X XVIII
Tandis que les jours de Mirabeau s'écoulaient ainsi dans la misère, le désespoir et l'âpre travail, voyons quelle était la vie de sa femme. Les lecteurs doivent être lassés de nous suivre dans les divers prisons, châteaux-forts, donjons et citadelles, qu'habita tour à tour notre héros, conduisons-les dans des lieux plus riants.
A une lieue d'Aix, dans la partie la plus pittoresque de la campagne qui entoure la ville, s'élève le château du Tholonet. Cette résidence somptueuse des comtes de Galiffet rappelle par son architecture, ses jardins, ses cascades, ses longues avenues, Meudon, Saint-Cloud et Trianon. Là, le grand seigneur s'était fait prince ; il avait sa chapelle, sa salle de spectacle, ses immenses pelouses où les paysans venaient danser chaque dimanche, au son
dbyGoogk
du fifre et du tambourin. Le luxe intérieur de cette habitation rappelait aussi celui dont s'entoure la royauté; les tableaux, les statues, les riches tentures de brocard ou de tapisseries, les raretés venues de la Turquie et' de la Chine, décoraient les galeries et les vastes salons du Tholonet. Sa chapelle possédait une Madone de Raphaël, tandis que la salle de spectacle étalait aux regards des scènes mythologiques peintes par quelque émule de Boucher. Ce beau lieu était pendant Pété le rendezvous de toute cette noblesse oisive et avide de plaisirs qui résidait à Aix; là se nouaient ou se dénouaient les liaisons galantes, les intrigues passagères de cette société élégante et blasée, que l'orage de la révolution allait incessamment emporter. Pleine de sécurité, s'oubliant dans ses vices et son luxe, elle épuisait alors ses derniers jours au. milieu des plaisirs qu'assurent la richesse et l'impunité.
Le comte de Galififet, propriétaire du Tholonet,. avait une fortune de 500,000 francs de rente. C'était im homme d'un esprit médiocre, d'une figure vulgaire, il boitait.beaucoup, et cette infimité rendait
dbyGoogk
UL JSUNESSB DE MIHABEAU 195
tout à.fait disgracieuse sa taille courte et forte. Il' nfavait d'un gentilhommeque cette urbanité courtoise, cette politesse bienveillante que la noblesse se transmettait de génération en génération. Il faisait largesse de sa fortune^ chez lui tout était à tous, chacun y yivait libre comme chez soi, et cette hospitalité fastueuse et complaisante le rendait un amphitryon presque aimable tant il était empressé; mais^ s'il plaisait comme hôte, si chacun louait son goût et sa. magnificence, on avait toujours traité de ridicules, ses prétentions auprès des femmes. En vain s'était-il posé comme le chevalier et l'admirateur passionné de la jeune comtesse Emilie de Micabeau, malgré les apparences de réussite qui étaient en sa faveur, on lui déniait tout succès réel auprès d'elle, tant il avait été proclamé impuissant à séduira par la fleur brillante et railleuse de l'aristocratie provençale. Cette réputation bien établie d! homme sans conséquence, mettait la comtesse de Mirabeau. fort à l'aise; elle passait presque sa vie chez le comte de GaliflCet, où les distractions du monde, il faut l'avouer, l'attiraient plus que le sentiment. Depuis que Mirabeau avait été séparé
dbyGoogk
d'elle pour languir en prison, elle habitait chaque été, avec son père, le château duTholonet. Elle y était traitée comme la châtelaine; et quoique le comte de Galiffet fût marié, elle seule dirigeait les fêtes qu'il donnait, elle seule était l'objet des hommages et de l'adulation de tous ceux que le plaisir réunissait chez lui, La comtesse de Galiffet, femme très-laide et d'un esprit borné, voyait sans ombrage cette usurpation de ses prérogatives; l'amour maternel absorbait sa vie et en chassait toute autre préoccupation : elle avait une fille de quatre ans, enfant folâtre, dont le jeune Victor de Mirabeau, qui suivait sa mère au Tholonet, était devenu le compagnon de jeu ; cette riante fraternité des enfants disposait les mères à se supporter ^ Tune l'autre; d'ailleurs, dans ce temps de facile et d'élégante corruption, la légèreté des mœurs aflTaiblissait les passions. La comtesse de Galiffet et la comtesse de Mirabeau vivaient donc en parfaite intelligence, c'est-à-dire qu'elles se parlaient peu et ne s'attaquaient jamais.
dbyGoogk
Par une chaude matinée d'octobre 1778 , la plupart des hôtes du Tholonet étaient réunis sur la terrasse du château, en face de laquelle un massif d'arbres agités par le vent répandait une agréable fraîcheur; les jets d'eau des fontaines rafraîchissaient aussi l'atmosphère, et les platesbandes d'œillets et de jacinthes, qui bordaient les bassins , jetaient dans l'air leurs suaves parfums. La compagnie était assise dans de larges fauteuils de bois des îles, et les dames reposaient leurs pieds mignons sur des nattes moelleuses de Saint-Domingue, lissées tout exprès pour elles dans cette île où le comte de Galiffet avait d'immenses propriétés. Au milieu d'un groupe empressé de jeunes gentilshommes, Emilie de Mirabeau, à demiétendue sur son siège, agitait en mesure un vaste
dbyGoogk
éventail d'écorce d'arbre, tout en répétant un air du Déserteur, qu'elle devait chanter le soir sur le théâtre dû château. Sa voix, qui n'avait rien perdu de sa fraîcheur, était charmante. Comme nous l'avons dit, à défaut de beauté, son visage avait de l'enjouement, et le tour de son esprit allait à ce monde superficiel qui n'approfondissait que le plaisir. Autour d'elle s'empressaient le marquis d'Albertas, le comte de Castellane, le chevalier de Castillon et d'autres jeunes seigneurs à la mode. A peu de distance était assis son père, le marquis de Marignane, et près de lui son ami, le comte de Yalbelle ; ils lisaient ensemble un numéro du Mercure. D'autres groupes étaient çà et là dispersés,, chantant, riant, discutant ou causant mystérieusement à voix basse.
Le comte de Galiffet passait et repassait sur la terrasse, apportant des fleurs aux dames, et faisant servir des rafraîchissements; tandis que sa femme^ assise un peu à l'écart, s'occupait à parfiler, tout en regardant ave'; bonheur sa fille qui jouait auprès d'elle avec le jeune Victor de Mirabeau.
Quand Mirabeau fut arraché à son exil de Ma-
dbyGoogk
LA JBUNESSB DE MIRABEAU IQl^
nosque et conduit au château d'If, son fils, comme nous l'ayons vu, était encore au berceau; cinq ans s'étaient écoulés, l'enfant avait grandi; il était beau et spirituel, sa figure intelligente rappelait celle de son père; mais ses traits, que la petitevérole n'avait pas altérés, étaient pleins de régularité. Ses facultés étaient surprenantes, et la précocité de son esprit faisait penser à ce vers de Shakespeare :
So wise so young they, done'er live long (l).
Vif et bruyant, cet enfant avait pourtant des moments de silence et de tristesse qui surprenaient; alors on eût dit que la réflexion le vieillissait et étouffait la gaîté de son âge. Ce jour-là il était tout à fait enfant; armé d'un léger filet de gaz verte, il poursuivait, de concert avec la petite Marie de Galiflfet, un beau papillon pourpre et noir qui rasait les plates-bandes de fleurs. L'agitation de la course faisait onduler ses abondants cheveux bruns et
(1) Si grave et si jeune I de tels enfants ne vivent pas longtemps (RUhard III).
dbyGoogk
animait son charmant visage; son œil était vif, sa bouche riante, et il paraissait plein de santé et de vie. Sa mère, malgré son indolence et la tiédeur de tous ses sentiments, le regardait parfois avec amour, et s'arrachait même au concert de flatteries qui l'entourait pour venir le caresser.
Parmi ceux qui remarquaient les grâces de ce bel enfant, deux hommes assis dans un angle de la terrasse paraissaient s'occuper de lui avec plus de curiosité que d'intérêt; l'un était le président d'Entrecasteaux qui devait plus tard déshonorer et ensanglanter le noble nom qu'il portait par le meurtre de sa femme; son visage sombre et déjà ridé avait une expression sinistre qui décelait d'orageuses pensées. L'autre gentilhomme qui causait avec lui était le comte de Gr..., officier de marine distingué, mais dont la vie intime était pleine de basses passions ; licencieux et avide, la soif des plaisirs lui donnait la soif de l'or; neveu du marquis de Marignane et cousin d'Emilie, il avait espéré s'unir à la jeune héritière, et quand cet espoir fut anéanti par son mariage avec Mirabeau, vindicatif et méchant, il voua une haine implacable à
dbyGoogk
l'homme qui avait entravé son ambition. Bientôt ne trouvant plus à Texercer sur celui qui passait sa vie en prison» il la reporta sur son fils, sur cet enfanl, unique héritier des biens immenses du marquis de Marignane, auxquels lui, son neveu, aurait eu des droits si le jeune Victor n'était pas né I
Cette idée fixe d'une fortune perdue et qu'un événement pouvait lui rendre^ le poursuivait même durant ses campagnes sur mer ; il caressait la sinistre espérance d'être un jour délivré de l'obstacle que lui faisait cet enfant.
Tandis que Victor courait joyeux sur la terrasse, Vœil hagard et inquiet du comte de Gr... s'attachait à lui comme à une proie.
L'enfant folâtrait depuis quelques heures, lorsque fatigué par le jeu, il vint se reposer, haletant, dans l'angle de la terrasse où le président d'Entrecasteaux et le comte de Gr... étaient assis. Le comte tira de sa poche une boite d'écaillé et donna des bonbons à l'enfaut. —J'ai trop soif, dit Victor, ^tj'aimerais bien mieux un de ces beaux fruits qu'on fait passer sur des plateaux? — Soit, dit le comte de Gr..., mais l'un n'empêche pas l'autre;
dbyGoogk
€t prenant une belle poire aux mains des domestiques, il le piqua de plusieurs pralines qu'il tira de sa bonbonnière et l'offrit à l'enfant. En cet instant madame de Mirabeau, qui se promenaitsur la terrasse, s'approcha de son.fils et essuya amc son mouchoir son front moite et rougi par la chaleur. — Qu'estce donc, mon cousin, dit-elle au comte de Gr.... avec jmpatience, vous savez qu'hier encore Victor a souffert de coliques d'estomac et de douleurs d'entrailles, et vous lui donnez des bonbons et des crudités, c'est à vouloir le rendre malade? Et arrachant à Tenfant le fruit qu'il allait manger, elle le lança au loin dansune haie touffue où il se perdit. Le •comte Gr... partit d'un éclat de rire et s'excusa légèrement; l'enfant pleura etnse mutina comme un vrai Mirabeau qu'il était; il demandait à grands xris un autre fruit; sa mère le prit dans ees bras pour le calmer; mais il se débattit violemment, lui dépoudrant sa coiffure, lui arrachant son fiohu de dentelle, lui chiffonnant sa robe de tafMas^ — Vous n'êtes point raisonnable, Victor, dit la corntesse.en serrant fortement ses petites moms, voyons, écoutez-moi et pactisons : que ^ulez-^vous que je
dbyGoogk
TOUS donne en échange de ce fruit qui vous ferait mal? L'enfant se calma tout à coup et parut réflé- •chir : — Maman, répondit-il, je ne veux rien, mais dites -moi seulement ce que je désire savoir?
— Qu'est-ce donc, mon fils? dit la comtesse, qui avait rejoint la compagnie, et qu'on entourait de nouveau en ce moment.
— Pourquoi mon père est-il en prison (1)? répliqua l'enfant.
— Je vous ai dit souvent, mon fils, que vous ne deviez pas me faire cette question.
— Eh bien, maman, je me tairai, mais pourtant je voudrais bien voir papa parmi tous ces messieurs, ce doit être trop triste pour lui d'être enfermé pendant qu'on s'amuse ici? Et comme satisfait d'avoir embarrassé sa mère et la «ooiété, il cessa de pleurer et fut s'asseoir à l'écart.
{1) Historique.
dbyGoogk
La comtesse de Mirabeau^ un peu troublée par la réflexion de son enfant, chercha à effacer cette impression en s'adressant au comte de Galiffet : — Comte, dit-elle d'un ton demi-railleur, personne n'arrive, vos acteurs vous font défaut ; quelle maligne joie pour tous vos invités si le spectacle manque ce soir?
— Ne craignez rien, belle prima donOy répliqua le comte d'un ton galant, j'ai songé à tout : si madame de Latour et Duperrier nous manquent de parole, nous aurons la Mignard et Lucindor pour les remplacer.
— Y pensez-vous, comte, me mesurer avec une actrice et unacleur de profession? Mais c'est àvouloir m'écraser; ma voix ne pourra lutter avec celle de
dbyGoogk
ces gens-là, ajouta-t-elle coquettement en essayant une roulade.
— Votre Yoix, votre grâce et votre jeu l'emporteront sur tous, répli<)uèrent plusieurs de ses flatteurs; mais voici des voitures dans l'avenue, voyons , qui nous amènent-elles? — Et la compagnie se dirigea vers la grande allée en face du château. Les équipages s'arrêtèrent au pied du perron et y déposèrent la foule élégante des invités qui arrivaient successivement. — Et madame de Latour et Duperrier? dit vivement le comte de GTaliffet, en s'adressant au marquis de Lauris, qui descendit le premier de sa voiture.
— Madame de Latour se dit fort malade, et
Duperrier est réellement très-enrhumé, répondit
en souriant le marquis, mais comme nous en
sommes convenus, je vous amène, pour les rem-
\ placer, la Mignard et Lucindor, ils sont dans ma
voiture ; et se tournant, il offrit galamment la main
à une charmante créature qui franchit d'un pas
leste le marche-pied; la Mignard était une jeune
cantatrice qui faisait les délices du théâtre d'Aix,
f elle était priée dans tous les salons de la noblesse et
dbyGoogk
-206 LA JEUNESSE 1» HIRABBAU
-était fort recherchée; on allait même jusqu'à l'admettre dans les troupes aristocratiques qui s'étaient organisées pour jouer la comédie de société, et elle remplissait souA^ent le râle qu'une grande dame capricieuse ou souffrante abandonnait tout à coop le jour d'une représentation. Son confrère JLuctn- *dor, ténor fort bien tourné, jomssaît des mêmes prérogatives dans ce monde de corruption et de plaisirs. Ce soir-là, il venait jouer le Déserteur avec da comtesse de Mirabeau, et suppléait M. Duperrier «qu'une indisposition retenait à Aix. Le marquis de Lauris, qui passait pour donner ides soins à la Mignard, la prit sous le bras et l'inApoduisit dans le .grand salon du château.. L'actrice fut entourée et iêiée, la comtesse de Miral^eau lui fit des tendresses, ^Ue traita également avecunagracieuse familiarité, ie ténor Ludndor.
