JEUNESSE. — MARIAGE
11 n'est pas en France un fleuve au lit plus large, aux eaux plus fougueuses, au cours plus indomptable que la Durance, et pourtant la Durance n'est qu'une simple rivière, car elle ne se précipite pas dans la mer : elle se perd dans le Rhône comme une humble tributaire ; elle, si fière, elle devient, I. i
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LA.J]^T:[^^S9H de MIRABEAU
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Les bords de laDurance n'ont point la grâce des rives ombreuses, qu'offrent les rivières plus modestes. Dévastés par le débordement de ses eaux, comme la beauté Test par les passions^ ses rivages sont presque partout sauvages et stériles. En été, quand la crue des eaux a cessé, la Durance semble endormie et glisse mollement au milieu de son vaste lit, qui étale à nu sur ses bords, son fond de cailloux polis et brillants au soleil tels que des pierreries. Alors la rivière est guéable, les enfants se baignent dans ses eaux, et s'exercent à la fronde avec ses pierres arrondies. Mais que l'hiver revienne, ils fuient épouvantés, car la Durance se réveille, rugit et s'élance à travers la campagne qu'elle ravage.
C'était par une belle soirée de mai : le soleil, qui se couchait, rougissait les flots delà Durance, alors calme et limpide ; et sur sa rive droite se réunissaient les voyageurs que le bac allait transporter à l'autre bord. Nous revenions avec ma mère de faire un voyage dans le Nord, et nous nous retrouvions
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avec bonheur près de ces eaux où se reflétait noire ciel provençal, si chaud, si pur, si vivifiant. Tandis que ma mère donnait ses ordres pour le transport de nos bagages, je contemplais, dans une admiration muette et avec une curiosité instinctive, les murs et les tours d'un grand bâtiment qui s'élevait à peu de distance du rivage. C'était un vieux château seigneurial qui ressemblait assez à une forteresse : son aspect imposant était en harmonie avec le paysage sévère qui l'entourait. Mes regards ne pouvaient s'en détacher, et je me prenais à regretter que le château de mon père ne fût pas situé sur ces bords orageux que ma jeune imagination peuplait de tous les fantômes de ses rêves. L'appel fait aux voyageurs vint interrompre ma méditation ; mais tandis que le bac nous menait à l'autre rive, mes yeux se fixèrent de nouveau sur ces murs crénelés qui fuyaient derrière nous, et lorsque débarqués sur le rivage nous étions prêts à remonter en voiture pour continuer notre voyage dans l'intérieur des terres, me tournant vers ma mère à qui je n'avais pas parlé durant notre courte traversée, tant j'étais absorbé dans ma contemplation : « Avant
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(le nous éloigner, avant de perdre de vue ce rivage que j'aime tant, ne pourrions-nous savoir quel est ce vieux château? » Ma mère sourit. «Il n*est pas un enfant du Midi qui ne sache son nom, me dit-elle ; car ce nom est celui d'un des plus grands hommes de la France, issu d'une des plus nobles familles provençales: ce château, est le château de Mirabeau. —Mirabeau! m'écriai-je, celui dont l'éloquence fit éclater la Révolution française ? — Oui, l'homme le plus fort, le plus imposant dans sa vie publique; le plus tourmenté, le plus esclave, dans sa vie privée. »
Je sortais à peine de l'adolescence ; je ne connaissais de Mirabeau que ce que les abrégés de nos histoires contemporaines en disent dans leurs récits de la Révolution; je voyais en lui un de CCS héros de l'éloquence , qui entraînent tout un peuple par leurs paroles et le poussent aux fières actions. Mirabeau n'était pour moi qu'un grand nom, qu'une grande chose; tout ce que je savais alors de cet homme c'était sa gloire; plus tard, ma mère, cédant à mes pressantes questions, suggérées par le souvenir des bords de la Durance qui
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ne s'était point effacé, me raconta, avec ce charme de détails et de vérité que gardent toujours les faits observés ou appris aux lieux mêmes où ils se sont passés, la jeunesse si pleine d'obstacles et de malheurs de cette vie qui devait être si éclatante. Dans aucune histoire, dans aucuns mémoires sur Mirabeau, je n'ai retrouvé, comme dans ces récits, maternels, la juste appréciation des circonstances qui avaient influé sur cette vie, etqui en avaient été, pour ainsi dire, la préparation. Ces souvenirs ont dicté les pages qui vont suivre.
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A la fin d'un beau jour du mois de mai, aussi calme, aussi pur que celui où m'était apparu pour la première fois le vieux château de Mirabeau, un soldat à cheval arrivant de Lambesc, bourg situé à peu de distance de la rive gauche de la Durance, vint demander passage pour lui et sa monture sur le bac qui dès lors conduisait les voyageurs et les passants de l'une à l'autre rive. C'était en 1770 : cet homme portait l'uniforme du régiment de Lorraine ; à son habit fripé par l'usage, à sa figure brunie par le soleil, on comprenait qu'il revenait de quelque campagne récente dans le Midi. Son régiment arrivait en effet de la Corse, et ce soldat était porteur d'un message au château de Mirabeau. Quand il eut passé la Durance, il remonta à cheval etgra-
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vit les rochers qui conduisent au vieux manoir seigneurial. En arrivant il s'adressa à un domestique qui passait dans la cour intérieure, et lui demanda à parler au bailli de Mirabeau.
« Ah I vous venez de la part de M. Pierre Bufflère, dit le vieux serviteur, après avoir examiné le soldat. Par ma foi, mon brave homme, j'ai bien peur que vous ne repassiez la Durance, vous et votre message; car monsieur le bailli m*a ordonné de renvoyer tout ce qui pourrait arriver de ce côté-là; le pauvre enfant le sait bien, ajouta-t-il avec une sorte d'attendrissement. Pourquoi s'obstine-t41 à écrire?
—Pourquoi? répondit le militaire, parce qu'après avoir passé plus d'un an hors de France, officiers comme soldats nous avons besoin en y arrivant d'y trouver un gîte dans notre famille, oùnous puissions nous reposer des fatigues de la guerre. Oh ! je voudrais bien voir que la pauvre chaumière de mon père me fClt fermée I Ils n'ont donc pas d'entrailles, vos grands seigneurs ?
— Personne n'est meilleur que M. le bailli, reprit le vieux domestique, et je suis sûr qu'il ne résistera
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pas à cette lettre si elle est respectueuse comme elle doit l'être. Donnez, je veux tenter son cœur, je veux faire quelque chose pour ce pauvre enfant que j'ai tenu en naissant dans mes bras, et qui est venu au monde, tout comme je vous le dis, avec deux dents et tous ses cheveux ; c'était un vrai dénaon incarné qui ne cédait ni aux corrections ni aux menaces, mais qui devenait bon et affectueux lorsqu'on le prenait par la douceur.
— C'est encore tout de même, répondit le soldat, il est franc et plein de cœur, il n'est pas fier avec nous: c'est l'officier, de son corps le plus aimé; mais allez, ne perdons pas de temps^ je suis sur qu'il est déjà sur la route de Lambesc à attendre mon retour, et il pourrait bien venir jusqu'ici pour avoir plus vite une réponse.
Le vieux serviteur conduisit le soldat à l'office, et se hâta de monter le grand escalier qui menait au premier étage; il s'arrêta un instant auprès de la porte de la vaste galerie qui servait de bibliothèque; il paraissait hésiter à la franchir, puis, comme si une pensée soudaine l'avait décidé, il l'ouvrit avec résolution et se dirigea d'un pas
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ferme vers une des fenêtres de la galerie, auprès de laquelle deux hommes lisaient. Le plus jeune, qui paraissait à peine avoir cinquante ans, était d'une beauté remarquable : grand, bien fait, d'une tournure élégante et noble ; il avait les traits réguliers, un visage ouvert, plein de charme, où éclataient la plus vive intelligence et la plus loyale franchise; son œil était brillant et limpide comme celui d'un jeune homme de vingt ans ; son regard, fier et direct, pouvait intimider, mais le sourire de sa bouche pleine de bienveillance et de bonté tempérait cette impression. Sa chevelure, légèrement poudrée, entourait avec grâce son front vaste et él^vé; nouée derrière la tête par un large ruban, comme c'était la mode alors, elle se jouait en boucles sur un habit de velours. L'autre lecteur était un vieillard revêtu des habits ecclésiastiques; il avait une figure vénérable qui portait à la fois l'empreinte de ses sentiments religieux et de. ses habitudes studieuses ; il paraissait profondément absorbé dans sa lecture, et il ne leva pas la tête lorsque le domestique s'approcha, bien que celui-ci se fût dirigé vers lui et eût essayé
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d'éveiller son altention en répétant plusieurs fois à voix basse : « Monsieur le chapelain. » Mais l'autre lecteur avait aperçu le vieux serviteur et lui dit en souriant : « Que nous veux-tu, Garcin, et quels sont donc les péchés que tu as ainsi à confesser tout bas à monsieur l'abbé ?
