seule dans sa chambre et qu'on est venu l'y rejoindre, car elle dit : c A mon bon exemple, voilà M. de La Rochefoucauld qui vous écrit.». » Cette année 1662 est précisément celle que M*"" de LongueviilB fait à H. Singlin sa confession générale : elle s'enfonce de plus en plus dans une dévotion qui sera la seconde gloire de sa destinée romanesque. 11 y a environ dix ans qu'elle s'en est allée de H. de La Rochefoucauld, lequel a décidément renoncé aux principales folies de sa jeunesse et incline vers la cour un zèle si obéissant qu'il recevra dans peu de mois le Saint-Esprit» Ce qui lui reste des combats où il a fait bonne figure

Vli LA JEflNESSC M KÂSAMi: D£ LA FAYETTE

dfi révolté, c'est ^one tgknt <d'arçeBt que ae sapprimo pas une pension àe bfaii loààk^ lmre&, napque de la générofliié royale ; *c'est Tine santé «alanaiteuse ; eai^fin, c'est tme amertume d'entrain idéçu qtie disBûnule joèîment ia gcèce de son air. Il me sait pas qae M^ de La Fayette sera Mentftt !l''amie «de sa tristesse ^H ta cf^nsoilatrice de sa difû(jle sagesse ; mats il la Toit seèvrent à Thètai de !Ne¥ers, dams nn mitieti 4e bon-^ fauBsie mtttraj^nte.

€'«8t ie mement où elle a cett^e quereito un peu absurde avec Ménage quâ, ée «dépit sincère et paur vn sioraftagème de nmalice amoereiwse, la vendrait rendre jalovse de Chloé« Il vante ua jour à M. de La Bocbe^ foucBLuid ceitte Cbloé^ M-. de La Hoohefeucauld lui dennaund^e qui est, de H^ de La Fayette on de Cliloé, la préférée. « Je imi dis, raconte Ménage, que c'était [€hleé]; à quoi il ne s'amendait pas. Il me ^répondît qm'îl le dfoatt à Chloé et qu'il ne toos le dirailt pas. H le dit à Obloé, qui lui dit que je ^usa^is don&ê une >contre4ett!re. » M. de La Rochefeucauèd IxaidlnaÂt ainsi tonobanut les (eadresses de Ménage et, de sa tendresse à Uii, n'était pas enoere mfonné.

U avait beancoup d'intimité avec M"^ 4e Sablé qui, depuis peu d'années, teurnasit à la •déretîon, demeuraifl auprès de Port-Reyal et, de t'a»cienne frîvolilé, ne ^gardait que les plaisirs 4e la pensée fine el de la goarm£^i4ise i<Dgéiniei}se. Elle tenait bureau 4e méditadaoos, poor ainsi dire, et 4e (bonne drère. Elle écliangeait avec La Recbefoocauld senteiices morales el i%»eettes ic«ifônaliFes ou, parfois, contre en lot de maxioiee bien venues, des pilais : il 4eBi«iii4ail le potilgesvvx carottes, le ragmft de boeuf et de weutoB, la sauce yerHe, te» chapons aux pmneawx, pms deux

assiiettes de confitures. On disait qu'en dépit des jansénistes voisins le diable avait refusé de quitter la maison et, pourchassé, se cachait dans la cuisine.

En 1664, M""* de Sablé commença de montrer à un petit nombre de personnes délicates le recueil manuscrit des Maximes ; et M'** de La Fayette les lut pendant un cour séjour qu'elle Qt à Fresnes avec M^** du Plessis. Tout de go, elle écrivit à M""^ de Sablé, c Ah I madame, quelle corruption il faut avoir dans l'esprit et dans le cœur, pour être capable d'imaginer tout cela ! J'en suis si épouvantée que je vous assure que, si les plaisanteries étaient des choses sérieuses, de telles maximes gâteraient plus ses affaires que tous les potages qu'il mangea l'autre jour chez vous. » Les plaisanteries, ce ne sont pas certes les maximes : et l'on voit bien que W^^ de La Fayette les a prises au sérieux jusqu'à en être épouvantée. Mais, une plaisanterie ou ce qu'elle veut qui passe pour en être une, c'est un sentiment vif que l'auteur de ces maximes fait mine de lui témoigner et qu'elle feint d'éluder sous le prétexte que voilà un homme trop gourmand, puis une àme trop corrompue. L'on aperçoit que leur amitié mutuelle prélude aux vérités de la tendresse par quelque badinage où sont admis les gens des alentours.

Peu de jours après, M"** de La Fayette écrit à M*»' de Sablé derechef et la supplie de lui montrer ses maximes, les maximes de M"^* de Sablé, beaucoup plus rassurantes que celles de La Rochefoucauld : € M*^* du Plessis m'a donné une curiosité étrange de les voir ; et c'est justement parce qu'elles sont honnêtes et raisonnables, que j'en ai envie, et qu'elles me persuaderont que toutes les personnes de bon sens ne sont pas si persuadées de la corruption générale

iSO LA JEUNESSE DE UàSJJiE 1MB LÀ EATETTE

que r«8i M. de La Roehef(Micajuld. > ËUe y .rerie&ty aree mke insisiance qui >e»t l'aveift d'un tr&uioie siiigulÂec. Les majiîmeâ de La Rockeloucauld loi i(»At déphiy Toni offensée, ont cb«i§pnRé ce qu'elJe aiait de orédulilé o>u de eonfiance «& l'esinne qu'elle gardait à rhumanKbé, l'estime aussi qu'elle acx^ordait à rauiairr e^t qu'elle «eataift pent-èire qui aUaitt à quelque fav«fur d'amitié.