— Puisque voilà notre troupe ,au complet, dil- •elle, je suis d'avis que nous fassions .de suite une «répétition générale sur la «cette, afin que tout 'marche bim^ce soir; allons, ne perdons pas de temps. TouS'lesaoteurB L'apprcoivèrant et quelques instants.aiH^èsJa. troupe muse «e i^diaigea an Ire-
dbyGoogk
donnant vers la salle de spectacle. —Mon père, dit la comtesse de Mirabeau en passant près du marquis de Marignane, qui disait des fadeurs à une jeune femme, je vous recommande Victor: il a souffert hier encore, surveillez-le, afin qu'il ne fasse pas d'imprudence; et elle poursuivit son chemin. — Je serai votre substitut auprès de cet enfant, mon oncle, dit le comte de Gr... d'un ton railleur au marquais <ie Marignane, vous avez mieux à faireici ! — Sans doute, sans doute, répliqua le vieux marquis en souriant à son interlocuteur, si madame veut bien le permettre, je me f«is ce soir son chevalier? Vous, mon cher de Or..., ne perdez pas de vue mon petit-fils, cette bonne Emilie est toujours dans les transes pour son enfant. — Soyez, sans crainte, dit le comte de Gr..., en se mêlant à la foule.
dbyGoogk
La nuit était venue, toutes les fenêtres du château brillaient éclairées, chaque invité faisait ou rajustait sa toilette, les valets de chambre couraient, se heurtaient, s'empressaient auprès de leurs maîtres : l'un reformait une boucle dépoudrée, l'autre attachait une plaque d'or et de pierreries à des souliers de danse, celui-ci posait un jabot de dentelle, cet autre nouait une brillante épée. Les suivantes ornaient de fleurs la tête de leurs maîtresses, appliquaient sur leurs joues le rouge odorant et les mouches assassines; chacun était à l'œuvre, chacun accomplissait sa tâche avec zèle et habileté, et bientôt un essaim de belles dames parées, musquées, resplendissantes de tissus pré<îieux et de pierreries vint s'offrir à l'admiration d'un autre essaim de jeunes seigneurs non moins brillants, non moins
dbyGoogk
coquettement attifés, et dont les costumes efféminés rivalisaient d'éclat et de fraîcheur avec celui des femmes. Toute cette foule éblouissante se précipita vers la salle de spectacle et ce fut alors un ravissant coup d'oeil : du plafond s'échappaient comme des bouquets de lumière, des girandoles de cristal sous le feu desquelles ressortaient éclatantes les peintures du dôme, des loges et des galeries. Ces tableaux, qui semblaient s'animer, se confondaient avec les groupes vivants des spectateurs causant, se souriant, se saluant et déployant a Tenvi tous leurs charmes de séduction.
Tout à coup les premières modulations de l'ouverture du Déserteur se firent entendre et toutes les conversations, sans en excepter celles qui se faisaient à voix basse, furent suspendues, on ne se parla plus que du regard, et bientôt môme tous les yeux se dirigèrent vers la scène dont le rideau venait de se leveç. La comtesse de Mirabeau parut : elle était charmante sous son costume de villageoise, elle chanta fort bien, et chaque ariette, chaque morceau qu'elle fit entendre fut couvert d'applau-
dbyGoogk
210 LÀ JBUNBSSB. DE MZBABBAU
dîsBements. L'acteur Lucindor la fit valoir ea vrai GOUPtisan plébéien^ c'est-ânUre qu'il ae donna que la moitié de sa voix pour mieux laisser briller celle de la comtesse; les chœurs de la troupe aristocratique étaient parfaits; tous ces jeunes paysans, toutes ces fraîches villageoises^ héritiers et hédtiares des plus grands noms de la Provenoe, vêtus comme des bergers de Florian, avaient Tair le plus séduisant du monde. Quelques enfants étaient, dans ces groupes, et parmi eux on. remarquait le petit Victor de Mirabeau, plus gracieux et plus beau sous son déguisement rustique. Dans la scène où le déserteur va être fusillé, on vit de nouveau paraître parmi les soldats le jeune Victor en costume de fantassin^ tenant son petit corps droit, sa tête grave et exécutant l'exercice avec son arme ; quelques spectateurs remarquèrent qu'il était très^-pâle, et se dirent que ces plaisirs et ces veilles ne convenaient pas à un enfantde sonâge. Bientôt l'attention générale fut captivée par l'apparition de Louise, de la bien-aimée du déserteur, de la comtesse de Mirabeau qui apportait la grâce de son amant, ici Tactrice (qui dans son rôle craint d'arriver trop tard)
dbyGoogk
poussa un cri si vrai, si déchirant que toute la salle^ se leva et applaudit d'inspiration à son jeu.
Cependant ceux qui étaient le plus rapprochés de la scène^ remarquèrent avec surprise que la comtesse de Mirabeau, au lieu de se jeter (comme^ son rôle Tindiquait) dans les bras du déserteur qu'elle retrouve vivant, se précipita vers son fils, le souleva dans ses bras, le pressa contre son coeur ; alors ce furent de nouveaux transports d'applaudissements^ on pensa qu'elle aTait introduit ce changement de scène pour éviter d'embrasser un acteur de profession ; on trouva cette idée délicate et charmante et on l'applaudit de nouveau à outrance d^ mains et de la voix. Mais la jeune mère, tenant toujours son enfant dans ses bras, poussa un nouveau cri plus profond, plus lugubre et qui lit tressaillir d'effroi tous les spectateurs :
— Taisez-vous, taisez-vous, s'éeria-t-elle, mon fils se meurt, mon fils est mort I Et s'élançant dans les coulisses, elle remplit le château de ses lamentations et de ses sanglots* Elle seule avait vu défaillir son enfant, elle seule avait compris qu'il était frappé pour ne plus se relever.
dbyGoogk
Les secours des médecins furent impuissants, ie lendemain , 8 octobre 1778 , le jeune Victor, le fils unique de Mirabeau, succomba à des coliques d'estomac qui lui arrachaient des cris et lui donnaient des convulsions; comme ces symptômes s'étaient précédemment montrés, on affirma que c'étaitune maladie, on repoussa la pensée d'un crime, mais plusieurs en eurentla conviction ; cette horrible idée passa dans Tâme de la jeune mère et la remplit de désespoir. Aussitôt que son enfant fut expiré elle voulut s'enfuir du lieu funeste où elle l'avait perdu. Malgré les instances de son père et de ses amis , emportant dans ses bras le corps inanimé de son fils, elle quitte le Tholoiiet, égarée par la douleur et presque par le remords, elle court chercher des consolations auprès du bailli, elle va abriter son
dbyGoogk
deuil dans ce château de Mirabeau où elle avait passé les premiers mois de son mariage et où ce fils qu'elle y rapportait mort était venu à la vie. La douleur maternelle prêta un instant à son âme tous les grands sentiments qu'elle n'avait pas. Cette femme si vaine, si frivole, qui avait manqué à tant de devoirs, sentit alors dans son cœur les regrets du passé; elle eût voulu pleurer sur son fils avec répoux qu'elle avait abandonné; il lui semblait que la présence de Mirabeau rendrait la vie à cet enfant qui était son sang, et dans le délire de son désespoir elle appelait celui qu'elle avait tant de fois repoussé. L'amour maternel opérait cette réaction de sentiments dans cette âme d'ordinaire effacée par le contact du monde; l'amour maternel la ramenait à la nature, à des impressions profondes et tendres qu'elle n'avait jamais ressenties. Ah! c'est que la maternité produit des miracles chez les femmes; elle les transforme, elle les élève, elle les purifie. Elle donne aux plus faibles de la force, aux plus froides de l'enthousiasme, aux plus corrompues de la chasteté! Qu'une mère soit attaquée dans la vie ou dans Tbonneur de son enfant,
dbyGoogk
214 LA jeuhbssb ]>b mirabbau
ce n'est plus un être faible qu'on irrite, c'est une lionne qu'on blesse, c'est une âme héroïque qu^on outrage et qui se vengera !
Le bailli fut frappé de douleur en voyant sa nièce ; il écrivit à son frère :
a Hier, je vis arriver la mère qui vint à Mirabeau, u où elle se trouva mal en» entrant et me fit grande c( pitié. Elle ne peut plus se supporter nulle part^ (( et voudrait que>e la mène chez toi; ne penses-tu a pas qu'il faudrait la prendre au mot et aux suites,. (( et qu'on pourrait soufQer à cette jeune femme <( qu'elle ne peut plu^ habiter chez toi sans qu'on <( la rejoigne à son mari. »
Le marquis lui répond : « J'ai reçu une lettre de « ma belle-fille, longue et très-touchante qui peint « bien naturellement son état : elle me dit que son c( désir, désormais unique,, est de se trouver ddn& « la famille de son pauvre enfant; j'ai été touché « de cette marque de confiance- Quant à l'habitant (( de Vincennes, ajoute-t-il^ indépendamment des (( crimes dont on ne revient pas, il a l'extravagance « innée et le tour du cerveau tel^ que quand il <( n'aurait rien fait de mal, encore laudrail-il le
dbyGoogk
(LA JEUNE66E i»E MIRABEAU 215
<i soustraire; non-seulement en supposant tous ses <i délits publics non avenus, je le connais impie et •ce scélérat; indépendamment de tout travers pby- '<i sique, je le sais physiquement fou. La converge sion de saint Paul même ferait un autre homme» « mais ne ressusciterait pas celui-là; il n'est donc -ce pas en mon pouvoir de faire une cruauté par va- <c nité, et d'accoujpler de nouveau un tel personne nage, pour coudre ie château de Marignane au <( château de Mirabeau- »
On le voit, rien ne pouvait amollir pour son fils Pâme inflexible du marquis, et pourtant la mort •du jeune héritier de sa race l'émut profondément; mais c'est plutôt le désespoir de Forgueil, que celui de la douleur qui se trahit dans ses lettres.
« Tout à coup, j'apprends que mon petit-fils, •<( mon uniqiae espoir, celui de mon nom et de mes K( pères, enfant d'une espérance unique pour la <i bonté de son cœur et son esprit de réflexion, •« est tombé malade, et dans des coliques d'estomac « qui lui arrachent des cris et lui donnent des « convulsions. Faut-il vous dire tout, d'infâmes
dbyGoogk
a lettres anonymes m'avaient, dès longtemps, avisé « que je laissais trop cet enfant en un pays où il « était l'unique barrière à de grandes espérances « de gens en effet mal famés. Puisque Dieu Ta « voulu, dans mes vieux jours, ce livre des hor- (( reurs humaines que je ne devais jamais con- (( naître, ne m'a été que trop dévoilé. Les pre- « mières nouvelles me disaient mon petit-fils sans tt danger, mais j'en augurais mal,, le courrier « d'après me l'apprend mort t Le premier moment « fut cruel. Depuis cinq ans je repoussais le triste « sentiment de me faire pitié à moi-même^ il fau- « drait se rappeler tout ce que j'ai dû souffrir pour « forcer le naturel, le sentiment, la vamté même, « pour m'accoutumer au déchirement d'un voile « que je tenais avec tant d'angoisses depuis trente n ans, et dont je couvrais toutes mes plaies, pour « savourer le scandale public, l'opprobre de mon « nom, la calomnie; pour battre, à mon âge, les « antichambres des juges, des ministres, des sous- (( ministres, des commissaires, des exempts, que sais-je? Et toutes les souillures à ramasser, à (c recueillir! Quelle offrande à la succession de mes
dbyGoogk
« vénérables pères! Quelle fin d'une carrière amc( bilieuse d'estime ! Il n'était donc pas étonnant (( que je fus3e quelquefois tenté de me prendre en (( pitié moi-même; mais à l'instant où je reçus ce « nouvel arrêt de la Providence, je me pris tout à « coup en rebut. »
dbyGoogk
Sans cet événement, qui porta le deuil dans la famille et ajouta un malheur de plus à tous ceux qui l'accablaient, la détention de Mirabeau se fût prolongée indéfiniment; peut-être n'aurait-il fallu rien moins, pour briser ses fers, pour l'arracher au joug paternel, que cette révolution de 1789 dont il fut le plus puissant instigateur; alors au lieu de concourir à la délivrance du peuple, il eût été délivré par lui, comme une de ces victimes oubliées du despotisme que le peuple retrouva dans les cachots de la Bastille. Mais l'orgueil de son sangj l'ambition de voir se continuer sa race finit par ébranler le despotisme obstiné du marquis. « Dieu « m'a frappé comme Job dans mes vieux jours, « s'écrie-t-il, la mort de notre enfant^ du dernier « espoir de notre nom m'anéantit. Je croyais ,
dbyGoogk
(( jusqu'ici tenir de ma mère une ftme insuscep- « tible d'ébranlement majeur; j'étais parvenu à « refouler, à étouffer tous les Yolcans intérieurs « qui peuvent soulever un homme, d'ailleurs « exempt de remords; après avoir tout supporté je « croyais à ma force. Dieu a voulu me détromper, « il a voulu, par ce dernier coup, me détacher de « la terre. Je n'ai pas pu m'empôcher de lui de- « mander avec plus de sanglots que je n'en laissai « percer de ma vie, ou de me juger sur l'heure « même, ou de me donner une autre conscience « qui m'éclairât sur les délits par lesquels j'ai mé- (( rite cet entassement sans exemple de malheurs. « J'ai tâché d'être bon fils, bon frère, bon mari, « bon père, bon voisin. Loyal en affaires, facile en (c accordSi je n'ai jamais fait ni voulu faire de mal à M personne; cependant je semble être un objet du « courroux du ciel, et dans tous les détails et de « toutes les manières...
a Ce n'est point le témoignage des hommes que « j'ambitionne^ ce n'est pas leur justice après lait quelle je cours; mais^î ma propre existence me a pèse, combien ne pèserait-elle pas aux autres?