— C'est bien en effet un péché dont je m'accuse, monsieur le bailli, répondit Garcin avec une sorte de finesse pleine de bonhomie, et il continuait à parler à voix basse au vieux chapelain dont il était enfin parvenu à se faire écouter, et à qui il glissait à la dérobée la lettre que le soldat venait de lui remettre.
(( Et monsieur l'abbé te trouve-t-il digne de l'absolution? continua le bailli en se levant. Allons, voyons, quel est ce méfait ? Je dois aussi en être instruit, car si le chapelain exerce ici la justice divine , moi je suis le représentant d'une autre justice; et il s'approcha des interlocuteurs.
«Monsieur le bailli, dit l'abbé Castagny, chapelain depuis longues années au château de Mirabeau, ce vieux serviteur veut vous demander une grâce pour prix de ses longs et loyaux services, et je vien»
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presque de m'engager en votre nom, que vous ne la lui refuseriez pas.
— Accordée 1 s'écria le bailli avec élan, car vous avez, monsieur Tabbé, une sagesse chrétienne à laquelle toute ma sagesse mondaine est heureuse de céder. Voyons, mon cher Castagny, qu'avezvous promis pour moi?
— J'ai promis à Garcin, le vieux serviteur de votre famille, et j'espère que vous ne démentirez pas ma parole, dit le bon prêtre avec un accent attendri ; j'ai promis que vous recevriez ce soir au château M. Pierre Buffière.
— Mais, reprit le bailli d'un air contraint, vous savez quels sont les ordres de mon frère ; vous savez que je ne suis ici que son représentant ; il est mon chef, je ne dois rien faire contre sa volonté, et son ordre exprès est que M. Pierre Buffière ne paraisse pas ici.
— Hélas ! dit le prêtre, il ne verra donc jamais ce château dont il devait porter le nom. Qui m'aurait dit, lorsque j'ai baptisé moi-même cet héritier de votre race, qu'il serait contraint à échanger votre grand nom contre celui de Pierre Buffière, et qu'il
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\iencirait jusqu'à la porte de la demeure de ses pères pour en être repoussé comme un étranger 1 Si c'est là la justice du monde, monsieur le bailli, en vérité je vous le dis, ce n'est pas là la justice divine. Mais avant d'être inexorable , continua-t-il , lisez du moins ceci ; ces paroles auront peut-être plus de puissance que les miennes pour vous toucher. » Et il lui tendit la lettre que Garcin venait d'apporter. Le bailH tout ému la prit et la lut, et en lisant les larmes venues de son noble cœur, et qu'il ne pouvait étouffer, jaillirent sur ses joues.
(( Nous triomphons! s'écria Garcin plein de joie. Allons, mon bon maître, vos larmes ont dit oui. Oh 1 ne retirez pas votre consentement. » Et le vieux I)rètrc joignit ses instances à celles du vieux serviteur.
(( Eh bien! qu'il vienne, dit le bailli, qu'il vienne dès ce soir et qu'il soit reçu à bras ouverts, comme l'enfant prodigue de l'Écriture; peut-être trop de rigueurs l'ont égaré, tâchons de le ramener au bien par notre amour. Étes-vous content, Caslagny? » Le vieux chapelain embrassa le bailli; quant à Garcin, à peine ces mots : Eh bien! qu'il
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vienne, avaient-ils été prononcés par le bailli, qu'il s'était élancé pour aller porter cette réponse au soldat; et celui-ci se hâta de repasser la Durance et de reprendre la route de Lambesc.
Restés seuls, l'abbé et le bailli causèrent longtemps et amicalement ensemble. « Mon vieil ami, disait le bailli de Mirabeau, c'est la première fois, depuis que je suis né, que je manque au respect et à l'obéissance que je dois à la volonté de mon frère aîné, et pourtant je ne m'en repens point; votre cœur d'accord avec le mien me rassure. »
Pour bien comprendre les scrupules du bailli et l'hésitation qu'il avait mise à désobéir à son frère, même pour suivre la voix de sa justice et de sa bonté, il faut se souvenir du respect presque filial qu'avaient alors les cadets de noble maison pour leur frère aîné, représentant de leur race; c'était le père qui se continuait en lui, et quels que fussent jamais les torts et les erreurs de ce chef respecté, les jeunes frères, tout en se réservant le droit de conseils, n'en
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LA JEXrrŒSSB DE MIRABBAU 15
obéissaient pas moins à l'autorité du droit d'aînesse. C'est ainsi que le bailli de Mirabeau, malgré son caractère ferme et élevé, malgré son cœur juste et son esprit indépendant, subissait sans révolte l'inflexible autorité de son frère le marquis, bien que celui-ci ne fût son aîné que de deux ans; et cette soumission qui était alors regardée comme un devoir, n'étouffait pas la noblesse de ses idées, comme on pourrait le croire dans nos jours d'indépendance illimitée. Le bailli de Mirabeau était à la fois fier et dévoué ; il s'était formé dans la rude école de la guerre à cette franchise chevaleresque et à cette dépendance disciplinée. C'était une noble na- • tare, un grand cœur, qu'une éducation forte avait encore agrandi. Dès Tâge de douze ans, entré dans le corps des galères, comme garde de l'étendard, il fit sur mer une rude campagne d'hiver; il servit ainsi durant plusieurs années, et se distingua en divers combats navals où il fut blessé; plus tard il devint gouverneur de la Guadeloupe, puis assista au siège de Mahon où son courage faillit lui coûter la vie. Chevalier de Malte, un des plus braves et des plus renommés de son ordre, aucun grand fait
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d'aruies de son siècle no se passa sans qu'il y prît une part honorable; el dans le cours d*une jeunesse si bien remplie par l'action, il trouva encore le temps de se former aux nobles et grandes manières, de cultiver son esprit, d'apprendre les langues anciennes, et de savoir écrire la sienne avec une puissnce et une originalité qui rappellent le style de Saint-Simon. Dans ses campagnes sur mer il emportait toujours quelque livre préféré, chers compagnons de ses fatigues , noble délassement dans ses heures de loisir. Au siège deMahon, quand il fut grièvement blessé, on trouva sur lui un Virgile, qui avait été traversé par la balle qui le frappa. Une seule fois il parut à la Cour dans sa jeunesse; sa bonne grâce et son esprit attirèrent l'attention de madame de Pompadour; mais il la dépita aussitôt par sa froideur et sa dignité. Il était fait pour servir dans l'armée française et non pour devenir le courtisan d'une favorite. Dans les intervalles de ses campagnes et de ses Voyages à Malte, il venait se reposer dans ce château de Mirabeau, que son frère avait abandonné pour aller à Paris essayer do réaliser ses
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Utopies politiques et ses essais sur la culture des terres; et tandis que le chef de la famille, celui qui devait la perpétuer, délapidait la fortune de ses pères, par son incurie et ses folles et vaniteuses entreprises, lui la faisait renaître, avec ses propres économies. Il avait fondé dans le château de Mirabeau une vaste bibliothèque , qu'il augmentait chaque année. Chevalier de Malte, voué par son ordre au célibat, il avait trouvé une sorte d'orgueil et de compensation à embellir pour le fils de son frère aîné, le domaine de ses ancêtres.
