CHAPITRE SIXIÈME
cause, ce coup de main vigoureux attestant la politique résolue et même le coup d'œil militaire du cardinal, ainsi que l'habileté de ses généraux et la valeur de ses soldats; cette forteresse, la troisième du Piémont après Turin et Veillane, inopinément assiégée et comme enlevée en quelques jours en face et à Tinsu de trois armées, c'était là un magnifique début de campagne , et Richelieu rappelle, avec un juste orgueil, que ce beau succès fut remporté le même jour où jadis nos pères avaient gagné, en Italie, les batailles de Ravennes et de Cerisoles f. La prise de Pignerol valait bien, en effet, la plus brillante victoire par les solides avantages qu'elle nous promettait. Depuis quelque temps, comme nous l'avons vu , Richelieu songeait à acquérir un poste qui nous donnât le libre passage des Alpes et assurât la communication si nécessaire de la France avec l'Italie. Suse notait
1 Richelieu, t. VI, p. 4. — Le maréchal de Schomberg écrit, le 3 avril, de Pignerol, à Boulhillier, resté auprès du roi, Archives des Affaires étrangères, Turin, 1630, t. I", fol. 368 : « Si jamais M. le cardinal eut sujet d'être content, c'est maintenant qu'il a fait Faction la plus glorieuse pour lui et la plus heureuse pour les armes de la France qui se soit laite il y a deux cents ans en Italie, où il ne faut point espérer que les Espagnols veuillent faire une bonne paix ni que Ton se puisse' jamais fier en M. de Savoie. Mais les uns ni les autres ne nous sauraient faire de mal tant que nous aurons un pied en Italie, et la crainte de nous y voir prendre racine plus avant fera que M. de Mantoue sera moins tourmenté. »
point ce poste-là. D'abord un traité et la bonne foi nous. obligeaient de le rendre; puis Susene se pouvait garder si on ne possédait la Savoie; et Richelieu rêvait bien cette possession, mais il était loin de la tenir encore. La lettre de Louis XIII, que nous avons fait connaître, l'invitait à se saisir de quelque aulre place, s'il en trouvait l'occasion. Pignerol remplissait toutes les conditions désirables. C'était une conquête parfaitement légitime, en dehors de lous les traités, et qui les laissait subsister sans en dépendre. Elle n'était point trop éloignée de la France, comme autrefois le comté de Saluées : confinant presque à nos Alpes, elle n'était guère qu'un prolongement du Dauphiné, et de Briançon et d'Embrun il n'était pas malaisé de la ravitailler et de la soutenir, tandis qu'en l'état présent des choses, pour faire parvenir un homme et un sac de blé à Suse, il fallait traverser la Savoie dans toute sa longueur, laisser derrière soi ou assiéger Chambéry et Montmeillan, et s'engager dans cette gorge étroite qu'on appelle la vallée de la Maurienne. De Pignerol nous pouvions surveiller tous les mouvements de nos ennemis, et, au besoin, nous porter au secours de nos alliés, dont la sûreté était à la fois notre honneur et notre force. Ajoutez qu'autrefois, même après le traité de Cambrai et en vertu de ce traité, tout ce pajs
avait appartenu à la France et que nous y avions laissé les meilleurs souvenirs1. Richelieu résolut donc de s'y bien établir. Il prit successivement Briqueras, la Pérouse, ia Luserne, s'étendit dans les vallées d'Angrogne, de Saint-Martin et autres lieux circonvoisins qui ne montent point vers l'Italie et descendent plutôt vers la France. Il s'appliqua à gagner le cœur des habitants; il garantit leurs privilèges, favorisa leurs intérêts, vint en aide aux protestants opprimés sans blesser les catholiques, et leur fit à tous prêter serment au roi comme à leur souverain légitime1. Pour accomplir cette œuvre délicate, il mit n la tête de l'administration et de la justice l'intègre, actif et intelligent Servien, et il donna le gouvernement militaire à l'homme en qui il avait le plus de confiance, le maréchal de Schom-
1 Archives des Affaires étrangères, Turin, 1630, t. Il, comprenant les mois de mai, juin et juillet, fol. 107, voyez un très-solide mémoire de Servien intitulé : Mémoire dressé par M. Servien pour montrer que Pignerol appartient de droit à la France, Richelieu en a fait usage, sans le citer, au tome VI de ses Mémoires.
9 Ibid. fol. 44. Servien écrit, le 12 mai, à Richelieu qu'il a laissé la ville de Pignerol élire ses syndics et qu'ils se préparent à aller à Grenoble prêter serment entre les mains du roi. Il dit qu'il s'emploie • à leur faire remarquer la différence de la justice de France à celle de M. de Savoie. » Ibid. fol. 155. Les protestants des vallées va u dois es demandant à jouir des mêmes privilèges que leurs coreligionnaires de France, on leur accorde, le 5 juin, la liberté de leur culte et de leurs assemblées, mais hors la ville, pour ménager les catholiques. Ibid. fol. 527. Des deux côtés on s'arrange pour une sérieuse et durable annexion.
berg. L'œuvre a si bien réussi, aux applaudissements de Tltalie, qu'elle a traversé et surmonté tous les obstacles, qu'elle a survécu à l'expédition de 1650, à Richelieu, à Louis XIII, à Mazarin lui-même; qu'elle a duré jusqu'à la fin du dixseptième siècle, jusqu'aux fautes et aux malheurs de Louis XIV.