dbyGoogk
« Environné de crimes, la mère, et sur cinq enfants « quatre d'enfermés. Débris de nom, débrfs de « fortune, débris d'amis, que puis-je sentir en moi « qui me rassure contre les décrets de la Proviu dence qui me laisse si longtemps dans la tonne de « Régulus? On m*a remis ma maison saine, floris- (( santé, sans dettes ni procès; parfumée d'hon- « neurs et de dignité, en possession de l'estime gé- « nérale, en quel état?.,.. N'allons pas plus loin, M mais tu dois sentir comment et pourquoi ma (( conscience intérieure appelle des témoins. »
Telles sont les sombres et incohérentes lamentations qui échappent au marquis de Mirabeau; nous avons voulu le laisser parler lui-même, et montrer celte âme hautaine enfin terrassée par le malheur, mais dans l'amertume de ces plaintes où perce l'eflfroi involontaire d'une Providence vengeresse, quel aveuglement de ses torts I Quel orgueil de ses actes! quel endurcissement de la tyrannie qu'il a exercée, du mal qu'il a fait et qui rejaillit aujourd'hui sur lui, mais dont il cherche ailleurs la cause. Sa famille est en ruine, et il oublie que le premier il a creusé l'abîme où elle se perd ; qu'il
dbyGoogk
Ta poussée à la révolte par sa dureté, au scandale par son exemple. Il a jeté sa femme dans le désordre en introduisant chez lui une étrangère, madame de Pailly, qui durant cinquante ans fut le mauvais génie de la famille des Mirabeau. 11 a exaspéré l'esprit de son fils aîné par d'iniques persécutions, qui précédèrent ses fautes au lieu d'en être le châtiment. Il a détruit la fortune que ses pères lui avaient laissée, dans l'essai de vaniteuses utopies qui n'ont servi qu'à humilier son orgueil ; et quand, vieillard châtié, il reste seul debout au milieu de ces ruines, fruits de ses actes, ruine de ses affections, ruine de sa fortune, ruine de son honneur, il crie vers Dieu dans son isolement et sa détresse, mais il ne s'accuse point; il se plaint, il se fait pitié, sans se faire horreur, il sent la douleur et non le remords I Le bailli de Mirabeau, bien qu'il jugeât avec la sévérité de la vertu tous les égarements de l'âme de son frère, fut touché de l'expression sinistre de sa douleur, et, profitant de l'atteinte profonde qu'il avait reçue pour le disposer à l'indulgence, il sollicita de nouveau la grâce de Mirabeau, sa mise en liberté, son retour dans sa famille, sa réhabilitation
dbyGoogk
dans un mondo où sa naissance l'appelait à occuper un haut rang. Ce dernier argument frappe seul le marquis, il craint l'extinction de sa race, et pour la perpétuer, 1] consent à arracher enfin à la prison ce fils dont il fut si longtemps Tinexorable persécuteur. Mais cette décision de son orgueil est com • battue par son orgueil môme; il veut qu'on croie a l'impossibilité de le fléchir, il veut que pour obtenir grâce, sa victime épuise toutes les humiliations, non-'Seulement auprès de lui qui reste en apparence inflexible, mais encore auprès de ceux à qui Mira* beau ne devait aucun respect et qui avaient perdu tout droit à son affection ; c'est ainsi que le prisonnier, après avoir imploré Tintercession du bailli, la clémence de son père, la bienfaisante influence de sa sœur {madame du Saillant) se voit forcé de s'adresser aussi à sa femme et à son beau-père, à se défendre auprès d'eux qu'il pouvait accuser, à leur demander grâce quand il avait tant à leur pardonner.
Le désespoir maternel qui avait réveillé dans ràtne de la comtesse de Mirabeau des sentiments vrais, des affections généreuses, n'eut pas la puis-
dbyGoogk
sance de la soutenir longtemps ; sans énergie dans la souffrance, comme dans le bonheur, elle céda avecïaiblesse aux distractions qu'on lui offrit; elle ne chercha point à se consoler, mais elle se laissa étourdir, elle ne fut pas au monde, mais le monde vint à elle et l'entraîna de nouveau.
Quand elle arriva au château de Mirabeau, auprès du bailli, qui avait partagé sa douleur et qui l'avait fortifiée dans la pensée qu'elle eut alors de se réunir au père de son enfant, elle songea à partir pour Paris, à se rendre auprès du marquis, frappé comme elle par la mort de son fils, et à lui deman-» der dans ces heures de deuil la liberté de Mirabeau ; mais cette résolution fut combattue par les prières de son père qui la rappela près de lui, et Tarracha par ses instances à ce château de Mirabeau où le malheur et le devoir l'avaient ramenée. Le marquis de Marignane venait de perdre son ami, son compagnon de plaisirs, le comte de Yalbelle , le * gentilhomme le plus riche, le plus beau, le plus sensuel de toute la Provence, celui qu'on avait sur» nommé le Sardanapak. Son luxe et sa magnificence éblouissaient les moins corruptibles. 11 tenait à son
dbyGoogk
château de Tourves une cour d'amour , dont les plus belles et les plus nobles femmes du comté devenaient tour à tour les reines. La mort de cet élégant voluptueux, frappa lugubrement le marquis de Marignane ; il lui avait semblé que cette nature heureuse et riante, qui, à son sens, comprenait si bien la vie, serait exempte de destruction; et quand il la vit frappée et anéantie, il fit un retour sur luimôme et s'effraya I — Sa pusillanime douleur ne chercha pas la solitude, il rappela sa fille, s'entoura de tous ses amis, et s'efforça d'oublier la mort en se livrant à toutes les distractions énervantes de la vie. La comtesse de Mirabeau subit rintfuence paternelle, bientôt le souvenir de la perte de son fils s'adoucit; s'abandonnant de nouveau aux folles dissipations du monde, elle redouta de- perdre sa liberté, et rejeta comme impossible la pensée qu'elle avait un instant conçue de se réunir à Mirabeau. Toutes les lettres que lui adressa le prisonnier demeurèrent sans réponses ; il lui rappelait en vain rimage de leur fils comme un lien de tendresse et de douleur qui devait les rapprocher. L'âme de la comtesse de Mirabeau, qu'une douce sensibilité
dbyGoogk
avait un instant pénétrée, s'était refermée et demeurait désormais froide à l'appel le plus touchant, nux paroles les plus éloquentes; cette inflexibilité passive, jointe à l'entêtement du marquis, qui disputait pied à pied la liberté de son iils, prolongea longtemps encore la captivité de Mirabeau. Il avait perdu son enfant au mois d'octobre 1778, et, bien que dès lors le marquis se fût tacitement décidé à élargir le prisonnier, il ne sortit du donjon de Vincennes que le 13 décembre 1780, et comme si son père se reprochait encore à lui-môme d'avoir cédé trop vite, il écrivit alors au bailli pour se justifier de sa faiblesse : a J'avais dès longtemps réfléchi au (( fond que le monde serait fini si les fous n'en- « gendraientpas. Que tant que j'y serais tout tien- « drait ;' mais que cet homme sortirait au moment « où j'aurais les yeux fermés , car le siècle des « gens de la sorte arrive à grands pas, car il n'est « aujourd'hui ventre de femme qui ne porte un « Artevelle ou un Masaniello ; que dans trois mois « tu lui verrais attraper des lettres d'abolition, faire « craquer les os à ses créanciers et figurer à Ver- « sailles. Je pris donc mon parti pour son objet et
226 LA J6UNBSSB DB MIRA3BAy
a pourlenAtre; le sieu est 4e rattraper son état et (( de se rapprocher de sa femme ; le nôtre, d'en a avoir famille ; voilà où nous en fûmes et som- « mes. »
Le style beurté, pittoresque et plein d'images du marquis de Miratie&u , nous entraine souvent à citer des fragments de ses lettres. Nous croyons ne pouvoir mieux le faire connaître qu'en le laissant se peindre lui-même. C'est pour lui que le mot de Buffon semble avoir été trouvé s le $tyle c*e$t r homme. Le style ici fait revivre pour nous cette nature étrange avec ses passions, ses hardiesses^ ses bizarreries, ses écarts.
dbyGoogk
En sortant de Vincennes, Mirabeau ne recouvra qu'une demi-liberté. Le marquis ayant de le revoir et de le rendre à la vie de famille voulut le faire passer par diverses épreuves, il le tint à Paris plus de dix-huit mois sous la surveillance de ses amis. Ce fut alors que Mirabeau, présenté à Versailles, frappa la cour par la grandeur et l'étendue de son esprit ; son père lui-môme, forcé de lui rendre justice, écrivait à cette époque : « Ce n'est plus l'homme que « nous avons vu, c'est un homme fait qui se contient (( et qui est même imposant malgré cette extrême « vivacité dont il est néanmoins le maître. Depuis « le temps où j'en étais à désirer qu'il oubliât tout « et qu'il redevînt précisément comme un papier « blanc, il a mis à profit sa prison; ayant appris (( l'anglais, le grec, l'italien, l'espagnol, beaucoup « étudié les anciens et surtout Tacite, qu'il traduit.
dbyGoogk
« Son esprit toujours perçant est devenu juste, et il (( a doublé d'esprit depuis qu'il se déploie, se sent (( à l'aise et suit le bon chemin. Il voit comme un (( aigle. »
Enfin le père consente revoir son fils, et les impressions favorables que nous venons de rapporter ne se démentent point ; le marquis pense que Mirabeau est redevenu digne de reprendre sa place dans le monde, d'y représenter sa race, et il songe à l'envoyer en Provence pour reconquérir sa femme. Avant de s'occuper de cette réunion, Mirabeau devait faire casser un arrêt que durant sa captivité à Yincennes, le marquis de Monnier avait obtenu contre lui; il avait été condamné à mort par contumace^ à Pontarlier, comme coupable d'un rapt de 'Séduction envers une femme mariée; ce sont les termes de la sentence. Pour éviter les longueurs d'une procédure, ses amis lui conseillaient d'avoir recours à la clémence du roi et d'obtenir des lettres d'abolition qui l'auraient absout d'un délit, qui, disaient-ils, n'est point infamant dans nos mœurs ; mais comme madame de Monnier avait été couverte de honle par l'exposé de cet arrêt, Mirabeau voulut en obte-
dbyGoogk
nir la révision. « Moi, que je m'avoue coupable ! « s'écriait-il, en fournissant des preuves contre « rinfortunée à la perte de qui j'ai servi d'occa- « sion et de prétexte 1 Non, certes, je ne com- « mettrai point une pareille lâcheté I Mon cœur, « ma conscience, ma raison, me disent que je n'ai « rien à craindre. J'irai trouver mes juges, et si je « ne trouve que des assassins, eh bienl il reste (( des gens de jnon nom pour venger mon sang « et mémoire. »
L'amour de Mirabeau pour madame de Monnier s'était éteint, leurs relations avaient cessé : car, ainsi qu'on Ta dit souvent avant nous, l'amour n'est pour l'homme qu'une passion secondaire, qu'il sacrifiera toujours aux intérêts ambitieux de sa vie ; mais bien que les souvenirs de cette passion si tendre, si brû- • lante, si emportée, eussent fait place à des préoccupations nouvelles, au besoin de réhabiliter son nom, d'assurer sa position , d'être enfin quelque chose dans le monde ; toutefois Mirabeau ne voulut pas abandonner au malheur cette femme qu'il n'aimait plus. C'est pour elle qu'il se rend à Pontarlier, qu'il en appelle d'une sentence inique, qui
dbyGoogk
avait dépouillé à la fois cette malheureuse femme de sa fortune et de son honneur. Malgré la lassitude de ses longues prisons, le désir si longtemps inassouvi fl'étre.libre, il se livre à ses juges, se con* stitue prisonnier, et durant une nouvelle détention de six mois il plaide lui-même sa cause avec une éloquence incisive dont la logique égale l'entratnement; il foudroie ses adversaires, fait casser l'arrêt qui le condamne et obtient pour madame de Monnier des conditions qui lui rendent dans le monde la position que l'amour lui avait ravie. Le croirait- on, le succès de cette affaire irrita de nouveau le marquis contre son fils : il ne pardonnait pas, disait-il, à l'héritier de son nom d'avoir plaidé lui-même, comme un avocat, devant les tribunaux; ' sous le gentilhomme il devinait le tribun, et cette tendance exaspérait son orgueil nobiliaire.
Quand Mirabeau sortit de la prison de Pontarlier, il était sans ressources ; son père lui refusa tout secours pécuniaire, et, avant de se rendre en Provence, il se vit forcé d'aller à Neufchâtel vendre quelques manuscrits afin de pouvoir subvenir aux frais de ce voyage. Découragé parles obstacles tou-
dbyGoogk
jours renaissants qui se dressaient devant liii à mesure qu'il en triomphait, épuisé par les luttes que depuis son enfance il livrait à la vie, c'est alors que dans son accablement il écrivit à sa sœur, madame du Saillant : « Me voilà libre, mais que faire « de ma liberté? Réprouvé par mon père, oublié et « peut-être haï par ma mère pour l'avoir voulu ser- « vir, redouté par mon oncle le bailli (qu'on a pré- <( venu contre moi), attendu par mes créanciers, (( dont pas un seul n'a été payé, quoiqu'on m'ait (X privé de tout, sous prétexte de les satisfaire, me- <( nacé par ma femme, ou par ceux qui la gouvera nent, dénué de tout : de revenu, d'état, de crédit, (c que faire?... n Et la douce et noble sœur qui fut la providence de sa vie, qui par sa filiale influence le fit sortir de Vincennes, et dont l'amitié ne lui faillit jamais durant son orageuse destinée, celle enfin qui devait un jour venir se pencher comme un ange sur son lit de mort, et lui fermer les yeux, madame du Saillant lui répond de prendre courage, de se relever de son abattement, d'aller en Provence et de chercher un appui dans la sagesse et Taffection du bailli.
Cédant aux conseils de sa sœur, Mirabeau se mit en roule pour la Provence, le 10 août 1782. Il allait triste et seul dans la chaise de poste qui le conduisait, traversant après huit ans d'absence passés dans le malheur et les orages, cette terre natale où ses pères avaient laissé de glorieux et populaires souvenirs. Quand il arriva dans la petite ville de Manosque^ lieu de son premier exil, mais où du moins les persécutions de son père avaient été adoucies par la présence de sa femme et celle de son enfant, son cœur se serra en pensant que Tun n'était plus, et que l'autre l'avait oublié durant ses longues années de souffrances. De Manosque, il se rendit au château de la Tourette, résidence du comte de Gassaud, de ce vieux gentilhomme auquel
dbyGoogk
il avait autrefois accordé la vie d'un fils, cet acte
de clémence avait prolongé les jours du vieillard;
quoique infirme et caduc, il vivait encore, et il avait
voué à Mirabeau un souvenir de reconnaissance et
d'affection que le temps n'avait pas affaibli. Il le
reçut comme son enfant, et s'efforça de le retenir
quelques jours en lui offrant l'hospitalité la plus
amicale, et la plus empressée ; mais Mirabeau ne
céda j)as aux instances du vieillard, il avait hâte de
revoir les bords de la Durance, les vieilles tours du
château paternel et de se retrouver auprès de son
oncle, le seul ami qui l'eût soutenu dans sa vie, le
seul en qui il espérait encore.