Tel était ce noble bailli de Mirabeau, le type le plus rare, le représentant le plus élevé de ces gentilshommes dont il ne reste aucun vestige. Homme de mœurs pures et d'irréprochable probité dans un siècle d'universelle corruption, guerrier plein de bravoure, modèle de grâce et d'esprit, âme forte et tendre, dévoué au culte de sa famille, digne de la continuer, bien supérieur à ce frère qui en était le chef et qu'il aimait avec la plus touchante tendresse et un respect presque filial. Pourquoi un pareil homme n'a-t-il pas été le père de Mirabeau? Pourquoi
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cette nature indomptable et que l'amour seul pouvait soumettre, nVt-elle pas été guidée par ce fier chevalier de Malte, qui n'aurait pas tenté d'étouffer sa fougue, mais en aurait dirigé les élans ; qui n'eût pas essayé de Tarracher au vice par le malheur, mais l'en eût détourné par son propre exemple? Si Mirabeau avait eu un pareil père, Mirabeau aurait été entièrement grand. Mais, hélas! l'heureuse influence du bailli n'avait pu se faire sentir à sa jeunesse orageuse. Mirabeau avait vingt-et-un ans, et par Tordre inflexible de son père, l'oncle et le neveu, qui s'aimaient instinctivement, ne s'étaient jamais vus ; et pourtant, malgré le portrait odieux que le marquis lui en avait fait, cet enfant, qui devait être appelé à représenter sa race, était pour le bailli un objet de constante sollicitude. Il allait le connaître enfin, il allait juger par lui-môme de la vérité, et savoir s'il devait garder ou rejeter cette affection paternelle qu'il ressentait involontairement pour lui. Préoccupé par l'attente d'une entrevue qui lui paraissait solennelle, le bailli de Mirabeau resta quelques instants plongé dans ses réflexions, puis, comme s'il s'était éveillé à la voix
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du bon abbé Castagny, qui lui répétait : « Vous verrez, monsieur le bailli, qu'il ne sera pas aussi mauvais qu'on nous Ta fait. — Allons, allons, s'écria-t-il, préparons tout pour le recevoir comme rhéritier de nos pères, afin qu'il sente mieux qu'il doit devenir un homme de bien pour n'être pas indigne de notre nom. » Et pendant que le vieux chapelain allait tout joyeux donnant des ordres pour que le château prît un air de lête, le bailli se revêtit de son grand costume de Tordre de Malte.
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Tandis que les vieux murs du château de Mirabeau s'éclairaient et s'animaient pour faire accueil à ce nouvel hôte, le soldat porteur du message verbal que Garcin lui avait transmis , lançait au trot son cheval sur la route de Lambesc. Mais à peine avait-il fait une demi-lieue, qu'il vit venir en face de lui un cavalier qu'il crut reconnaître, et bientôt il n'eut plus aucun doute.
«Quoi! c'est vous? M. Buflîère, s'écria-t-il, ohf je l'avais bien deviné, vous n'avez pas eu la patience de m'attendre.
— Non, je Tavoue, l'inquiétude me dévorait; mais voyons, mon ami, quelle nouvelle m'apportestu, bonne ou mauvaise?
— Excellente, mon officier ; on vous attend et l'on pleure de joie à la pensée de vous revoir, s'il
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faut en croire un vieux serviteur qui vous a vu naître et qui pleurait lui-même en me répétant : « Qu'il vienne, qu'il vienne, ce brave enfantl »
— Ce bon Garcinf... Tiens, mon ami, voici pour toi, et maintenant adiau, j'ai hâte d'arriver. »
Et après avoir mis un louis dans la main du soldat, il piqua des deux et prit au galop la route du château de Mirabeau. L'impatience de son âme semblait animer son cheval; l'épaisse chevelure du cavalier, dépoudrée et défrisée parle vent, ondulait autour de son cou comme une crinière de lion; sa tête avait un caractère sauvage plein de grandeur et de force ; tous ses traits, grossis et déformés par la petite vérole, laissaient à peine deviner leur beauté primitive; son sourcil arqué et dont les poils étaient hérissés , donnait de la dureté à sa physionomie : ses yeux seuls, brillants, expressifs, très-doux et très-ardents à la fois, avaient un charme irrésistible qui contrastait avec la laideur de son visage et la tempérait souvent jusqu'à la faire oublier. Qu'une pensée grande et généreuse traversât son âme, qu'un noble orgueil l'inspirât, qu'un bonheur imprévu la fit tressaillir soudain, ses yeux
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reflétaient ses sentiments et répandaient sur tous ses traits une expression qui les embellissait. Cette tête bizarre était portée par un cou ample, suivi de larges et fortes épaules; la taille était sans élégance, la tournure sans distinction; mais tout, dans les allures du corps, annonçait l'homme d'action ; comme dans la tête, le front, les yeux, l'immense développement du crâne : tout révélait l'homme de pensée. Tel était à vingt ans Mirabeau; car dans ce Pierre Bufflère, simple officier au régiment de Lorraine, dans cet enfant prodigue demandant l'hospitalité au château de ses pères, on a reconnu le futur orateur de l'Assemblée constituante. Fils de cet utopiste, surnommé Yami des hommes^ qui, dans sa vie privée, opposait à ses bienfaisantes théories pour l'humanité une dureté inflexible pour les siens, Mirabeau avait surtout été l'objet de la sévérité, nous dirions presque de la haine paternelle. Sa naissance avait d'abord flatté l'orgueil de son père : il continuait sa race, il était l'héritier de son grand nom ; mais bientôt ces sentiments, qui ne venaient pas du cœur, firent place à une sorte d'aversion instinctive que le père ressentit pour son
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propre fils. Enfant, la petite vérole avait défiguré son visage, et ce naaiheur, au lieu d'émouvoir la sensibilité de son père, sembla éveiller l'antipathie qu'il voua pour toujours à son fils. Dès lors, dans ses lettres à son frère le bailli de Mirabeau, confident et pacificateur de cette âme acerbe, violente, éternellement irritée, dès lors , cet enfant n'était pour son père qu'un Néron en gennCy un monstre dont la laideur morale surpassait la laideur physique, et tout cela à cinq ans, tandis que cette vive intelligence qui s'éveillait à peine, inspirait à tous l'étonnement, presque l'admiration; seul, le marquis de Mirabeau ne voyait daus Tàme de son fils que les symptômes d'une incurable perversité. Prévoir ainsi le mal, s'obstiner à y croire, n'est-ce pas, pour ainsi dire, le suggérer?
L'éducation de Mirabeau fut dure; si son intelligence avait été moins ardente, elle se serait éteinte sous le joug paternel; et si son âme avait été moins fortement trempée, on l'aurait à jamais courbée sous le poids des humiliations qu'on lui faisait subir. Les tyrannies qui accablèrent son enfance n'étouffèrent point ses facultés, mais poussèrent à
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rextrème, la fougue de sa nature, source à la fois de sa grandeur et de ses égarements. Mirabeau était impétueux, l'obstacle le rendit violent; il avait le courage de l'esprit; humilié, il en eut l'audace. Il portait en lui les éléments de toutes les passions orageuses; mais la sensibilité de son cœur en tempérait les bouillonnements : cette sensibilité fut méconnue, raillée, niée même par celui qui devait la développer avec amour, comme le seul préservatif de sa jeunesse véhémente, et dès lors tous les emportements envahirent cette âme aux bons instincts de laquelle on s'était refusé de croire.
Malgré ses luttes de chaque jour contre les rigueurs paternelles, son intelligence grandissait et embrassait avidement toutes les connaissances humaines. L'esprit systématique du marquis, qui joignait à un mérite réel des prétentions fort contestables en philosophie, ne pouvait comprendre l'heureuso facilité de ce hardi penseur, qui pénétrait en se jouant et embrassait avec toute l'audace du génie les sciences les plus abstraites. Ce fils était, en face des prétentions littéraires du père, une sorte de rivalité menaçante, qui grandissait clmque jour,
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dont ce dernier eût voulu clouter, mais qu'il était forcé de reconnaître. De là une jalousie bizarre, qu'il éprouvait comme à son insu, et qui l'irritait contre un enfant qui aurait dû être son orgueil.
A quinze ans, pour enchaîner ce qu'il appelait une audace indomptable, une intelligence sans frein, le marquis de Mirabeau enferme son fils dans une sorte de maison de correction. Là, pour l'humilier plus encore, il le fait inscrire sous le nom de Pierre Buffière ; il déshérite de son nom ce fils qu'il a déshérité de sa tendresse ; maisTenfant, malgré sa fougue,parvient à se faireaimerdu prêtre (1) qui dirige cet établissement, et dans cette sévère institution qui fut presque sa première prison, il trouve encore le moyen d'élever et d'étendre ses facultés. A dix-sept ans, Mirabeau fut incorporé, toujours sous le nom humiliant de Pierre Buffière, dans le régiment du marquis de Lambert. Un jour, entraîné par quelques officiers de son corps, il perd au jeu quarante louis ; le marquis l'apprend, et sa colère ne connaît plus de bornes ; il médite les châtiments
(1) n se nommait l'abbé Choquart.
