CHAPITRE CINQUIÈME
compte de sa mission à son ministre, sans vouloir lui faire un portrait de Richelieu f que le cardinal François Barberini connaissait depuis longtemps, ne put pas s'empêcher de relever sa politesse, « cette parfaite bonne grâce qui, jointe à tant de prudence et à un génie si élevé, lui gagne le cœur de tous ceux avec lesquels il traite, comme aussi cette merveilleuse confiance en son éloquence qui lui persuade qu'il vous oblige alors même qu'il vous fait du mal; de telle sorte qu'en vous refusant il a l'air de vous être plus agréable que d'autres en accordant '. » Éloge inacroutumé, très-vrai à quelques égards, fondé ici sur un exemple particulier, et qui prouve au moins à quel point Mazarin était déjà sous le charme de l'esprit, de la parole et des manières de Richelieu*.
1 Deuxième dépèche du 14 février : • Délia natura di queslo signore non dirô altro, mentre dà chi Y havrà trattato molli anni sarà stata onninamente palesata à V. S. III. laquale ha potuto scoprire la verilà, ma dirô solamente che quelle maggiori finezze, che si possono usare dà un prudente et elevato ingegno per cattivare V animo di uno, sono possedute et accorlamente impiegale dà questo signore, il quale voglio credere che presupponghi e fidi tanto nel suo talenlo che si persuada favorire et obligarsi ancor quelli a chi fà del maie : in summa vi sarà chi concedendo disgusta più che egli negando. »
1 Reste une petite question, du genre purement curieux, mais qu'on se fait naturellement : en quelle langue, en français ou en italien, eut lieu la conférence que nous venons de raconter? Assurément Richelieu savait fort bien l'italien, comme l'espagnol. 11
Telle fut, non plus d'après une tradition incertaine et les exagérations d'historiens complaisants et mal informés, mais sur le témoignage authentique des deux interlocuteurs eux-mêmes, la première entrevue de ces deux grands politiques, qui se plurent l'un à l'autre du premier moment qu'ils se virent, qui devaient être un jour si ïnti-
avait été à Home dans sa jeunesse pour son évêché de Luçou. Depuis plus de douze ans il vivait à la cour de Marie de Médicis, autour de laquelle s'était formée une sorte d'atmosphère italienne. Dans la haute société, surtout chez la marquise de Rambouillet, qui était Romaine, les beaux esprits et les femmes ellesmêmes lisaient le Tasse, leGuarini, et jusqu'à Marini, alors plus à la mode peut-être à Taris qu'au delà des monts. Richelieu devait donc entendre parfaitement litalien ; mais le parlait-il avec assez de facilité et de sûreté pour s'en servir en des entretiens diplom?tiques où le juste emploi des mots a tant d'importance? Nous en doutons. Mais pour Mazarin, nous n'hésitons point à affirmer qu'il était tout à fait incapable de foutenir en français une conversation réglée avec Richelieu, et la preuve, à nos yeux péremptoire, c'est que, s'il l'eût pu et s'il l'eût fait, il l'aurait dit et n'aurait pas manqué de s'en prévaloir auprès du cardinal Barberini. Quoiqu'il ait fini par parler et par écrire le français à merveille, longtemps il ne fit guère que parler un jargon moitié français, moitié italien, à peine suffisant pour la vie ordinaire; et nous ne connaissons pas un seul billet français de Mazarin non pas seulement avant son séjour à Paris comme nonce extraordinaire en 1635, mais même avant son entrée au service de France en 1659. Nous sommes donc bien tenté de croire que, le 29 janvier 1630, à Lyon, Richelieu et Mazarin s'entretinrent en parlant chacun leur langue ; nous sommes même persuadé que l'ambassadeur de Venise et le nonce apostolique conféraient aussi en italien avec Richelieu, et que c'était là l'usage de la diplomatie du temps, sauf des exception* extrêmement rares et toutes personnelles.