Le bailli, prévenu de l'arrivée de son neveu, lui avait envoyé sa voiture au château de la Tourette, et Garcin, ce vieux serviteur de la famille de Mirabeau, avec lequel nos lecteurs ont déjà fait connaissance, voulut aller lui -môme chercl\er son jeune maître. En le revoyant, sa barbe blanche se couvrit de grosses larmes, il fut un instant sans voix, accablé par l'émotion, et comme Mirabeau lui serrait affectueusement les mains en lui parlant de son oncle, de l'abbé Castagny, des fermiers dû
dbyGoogk
château, de chaque habitant du village, de tout ce qu'il n'avait pas revu depuis huit ans. — « La joie m'étouffe, s'écria enfin le vieillard en faisant un efiort, et moi aussi j'ai à vous demander des nouvelles, mais de vous, de vous seulement. Qu'êtesvous devenu depuis tant d'années? Hélas, souvent je vous ai cru mort! vous ne reveniez jamais près de nous qui vous aimons, et, quand je parlais de vous à votre oncle, il gardait le silence, baissait la tôte et pleurait. — Quoil mon oncle versait des larmes à mon souvenir? dit Mirabeau attendri, il n'est donc pas tel qu'on a voulu me le faire croire, sévère, irrité contre moi et plus disposé à me repousser qu'à m'accueillir ? — Ah I bien oui ! répliqua le vieillard, il ne peut cacher son contentement depuis qu'il sait que vous devez arriver, il est tout ragaillardi, il donne des ordres dans tout le château et c'e^ toiyours : mon neveu par-ci, monsieur le comte par là. —Il m'aime donc toujours? reprit Mirabeau. «— Comme son enfant I il voudrait en vain le dissimuler, je lui ai dit hier encore: entre vous et moi, monsieur le bailli, c'est inutile de s'en cacher, M. le comte de Mirabeau nous a ensor-
dbyGoogk
celés, et nous Taimerons tous les deux jusqu'à la mort, nous ferait-il tout le mal possible. — Du mal, à vous^ mon brave Garcin I — Non, jamais, mon cher maître, vous ôtes bon, vous ne faites de mal à personne, je le sais bien, mais tout le monde ne devine pas votre cœur, comme votre oncle et moi; ob t nous vous connaissons bien tous deux, nous vous avons vu si petit I » Et le vieillard, dans son attendrissement, se mettait à caresser Mirabeau comme il eût fait d'un enfant.
La route qu'ils suivaient pour se rendre an châ« teau de Mirabeau était un chemin de traverse étroit et cahoteux, tels que ceux qui sillonnent encore presque toute la campagne da Midi ; les chevaux allaient presque toujours au pas et souvent, pour les soulager, Mirabeau mettait pied à terre, prenait les devants et s'arrôtait à travers champs dans les larmes qu'il reconnaissait. Alors c'étaient des transports de joie de la part des métayers et des paysans qui, après tant d'années, voyaient revenir monsieur k comte. Plus il approchait et plus ces reconnaissances amicales se multipliaient. Quand enfin il se trouva dans les terres de ses pères, qui s'étendaient sur
dbyGoogk
l'un et sur l'autre bord delà Durance, ce ne furent plus seulement quelques hommes détachés qui vin rent à lui^ mais des groupes nombreux accourus des villages, des hameaux et des métairies des environs; tous ces braves gens se pressaient en foule sur la route pour fêter son retour. Les uns le haranguaient dans le patois du pays, d'autres tiraient des coups de fusil en signe de réjouissance, d'autres brûlaient des feux de joie sur les hauteurs, pour annoncer à tout le canton que leur jeune maître était de retour. Ces démonstrations affectueuses ouvraient au bonheur l'âme de Mirabeau ; il marchait heureux et riant au milieu de tous ces hommes rustiques dont la franche nature attirait son expansive et familière bonté. Dès lors il était appelé vers le peuple par l'instinct de son génie. Il sentait que du peuple devaient sortir les destinées futures de son pays ; il aimait ces êtres sans culture, pleins de courage et de spontanéité, cette race plébéienne, enthousiaste, fière et hardie, par laquelle la France devait un jour se régénérer. Il sentait bien que la corruption et l'énervement qui perdent un État étaient en haut, dans la tête, dans la no-
dbyGoogk
blesse, mais que les vertus actives et les croyances fécondes, appelées à le reconstituer^ vivaient dans le peuple> dans le corps de la nation.
La nuit commençait à assombrir les grandes eaux de la Durance, déjà accrues par les pluies de Tautomne> quand Mirabeau parvint sur ses bords. Le bac qui devait le conduire à l'autre rive était tout pavoisé de guirlandes de fleurs et de pampres de vigne qui pliaient sous le poids des grappes mûres. Deux ménétriers jouaient à la proue du fifre et du tambourin, et debout sur les bancs^ tous les serviteurs de la maison de Mirabeau, en habit de fête, agitaient leurs bras et poussaient des cris joyeux en saluant le jeune comte; plusieurs qui étaient descendus sur la plage le portèrent en triomphe dans le bac, et comme Mirabeau venait d*y eutrerj il découvrit au milieu de cette foule empressée, son oncle le bailli, qui se soutenait au bras du vénérable abbé Castagny, chancelant lui-même d'é-
dbyGoogk
motion. Mirabeau se précipita à leurs pieds, pénétré de respect, mais son oncle le releva et l'embrassa avec une tendre effusion. Ils s'assirent tous les trois "sur le banc d'honneur préparé pour eux, et les serviteurs, respectant l'attendrissement de leurs maîtres, se tinrent à Técart. Mirabeau pressait silencieusement la main de son oncle et celle de l'abb^ ; il avait tant à leur dire que les paroles lui manquaient, il restait absorbé dans la joie de l'heure présente. C'est ainsi qu'ils touchèrent à l'autre rivage, et, laissant derrière eux les eaux de la Durance, où quelques étoiles commençaientà se mirer, ils franchirent le chemin creusé dans le roc, qui conduisait au château, dont les tours étaient en ce moment couronnées des dernières lueurs du soleil couchant.
Les portes et les fenêtres du ch&teau avaient été illuminées, et la cour était encombrée parles habitants de la province qui venaient fêter le retour de l'héritier des Mirabeau. Échappant avec peine aux , démonstrations de cette foule bruyante, [le bailli, l'abbé Castagny et le jeune comte se rendirent dans la salle d'honneur où la table du souper avait été
240 LA «JBUNEtSSE DB MIRABEAU
dressée; déjà plusieurs conviés les attendaient. C'étaient deà amis du bailli, des gentilshommes de campagne, résidant dans' des châteaux environnants. Le notaire, le médecin et le curé du village de Mirabeau n'avaient pas été oubliés, et le bailli avait aussi désiré que son avocat. M- Gassier, qui était également celui de la famille de Marignane, fût présent à l'arrivée de son neveu. Il espérait assurer par son entremise le succès des négociations qui allaient s'ouvrir pour réunir Mirabeau à sa femme.
(( Mon cher Gassier, dit- il en présentant l'avocat au jeune comte, demain nous nous entendrons sur ratfaire qui nous occupe, mais ce soir livrons-nous au plaisir d'être réunis et buvons à l'avenir de la race des Mirabeau, que votre zèle aidera, j'espère, à se perpétuer. »
Et le bailli, comme un chef de famille heureux et respecté, s'assit au milieu de ses convives. Il avait placé Mirabeau à sa droite, l'appelait mon fils, se plaisait à faire briller son esprit et l'étendue de ses connaissances, et ressentait un orgueil tout paternel de l'admiration qu'il inspirait. Oubliant
dbyGoogk
les humiliations elles malheurs des années qui venaient de s'écouler, Mirabeau savourait ces heures de fête comme le présage d*une vie nouvelle; il se disait que son mauvais génie devait enfln s'être lassé, qu'une destinée meilleure l'attendait, et que désormais il pourrait, dans une existence calme et honorée, satisfaire toutes les exigences de son cœur et développer toutes les ambitions de son intelligence.
Les hôtes du bailli ne le quittèrent que fort tard. Resté seul avec Mirabeau, il prolongea la veillée très avant dans la nuit; ils avaient tant de choses à s'apprendre et à se confierl Ils avaient à lire dans le cœur et dans l'esprit l'un de l'autre tant de sentiments, tant d'idées qu'une si longue absence leur avait empêché de se communiquer! Ils avaient à se rassurer sur eux-mêmes : Mirabeau à sentir que son oncle l'aimait encore, le bailli à se persuader que l'enfant de ses pères n'élait pas indigne de son affection. Quand ils se séparèrent, Mirabeau, encore ému de cette réunion, ne put se mettre au lit avant d'avoir écrit à un ami :
« Mon oncle, dont il est impossible de deviner
242 LA JBUNB8SB DB HtlRABBAU
H rame à moins de vivre avec lui| m'a comblé de « bontés* Je ne trouverai point un homme en ma « vie, qui comme celui-là, ne respire précisément « que pour faire du bien. Tout l'appareil qu'il a « pu mettre à mon arrivée, il ïj a mis pour m'en « faire honneur dans la province. Sur ce qu'on lui « avait mandé que je le séduirais (et il ne m'a point « déguisé qu'il en avait été prévenu), je lui ai ré- « pondu : Mon oncle, pourvu que je vous séduise « jusqu'au dernier de vos jours, je ne me repro- « chérai pas cette séduction. »
dbyGoogk
LelendemaiB dans la matinée, le bailli fit prévenir Mirabeau qu'il l'attendait dans la bibliothèque ; aussitôt qu'il entra : n II faut maintenant nous oc« cuper de notre grande aflaire, lui dit^il avec son ardeur toute méridionale que Tàge n'avait pas refroidie. J'ai fait prévenir l'avocat ûassier, il va partir ce matin même pour le château de Marignane où votre femme et son père sont en ce moment; je le charge de lettres pour eux, écrive? leur aussi pour leur annoncer simplement et amicalement votre retour en Provence; Gassier jugera de l'impression que leur causera cette nouvelle et des dispositions qu'ils montreront. Il faut tâter le terrain; nous ver^ rons ensuite ce que nous aurons à faire... »
Suivant le conseil de son oncle, Mirabeau écrivit
dbyGoogk
à son beau-père avec respect, et à sa femme avec affection, et il espéra que ces lettres disposeraient favorablement Tun et Tautre à la réunion qu'il désirait. Gomme il finissait d'écrire et remettait ces lettres au bailli qui les parcourait avec satisfaction, Tavocat Gassier entra en costume de voyage, tout botté, tenant une cravache à la main. — Je n'attends plus que vos dépèches, dit-il après avoir salué, et, dans quelques heures je suis au château de Marignane où, je l'espère, monsieur le comte pourra se rendre bientôt, ajouta-t-il, en ,se tournant vers Mirabeau. — Vous savez mes instructions, Gassier, dit le bailli, tâchez d'abord de parler à ma nièce sans témoins, de lui apprendre l'arrivée de son mari, et de lui remettre nos lettres avant que son père vous voie; je la connais, elle ne manque pas de bonté, mais elle est d'un caractère très- faible; un premier mouvement peut la ramener vers nous, comme la moindre résistance de sa famille la décider à ne jamais nous revoir. — Je comprends vos craintes, votre sollicitude, reprit Gassier, et j'agirai avec circonspection, soyez tranquille, mais j'entends piaffer mon cheval
dbyGoogk
dans la cour, je vous quitte pour revenir plus tôt. — A demain donc, dit le bailli ; hâtez-vous t hâtezvous
Le château de Marignane est situé sur les bords de rétang de Berre, vaste bassin d*eau salée qui n'est qu'un réservoir de la Méditerranée. Les dépendances de ce domaine du beau-père de Mirabeau en faisaient presque une principauté ; non-seulement les terres qui se déroulent au sud-est de Tétang étaient sa propriété, mais encore toute l'étendue de ces eaux poissonneuses, dont les pêches périodiques sont d'un immense produit, appartenaient aux Marignane. Ce château était visité chaque automne par le marquis et sa fille qui traînaient toujours à leur suite une société brillante dont la comtesse de Mirabeau était devenue le centre. L'espèce de veuvage dont elle jouissait depuis huit ans, et sa grande fortune qui lui permettait de satisfaire son amour du plaisir et du luxe, attiraient auprès d'elle ce monde oisif et léger qui lui composait une cour.
dbyGoogk
LA JBUHBSSB DB HIRABBAU 247
Parmi les personnes les plus empresséeg à lui plaire et à flatter ses moindres caprices, se faisait remarquer le comp de Qr..., le même que nous avons vu au château du Tholonet et qui était devenu, par la mort du jeune Victor de Mirabeau, le plus proche héritier de l'immense fortune des Ma» rignane. Quand son fils lui fut enlevé, la comtesse de Mirabeau conçût d'abord contre ce parent les plus sinistres préventions; mais il mit tant de zèle, tant de souplesse, tant de suite à les effacer, qu'il parvint enfin à étouffer dans le cœur de la malheuireuse mère les horribles soupçons qui l'avaient un instant traversé ; il inspira môme avec le temps de l'amitié et de la confiance à la comtesse, qui cher* chait à lui faire oublier, par ces sentiments, l'injustice qu^eUe s'accusait de lui avoir montrée. Le comte de Gr... était devenu l'homme indispensable dans la famille des Marignane ; c'était un intendant actif et intéressé, qui savait adroitement suppléer son oncle dans la gestion de ses terres, ce qui semblait à la paresse efféminée du marquis de Marignane le plus sublime dévouement. Le comte de Gr... déployait la môme habileté pour se rendre
dbyGpogk
aussi agréable à la fille qu'utile et nécessaire au père. Par ses soins, les fêtes les plus variées et les plus imprévues se succédaient comme par enchantement, et faisaient des jours de sa belle cousine, ainsi qu'il appelait toujours la comtesse de Mirabeau, une longue ehatne de plaisirs. Les distractions qu'il imaginait étaient si ingénieuses, la recherche et le goût qu'il mettait dans ses galanteries si exquis, que le pauvre comte de Galiflfet commençant à s'alarmer sérieusement du succès qu'une pareille courtoisie pourrait obtenir auprès de la comtesse, s'était rendu au château de Marignane pour disputer pied à pied au comte de Gr... la possession d'un cœur qui, disait-il naïvement, lui appartenait par droit d'ancienneté.