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les plus sévères, et finit par obtenir que son fils sera conduit prisonnier à Tîle de Ré (!)• Ce fut le premier degré de cette échelle de malheurs qu'il devait parcourir. Enfin une expédition en Corse se prépare ; c'est un exil rigoureux qui vaut bien la prison, c'est ime occasion favorable pour le marquis de se défaire de son fils. Il l'incorpore à la légion de Lorraine ; et Mirabeau, maudit par son père, quitte la France à vingt ans, sans avoir revu sa famille où, le jour même de son départ, une fête se préparait. Le marquis mariait alors une de ses filles, mais le frère ne put embrasser la sœur; il partit comme un paria dont on désirait l'absence et presque la mort. Une seule voix s'éleva pour blâmer la cruelle sévérité du marquis : ce fut celle de son frère, cet admirable bailli de Mirabeau que nous avons fait connaître en commençant ce récit. Il n'avait jamais vu cet enfant, mais son cœur lui disait que pour dominer ce caractère plein d'aspérités, une direction plus tendre et plus éclairée eût été
(I) Dans la même citadelle où est aujourd'hui détenu Henri Rochefort, ce fils hardi de Paul Courier. (Note écrite en 1872.)
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nécessaire. Malgré le respect Inviolable qu'il portait à son frère, il lui exprima sincèrement son avis, et lui donna, à l'endroit de son fils, des conseils pleins de clémence et de mansuétude. Mais que pouvait cette douce et lointaine influence contre l'influence plus directe, plus puissante et d'une tout autre nature qui dirigeait le marquis? Ce père si inexorable pour les erreurs de son fils, ce moraliste si rigide, avait introduit au sein de sa famille une femme qu'il aimait et qu'il voulait faire respecter par ses enfants. Le scandale amena la discorde ; cette femme devint le mauvais génie qui poussait le père contre le fils, et qui étouffait la voix conciliatrice du bailli lorsqu'elle s'élevait pour défendre son neveu. Toujours repoussé dans ses conseils, toujours contredit dans la sagesse de ses réflexions, bientôt le bailli cessa d'intercéder pour cet enfant qu'il aimait, et dont il eût voulu adoucir le sort ; on ^'obstinait à le lui représenter comme une nature monstrueuse, et il finit presque par ajouter foi, malgré les doutes qui l'avaient longtemps combattu, à ce jugement qu'il n'avait pu rectifier. Et maintenant qu'il allait connaître enfin l'enfant abandonné et
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le juger par lui-môme, une sorte de lutte douloureuse s'établissait dans son cœur entre sa bienveillance naturelle et Topinion sévère que son frère lui avait imposée.
Quant à Mirabeau, heureux de voir enfin cet oncle si bon, le seul de ses parents qui eût été compatissant pour lui , heureux de retrouver cet excellent abbé Castagny, qui avait adouci les rigueurs qui entourèrent son enfance, et ce vieux serviteur, Garcin, qui lui avait donné tant de soins ; heureux enfin de saluer, non plus on proscrit, mais comme un fils pardonné, le château de ses pères ; oubliant ses années de malheurs et de servitude, il ouvrait son âme à toutes les espérances de l'avenir, et quand il franchit le seuil de cette porte qui pour la première fois s'ouvrait pour lui, il crut entrer dans une vie nouvelle, et le passé disparut.
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A peine donna-t-il le temps à Garcin d'annoncer son arrivée au bailli de Mirabeau, qui l'attendait avec son chapelain dans la grande salle du château ; d'un bond il s'élança dans les bras de son oncle, puis dans ceux du vieux prêtre, et ces trois hommes confondirent de nobles et douces larmes.
« Gabriel, mon cher Gabriel, est-ce bien loi ? oh! que je t'appelle enfin de ton vrai nom! s'écriait Castagny.
— Mon flls, s'écriait le bailli, satS-tu bien que je t'aimais avant de te connaître? malgré les torts, je t'aimais; ne trompe pas mon affection pour toi, je désarmerai la colère de ton père.
— Hélas ! que mon père daigne me juger sans prévention ! Je sais qu'il me croit le cœur mauvais; mais qu'il me mette à l'épreuve (l). »
(l) Paroles de Mirabeau.
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30 LA JEUNBSSB DE MIRABBAU
Il avoua ses erreurs passées ; ils convinrent ensemble des résolutions à prendre pour l'avenir afin de reconquérir la tendresse de son père. Le bailli, en le voyant, ne comprenait pas qu'il l'eût jamais perdue. « Cet enfant m'ouvre la poitrine, écrivait-il au marquis; que de droiture de cœur, d^ élévation et âme, de force de génie l »
Et le bon abbé Castagny reniîhérissait sur ces éloges et pleurait de joie en regardant ce Gabriel qu'il avait tenu tout petit 'dans ses bras.
Gabriel passa trois mois au château de Mirabeau; ce furent les plus heureux jours de sa vie, les seuls heureux peut-être. Il était traité par son oncle en ami et non en criminel ; son âme, naturellement fière et indépendante, se trouvait à l'aise auprès de cet esprit chevaleresque qui comprenait tous ses instincts généreux ; il pouvait lui confier ses pensées les plus hardies, ses désirs les plus exaltés : l'oncle tempérait les élans de cette âme indomptée, mais ne cherchait jamais à la convaicre par l'humiliation et le mépris.
Chaque jour il écrivait à son frère pour le disposer à revoir son fils et à l'accueillir avec amour ; il
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songeait avec douleur au moment où îl lui faudrait quitter son cher Gabriel ; mais il sentait que pour lui assurer un heureux avenir, il devait hâter sa réunion avec son père. Le bailli de Mirabeau avait bien vite compris cette nature ardente, que l'injure enflammait et que Tafifection apaisait. Il n'espérait pas ramener le marquis à un système de conciliation, et il essaya de persuader à son neveu d'obtenir par une inaltérable soumission sinon la tendresse de son père, du moins le sentiment d'équité avec lequel il méritait d'être jugé. « Pars,lui dit-il, mais compte sur moi toujours et reviens aussitôt que tu auras fait, avec ton père, la paix que j'ai préparée; il y à en Provence plus d'une riche héritière qui serait fière de t'avoirpour mari ; je songe à toi, Gabriel, reviens pardonné, et ta vie s'arrangera. » Quand ce jeune homme à l'esprit si brillant, au cœur si expansif, eut quitté le château de Mirabeau, ces vieux murs semblèrent redevenus plus froids, plus silencieux et plus sombres. L'abbé et le bailli s'entretenaient ensemble de tous les souvenirs qu'il leur avait laissés. Parfois dans leurs promenades à travers champs, ils arrêtaient les paysans pour
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3i LA JEUNESSE DB MIRABEAU
leur parler du jeune comte de Mirabeau, et ils étaient heureux d'entendre son éloge sortir de ces bouches naïves. « Il est bien vif, disaient ces bonnes gens dans l'idiome provençal, mais il n'a pas d'orgueil, il est avec nous comme un ami. » C'est ainsi qu'il s'était fait aimer ; tous le pleurèrent à son départ, et le vieux Garcin ne voulut point s'en séparer. « Je veux le suivre là-bas, je veux dire à M. le marquis combien nous l'aimions ici^ pour qu'il comprenne enfin qu'il doit être un vrai père pour lui. » Et le bon serviteur, comme pour défendre Mirabeau sous l'égide de sa vieillesse et de sa longue affection, l'accompagna chez son père.
Il n'y retrouva pas les douceurs de l'intimité qu'il venait de laisser au château de Mirabeau ; mais du moins les jours d'orages de sa jeunesse si tourmentée ne se renouvelèrent pas. Le lion se fit agneau ; cédant aux conseils du bailli qui avait autant de finesse d'esprit que de droiture de cœur, il flatta les systèmes de son père ; il lut les Ephéméridcs et les Economiques (1) ; il parut en adopter les idées,
(1) Ouvrages du marquis de Mirabeau.
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et se prêta à l'exécution des théories agricoles que contenaient ces lourds et laborieux essais. Le marquis, enchanté d'avoir soumis cet esprit hardi, devint moins dur, moins irrité, et pensa qu'il pourrait faire quelque chose de son fils. Cette vie de contrainte et d'ennuis pesait à Mirabeau, qui brûlait de s'en retourner auprès de son oncle ; il voyait bien que son père ne cherchait qu'à étouffer ses facultés et à entraver sa carrière ; le ministre venait de lui offrir un régiment, son père l'avait refusé pour lui. Que faire ? Comment secouer ce joug sans le rompre, sans réveiller la colère paternelle ? Conseillé par son oncle, il persuada au marquis que ses systèmes ruraux appliqués à l'exploitation des terres qu'il possédait en Provence, pouvaient avoir les plus prompts et les plus heureux résultats, et le marquis, flatté, délégua son fils comme un missionnaire appelé à répandre dans le Midi ses doctrines d'économiste et à les faire prospérer.