Le livre des Maximes est « achevé d'Âmprimear » Je 27 4)olobr6 A€64. Elle fat, à le poaséd£r^ l'une des premières. Et, soît qu'elle eût réussi premptemeiii à se familiariser avec l'bi^tttoyaible médisance ùjul moraliste, ou que le moraliste l'eût famiAiaflrisée avicc luÂHSième par les attraîlfl de sa persooimeeide soa esprit, le livre .hien45i ne ré|)ouvazite fklns : ce n'est plus le livre, q.ttâ l'^poruvantB. ifille reçut on jour la visite d'uQ très jeiiuielioradne^ lecoofibe de Saint Paul, é^gé de «eiae ans à peine et qui eiïtcaît daoâ le monde. Le comte de Saint Paul était fils de M^'' de Longueville et, au su de tout l'uai'vecs^ Ois de JL de La Rocliel&ncauld. Poiu*M*"' de La.Fayette, jqaolla nasàke émouvante! Elle écrit à M°** de S&blé; ia plume lui trembleaux doigts :< M. le.a^mledeSaJnDl'PaalBortde céans... Nous avaiisa«ssi parié d'u& haanme qve ^ons savex... > Elle ibarre ces derniers mots «i cootinae : « d*u& homme que;^e pr^eads toujours ia Jibeité. de mettre en cooaf>araisan avec vous pour i'agrémeBxt ée l'esipnU. Je ne sais si la -eouftpaïaâsan irons offense ; mais, quandielle v^us ofiensecait dansa» bouche d'Ane autre, elle eât une ^ande iouange <daDS ia mienne, si tûutce qu'on dit est vrai... »iGe qa'oaidit, — jct croyez-le si vous voulez ! — est <q«e M"''' de La Psrjreète et Al. de La Rochefoucauld se voient l'un i'auftre-dV

« SI {Lis PLAISANTERIES^* » 28i

bcm œiL^ c J'ai hko tu que M. le conte de Samt Paul avait ouï parler de ces dils-ià ; et fj sms un peu emlrèB »vec hiL Mais fai peur qu'il n'aôt pris tout sérieusemeoii oe que )e ikiî en ai éit. Je vous conjure, ta première lois que vous le vi^rreE, de lui parier de ¥0«s-mèBwe dettes hruiis^là. Gela Tiemdra aisémeffiit 4 piTopos, car je lui ai donné les Maximes et il vous le dira^sans doute. Mais je vous {vrie de lui en parkar bien •coonme il faut pour hii mettre dans la tête que oe a'esl autre chose qu'une .pi»isaaterie« Je me suis pas assez assurée de oe que vous en pesisez pour répondre qne vons direz bien et je pense qa'il faudrait commencer par :persuader Tambsuisadeur. Néamnoins, il iaaxi s'en fier à votre baiblfaté : elle est au-dessus des nkaxknesoréÎBaircB; mais eofia, persuadoz4e. Je bais comme la mont que Jes ^ns de son àçe puissent croire que j'ai dtes galanteries. 11 me semble qa'tn leur parait cent ans dès que l'on est plus vieille qu'eiix».^ De plus, il croiradt plus aisën^nt ce qu'on lui dirait de M. de La Rocbeloacaiiild que d'un a«tre. Enfin, je ne veux psa qu'il en pense rien, .sinon qii*il est... 1 M. de La Eocbefoucauld, s'entend.», c de mes amds.:. » M"»* de Sablé Me» de la tète» à M. de Saint Panl ce que M**^ de La Fayette ne i»eiit pas qu'il j ait. Le c(Mmte de Saint Panl est us enfant; mais il 9 i€ terriblement de l'esprit »^ M**^ lie La Fayette s'en aperçoit avec beaucoup d'inqviétnée.

Ceète lettre un peu folle, a^u moins toute frémissanite, esi ie si^ne que La Bocbeifoucauid n'a point maaxjfiié d^babikAé si, ayant le goût de plaire à M*' de LaFsyet4e,iira premlèremeiit éveillée à qnéiqueswprise, et puis cbarmée ou &aoinée7 enfin réduite à confesser un émoi qui est de l'amour qui tremble et

qu'il saura tranquilliser. Leur liaison sera constante et aura la récompense du repos : elle est d'abord toute alarmée ; la c divine raison » se croit éperdue.. M*"* de La Fayette, qui craint d'être, aux yeux dut comte de Saint Paul, une vieille personne, a trente ans ; M. de La Rochefoucauld, cinquante et un ans. Il a le visage beau, les cheveux noirs, longs et frisés^ les yeux noirs et, dans la mine, c quelque chose de fier et de chagrin », peu de sourire et un € air sombre » que ses jolies manières rendent bien attendrisi^ant. 11 écrivait, six ans plus tôt : € J'ai une civilité fort exacte parmi les femmes et je ne crois pas avoir jamais rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la peine. Quand elles ont l'esprit bien fait, j'aime mieux leur conversation que celle des hommes : on y trouve une certaine douceur qui ne se rencontre point parmi nous... Pour galant, je l'ai été un peu autrefois ; présentement, je ne le suis plus, quelque jeune que je sois... J'approuve extrêmement les belles passions; elles marquent la grandeur de l'àme..» Moi qui connais tout ce qu'il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de l'amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte ; mais, de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai me passe jamais de l'esprit au cœur. » Il est marié, d'ailleurs : il a épousé, quand il avait à peine un peu plus de quatorze ans, une petite Andrée de Vivonne. Mais lisons une de ses maximes : € On sait assez qu'il ne faut guère parler de sa femme. » Il ne parle point de la sienne, qui demeure dans l'ombre douce de l'oubli ainsi que le mari de M"*' de La Fayette.

Page 1