Le jour où l'Avocat Gassier arriva à Marignane, une grande pêche avait été organisée par le comte de QV...J sur Tétang de Berre. Dès le matin les eaux furent battues par les mariniers, et le poisson fut dirigé et emprisonné au moyen de vastes filets, vers le rivage voisin du château. Plusieurs barques légères, en forme de cygne, couvertes de tentes soyeuses et pavoisées de banderolles de ruban,
dbyGoogk
étaient occupées par l'élégante compagnie du château et formaient au bord de Tétang un fer à che* val, au centre» duquel manœuvraient les bateaux des pêcheurs; c'était un ravissant spectacle : le soleil provençal si radieux et si vif, se couchait à l'horizon du lac et en enflammait les eaux sous le feu de ses derniers rayons. Le ciel, d'un bleu limpide, n'avait pas un seul nuage, l'espace pas un bruit, l'air était tiède et sans orage, la nature semblait écouter. Tout à coup, du côté du lac où les barques étaient rangées, s'éleva un chant mélodieux qui fut repris en chœur par des voix nombreuses; c'était la comtesse de Mirabeau qui, dans sa passion pour la musique, avait improvisé ce concert sur l'eau. Elle entonna d'abord d'une voix vibrante et étendue un morceau de Gluck, dont la large harmonie se répandit au loin. Toute la compagnie en répéta les accords, et les mariniers eux-mêmes soutinrent de leurs voix incultes, ûiais justes et pénétrantes, ce chant puissant que les échos du lac prolongèrent à leur tour. Tout en chantant, les promeneurs parcouraient sur leurs barques la partie de l'étang disposée pour la pêche; ils voyaient dans la transpa-
dbyGoogk
rence des eaux les poissonSt effrayés par le bruit des voix et des rames, chercher à fuir l'étroit espace où ils étaient emprisonnés; ils agitaient leurs na^ geoires, décrivaient mille circuits, plongeaient dans les flots et revenaient à leur surface; parfois même, dans leurs rapides évolutions, ils bondissaient au dehors comme pour chercher dans Tair une issue à leur prison. EnOn, quand les mariniers furent bien assurés que leur proie ne pouvait leur échapper et que la poche serait abondante, à un signal convenu ils jetèrentleursûlets. Ily eutalorsun moment de silence et d'attente ; toutes les barques qui renfermaient les spectateurs s'étaient rangées près du rivage pour laisser plus de liberté au mou* vement des pêcheurs, qui debout, le cou tendu, l'œil fixé sur les filets, en déployaient avec de longues piques les mailles serrées, A un signal convenu tous les bras se roidirent, tous les filets furent soulevés à la fois, comme en mesure, et se dressèrent au-dessus du niveau du lac, ruisselants d'eau et- regorgeant de poissons. A cette vue, toute la compagnie des barques élégantes poussa des cris de triomphe. Les hommes lançaient des
dbyGoogk
pièces de monnaie aux mariniers, tandis que les dames leur jetaient leurs bouquets pour les féliciter. Quand les ûlets eurentété retirés tout chargés de butin, les pêcheurs les nouèrent et les déposèrent dans les barques qui reprirent le chemin du rivage, où déjà la société du château était descendue pour jouir d'un nouveau spectacle. Sur une vaste pelouse, à peu de distance de la plage, on avait préparé des paniers tressés de joncs dans lesquels la marée devait être renfermée ; les pêcheurs ayant étendu leurs filets sur le gazon commencèrent le triage. Le poisson le plus beau, réservé aux habitants du château, fut déposé sur une couche d'herbe marine dans deux grandes corbeilles, tandis qu'on divisa le menu ffetin en autant de lots qu'il y avait de familles dans le village ; le marquis de Marignane faisait largesse ce jour-là du produit de la pêche. Après avoir assisté à ce partage, qui se fit au milieu des cris de joie et des démonstra^ tiens de reconnaissance de tous les heureux villageois, les hôtes du marquis de Marignane suivirent en se promenant la longue avenue qui conduisait au château.
dbyGoogk
La comtesse de Mirabeau s'appuyait au bras de son cousin le comte de Gr...et le félicitait de la parfaite ordonnance de cette fête nautique, tandis que le comte de Galiffet, qui marchait près d'elle, épiait ses actions et écoutait ses paroles. — Madame, dit-il tout à coup, heureux d'interrompre une conversation qui le torturait, voici un nouveau visiteur qui vous arrive, peut-être fera-t-il diversion au plaisir que vous venez de goûter et dont vous paraissez encore toute ravie. Et de la main il lui montrait un homme à cheval qui s'avançait dans l'avenue : — Si je n'ai, pour me distraire ce soir, que ce nouveau visiteur, dit la comtesse de Mirabeau, en éclatant de rire, je risque de mourir d*ennui; l'homme qui marche vers nous est Ta-
dbyGoogk
vocat Gassier, et il ne vient jamais ici que pour me parler affaires.
— En vérité on n'est pas plus mal avisé, répliqua le comte de Gr..., et^ si vous le permettez, ma belle cousine, je vous suppléerai dans ces fastidieuses consultations.
— De tout mon cœur, mon cousin, répondit-elle négligemment.
En ce moment l'avocat descendit de cheval, lia sa. monture à un arbre et vint saluer la comtesse.
— Soyez le bienvenu, monsieur Gassier, lui ditelle en souriant, mais ne nous parlez pas affaires, nous sommes ce soir d'une humeur frivole que les plus sérieux intérêts ne sauraient distraire; voyons, prenez une part de nos plaisirs, mais en échange ne nous imposez rien.
— Pourtant, madame, c'est d'une affaire aussi intéressante qu'imprévue dont je désirerais vous entretenir le plus tôt possible, répliqua l'avocat.
— J'en étais sûre, s'écria la comtesse en riant plus fort; mais tenez, mon bon Gassier, voici mon cousin de Gr... qui est l'esprit des affaires incarné, il me remplacera, permettez-le?
dbyGoogk
254 LA JEUNE8SB DE fiO&ABEAU
— Sans doute, sans doute, dit le comte de Galiffet, qui aurait voulu se débarrasser du comte de Gr..,, s'il s'agit d'une terre à affermer, d'une bâtisse à reconstruire, monsieur va vous dire toute ce qu'il faut faire, il est inutile de fatiguer madame.
L'avocat Gassier était un homme plein de probité qui avait la confiance des plus grandes familles de la Provence. 11 avait toujours. éprouvé un sentiment répulsif pour le comte de Gr..., dont il soupçonnait la ténébreuse cupidité, et celui-ci lui rendait en haine et en mauvais services la surveillance active que l'avocat exerçait sur lui.
— Voyons, Gassier, qu'avez-vous à. nous dire? poursuivit- il d'im Ion dégagé.
— Rien à vous, monsieur, répliqua sèchement l'avocat. En s'inclinant de nouveau vers. la comtesse : Taffaire dont je désire avoir l'honneur de vous entretenir, madame, ne concerne que vous; permetlezrmoide voua parler sans témoin, je ne prendrai que quelques minutes de votre temps, daignez accepter mon bras jusqu'au château nous causerons en marchant.
— Vous êtes irrésistible, Gassier, s'écria d'un
dbyGoogk
ton railleur la comtesse, en échangeant le bras de son cousin contre celui de l'avocat. Allons, prenons, les devants, et vous, messieurs, ajputa-t-elle en se tournant vers le comte de Qr... et le comte de Galiffet, rejoignez la compagnie que nous avons un peu devancée, et rassurez-la sur ma disparition.
Aussitôt que l'avocat et la comtesse eurent fait quelques pas et que celui-ci pensa qu'on ne pouvait plus les entendre :
— J'arrive de Mirabeau, madame, et j'ai» plusieurs lettres à vous remettre.
-* De mon oncle le bailli? dit la comtesse.
— Et d'une autre personne, ajouta l'avocat. -
— D'un autre? que voulez-vous dire, il est donc arrivé? Mais silence, ne me parlez pas de lui, si. l'on nous entendait, si l'on vous soupçonnait de vous être chargé!...
— On ne peut nous entendre, madame, et il faut absolument que je vous parle...
— Mais alors, pas ici, dit-elle tremblante,, passons dans le parc, où nous serons moins observés.
Et marchant plus vile, ils quittèrent l'avenue et. se perdirent dans une allée transversale. En les
dbyGoogk
voyant disparaître, le comte de Gr... comprit qu'il s'agissait d'une confidence mystérieuse, et il se promit à tout prix de la pénétrer.
— Je vous laisse, dit-il au comte de Galiffet, j'ai quelques ordres à donner au château. Et, franchissant rapidement le reste de Tavenue^ il rentra dans le parc par un autre sentier que. celui que l'avocat et la comtesse avaient suivi. Il les aperçut assis sur un banc, il se glissa jusqu'à eux et se cacha sans bruit derrière un arbre d'où il pouvait les entendre sans être vu.
— Arrivé d'hier soiri répétait la comtesse, je le croyais encore en Suisse, à Neufchàtel, et voilà qu'il tombe des nues. Quelle têtel quelle vivacité I II est donc toujours le même, du salpêtre enflammé?
— Mais, madame, cet empressement doit vous flatter et vous convaincre des sentiments dont il est pénétré pour vous et qu'il vous exprime si éloquemment dans la lettre que vous venez de lire.
— Il fut toujours entraînant dans ses paroles, mon cher Gassier, mais qu'importe, si ses actes les démentent? Vous savez bien qu'il n'a jamais pu me donner une heure de bonheur et de tranquillité?
dbyGoogk
— Le malheur csl une école qui rend meilleur, dit doctoralement Tavocat; il a beaucoup souffert, et je le crois disposé à mener une vie calme et honorable, jugez-le vous-même, madame; à peine est-il sorti avec honneur de son affaire de Pontarlier qu'il vient en Provence pour se réunir à sa famille, pour se joindre à vous!
— Mon père n'y consentira jamais, Gassier, la crainte de revoir cet homme le ferait fuir au bout du monde.
— Votre père, madame, cédera si vous ne cédez point, si vous lui faites comprendre avec respect, mais avec fermeté, que le devoir, le bonheur même vous appellent auprès du comte de Mirabeau; car, ne vous abusez pas, madame, vous n'êtes pas heureuse au milieu de ce tourbillon de plaisirs, et ce triste aveu vous est échappé devant moi, lorsque vous avez perdu votre fils. Alors vous songeâtes à vous réunira son père; alors, comme aujourd'hui, je vous y engageai, je vous dis que ce rapprochement pouvait seul adoucir la perte que vous aviez faite; mais alors encore une autre voix que la mienne fut écoutée, une autre conviction que la
TÔtre prévalut; peut-être, madame, avez-vous regretté votre faiblesse ?
La comtesse était émue, Tavocat continua :
— Cet homme est le père de votre enfant, il peut TOUS rendre mère encore, vous donner le seul bonheur réel qui remplisse le cœur des femmes. Cet homme a des défauts, sans doute ; sa jeunesse li'a pas été exempte d'erreurs coupables et d'orageuses passions, mais, ne vous y trompez pas, cet homme est doué d'un esprit puissant, d'un génie exceptionnel qui n'éclate pas encore, mais qui un jour, j'en ai le pressentiment, sera la gloire de la France et portera bien haut le nom de sa famille ; alors vous, sa compagne, vous, sa femme, vous serez fière de lui appartenir, tous serez heureuse de l'avoir rendu père, et vous me remercierez de m'ètre -chargé de la mission que je remplis aujourd'hui.
— Ohl je sens bien que vous êtes un homme de ■cœur, dit la comtesse en essuyant une larme et en pressant la main de l'avocat. Mon Dieu, mon Dieu! «i tout le monde me parlait comme vous, je serais bien vite décidée, car pour moi je ne lui en veux pas, je sais qu'il est bon malgré sa fougue : il aune
dbyGoogk
LA fEUNESSB DB MIRABBAU 259
grandeur d'intelligence qui m'éblouit, qui m'attire ; mais vous n'ignorez pas que personne ne l'aime ici ; que mon père le regarde comme un fléau, que le comte de Otr..,, notre plus proche parent, est don ennemi»
— Parlez seulement de votre père, madame, de votre père qui, j'en suis certain, finira par se laisser toucher, si vous suivez mes conseils ; mais de grâce, ne songez point au comte de Gr... ; hélas I rimage de votre fils devrait se lever entre vous et lui!
— Ne rappelez pag cet horrible souvenir, Gassier, je fus injuste, bien injuste.
— C'est possible, madame; mais cet homme ne peut plaider près de vous contre votre époux, il n'en a pas le droit! Si vous écoutiez une autre voix, celle de votre enfant qui n'est plus, elle vous dirait de ne pas suivre les conseils de cet homme.
— Eh bien!'Gassier, que faut-il faire? dit la comtesse en pleurant, je suivrai votre avis comme celui d'un ami : dirigez-moi*
— Mon avis, madame, est que vous partiez cette nuit même pour le château de Mirabeau, où votre
dbyGoogk
âGO ' L.V JEUNESSE DE MIRABEAU
oncle et voire mari vous attendent, où vous apporterez le bonheur, où vous le retrouverez vous-même. Celte démarche décisive désarmera l'opposition de votre père; je le connais, quand il verra que la réconciliation est faite, il se rangera de votre parti, les cris et les conseils de vos amis n'y pourront rien ; ce qu'il veut avant tout, c'est la paix, ce qu'il craint dans le retour du comte de Mirabeau, c'est le trouble qui pourrait en réagir sur sa vie ; mais si vous arrangez cette affaire sans le consulter, sans le troubler, il souscrira à tout.
— Vous avez peut-être raison, mon ami, mais la démarche que vous me conseillez est bien spontanée, bien hardie ; après huit ans de séparation, accourir ainsi auprès de mon mari, on dira que je suis folle?
— Que vous importe l'opinion du monde I suivez votre cœur et moquez-vous des railleries.
— Mais partir de suite, c'est impossible !
— Tout est prévu; cette nuit même une voiture sera disposée par mes soins, votre oncle le bailli vous attend, c'est lui que vous allez voir, il sera dans tout ceci votre sauvegarde. Si votre entrevue
dbyGoogk
avec le comte de Mirabeau ne vous satisfait point, si^ lorsque vous l'aurez entendu, vous hésitez encore à vous réunir à lui, eh bien ! vous reviendrez ici, vous n'aurez fait qu'une simple visite à votre oncle.
— Vous me décidez, Gassier, je consens à tout ; mais cependant que va dire mon père de ce départ secret? Si je l'avertissais, si...
— Mais alors, madame, vous ne partiriez pas.