L'oncle et le neveu furent également heureux de se revoir ; Tun recouvrait une distraction animée pour ses jours solitaires, l'autre un peu de cette liberté de penser et d'agir si nécessaire à sa nature.
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C'est en se retrouvant libre sur les bords sauvages de la Durance, auprès d'un parent qu'il aimait, que le jeune Mirabeau comprit pour la première fois tout le bonheur de l'indépendance. Sans suivre scrupuleusement les systèmes de son père, il fit prospérer les terres du château, et bientôt il en augmenta les revenus ; le bailli était heureux de voir cet esprit longtemps indompté, se plier avec courage aux devoirs souvent fastidieux d'un gentilhomme de campagne. Ce noviciat d'une conduite sage et régulière avait duré plus d'un an. Le baîUi, voulant assurer une destinée honorable et calme à cet enfant qu'il avait rendu à sa famille, songea dès lors à le marier.
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Quoiqu'il n'eût fait que passer à Aix, capitale de la Provence, Mirabeau avait laissé dans cette ville une réputation d'esprit et d'intrépidité aventureuse qui avait éveillé l'attention de bien des femmes ; et lorsque le bruit se répandit que ce jeune comte de Mirabeau, si aimable et si entreprenant, allait venir demeurer quelques mois à Aix chez sa parente, la vieille comtesse de Limaye, cette nouvelle excita la plus vive curiosité dans une société caqueteuse et désœuvrée. Bientôt la vieille comtesse, confidente disait-elle de tous les projets de son jeune parent, amionça qu'il songeait à se marier. Cette résolution lui fit perdre beaucoup de l'estime et de l'attention des femmes coquettes et faciles. Mais elle lui attira en revanche plus d'un rêve secret de jeune
fille.
La comtesse de Limaye explorait pour lui la liste
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des plus riches héritières ; c'était une femme habile et très-versée dans l'art des négociations matrimoniales : la passion de sa vieillesse était de marier ses parents et ses amis. Après l'attente d'une semaine, où elle répétait chaque jour à Mirabeau : Je m'occupe de vous, elle lui dit un soir : « J'ai votre affaire, mettez -vous sous les armes , préparez tous vos moyens de séduction, soyez le mieux possible. Par l'esprit vous l'emporterez sur tous, j'en suis bien sûre, mais vous avez pour la grâce, la tournure et les dehors charmants de dangereux rivaux; c'est d'abord le comte de Valbelle,si beau et si jeune encore malgré ses quarante ans, et le marquis de Grammont, et le vicomte de Chabrillant, et le marquis d'Albertas, enfin la plus une fleur de la noblesse provençale.
— Et quelle est donc la divinité qui attire tous ces adorateurs?
— La petite Emilie de Marignane, la plus riche héritière du comté. Je vous présente dans deux heures, mon cher Mirabeau, et je compte sur votre esprit pour désespérer tous vos concurrents et pour séduire la jeune fille.
— Mais ce masque va Tépouvanter, dit Mirabeau en se regardant dans une glace, et en souriant tristement.
— Bah ! c'est rarement un visage qui tourne la tête aux femmes ; d'ailleurs, celle d'Emilie est déjà à moitié tournée pour vous, je lui ai parlé de vos malheurs, de votre jeunesse aventureuse; vous ôtes pour ce jeune esprit une sorte de chevalier errant qu'elle serait glorieuse de fixer. Allons, soyez irrésistible ce soir, et la victoire est à nous.
— Grâce à vous, mon habile général, » dit Mirabeau en baisant galamment la main de sa vieille parente ; et il la quitta pour aller faire sa toilette ; il revint à huit heures. « Vous êtes adorable^ s'écria la comtesse; allons, j'augure bien de vous. Mais partons; car nous sommes attendus. » Et montant dans leurs chaises à porteurs, ils se firent conduire à l'hôtel de la marquise de Malivemi.
Le marquis de Marignane, séparé d'avec sa femme et menant une vie fort dissipée, avait confié sa fille unique, Emilie de Marignane, à son aïeule la marquise de Maliverni. C'était une vieille femme avare, très-humoriste, et auprès de laquelle la jeune hé-*
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ritière passait de tristes jours. Désirant vivement sortir d'une vie qui ressemblait assez à la vie du cloître, Emilie était heureuse d'apprendre led nombreuses propositions de mariage qu'on faisait pour elle à sa grand'mère ; elle espérait que parmi ces gentilshommes, l'élite de la noblesse, qui la recherchaient, il s'en trouverait un qui obtiendrait enfin l'assentiment desa famille, etqui lui donnerait dans le monde une position brillante, en rapport avec sa fortune, ses goûts et son caractère. C'était une jeune fille de dix-huit ans, d'une figure assez vulgaire; elle avait le teint presque aussi brun qu'une mauresse ; ses yeux noirs étaient expressifs, et ses cheveux fort beaux; sa bouche avait un joli sourire qui empêchait qu'on ne prît garde à ses dents, qui n'étaient pas belles. L'ensemble de son visage n'avait rien de séduisant, et pourtant il plaisait par une expression enjouée, qui annonçait un heureux caractère. La taille d'Emilie était petite, mais assez bien faite, quoique l'habitude qu'elle avait prise de se tenir de côté lui eût donné une légère déviation. Comme on peut en juger d'après ce portrait fidèle, c'était une personne fort ordi-
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naire,etréducation mal dirigée qu'elle avait reçue avait laissé dans son esprit plus d'irrégularité encore (jue dans sa beauté. Son instruction était nulle; aucune étude sérieuse n'avait développé son intelligence; elle avait une certaine imagination, qui s'exerçait fort spirituellement sur les petites choses, mais qui manquait de souffle et de force pour s'élever jusqu'aux grandes. Son esprit était vif, pétillant, assez heureusement doué pour briller dans les conversations frivoles, mais sans portée réelle, et ne prenant rien au sérieux, pas même le devoir. Elle avait cette douceur banale et cette bienveillance passive, qu'on est convenu d'appeler la bonté, mais elle ne connut jamais cette sensibilité courageuse et active, qui prend sa source dans le cœur, et qui nourrit les profondes affections. Indécise, égoïste et vaiae, d'une nature paresseuse, sans passion pour le bien comme sans ardeur pour le mal, elle était née pour ne ressentir et pour n'inspirer que des sentiments superficiels. Mais le monde léger, au milieu duquel elle était destinée à vivre, ne la jugeait pas ainsi. Elle avait appris facilement tout ce que l'on enseignait alors de musique aux
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jeunes personnes de grandes familles; elle accompagnait au clavecin les romances qu'elle chantait d'une voix naturellement très- belle, et cotaient, joint aux frivolités de son esprit, lui avait donné la réputation d'une personne fort agréable. N'oublions pas d'ailleurs qu'elle avait la perspective d'un million de fortune.
Madame de Limaye connaissant le grand désir qu'avait mademoiselle de Marignane de se marier le plus tôt possible, trouva le moyen, en négociatrice habile, de lui parler sans témoins de Mirabeau; elle le lui présenta comme l'homme qui lui convenait le mieux pour lui donner une grande position dans le monde. D'ailleurs la réputation d'esprit et môme de génie de Mirabeau flattait singulièrement la vanité de la jeune héritière ; elle pensait qu'ôtre choisie par un tel homme, c'était ôtre reconnue une femme supérieure, et cette illusion de son amour-propre lui faisait oublier une illusion plus vraie et plus tendre, celle d'un premier amour. Mademoiselle de Marignane avait aimé, aimé autant que sa nature en était susceptible. Parmi le petit nombre de personnes qu'elle voyait chez son
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LA JEtJNESSE DE MIRABEAU 41
aïeule, un de ses cousins, le jeune chevalier de Gassaud avait fait sur son cœur une certaine impression. C'était un beau cavalier, suffisamment spirituel pour elle, soumis à ses moindres caprices, l'aimant d'un premier amour, et comme on aime à dix-huit ans quand on a du cœur; il voyaitd'ailleurs dans le mariage une sauvegarde contre les vœux qu'on voulait lui faire prononcer à Malte ; il s'efforçait de plaire à mademoiselle de Marignane, et avait quelque espérance d'obtenir sa main; elle avait reçu de lui de tendres aveux, auxquels elle répondit; pendant plusieurs mois ils entretinrent ensemble une correspondance fort passionnée. Mais le chevalier de Gassaud se vit forcé de partir pour Malte, et l'amour d'Emilie ne tint pas contre cette absence ; comme elle avait manqué de courage pour combattre ce premier sentiment, elle manqua d'énergie pour lui rester fidèle. Tout le monde ignorait cette liaison passagère, excepté une vieille gouvernante, nommée Mignon, qui avait été la confidente et la messagère de mademoiselle de Marignane.
