CHAPITRE SIXIÈME
Dans la nuit du 18 au 19 mars, Richelieu avait achevé les divers mouvements de concentration de toutes ses troupes. A la pointe du jour, il se mit à leur tête, il traversa la Doire à cheval l, donnant l'exemple à tout le monde, et il se dirigea vers Rivoli, qu'il trouva presque sans défenseurs, et la campagne du côté de Turin entièrement libre. Il semblait qu'on nous appelât sûr ce chemin tout ouvert; mais, si nous nous y étions aventurés, un péril immense nous y attendait. Il était impossible d'emporter Turin d'emblée; il eût fallu en faire le siège. L'armée impériale et l'armée espagnole paraissaient alors et nous attaquaient de front avec toute la garnison de Turin, tandis que celle de Veillane se levait sur nos derrières. Mais la prudence de Richelieu égalait son énergie. Il avait d'ailleurs avec lui deux hommes de guerre consommés, Créqui et Schomberg. Il vit le piège et n'y tomba point. 11 ne pouvait avancer sans témérité, il ne pouvait reculer sans honte; voici le plan hardi et profond qu'il avait conçu et qu'il exécuta avec une vigueur incomparable.
Parvenu à Rivoli, Richelieu s'arrêta ; et, pen-
1 Voyez les Mémoires de Ponlis, qui était à ce passage de la Doire, et nous peint Richelieu à cheval, avec une cuirasse, une plume à son chapeau, l'épée au côté et deux pistolets à Farçon de sa selle. Collection Petitot, t. II, p. 121 .
dant que notre artillerie s'avançait vers Turin, et que le duc de Savoie, trompé par ce hasard ou ce stratagème â, s'apprêtait à nous bien recevoir, le cardinal, au lieu de marcher devant lui, tourna sur sa droite, et, passant entre Orbassan et Veillane, il se précipita vers f ignerol dont il savait la garnison peu considérable, le duc ayant le matin même rappelé à Turin les troupes destinées à couvrir cette place. Le 20 mars, à six heures du soir, Tavanl-garde française, conduite par le maréchal de Créqui, était devant Pignçrol. Richelieu y arriva le 21, et l'attaqua sur-le-champ. La ville, à la fois menacée des dernières rigueurs et séduite parles conditions les^plus honorables, se rendit le 22 ; la citadelle, après une assez médiocre défense du comte Urbain de Piosasco, capitula le 50 mars8.
Cette manœuvre aussi prudente que hardie, qui lirait l'armée de la situation périlleuse où l'avaient engagée les perpétuels mensonges du duc de Savoie et le désir de le gagner à notre
1 Richelieu, t. V, p. 488 : « Le l)ruit étant dans l'armée que Ton alloil à Turin, cejui qui commandoit l'artillerie fît partir et conduire tous ses canons sur le chemin de Turin, plus d'une lieue, en sorte qu'ils étoient en péril. Cela fît croire au duc que Ton alloit droit à Turin. •
* Archives des Affaires étrangères, Turin, 1630, t. Ier, fol. 339, sommation et capitulation de la ville, le 22 mars, et> le 30, capitulation de la citadelle, avec les signatures autographes de Riche* lieu et du comte Urbano Piosasco.