Voyons, ayez un peu d'énergie, vous laisserez un mot pour M. le marquis de Marignane, vous lui direz que votre oncle le bailli est malade, qu'il vous fait demander et que vous êtes partie sans le prévenir, dans la crainte de l'attrister par cette nouvelle, et maintenant regagnons le château où votre absence pourrait être remarquée.
— Ma décision est prise, dit la comtesse de Mirabeau en se levant; mais, pour que rien ne Tébranle, je veux rester seule, je vais me retirer dans mon appartement, sous prétexte d'une indisposition, et cette nuit je serai prête à vous suivre à l'heure que vous m'indiquerez.
— A deux heures, dit l'avocat.
dbyGoogk
-262 LA JEUNESSE DE inRABBAU
— A ileox heures, répéta la ^eomlesse ; et toat «inconvenant des préparatifs du départ, ilstetournèrent au château .
dbyGoogk
A peine la comtesse de Mirabeau et l'avocat Gassier eurent-ils disparu sous les arbres, que le comte de Gr... sortit de sa cachette ; il était pourpre, ses yeux brillaient de joie et de colère, ils exprimaient la volonté et Tespoir de se venger. Décidé sur le parti qu'il devait prendre, il marcha d'un pas précipité en murmurant entre ses dents :
« Quand je les aurai déjoués, je romprai les os à cette canaille d'avocat. »
Comme il traversait la cour du château, il aperçut le comte de Galiffet, il fut à lui d'un air empressé :
— Eh bien, cher comte, savez-vous ce qui nous arrive?
— Ehl que peut-il arriver, monsieur, dont l^in-
dbyGoogk
térêt nous soit commun ? répliqua le comte de Galiffet, avec quelque raideur.
— Vous allez en juger ; vous êtes l'ami de madame de Mirabeau ?
— Sans doute.
— Moi je suis son parent le plus affectionné.
— Après !...
— Eh bien.I je vous le demande, ne seriez-vous pas désespéré comme moi, simacharmante cousine nous était tout à coup enlevée ?
— Enlevée! et par qui? vous voulez plaisanter, monsieur le comte !
— Eh ! enlevée par son mari, mon cher, qui, après avoir épuisé toutes les folies, s'est mis dans la tête de reséduire sa femme.
— On pourra le conire-miner avant qu'il arrive, répondit le comte en hochant la tête.
— 11 est bien temps, puisqu'il est ici et que la comtesse va le rejoindre cette nuit même au château de Mirabeau.
— Que dites-vous là ? mais c'est un roman.
— C'est malheureusement de Thistoire, et de la plus véridique, que je viens d'entendre malgré moi:
dbyGoogk
ce dampé d'avocat Qassier est le mandataire du comte de Mirabeau ; il s'est chargé de négocier sa réconciliation avec ma cousine, et il a si bien réussi qu'il l'emmène cette nuit.
— Cela ne sera pas, cela est impossible, s'écria le comte de Galiffet, mais elle ne l'aime pas ; on use de violence envers elle, ou de sortilège pour l'entraîner; demain elle se repentirait.
— Ne lui en donnons pas le temps, répliqua le comte deGr..'., et entendons-nous pour mettre obstacle à son départ.
— C'est facile, il faut prévenir de suite le marquis de Marignane.
— C'était ma pensée, son père ne la laissera jamais partir ; mais il faut que ce soit vous qui l'avertissiez, mon cher comte, votre opinion aura plus de poids que la mienne : moi, je pourrais lui paraître suspect, intéressé.
— Et pourquoi cette crainte ?
— Parce queje suis son parent, son héritier, et que j'aurais l'air de m'opposer à celte réunion pour... vous sentez bien ?
— J'entends, j'entends, mais cependant c'est
-^66 LA J^pNBSSB BB MIBAB&IU
*TOiis qui avez surpris le-eeeret de madame de .Mi- >rftbeftu, comment dirai-je que j'en ai été ias- •4rait ?
— Mais par hasard, coBune je l'aiété moi-mâme, -en entendant, sans le TauIoir,ia conversation de «ma cousine avec l'aTOoat Gasâer.
Le comte de Galiffet parut hésiter, o'élait un -estprit loyal à qui le mensoo^ répugaait ; le odiate -de Gr... lui était d'aiUeuFS antipathique ; cepen- 'dant son afiEection pour la comtesse Ae Mirabeau fit taire ses scrupules.
— .Ehl^hl dit41ra riant ^avec :i3anhomie, vous -voulez peut-être me faire tirer lesja^arrans duifeu ; vinais je n'hésite «pas, sauf À vous.les disputer plus 4anl.
— Vous vous méfiez de moi,. mon. cher Galiffet, ^t vous avez tort ; je songe à vos intérêts, et quand
nous aurons enlevé la comt^seÀ soo mari,. je suis •d'avis que vous remmeniez à Marseille, puis au Tholonet, que v^usrentourîez de v^^roifamille, de vos «tmis, et que par miUe distractions vous lui £bissiez oublier ses idées romanesques sur le devdr, '<qui kii reviennent parfois ; xfàOûi jumoi Je . resterai '
dbyGoogk
LA JEX7NRSSE DE inRABBAU ^267
auprès de son père pour empêcher ce fou de.Mtfebeau de venir faire le mattre céans.
— Je souscris à ce pacte, dit le comte tle Galiffet ; voyons, comment briserons-nous la gtaee?
— D'abord, en prévenant de -suite le marquis de Marignane des 'projets de sa filte, puis en allant vous-mâme auprès de la comtesse lui reprocher avec attendrissement, avec larmes, de vous avoir caché im pareil dessein.
— Oh ! vous avez raison, c'est cruel de «a.
part !
Us arrivèrentau château, «t, comme ilsentraient dans le salon, ils entendirent une des femmes de la comtesse de Mirabeau qui prévenait le marquis de Marignane de l'indisposition d^ sa fille, en ajoutant que sa maîtresse venait âe«e mettre au lit et ne descendrait point au souper.
— Entendez vous, moucher Galiffat,^oilà la manœuvre qui commence, dit le comte de Gr.*.
— A notre tour d'agir, répliqm 'le comte de ^Gàlfffet/et il s'approcha dumerqiiis de Marignane.
Il causait Bn cet instant avec l'aveœat Gassier.
— Ainsi donc, mon cher Gassier, disait.te'nmr-
dbyGoogk
quis, vous arrivez du château de Mirabeau? Et comment va cet excellent bailli ? .
— Pas bien, monsieur le marquis, je l'ai laissé malade.
— Oh ! il soigne trop ses terres et s'expose imprudemment à l'air de la Durance, je lui ai prédit qu'il prendrait des rhumatismes, dit le marquis ; et pas d'autres nouvelles? ajouta-t-il d'un ton léger.
— Pas d'autres, répondit l'avocat ; et il slnclina pour mettre fin à cet interrogatoire.
Quand il se fut éloigné, le comte de Galiflfet s'approcha du marquis de Marignane, et lui dit avec vivacité :
— J'ai d'autres nouvelles à vous donner du château de Mirabeau, des nouvelles que cet homme sait aussi bien que moi, mais qu'il vous cache I
— Et lesquelles ? fit le marquis avec une sorte d'effroi.
— L'arrivée de votre gendre.
— Ohl que dites-vous là?s'écria le marquis épouvanté, en s'appuyant contre un fauteuil pour se soutenir.
dbyGoogk
— Hélas 1 la vérité, ajouta le comte de Galiffet ; et s'asseyant près du marquis, il lui raconta tout ce qu'il avait appris.
— Partir! nous laisser ainsi, s'écria-t-il après l'avoir écouté ; mais elle veut donc me tuer de chagrin I Elle oublie ce qu'elle doit à son père, tandis qu'elle ne doit rien à cet homme qui a fait notre malheur à tous. Vous, qui êtes son ami, allez lui représenter tout cela, mon cher comte, dites-lui que je mourrai si elle me quitte, et, quand vousTaurez attendrie, convaincue, j'irai lui arracher sa parole qu'elle ne partira pas.
— Vous pensez donc que c'est moi qui dois d'abord... balbutia le comte de Galiffet, un peu embarrassé.
— Oui, sans doute, cette explication me ferait trop de mal, vous connaissez mes nerfs, ma sensibilité, je n'y résisterais pas.
Pour comprendre ce langage du marquis de Marignane, il faut se rappeler que son caractère était un composé de paresse et d'égoïsme qui lui rendait pénible toute émotion un peu vive, et impossible tout acte qui n'intéressait pas sa sensuelle personne.
dbyGoogk
'270 LA JEUNSSSB DE MIRABBAU
D'ailleurs, un autre motif, qui paraîtra bien puéril à i«nos lecteurs, était pour beaucoup dans les paroles du marquis, Theure de souper approchait. Or, le marquis était le gastronome le plus renommé de la Provence, il jouissait doublement du plaisir de la bonne chère, en amphytrion vaniteux, charmé d'étaler pour autrui le luxe de sa table, et en gourmet rsensuel, appréciant pour lui-même toutes les recherches de l'art culinaire, toutes les satisfactions d'un bien-être matériel : ce qui faisait dire au noble bailli de Mirabeau, dans son indignation, qu'il ^tait au milieu de sa société : Epicuri Je grege por- -eus.
Ce soir-là plusieurs mets exquis, dont il avait luimême décidé l'apprêt, de concert avec sonmattre- • d'hôtel, devaient être servis au souper, et il ne voulait altérer par aucune émotion pénible lajouissance ^u'il se promettait. Il passa avec ses convives dans la salle à manger après avoir répété au comte de ^Oaliflfot :
— Allez, mon cher, et faites comprendre à ma fille ses véritables intérêts, j'irai vous rejoindre en rsortant de table.
dbyGoogk
Le comte de Galiffet était un peu troublé du rôle dont on le chargeait exclusivement; cependant son amour-propre et Taffection qu'il avait pour la comtesse de Mirabeau, ne lui permirent pas d'hésiter; il monta courageusement à l'appartement de la comtesse et heurta à sa porte eu héros déterminé.
La suivante qui veillait dans Tantichambre se présenta.
— Madame m'a défendu de laisser entrer personne, objecta-t-elle.
Remets-lui du moins ceci, dit le comte, après avoir écrit sur une carte : Demain au jour je quitte le <:kâteau de Marignane, de grâce, ne me refusez pas le bonheur de vous voir une dernière fois. Dis-lui, ajouta-t-il, on glissant plusieurs louis dans la maia de la suivante, que je suis seul, que tout le monde
dbyGoogk
est à table, que je la supplie de me recevoir une minute. La suivante revînt :
— J'ai tant prié madame qu'elle consent, dit-elle d'un air de triomphe; entrez, monsieur le comte, et moi je vais faire la garde pour que personne n'arrive.
— Elle me croit plus heureux que je ne le suis, pensa le comte; et il franchit la porte de la comtesse en poussant un soupir.
La comtesse était assise auprès d'une table, elle venait d'écrire à son père et tenait encore à la main la lettre où elle lui annonçait son départ pour le château de Mirabeau, sans lui dire toutefois que son mari venait d'y arriver. Ne se doutant pas que son projet était découvert, elle n'avait pas hésité à recevoir le comte de Galiffet; elle craignait que le prompt départ qu'il lui annonçait n'eût quelque cause fâcheuse, quelque dispute peut-être avec le marquis de Gr... et dentelle aurait été le prétexte; cette pensée la décida, et quand le comte de Galiffet entra, elle le reçut avec bonté et lui tendit sa main à baiser.
dbyGoogk
— Eh ! quel motif assez grave vous détermine à nous quitter si tôt? lui dit-elle.
— La douleur, le désespoir, madame, s'écrfa le comte en entrant dans son rôle en véritable acteur. Pourrai-je rester ici quand vous n'y serez plus? Ml! madame, je sais tout; vous partez, vous nous abandonnez, vous renoncez à vos amis qui durant huit ans se sont efforcés de «rendre votre destinée calme et heureuse, à votre père, qui n'a que vous, et qui mourra de chagrin; vous renoncez à tout ce qui vous comblait hier encore de félicité, et tout cela, pour un homme qui ne vous a jamais donné que le malheur! Écoutez la voix de la raison. Oh! Émihe, écoutez la voix de l'amitié ; fuyez cet homme au lieu d'aller à lui, réfugiez-vous auprès de vos amis, vous savez bien que je suis le plus dévoué, le plus ardent de tous ; ma maison vous est ouverte, venez y chercher un asile, votre père vous y suivra, il vous protégera de sa personne, c'est au nom de' votre père que je vous parle. •
La comtesse, surprise par ce brusque assaut et déconcertée de voir son projet pénétré, ne savait que répondre...
dbyGoogk
274 V LA JRtTNESSE DE MIRABEAU
— Mon père est donc instruit? dit-elle en hésitant.
— ^struit de tout, ma fîlle, dit le marquis de Marignane qui entrait en cet instant suivi du comte deOr... Vous m*avez fait bien du mal en prenant une pareille détermination, mais vous allez tout réparer, j'en suis sûr, en me promettant d'y renoncer. Et il embrassa sa fille avec tendresse.
La comtesse de Mirabeau que Tennui de. la soli* tude et l'égoïsme de ses réflexions avaient déjà ébranlée d3puis qu'elle avait quitté Tavocat Gassier, se laissa tout à fait persuader par les caresses de son père, par les protestations chevaleresques du comte de Galiffet et par les raisonnements captieux du comte de Gr...
— Je cède, dit-elle en souriant comme un enfant» Mais que va devenir ce pauvre Gassier ? Ne le réprimandez pas trop pour m'avoir mal conseillée, il a cru faire son devoir; évitons toute explication désagréable.
— C'est mon avis, dit le marquis de Marignane, qui tremblait toujours à la pensée d'une discussion quelconque : pas de scène, renvoyons-le douce-
dbyGoogk
ment et poliment au château de Mirabeau, avec des lettres conv^ables pour votre mari.: il ne faut blesser personne.
— -Ce drôle mériterait pourtant une leçon I dit le-, comte de Gr..., qui avait sur le cœur les paroles de mépris de Favocat Gassier.
— Bah ! répliqua le comte de Galiffet, il est assez. puni, puisqu'il n'emmène pas madame».
— Et maintenant, ma chère Emilie, reprit le marquis de Marignane, il faut répondre au comt& de Mirabeau une lettre froide et polie, une véritable lettre d'affaires, où vous lui déclarerez votre décision irrévocable de ne jamais vous réunir à. lui.
— Mais, mon père?
— Je sais bien que c'est assez difficile, et moimême j'ai l'esprit trop troublé pour venir à votre aide ; mais mon neveu qui est plein de sang-froid et de raison va nous conseiller. Voyons, mon cher,,, dictez à ma fiUe ce qui convient, ajouta-t-il en se tournant vers le comte de Gr...