Ce soir- là Emilie avait entièrement perdu le souvenir de son beau cousin; toute préoccupée de l'en-
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trevue qu'elle allait avoir avec Mirabeau, elle donna les plus grands soins à sa toilette; son visage était expressif et piquant, ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé ; elle était presque jolie. La vieille Mignon s'étonnait de ce désir de plaire qu'elle n'avait pas remarqué dans Emilie depuis l'absence du chevalier de Gassaud.
a Que se prépare-t-il donc ce soir pour vous parer ainsi, lui dit-elle, va-t-il revenir, mademoiselle ? avez-vûus reçu quelque nouvelle de Malte?
^ Eh non t Mignon, tu le sais bien, mon père ne veut pas entendre parler de lui, et de toutes parts Ton me presse de me marier; ce soir plusieurs prétendants doivent m'être présentés, et c'est par ordre de ma grand'mère que je m'habille pour descendre au salon.
— Et cet ordre ne paraît pas vous déplaire beaucoup. Pauvre chevalier, déjà oublié I jeune cœur, cœur changeant. »
Mais Emilie ne parut pas entendre ces paroles. Elle jeta un dernier coup d'œil sur son miroir, prit un éventail et descendit au salon.
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La marquise de Maliverni avait consenti depuis quelque temps à recevoir chez elle les jeunes gens qui recherchaient en mariage sa petite-fille. Elle trouvait ime sorte de plaisir à se voir eUe-môme entourée par ces brillants gentilshommes de soins et d'attentions obséquieuses dont elle devinait le but, mais qu'elle excitait néanmoins avec une malice railleuse, qui était une sorte de distraction pour sa vieillesse. Les plus assidus faisaient le soir sa partie de reversis, apportaient du sucre et des
, bonbons à son carlia, et écoutaient avec une inaltérable patience, les vieilles histoires qu'elle aimait à conter sur son jeune temps. Dans son salon aux tentures gothiques, aux meubles délabrés, à peine éclairé par une vieille lampe, et chauffé en hiver
j d'un feu parcimonieux, elle était une souveraine
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acari&tre qui tourmentait à plaisir tous ces avides épouseurs, sans toutefois les décourager assez pour teur rendre leur liberté.
Mirabeau avait appris de la comtesse de Limaye que l'aïeule d'Emilie' était le cerbère qu'il fallait subjuguer avant d'arriver jusqu'à la jeune fille; aussi, lorsqu'il entra dans le salon, son premier sourire et son premier salut furent-ils pour la vieille marquise. Il parut à peine remarquer Emilie, qui était à son clavecin, essayant une romance nouvelle. Bientôt elle se leva, vint dire quelques mots à la comtesse de Limaye; Mirabeau lui jeta un regard scrutateur, et, d'un signe, il fit comprendre à sa vieille parente qu'il la trouvait assez bien pour en faire sa femme. 11 ne parla point de ses projets de mariage, moins encore de ses desseins directs; mais il causa beaucoup sur ses voyages, et sur ses malheurs; il fut vif, entraînant, il fanatisa la vieille marquise qu'il flatta très-habilement dans toutes ses opinions, tout en affectant une franchise charmante et une indépendance d'idées très-hardie; ses rivaux arrivèrent, mais que pouvaient-ils auprès de cet esprit irrésistible qui
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n'avait pas d'égal? la lutte était impossible ; ils ne la tentèrent même pas, et voyant que le nouveau venu captivait toute Tatlention de l'aïeule, ils entourèrent mademoiselle de Marignane et lui dirent des fadeurs. Quoiqu'elle se sentit personnellement un peu délaissée par le jeune comte de Mirabeau, elle ne voulut pas de cette compensation, elle se rapprocha de sa grand'mère pour mieux entendre cette vive conversation si pleine d'attrait, et à laquelle elle essaya de se mêler. Alors Mirabeau devint charmant pour elle : il lui parla musique et lui proposa de chanter un duo d'un opéra nouveau : la Belle Arsène. Mademoiselle de Marignane se mit au clavecin, et sa voix suave se mêla à la voix mélodieuse du comte. Dans cette voix si douce qui aurait deviné la voix terrible du futur orateur de l'Assemblée Constituante!
Quand il sortit, la conquête de l'aïeule et de la jeune fille était faite, u Voilà une forte tête, » disait la vieille marquise, o un homme qui, quoi qu'on en dise, ne mangera pas sa fortune, et saura la faire prospérer. »
a Voilà un homme d'un beau génie, » s'écriait
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46 LA JBUXBSSB DB MIRABBAU
la jeune fille fort ignorante du sens de ce mot^ « il fera son chemin à la cour; il y obtiendra les plus grands emplois : quel bonheur d'être sa femme, de partager son brillant avenir I »
« Tu voudrais donc, petite, être comtesse de Mirabeau? » reprit la grand'mère en souriant, « va, ne rougis pas ainsi, cette idée ne me déplaît point, j'en parlerai à ton père. » Emilie embrassa son aïeule et se retira joyeuse dans sa chambre. Son sommeil fut agité, non par un rêve d'amour, mais par un rêve d'orgueil.
Un mois après, mademoiselle de Marignane était comtesse de Mirabeau : les fêtes de ses noces furent éblouissantes ; toute sa famille, toute sa maison, presque toute la ville furent en joie. Sa seule gouvernante, la vieille Mignon, ne partageait point cette allégresse universelle. Elle voyait dans cette jeune femme, cpi'elle chérissait comme son enfant, tant d'ingratitude et d'oubli envers ce pauvre chevalier de Gassaud qui l'avait si tendrement aimée, qu'elle se prit à douter d'un bonheur acheté par une trahison.
Pour conclure ce brillant mariage, Mirabeau avait eu bien des difficultés à surmonter, bien des haines à désarmer, bien des dégoûts à vaincre ; mais l'obstacle était un stimulant pour son esprit; puis, la comtesse de Limaye ranimait son courage
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et lui était un puissant auxiliaire. Dans cette grande circonstance de sa vie, comme dans toutes les autres, Mirabeau ne trouva dans son père qu'un ardent adversaire qui, non-seidement lui était hostile, mais le défiait encore de réussir I
Et lorsque son mariage avec Théritière des Marignane fut décidé, il n'accorda à son fils qu'une stérile substitution et une pension de 6,000 francs. Il refusa de payer ses dettes, et aux charges du moment se joignirent encore pour Mirabeau les pharges dupasse. Le marquis de Marignane^ homme de plaisir, se réservant égoïstement les revenus de son immense fortune^ ne donna à sa fille qu'une pension de 3,000 francs. Les nouveaux époux ayant le goût du luxe, des fêtes et d'une représentation ruineuse, se livreraient immodérément avec d'aussi minces revenus aux plus folles dépenses.
Le sage bailli de Mirabeau , alors absent de la Provence, ne pouvait aider son neveu de ses conseils et de sa bourse. Il avait été mandé à Versailles ; mais, avant de s'éloigner, il avait donné à son Ga< briel les plus douces preuves de sa tendresse. Par ses soins de riches cadeaux furent envoyés de
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Paris à sa nièce future ; il engageait dans toutes ses lettres le jeune ménage à aller habiter Mirabeau, où il trouverait plus de calme, de vrai bonheur et de sécurité que dans cette ville d'Aix, que le bailli appelait dans son indignation, une impure Sodome. Mais le plaisir était l'élément de la jeune femme, et Mirabeau s'y livrait aussi avec tout Tentralnement de son âge. Ce ne fut que lorsqu'il se vit pressé de tous côtés par ses créanciers qu'il songea sérieusement à commencer un autre genre de vie; il était aux abois; la magnificence dont il avait entouré sa femme avait hâté sa ruine. M. de Marignane comprit la cause de la situation de son gendre, et comme il était d'une bonne nature, il lui offrit de la réparer, en lui prêtant 60,000 francs; mais pour accepter cette somme, Mirabeau ne pouvait se passer du consentement de son père ; la loi était inflexible à cet égard; le marquis le fut aussi, il refusa à son fils une autorisation qui pouvait sauver son avenir et lui assurer une vie calme et honorable. Toutes les sollicitations furent vaines; la voix même du marquis de Marignane, ne put fléchir celte volonté inexorable. Mirabeau, pour
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fuir les poursuites de ses créanciers, alla s'enfermer avec sa femme dans le château de ses pères.
