‹ La jeunesse de Mazarin;Chapitre 133 sur 282 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

vagé, comme Test toujours le voisinage d'une armée, Richelieu n'était pas à son logement ; il était allé du côté d'Alpignan, petit village au bord de la Doire; ils le rencontrèrent à cheval : en les voyant, il se hâta d'en descendre, leur demanda s'ils apportaient quelque bonne nouvelle, et aussitôt la conférence commença, en plein champ, sous un arbre1.

M. le nonce prit la parole, et fit au cardinal le discours dont on était convenu à Rivoli. Richelieu, étonné que dans les circonstances présentes on le ramenât à des discussions qu'il croyait épuisées, ne put retenir son impatience, et dit qu'en vérité s'ils n'étaient venus que pour lui répéter les mêmes choses, ils auraient pu s'épargner la fatigue du voyage ; qu'il avait fait des propositions de paix conformes à la raison, et qu'il n'avait rien à y changer2. Il fit ensuite un grand éloge du zèle que le Saint -Père et son neveu montraient en faveur de la paix de l'Italie; il protesta que pour lui il consentirait bien volontiers à remettre toute l'affaire à M. le légat, mais que le cardinal Antoine ne se donnait pas pour l'arbitre de la paix et de la guerre, et qu'il

1 Relazione : « Negotiando sotto un arbore in campagna. » * Ibid. « Che mentre non se li p or ta van o se non le medesimecose, se potevano scusar i viaggi, perche si era già portato nel ragionevole con le proposition! già date, e che non era una besti» che si fosse per mutare. »

venait seulement comme un médiateur équitable et bienveillant. Il demanda en quoi consistaient les concessions des Espagnols et des Impériaux. Récapitulant les quatre points auxquels, à Alexandrie, on avait réduit tout le débat, il établit avec force la justice des propositions de la France, et réfuta les objections qu'on avait élevées contre elles. Mazarin se tenait sur la réserve et dans une altitude respectueuse. Il accompagnait son supérieur, le laissait parler, et se bornait à quelques mots dans le même sens que le nonce, en tâchant de ne pas blesser son illustre interlocuteur de Lyon. Survint le prince de Piémont avec quelques gentilshommes. Le cardinal lui dit : « Ces messieurs viennent de la part de M. le cardinal-légat me répéter les mêmes choses, en sorte que nous voilà bien loin de la paix. » Le prince répondit qu'il aimait à croire qu'elle n'était pas désespérée, et qu'il avait confiance dans les bonnes dispositions deSpinola. Le cardinal répliqua que Son Altesse se trompait, et que jamais Spinola ne* céderait sur l'emploi de troupes françaises au service du duc de Mantoue. On conversa quelque temps encore, et comme il se faisait nuit, Pencirole et Mazarin se disposèrent à se retirer. Pendant que Pencirole prenait congé de Victor-Àmédée, Richelieu, Rapprochant de Mazarin, lui dit brusquement qu'il

fallait la paix ou la guerre, que tous ces pourparlers ne valaient rien en ce qu'ils entretenaient les irrésolutions du duc de Savoie, et il lui demanda ce que voulait le Saint-Père. Mazarin ne put que se confondre en protestations que le pape voulait la paix et que ses ministres n'avaient pas d'autre ordre que d'y travailler *.

En retournant le soir de Casalette à Rivoli, Mazarin fit remarquer au nonce Pencirole quelle mauvaise humeur avait Richelieu. « A son air pensif, dit Mazarin, je reconnus qu'il roulait dans son esprit quelque grande résolution*. » Le duc de Savoie, qu'ils allèrent retrouver, commençait aussi à concevoir quelques soupçons, en apprenant que l'avant-garde française revenait en toute hâte daMontferrat et se rendait à Casalette. Troublé par sa mauvaise conscience et sachant que Richelieu n'ignorait aucune de ses trahisons, le duc craignait qu'il ne mit la main sur son fils

1 Belazione. — Richelieu dit un mot de cette conférence, sans faire aucune mention de Mazarin, t. V, p. 475 : « Le même jour, le nonce Pencirole étoit arrivé d'Alexandrie, où il a voit vu Collaltoet Spinola. Le duc de Savoie... prit occasion d'envoyer le prince de Piémont avec Pencirole pour voir le cardinal, afin d'en apprendre des nouvelles ou voir quelle contenance on faisoit. En cette conférence on parla de la paix générale, mais les mêmes difficultés se rencontrèrent toujours, auxquelles on ne se relâchoit de part ni d'autre. »

9 Relazione : « Dalla malinconia in che trovai Richelieu sopra modo pensativo, conobbi ruminante qualche gran risolutione. »

et ne le retint prisonnier, comme un gage de la conduite du père. A tout moment il demandait si le prince n'était pas de retour, et ne pouvant cacher sa profonde inquiétude, il s'excusait en disant que la peur est la compagne inséparable de l'amour1. Il ne s'apaisa qu'en voyant paraître Victor-Amédée. On se demanda quels pouvaient être les desseins de Richelieu. Charles-Emmanuel pensait que le cardinal allait conduire l'armée française devant Turin afin de lui enlever la capitale de ses États, et en songeant à toutes ses ressources, à ses propres forces et à celles de ses alliés, qui étaient tout près de Turin, il se croyait sûr de battre Richelieu et le considérait déjà comme perdu. « Ah! dit-il à Mazarin* en le congédiant, si le cardinal me tenait entre ses mains, il se vengerait bien sur moi. Mais Dieu veut le punir : lui-même sera l'instrument de sa ruine. » Pencirole et Mazarin quittèrent Rivoli à deux heures après minuit, et s'en revinrent à Turin.

1 Relazione : « Stava ripieno di timoré délia persona dei principe, dubitando che lo ritenesse Richelieu; e perciô ad ogni momento mandava à vederese compariva, scusandosi con noi dicendo che era proprio di chi ama il temere. »

9 Relazione : « Nel licentiar mi disse il duca : Creda V. S. che se Richelieu mi havesse nelle mani, farebbe le sue vendette, non potendo soffrire che io faccia quello mi conviene per guardnr il mio Stato; ma Iddio lo vuol castigare, e si vuol servir di lui medesimo per instrumenta. »

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