— Je. suis prêt, dit celui-ci, si ma belle cousine vrut bien me le permettre?
— Oh ! j'y consens, dit la. comtesse de Mirabeau en bâillant à demi, la fatigue m'accable et j'ai besoin de réparer mes forces que tant d'émotions ont brisées. Voyons, finissons-en. Et prenant la plume, elle écrivit, sous la dictée de son cousin, la lettre suivante a son mari :
« Recevez mes remerciments, monsieur, sur Tin- M térêt que vous avez la bonté de prendre à mon « sort; je fais aussi des vœux pour votre bonheur, « personne ne l'a plus vivement désiré que moi ; « mais, monsieur, il ne m'est plus possible d'y con- « tribuer, trop de circonstances nous séparent; « vous devez sentir vous-même, que les événe- « ments qui ont eu lieu seront toujours une bar- « rière insurmontable entre vous et moi. Vous « jouissez, monsieur, des mêmes avantages que moi, a vous êtes dans le sein de votre famille ; puissiez- « vous y trouver autant de bonheur que je le dé- « sire : le mien consiste à vivre auprès de mon « père I je me flatte que vous ne chercherez pas à « le troubler en me forçant à défendre ma liberté « par le secours des lois. Soyez persuadé, monsieur, (i que sur tout autre sujet je ne fais des vœux que
dbyGoogk
<( pour ce qui peut contribuera votre satisfaction. »
— C'est plein de modération et de convenance, s'écria le marquis de Marignane enchanté, voilà comment on se tire d'affaire sans violence, avec fermeté et douceur à la fois : donnez, ma fille, je vais remettre moi-même cette lettre à Gassier et j'y joindrai quelques mots de tendresse pour votre oncle le bailli, qui est bien le meilleur homme de la terre.
La comtesse de Mirabeau fermait à demi les yeux.
— Laissons reposer madame, dit courtoisement le comte de Galiffet, demain je lui ferai part d'un projet qui lui sourira peut-être et qui effacera l'ennui de cette soirée.
— Soit, dit la comtesse, à demain donc, j'ai besoin de repos, je ne suis pas faite pour tous ces combats, pour toutes ces émotions. Et quand elle fut seule, elle se mit au lit et dormit paisiblement, comme si l'on ne venait pas de briser à jamais sa destinée.
dbyGoogk
Le lendemain, l'avocat Gassier quitta le château de Marignane sans avoir revu la comtesse, il était triste et désappointé de Tissue de sa mis»on. Ilfaisait aller sa monture au pas, il eût voulu prolonger la route ; il craignait d'arriver au château de Mirabeau, et ce ne fut que le soir très-tard qu'on entendit les pas de s&a cheval paresseux retentir sur les dalles de la cour.
Uirabeau se précipita à sa rencontre.
— Eh bieni avons-nous réussi?
— C'est tout une histoire, monsieur le comte, répondit tristement l'avocat, et ayant rejoint le bailli qui les attendait dans 4a grande salle, il leur fît le récit circonstancié de son voyage et de sa négociation, il leur dit d'abord comment la comtesse de Mirabeau avait consenti à le suivre, puis comment
dbyGoogk
leur projet avait été déjoué; il «ûouta qu'il soupçonnait le comte de Gr... et le comte de Galiffet d'avoir arrêté Téian de la comtesse.
— Je leur brûlerai la cervelle, s'écria violemment Mirabeau.
— Du calme! dit le bailli; cette pauvre Emilie a une tête qui tourne à tous vents, elle nous reviendra; en attendant, laissez-lui mettre tous les torts de son côté, il ne s*agit pas ici d'un amour, d'une passion romanesque ; ce n'est pas à son cœur que vous en voulez, il s'agit d'une affaire. Eh bien! conduisons-la avec prudence et habileté, et nous pourrons réussir encore.
— Je suivrai tous vos conseils, que faut-il faire ?
— Attendre, reprit le bailli, continuer d'écrire des lettres amicales à votre femme et à votre beaupère; ne leur rien imposer, mais avoir l'air d'espérer de leur consentement uiie réunion à laquelle vous pourriez les forcer.
— Et si ce système de conciliation est sans effet ? dit Mirabeau.
— Alors nous invoquerons les lois, qui sont pour nous, alors vous irez à Aix pour agir, je vous y sui-
dbyGoogk
vrai, vous pouvez compter sur Tappui de mon expérience et sur le concours de mes sentiments, car je suis plus indigné que vous contre ces gens-là.
Mirabeau serra la main de son oncle.
— Aussi bien, lui dit-il, l'attente sera facile, lorsque je resterai auprès de vous, avec qui j'ai passé les seuls jours de ma vie que le malheur n'ait pas atteints.
Peu de jours après sa première visite au château do Marignane, l'avocat Gassier y retourna porteur de nouvelles lettres, mais il n'y trouva plus la comtesse de Mirabeau, elle était partie pour Marseille avec une partie de la société de son père. De cette ville, elle se rendit aux îles d'Hyères, où le comte de Galiflfet avait une charmante villa, abritée par les orangers et entourée de parterres de fleurs.
Il avait tout fait disposer pour y recevoir la comtesse et pour qu'elle y trouvât de nouvelles distractions. Quoiqu'on fut alors au mois de novembre, on se fût cru aux plus beaux jours de mai, tant la verdure était fraîche, la végétation printanière, l'air tiède et le ciel azuré ; on faisait des promenades sur mer au clair de lune, on dansait sur la pe-
dbyGoogk
louse à la lueur des illuminations, on donnait des concerts en plein air sur les terrasses à l'italienne, et chaque jour amenait un nouveau plaisir qui berçait moUement l'esprit paresseux delà comtesse de Mirabeau et en chassait toute pensée sérieuse.
Le marquis de Marignane n'avait point accompagné sa fille, il était resté dans son château avec son neveu le comte de Gr..., et c'est sous son influence haineuse et intéressée qu'il répondit à Mirabeau qu'il ne consentirait jamais à ce que sa fille se réunît à lui. En recevant cette répense, et en apprenant que sa femme avait quitté le château de Marignane et menait une vie plus dissipée que jamais, Mirabeau éprouva un accès d'irritation que le sage bailli eut beaucoup de peine à calmer. Il le décida pourtant à négocier de nouveau et à envoyer une troisième fois, mais inutilement encore, l'avocat Gassier à Marignane.
Voici comment Mirabeau rend compte à un de ses amis de cette nouvelle tentative de conciliation :
(( M. de Marignane a chargé Gassier de me bien « assurer que jamais ma réconciliation avec ma- « dame de^ Mirabeau ne se ferait; celui-ci est venu
dbyGoogk
282 hAjmmESBB 1>S UntASBAU
« en tsonséqueoee pour ofolenirde doub m petit « délai de dix-huit mois, j'aiélé 8i ealnre que mon » oncle lui a dit plusieurs fois : TOUSYoyezbien que « je suis plus mauTaise tèle que mon neveu; mais a si ferme, que Gassiers'en retourne a Ileri|<Qane « très-conyaincu qu'ils n'ont rîen a y gagner. En K somme, nous avons promis de rester ^en Tepos «jusqu'au premierde janvier, eWe deux l'huissier • marchera. Nous pepsé^rons à croire, mes eon- « seiis, mon onde et moi, qu'il ^sera indispensable tt de lé 'foire «mareber, mais qu'on ne ^'exposerait « point à la plaiâorrie. Il~eât diflicile, assurément, « qu'une îfemme qui, depuis'huit ans, ne vit que « pour le stérile -plaisir d^être, par sa belle voix, la « virtuose d'uneiroupe de comédie, il est bien dif- « fidle, dis-je, qu'une telle femme me tienne vive- <( ment au cœur ; surtout quand elle esl assez fai- « ble pour suivre contre moi 'toutes les directions « qu'en veut lui âonner.4fets d'un autre ëôté, les « traditimis qui 'mfHHmt reveBue&de toutes parts a que son premier -mouvement arait été de voler « vers^moi, que sa volonté et son opinion étaient « absolument captives, «ces traditions, jointes à
dbyGoogk
LA JEtïNESSE VB UIRABBAU 283
x( rindignationderobsessicmreupnie^où on la re-
« tient, tie» propos que-ees pfirentsoitt'ttébUés sur
'ii ' mon < compte, des tsàlomaies qU'ite oot «presque
'<( -acerédilées, etquiontpenmatiEéuoiofilttnt qu'elle
rxc «Tait tietorri&les>araies«eiilraiiioi,:à l'aspeetdu
Kt ofaàleau habile pendant < qimtre siieles- par mes
x( pères, dejcesmagnifiques terres qui tombent en
« ruines, par le défout de préseni;e du mattre, de
<( €6 digne hocDme enfin (le«bailli de Mirabeau) qui
« -eesaerifiedepuiSYingtanspOttreafiiittille^etquige
<( ' trouveraitavoir dévoilé sa^fortune* et ^sa tranquîl-
^<( Ktéàuiiemaisonanéantie,dont je^passeiBis.pour
<( le destrueteur, tout eela m'a^ inspiré un vifdcatr
'<( de Taœasser mon nom et rbéritage de jnes
x( pères,;.»
Au mois jde décembre . Mirabeau let^nm- oncle Je fbailli vinrent s'établir à Aix ; madame deiMinabeau y était de retour et continuait à.ô^'étourdir dans le tourbillon du monde; son père l'encourageait dans .cette Tîe légère, dont les disttttctionsi'em^êcfaaient <i4e«e ^souvenir demes devoirs, {atibientât 'le «bailli tcomprit l'impossibililé . d'arriver à ame;TéeDnoilia- Uion.
dbyGoogk
« Que veux-tu espérer de ces gens-là et par où « les agresser ? écrivait-il au marquis de Mirabeau. « La femme n'a ni sensibilité ni force, le père est « im bon homme, mais d'une inertie qui le tient a tous les matins quatre heures les jambes sur la (( tablette de sa cheminée avec un Mercure ou un a roman. La plate vie qu'il mène lui parait douce, toute turbulence lui serait insupportable et l'ina cident d'une rejonction serait un rude pli aux « roses sur lesquelles le sybarite aime à s'étendre. « Son petit-fils ne serait pas de son nom, et peu lui « importe^ après lui la lin du monde. Quant à sa « fille elle est accoutumée à être le coryphée (( d'une société très-bruyante, qui passe du concert a à la comédie, de là au bal, de là aux quatre « points cardinaux sur la plus petite apparence de (( fête. Elle est la divinité de tout ce monde et tient à « son piédestal dont il lui faudrait descendre. »
Et plus loin :
« Depuis l'arrivée, en Provence, de son mari,
« on redouble d'efforts pour que cette jeune femme
« lui donne de l'humeur. Après les parties faites à
« Marseille, seule, sans son père, pour nous fuir
dbyGoogk
« elle s'est rendue ces jours-ci au Tholonet, dans c( ce môme bien où elle a joué la comédie après « avoir reçu la nouvelle de la sentence rendue a contre son mari (tandis qu'on lui coupait la tête « en effigie, à Pontarlier), et sur les tréteaux plantés (( sur les cendres de son fils. Je lui dis Tautr^ jour « avec indignation, que bientôt on ne Tappell^erait « plus la comtesse de Mirabeau, mais la comtVsse « du Tholonet. »
Après avoir épuisé toutes les voies de conciliation, après avoir écrit des lettres respectueuses pour le marquis de Marignane, tendres pour sa fille, et qui n'obtinrent que des réponses menaçantes et injurieuses, Mirabeau tenta un dernier effort. Il demande une conférence à sa femme. Il ne veut pas commencer les hostilités avant d'avoir échangé de vive voix des explications; mais la comtesse refuse cette entrevue comme impossible et inutile, et les lettres que Mirabeau écrit de nouveau lui sont renvoyées sans être ouvertes. Alors, lassé ^ du rôle qu'il s'était imposé, renonçant à ces patientes négociations qui allaient si peu à l'énergie de son caractère, il se détermine à agir. Il présente
au lieuteDOBt une requête qui enjoint à sa fetnœe, selon le terme de la loi, de revenir sous trois jours dans le domicile ccmjugal. La eomtesse résiste et Mirabeau se décide à plaider.
dbyGoogk
Tout coDcourot à faire du procès qui allait s'ouyrir entre le comte et la comtesse de Mirabeau, un événement qui mit en émoi la province entière. Le mari et la femme étaient alliés aux plus grandes familles provençales, et l'aristocratie du comté se divisa, pour cette cause^ en deux partis également puissants, également passionnés. Quant à l'esprit du publie indifférent et à celui du peuple, toujours instinctivement juste, ils se prononcèrent également en faveur de Mirabeau ; les longs malheurs qu'il avait endurés, leâ passions orageuses de sa jeu« nesse répandaient sur sa vie une sorte d'intérêt romanesque qui lui gagnait bien des cœurs ; peut élre aussi le pressentiment de ce qu'il serait un jour éveillait-il déjà pour lui les sympathies popu-
dbyGoogk
laircs, tandis que celles des personnes graves lui étaient acquises par la modération et la dignité qui avaient présidé à tous ses actes depuis son retour en Provence. D'autre part, on jugeait sévèrement la conduite de la comtesse de Mirabeau. Malgré la corruption du siècle, on voyait avec surprise la légèreté coupable d'une femme quin'hésitait pas à livrer sa vie au scandale de la publicité, plutôt que de renoncer à des habitudes de plaisir et de dissipation cojitraires à tous les devoirs du mariage.
Quand le jour où Mirabeau devait plaider luimême dans ces grands débats, si solennels pour sa destinée, fut fixé, on vit affluer à Aix toutes les nobles familles des villes environnantes quiprenaient à cette affaire un intérêt de sentiment ou de curiosité. La réputation d'éloquence que Mirabeau s'était acquise par sa défense à Pontarlier, où déjà se trahissait le génie de l'orateur, la nouveauté de voir un gentilhomme plaider lui-même, comme un simple avocat, sa propre cause, tout faisait de ce procès un spectacle qui attirait l'attention générale. Le marquis de Mirabeau écrivait à ce sujet :
« J'ai peine à avaler que le fils de notre père, tel
dbyGoogk
Il ■■ ^— — Il II t
« que nous Tarons vu passer sur le cours (1), toute tt la foule, petits et grands, ôtant de loin le cha- « peau, va maintenant figurer à la barre de Tavant- « cour, disputant la pratique aux aboyeurs de la (( chicane ; je me dis ensuite, que Louis XIV se- « rait un peu plus étonné, s'il voyait la femme de « son arrière-successeur, en habit de paysanne et « tablier, sans suite, pages, ni personne, courant « le palais et les terrasses, demander au premier (( polisson en frac de lui donner la main, que ceci lui-ci lui prête seulement jusqu'au bas de l'esca- « lier; autre temps^ autres soins. »
Par une singulière coïncidence, tandis que le père de Mirabeau s'exprimait ainsi sur les pué riles et innocentes distractions que Marie- Antoinette se permettait à Trianon, le frère de cette jeune reine, l'archiduc de Milan, passait à Aix avec sa femme, le jour même où Mirabeau devait plaider. Le prince voulut Tentendre, et le gouverneur de la ville s'empressa de faire disposer, dans la salle d'audience, une estrade d'honneur pour lui et l'archiduchesse.