Son âme était assez forte, assez accoutumée au malheur pour subir avec courage ce nouveau temps d'épreuve, mais il vit bien que Tâme faible et frivole d'Emilie en souffrait amèrement. Pour embellir ses jours de solitude il voulut, môme dans les champs, entourer sa jeune femme de ce luxe de parure et d'ameublement qui était le bonheur le plus vif de cette âme vaine. Elle allait devenir mère, et l'attente d'un enfant de son sang augmentait l'amour que Mirabeau avait pour elle; c'était d'ailleurs, la seule affection, le seule lien de famille qui lui restât. Il sentait bien que cette femme ne le comprenait point, qu'elle n'apprécierait jamais sa grandeur et sa générosité, et pourtant il l'aimait comme une compagne douce, aimable parfois, et dont la présence l'empêchait d'être dévoré dans la solitude par ces rêves orageux où fermentait son génie.
Pour elle, il avait embelli le château de Mirabeau, il lui avait fait orner avec amour une chambre somptueuse qui rappelait celle des dauphines de France»
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C'est là qu'Emilie mit au monde un enfant qui fut reçu avec transport par son père, comme une douce compensation de tous ses malheurs passés. Cet enfant, qui aurait dû être un gage de paix dans sa famille, sembla ranimer au contraire les persécutions toujours violentes du marquis. Sa naissance avait obligé Mirabeau à faire de nouvelles dépenses, à contracter de nouvelles dettes, et son père, sous prétexte qu'il dilapidait les revenus de ses terres, obtint contre lui une sentence d'interdiction qui lui assignait pour résidence Manosque, petite ville de la Provence, d'où il ne pouvait sortir, suivant les termes de l'arrêl, sous peine d'être arrêté et conduit en prison.
Certes, pour cette jeune femme mondaine, qui dans le mariage n'avait vu qu'une vie de plaisir et d'indépendance, cet exil dut paraître rude. Cependant, craignant Mirabeau comme la faiblesse craint la force, elle le suivit en tremblant et non avec ce sentiment de tendresse devinée qui rend la femme adorable. Si madame de Mirabeau avait aimé son mari, ces jours de malheurs auraient eu leur douceur ; nourrice de son ûls, elle aurait trouvé dans
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les pures joies de la maternité une compensation aux plaisirs du monde qu'elle regrettait. Mirabeau lui donnait l'exemple d'une énergique résignation. Il passait avec sérénité ses jours d'exil, il se livniit dès lors à ces grands travaux de l'esprit qui furent plus tard la sévère distraction de ses longues prisons. C'est à Manosque qu'il écrivit son Essai sur le despotisme, et lorsqu'il avait tracé quelques-unes de ces pages éloquentes, heureux d'embrasser son fils et de se retrouver avec sa jeune femme, il ne pensait point qu'elle dût souffrir d'un exil qu'il acceptait sans se plaindre. Mais l'ennui rongeait Émili&*et la sollicitait de sortir à tout prix de cette austère retraite.
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Un soir, après avoir allaité son enfant et l'avoir endormi dans ses bras, elle parlait avec sa vieille gouvernante, cette bonne Mignon qui l'avait suivie, de ses souvenirs de jeune fille, et, malgré elle, elle prononça le nom du chevalier de Gassaud, de ce jeune parent qui l'avait aimée ; et comme si son cœur avait besoin de se soulager par la plainte, elle répétait: « Il était beau, lui, il était bon, il était dévoué, il aurait compris qu'une pareille vie me consume ; sans doute il n'avait pas cet esprit brillant, cette parole qui entraîne, qui éblouit, qui... effraie ; mais qu'est tout cela pour une pauvre femme? comment résister à un esclavage sans amour? Ohl Mignon, je suis bien punie d'avoir abandonné ce pauvre chevalier I » Et elle se prit à pleurer.
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« Est-il bien temps de songer à lui ? dit Mignon avec sévérité. Quoi ! madame, après avoir failli à cet amour, avez-vous aujourd'hui le droit de le regretter ?
— J'en ai la faiblesse. Mignon, car je souffre et j'ai besoin d'être consolée. »
A peine la comtesse de Mirabeau achevait-elle ces mots qu'une servante entra et lui remit un billet à son adresse qu'un messager venait d'apporter; tandis qu'elle le lisait, ses joues brunes s'animèrent du plus vif éclat, et elle s'écria avec une expression de bonheur : « Il est ici> Mignon, il demande à me voir, il a deviné que je l'attendais. Oh ! c'est Dieu qui me l'envoie I
— Que voulez-vous dire, madame ?
— Je té dis qull est ici. Mignon, que j'en suis heureuse, que je vais le revoir.
— Quoi! monsieur le chevalier de Gassaud?
Oh 1 Madame, vous n'y pensez pas I cela ne se peut plus, cela ne sera point !
— Ehl qui l'empêchera? dit la comtesse d'un ton irrité.
— Moi, Madame, moi qui vous ai parlé en sa
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faveur autrefois, et qui ne souffrirai pas qu'il apporte aujourd'hui le trouble dans votre maison.
Songez à votre enfant ; n'est-ce rien pour vous que
d'être mère ?
— Ce n'est pas tout, hélasl mes jours sont vides, désenchantés. Le chevalier les remplira par le souvenir du passa.
— Mais je vous répète, madame, que cela ne sera point; je saurai bien l'empêcher pour vous sauver, dussé-je en prévenir M. le comte de Mirabeau. »
En cet instant une porte s'ouvrit, et le comte de Mirabeau entra. « Et de quoi voudriez-vous m'instruire, ma bonne Mignon? » dit-il, moitié souriant, moitié surpris. — Emilie jugea d'un regard avec une sagacité toute féminine, que son mari n'avait rien compris, et puisant du courage dans cette certitude, elle lui dit d'un ton fort nature): « Voici, mon ami : le chevalier de Gassaud, mon cousin, est à Manosque pour quelques jours ; il demande la permission de nous voir. Lisez son billet, et jugez si j'avais tort d'assurer à cette bonne Mignon que vous ne vous opposeriez pas à ses visites.
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— Eb I non sans doute, répondit le comte, après avoir lu le billet fort respectueux, par lequel le chevalier demandait la permission d'offrir ses hommages à la comtesse de Mirabeau. Je sais, ma pauvre amie, que la vie que tu mènes ici est bien triste, et je suis heureux lorsque quelque visite agréable en interrompt la monotonie.
— Vous voyez bien, ma chère, dit madame de Mirabeau d'un ton dégagé, que vous êtes une duègne beaucoup trop rigide, même aux yeux de mon mari.
— Ah ! » fit Mignon, ébahie de Taudace de la jeune femme et delà douceur inattendue du comte du Mirabeau.
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Le lendemain, le chevalier de Gassaud se présenta chez la comtesse ; elle le reçut devant son mari, qui le jugea peu dangereux. Il revint chaque jour ; Mirabeau le laissait souvent seul avec sa femme. Le chevalier avail fait de tendres reproches, Emilie y répondit par des regrets librement exprimés : elle se plaignait à lui de ses longs ennuis, de sa vie triste et décolorée à laquelle son retour rendait un peu de joie. Au lieu de s'efforcer de vaincre leurs souvenirs et de suivre la ligne du devoir, ces deux natures faibles s'énervaient par des entretiens où l'image du passé était évoquée- et revivait tendrement.
Les reproches sévères de Mignon ne pouvaient rien sur l'esprit de la jeune femme ; bientôt même Us l'irritèrent violemment, et cette gouvernante
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fidèle lui devint odieuse. Plusieurs fois elle avait eu la pensée de la chasser ; la crainte seule de ses révélations l'avait retenue. Un jour ,que Mignon renouvelait ses instances pour que madame de Mirabeau ne reçût plus le chevalier de Gassaud, ajoutant avec attendrissement : « Il faut que lui ou moi nous soyons congédiés ; au nom de votre enfant, et de votre honneur, choisissez, madame I — Eh bien! sortez I » avait dit durement la comtesse. La vieille servante, comme ft^ap* pée par la foudre, s'éloigna sans répondre un mot, et le soir elle quitta secrètement, tout en larmes, cette maison où, pensait-elle, un grand malheur se préparait. Mirabeau fat inquiet de cette absence ; il ne comprenait pas que sa femme témoignât autant de légèreté et d'indifférence en renvoyant cette vieille gouvernante, qui l'avait vue naître, et qui donnait les plus tendres soins à leur fils. Bien qu'il eût toutes les distractions du génie, cette dureté gratuite le fit réfléchir; il pensa qu'elle cachait quelque mystère; il se rappela les paroles de Mignon qu'il avait entendues et que madame de Mirabeau avait interprétées si habilement ; il crtit
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tout à coup en comprendre mieux le sens, et le soupçon entra dans son cœur. Cependant il affecta la plus calme sérénité. Le soir, lorsque le chevalier de Gassaud arriva, il lui fit un accueil empressé, puis le laissa seul avec sa femme.
