PREFACE
ses déchéances, s'explique par sa jeunesse douloureuse, implacablement calomniée et torturée par un père exécrable. Cette épithète, que tout écrivain (à moins qu'il n'ait à parler de rimmonde Cenci) (1), hésite à adjoindre au mot sacré de père, n'est que juste et méritée quand il s'agit de qualifier ce marquis de Mirabeau, dit Vami des hommes^ mais qui, en réalité, fut Tennemi inexorable et odieux de sa famille entière, et particulièrement de son fils aîné, qui devait rendre son nom immortel.
Jaloux du génie de ce fils, comme s'il eût pressenti que ce génie précipiterait l'écroulement de tous les préjugés et de tous les despotismes qui étayaient ses propres tyrannies, il eût voulu en étouffer l'éclosion, fût-ce par la mort de son enfant.
La lutte de ces deux esprits figurait le choc
(1) Les romains du Transtevère (où est situé le palais Cenci), appellent encore de nos jours François Cenci, ilpadre infâme.
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PREFACE m
du inonde nouveau et du monde ancien qu'allait produire la Révolution française. D'un côté la fougue, la générosité, la passion de la justice et du droit. De l'autre, la colère, régoïsme aveugle, la ténacité des privilèges, la violation du sentiment, de l'équité, de la raison et de la nature ; tout l'antique arbitraire invétéré s'autorisant de lois prétendues divines.
Entre ces deux athlètes, pas de trêve possible. Instinctivement, le père détestait le fils, qu'il sentait lui être supérieur, et involontairement le fils jugeait le père indigne du respect auquel celui-ci voulait le contraindre par de barbares persécutions. C'est ce conflit anti-humain, lorsqu'il a lieu entre un père et un fils, que j'osai tenter de peindre dans mon ardeur juvénile. J y mettrais sans doute aujourd'hui plus de vigueur, mais aussi moins d'émotion, de naïveté et de cette timidité
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PRSFACB
d'exécution qui me fit suivre pas à pas les documents historiques et les traditions que ma mère avait scrupuleusement recueillies dans toute la Provence et surtout à Aix, où, enfant, elle avait connu Mirabeau. Or, si je ne me trompe, ce sont précisément ces particularités intimes, jointes aux nombreux fragments des lettres de Mirabeau et de sa famille qui font tout Tintérêt de ce livre.
En republiant aujourd'hui cette étude sur une époque peu décrite de la vie de Mirabeau, je me suis efforcée de Ja compléter par des faits nouveaux et par la citation de lettres du puissant orateur, où éclatent à la fois les souffrances de ce grand cœur méconnu et l'énergie de ce vaste esprit qui médita dans ses longues prisons l'affranchissement de la France
•et du monde.
Louise CoLET.
Paris, décembre 1872.