A peine fut-il sorti, que dans leur folle sécurité il échangèrent de tendres paroles, firent de doux projets pour l'avenir comme s'ils étaient libres, comme si cette femme qui parlait d'amour n'avait pas à côté d'elle le berceau de son fils endormi, et à quelques pas son mari qui pouvait l'entendre. Elle avait confié au chevalier de Gassaud l'inquiétude que lui causait le départ de Mignon. « Si elle parlait je serais perdue, disait Emilie toute tremblante. — Ne craignez rien, s'écriait le chevalier de Gassaud, je veillerai sur vous, je ne vous quitterai plus. Ohl vous le savez bien, ma chère Emilie, je donnerais ma vie pour la vôtre! » et dans un élan passionné, il osa poser ses lèvres sur celles de la jeune femme. En ce moment la porte du salon s'ouvrit avec fracas, et Mirabeau parut. Ses cheveux étaient comme hérissés sur son vaste crâne, son œil lançait des flammes, sa bouche écumait, son
geste était menaçant. C'est ainsi qu'il dut apparaître, quinze ans plus tard, à l'Assemblée nationale, lorsqu'il prononça les fameuses paroles : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la puissance du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes. » En voyant paraître son mari, la comtesse de Mirabeau s'était précipitée près du berceau de son enfant comme pour y chercher un refuge. Mirabeau s'approcha d'elle; il était armé. « Ohl ne me tuez pas! s'écria-t-elle chancelante d'effroi. — Non, non, ne craignez rien, dit-il avec un ricanement terrible, je vous chasserai. Mais entre vous et moi, monsieur, c'est différent; il faut en finir tout de suite. Voyons, défendez-vous. » Et il présenta une arme au chevalier qui s'approcha pour la saisir.
« Cela ne sera point I s'écria la comtesse ; non pas ici, pas devant moi, pas devant cet enfant qui vous crie merci ! » et prenant dans ses bras son fils qui s'était éveillé et qui pleurait, elle le tendit à son père.
Mirabeau recula, sa tête se pencha sur sa poitrine, il parut réfléchir. « Vous avez raison, ma-
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dame, reprit-il avec calme et dignité ; la vue de cet enfant me rappelle un devoir, celui de ne pas flétrir publique aient sa mère ; ici nos gens auraient tout compris : mais, dit-il en se tournant vers le chevalier de Gassaud, nous devons nous retrouver; demain à l'aube rendez-vous à la porte de Manosque, j'y serai ; et maintenant sortez, monsieur. » Et lorsque le chevalier eut franchi la porte, il s'éloigna lui-môme sans adresser une seule parole à la comtesse de Mirabeau qui était tombée évanouie.
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Relire dans son cabinet, Mirabeau était en proie à une méditation sombre. Evoquées par cette heure de désespoir, toutes ses années de douleurs passèrent devant lui. Il lui sembla qu'il était pour jamais voué au malheur, à la honte, à l'esclavage. Cédant à cette pensée qui l'accablait, il pâlit, ses jambes fléchirent, il sentit comme un voile sur ses pensées et il resta ainsi plongé plusieurs heures dans une sorte d'anéantissement. Il en fut tiré vers minuit par la voix de son domestique qui l'appelait en dehors de la porte ; il lui ouvrit et en reçut une lettre; il n'en reconnut pas l'écriture. Cette lettre étaitlongue, il la relut plusieurs fois et sembla fortement ému. « Je céderai, murmura-t-il, j'irai voir ce père qui m'implore, et s'il peut les justifier, si réellement elle n'est pas cou-
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pable, eh bien ! je pardonnerai pour cet enfant qu'elle m'a donné. »
Une heure après Mirabeau était en chaise de poste, et se faisait conduire au château de la Tourette. Il y arriva au milieu de la nuit et fut introduit auprès d'un vieillard mourant, que ses infirmités retenaient depuis plusieurs années dans son lit : ce vieillard était le comte de Gassaud, le père du chevalier; il avait appris par le domestique de son fils le duel qui se préparait; il en devina la cause; il écrivit à Mirabeau, le suppliant de l'entendre avant d'être inexorable.
En voyant entrer le comte de Mirabeau, le vieillard se souleva péniblement sur sa couche, et parlant avec difficulté : « Vous avez été généreux, monsieur le comte; ce n'est pas en vain que j'en ai appelé à votre cœur. — J'ai compris votre douleur de père, répondit Mirabeau; mais vous, ne comprenez-vous pas mon honneur d'époux?— C'est pour lui donner satisfaction que je vous ai prié de venir, répliqua le vieillard ; lisez ces lettres : » et il lui remit la correspondance d'Emilie avec le chevalier. « Sans doute ces lettres sont coupables, mais vous
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n'y trouverez pas la preuve d'une offense que le sang de mon fils devrait laver, s'il l'avait commise. Il n'a été qulmprudent ; il avait aimé autrefois Emilie, plaignez-le, il a bien souffert. Je n'ai que ce fils, monsieur le comte de Mirabeau, c'est l'enfant de ma vieillesse, ne l'enlevez pas à mes derniers jours; songez aussi à la mère de votre enfant, qui serait déshonorée par cette vengeance. Réfléchissez, et que la justice vous décide et non la pitié; seulement, ajouta-t-il avec instance, ne quittez pas ce château sans me faire connaître votre résolution. »
Mirabeau pardonna: sa femme n'était pas réellement coupable, mais il vit bien qu'il avait affaire à un cœur faible et banal sur lequel il ne pouvait pas compter. Il rentra chez lui morne, découragé; il fut calme et doux, mais d'une profonde tristesse. Plusieurs jours s'écoulèrent; la comtesse de Mirabeau ne redoutait plus la vengeance de son mari, mais pourtant elle eût voulu s'éloigner et recouvrer, avec sa liberté , ces distractions du monde qui manquaient à sa vie enchaînée à celle d'un proscrit.
Un soir que Mirabeau était sorti et qu'elle chan-
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tait au clavecin une romance nouvelle, plusieurs de ses gens, accourant tout effrayés, lui annoncèrent qu'on venait d'arrêter le comte de Mirabeau pour le conduire en prison. Cette nouvelle lui causa une étrange sensation, qu'elle avait peine à définir; il lui semblait que ses chaînes étaient brisées, et que, d'autre part, cette liberté serait pour elle la honte.
Bientôt Mirabeau, escorté du gouverneur de Manosque, entra lui-même pour lui donner l'explication du nouveau malheur qui fondait sur lui.
«Vous savez, madame, dit-il à la comtesse de Mirabeau, pour quel motif j'ai quitté une seule nuit l'enceinte de ces murs, qui m'étaient assignés pour résidence ? Ce motif, vous m'en êtes garant, méritait une récompense et non un châtiment. Mais qu'importe aux agents de mon père : j'ai rompu mon ban, ils veillaient sur moi^ il leur fallait un prétexte pour me jeter en prison : ils vont m'y conduire. Adieu, Emilie, dit-il presque tendrement en s'approchant d'elle, adieu, prenez notre fils, allez avec lui vers mon père, tâchez d'adoucir son éternelle vengeance qui ressemble à la fatalité. Mais si vous ne pouvez le fléchir, songez, Emilie, que votre
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devoir est de revenir auprès de moi, de partager mes mauvais jours» de me ramener cet enfant qui est mon sang. Adieu !
— Je ferai selon votre désir, » dit-elle; et elle l'embrassa, mais si froidement qu'il comprit qu'il ne devait attendre d'elle ni dévouement ni affection. Pour emporter un souvenir moins sombre que ce glacial adieu, il se pencha longtemps sur le berceau de son fils, baisa plusieurs fois ses lèvres pures qui lui souriaient, puis s'arrachant à cette émotion il sortit et se laissa conduire.
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