(i) Promenade qui divise en deux parties la ville d'Âix.
dbyGoogk
Cette drcoDstance donna encore plas de solennité à Tonverture de ce grand procès. Le 20 mars 1783, la ville d*Aix fut dès le matin agitée et bruyante ; ses rues étaient sillonnées par les équipages et par les chaises à porteurs, qui se raiulaient en foule au palais du Parlement. Quand la salle d'audience fut surabondamment pleine, on &à ferma les port^ ; mais les spectateurs retardataires et le peuple, qui voulait aussi avoir sa part du spectacle, les brisèrent au dehors ainsi que les fenêtres, et parvinrent en partie à se placer ou à se suspendre sur les balcons, les entablements et les corniches. Le lieutenant se disposait à fàiro évacuer la salle. Mais le silence et Tim mobilité ajaat succédé au tumulte de cette installation turbulente, il se décida à rindulgence, et l'auditoire resta calme dans Tattente.
Bientôt, par une porte intérieure, arrivèrent dans la salle l'archiduc et l'archiduchesse, ils furent s'asseoir au bruit des applaudissements, à leurs places réservées; les membres du Parlement, en grand costume, les suivaient processionnellement, puis^ venait Mirabeau, accompagné de son <mcle le bailli,
dbyGoogk
et de son ami milord Peterborough, un de ces Anglais qm propageaient alors en France l'esprit de la <3on8titutîon de leur pays. Le peuple salua Mirabeau de ses acelamatîoiffî^ mais à ces marques de empathie succédèrent presque des huées lorsqu'on Tit entrer le marquis de Marignane, escorté de son parent le comte de Gr... et du comte de Galiffet. <îttand le silence fut rétabli, le président donna la parole au jeune comte de Mirabeau. Il était vêtu d'un riche habit à la française, et portait une magnifique épée ; ses cheveux abondants ondulaient sans poudre autour de son visage et descendaient en boudes naturelles jusqu'à ses épaules; il parut À la barre le front haut, l'œil étincelant, il avait déjà toute la hardiesse du tribun, toute la noblesse de Torateur ; d'abord il fut modéré, simple et lo- ^que, puis sa parole jaillit incisive, entraînante, armée des plua irrésistibles arguments, soutenue par son bon droit,, inspirée par la force des idées, et doublement éloquente de l'expression des sentiments et de celle de la vérité.
Nous ne rapporterons pas ce plaidoyer trop «onnu, où Mirabeau,, sans attaquer ni sou beau-
dbyGoogk
père ni sa femme, les louant au contraire pour les ramener, employa toute la souplesse de la dialectique à défendre l'honneur du mariage, à Tanter le charme du devoir et à demander comme un exemple de morale publique que la justice des lois le réuntt à sa femme. Le tableau touchant qu'il fit de la vie de famille, du bonheur d'être père, émut tout l'auditoire ; le marquis de Marignane lui-même, qui au commencement du plaidoyer avait regardé Mirabeau en ricanant, parut tout à coup troublé ; il baissa la tête, ses traits s'altérèrent et quelques larmes mouillèrent ses yeux ; il avait l'air si profondément affecté que tous les spectateurs pensèrent un instant qu'il allait se lever, embrasser son gendre et l'emmener chez lui ; mais cette démarche décisive ne pouvait être attendue de la faiblesse de son caractère; il fut attendri sans être entraîné.
Mirabeau, encouragé par toutes les marques d'assentiment, les transports, les larmes qui accueillirent ses paroles, se tourna en finissant vers l'archiduc de Milan, qui lui-même l'avait applaudi plusieurs fois. « Qui de nous, dit-il, s'il voulait i( consacrer l'image vivante de la justice et l'em^
dbyGoogk
« bellir de tous les charmes de la beauté, n'y pla- •(( cerait pas l'auguste effigie de notre reine ? Un « heureux hasard nous oflfre ici ses traits adorés, <r et retracés par la nature môme ; nous avons tous (( saisi avec transport cette ressemblance frap- « pante, et combien mon cœur en est rassuré! Quel u heureux présage pour cette cause solennelle, (i qui doit tant étonner ceux dont le rang suprême tt ne donne que plus d*éclat à leurs douces ^œurs, « à la concorde, aux vertus domestiques dont ils « offrent de si touchants exemples. »
Quand Mirabeau eut cessé de parler, il quitta la barre, entouré de ses amis, qui lui adressaient les plus vives félicitations. L'archiduc fit quelques pas vers lui et le complimenta en lui serrant la main ; ce furent alors dans toute la salle des salves d'applaudissements : l'orateur fut pressé , soulevé et emporté par la foule jusqu'à sa voiture qui l'attendait dans la cour du palais, là, une nouvelle' ovation commença ; le peuple détela ses chevaux et le traîna lui-même en triomphe jusqu'à l'hôtel de Mirabeau. Le soir, la foule fit jouer des fanfares sous ses fenêtres, illumina les arbres du cours
dbyGoogk
S94 LA JBUNBSI» DS lORASEAU
TOisin de l'hAtel, et lui exprima son enthousasme ayec toute l'expansion méridionale. Cette oyation populaire semblait être le présage de celte qu'on lui décerna plus tard, lorsqu'il fut élu en Provence député du Tiers-Etat.
dbyGoogk
Tandis que Mirabeau était porté chez lui par une population entière, le marquis de Marignane rentrait seul et honteux dans son hôtel, où sa fille l'attendait avec anxiété. En apprenant Timmense succès obtenu par le plaidoyer de son mari, la comtesse fut un instant ébranlée dans ses résolutions : la lassitude de la lutte, l'amour -propre qui s'éveillait en elle à la pensée de cet homme dont elle portait le nom, et dont le génie entraînait toute une ville et frappait d'admiration un prince étranger; ces sentiments divers l'auraient décidée à une réconciliation, si les obstacles de son entourage n'avaient pas combattu sa volonté toujours chancelante, toujours yaincue.— Le comte deGaliffet et le comte de Gr... arrivèrent chez le marquis de Marignane pour lui rendre quelque
dbyGoogk
courage ; ils le trouvèrent, ainsi que sa ûlle, accablés du triomphe de Mirabeau, et presque disposés à céder.
— Sans doute, la journée a été pour lui, dit le comte de Gr..., mais nous pourrons avoir une bonne revanche, si vous voulez suivre mes conseils.
— Et quel avocat trouverons-i)ous qui puisse le combattre victorieusement? répondit le marquis de Marignane ; qui aura cette éloquence, cette passion, cette ardeur qui ne sont qu'en lui?
La faconde et la déclamation ne sont pas tout, reprit froidement le comte de Gr... ; un mémoire sérieux où les faits remplaceraient les phrases, où les accusations les plus foudroyantes tomberaient sans ménagement sur votre adversaire ; un tel mémoire aurait bien vite anéanti l'éloquence qui vous éblouit.
— Je sais bien que nous pourrions le confondre par les déclarations mêmes de son père, qui aujourd'hui veut nous l'imposer pour s'en débarrasser; mais mon honneur répugne à trahir les secrets d'une correspondance.
dbyGoogk
— Je ne m'explique pas encore, «goûta le comte de Gr... ; avant de prendre aucune résolution, attendons l'arrôt de la Cour, il sera bientôt connu, et alors nous verrons à terrasser l'audacieuse outrecuidance de M. le comte de Mirabeau.
Le 24 mars, quatre jours après la plaidoirie de Mirabeau, sa demande à fin de réunion provisoire fut accueillie par une sentence qui enjoignait à la jeune femme de se rendre dans trois jours auprès de son marij ou de se retirer dans un couvent et d'y recevoir ses visites.
A la nouvelle de cet arrêt, la vanité de madame de Mirabeau s'irrita vivement, le marquis de Marignane lut plein d'effroi, et le comte de Gr... les trouva dans les dispositions qu'il pensait fsRrorables à l'exécution de son dessein.
-* Je vais, dit-il au marquis, poser nettement la question de l'intérêt qui nous est commun : le comte de Mirabeau redemande sa femme, et la loi la lui accorde; mais votre sentiment, celui de ma cousine, celui de toute sa famille et de tous ses amis est qu'elle ne se réunisse jamais à son mari ; or, pour en venir à ce but, il faut faire sans hésiter
dbyGoogk
une demande en séparation, et l'appuyer par la publication d'un mémoire dont les arguments irré*^ sisUbles sont, tous le sayez, entre tos mains.
— Que voulez-vous dire? s'écria le marquis de Marignane qui eut le premier mouvement d'indi* gnation d'un gentilhomme, pensez -voues que je chercherai des armes dans le secret d'une correspondance privée? que je tr^diirai les accusations qu'un père indigné portait contre son fils , en se confiant à moi? Non, mon cousin, je ne puis avoir recours à un pareil moyen.
— Eh quoi! répliqua le comte de Or..., en affectant une sorte d'exaltation morale, si les conû-dences du père sont l'aveu des vices et des crimes* du fil^, n'en devez-vous pas la révélation à la justice, afin qu'on l'en punisse; afin qu'on le sépare du moins de votre famille où il veut apporter le trouble et le déshonneur?
— Mais, mon couan, objecta pi:'esque involontairement la comtesse de Mirabeiui, il y a peutêtre un peu d'exagération dans ces tettres écrites par le marquis de Mirabeau oontre son fils, et ce serait mal à nous de ]es publier.
dbyGoogk
•^ Je ne songeais, ma cousine, qu'à vos interdis^ qu'à votre situation, dit d^inlon doucereux le comte de Gr... ; mais libre à vous d'aller dans un couvent et d'y recevoir les viMtes de votre mari I
— Vous êtes irritant, moBsieur, vous savez tfien que cela ne sera pas, que cela ne peut être ; mais entendez-vous avec mon père pour me tirer de cette situation. Que voulez-vous que fasse une pauvre femme qui ne comprend rien aux lois, qui ne sait pas même quels sont ses droits? Je suis torturée^ et j'ai besoin de fepos. Et elle se retira comme accablée.
— Vous le voyez, votre fille perd la tête, dit le comte de Gr... au marquis de Marignaz^, ayez donc plus de farce d'âme qu'elle ; si vous na venez pas à son aide, dans trois jours elle est séparée de vous et notre adversaire triomphe !
— Et moi aussi, dit le marquis , je suis tourmenté, persécuté ; je mourrai sous le poids des chagrins.
— Eh bien! déchargez-vous sur moi de toute cette affaire, reprit avec instance le comte de Or..., et je voQsj promets que tout réussira : votre fille
dbyGoogk
restera près de vous, vous ne perdrez rien de voire fortune, et vos habitudes les plus chères ne seront pas troublées.
— Que faut-il faire? dit le marquis à moitié vaincu par sa mollesse.
— Me livrer cette correspondance où le père dévoile le fils; je me charge d'après ces documents de faire rédÎKer le mémoire et d'anéantir notre ennemi.
— Mais est-ce là une guerre loyale? dit le marquis de Marignane, hésitant encore.
— Vos scrupules sont de la faiblesse envers un tel homme. Du reste, je prends tout sur moi ; confiez-moi ces lettres et n'y pensez plus ; vous n'aurez aucune démarche à faire^ aucun ennui à subir. Laissez-moi toutes les peines, vous en recueillerez le fruit.
Et, poussant le marquis de Marignane vers un secrétaire où la correspondance du marquis de Mirabeau était enfermée, il le força doucement à l'ouvrir.
— Supposons que votre plan réussisse, dit le marquis de Marignane, en lui remettant les lettres,
dbyGoogk
et que la publication de ce mémoire nous gagne le public, pensez -vous qu'il entraînera aussi les juges?
— Sans nul doute, répliqua le comte de Gr..., les juges mieux que le public; car les juges sont déjà à moitié gagnés, ils sont tous nos parents ou nos amis.
— Et pourtant leur premier arrêt a été contre nous.
— C'est tout simple, le comte de Mirabeau réclame sa femme, reprit le comte deGr..., laloila lui accorde, les juges ne peuvent la lui refuser; mais quand nous demanderons la séparation, quand nous plaiderons pour l'obtenir, alors vous verrez de quel côté est la force, de quel côlé penchera la justice. Songez donc que ces messieurs du Parlement tiennent tous à vous, à votre fille, aux agréments de votre maison ; que vous êtes le représentant de leurs goûts, de leurs idées, tandis qu'ils n'ont aucun penchant pour le comte de Mirabeau; il ne rencontre ici de sympathie que dans le peuple, dont il flatte les passions.
Cédant tout à fait à ces réflexions qui ne man-
dbyGoogk
quaient pas d'une certaine yérité, le marquis de Marignane laissa entre les mains du comte deGr..» la correspondance dont il venait de s'emparer, et celui-ci se hMa de sortir afin de mettre à couvert d'un nouveau scrupulece dépôt si précieux pourluL
En moins de vingt-quatre heures, le mémoire le plus infamant fut rédigé contre Mirabeau, et ce qui *doit frapper douloureusement nos lecteurs, ici encore, c'est le père qui fournit des armes contre le fils. Toujours actif, toujours présent comme la fatalité, l'incessant anathème du marquis de Mirabeau poursuit la destinée de son enfant, et semble, par une instinctive vengeance, le pousser à Fabime ; ce bras qui frappe, même à son insu, cette voix qui maudit sans le savoir, a quelque chose de sinistre qui remplit l'âme d'une terreur biblique.
Durant les longues prisons du château d'If, du fort de Joux et de Vincennes, le marquis de Mirabeau avait entretenu, avec sa belle-fille et le marquis de Marignane une correspondance suivie dans laquelle il épanchait tout le fiel qu'il avait contre son fils; ces lettres étaient pleines d^accusations monstrueuses ; sous la plume de son père, les erreurs de
dbyGoogk
Mirabeau se transformaient en crimes, et souvent le^ marquis répétait à sa belle-fille que, si jamais son mari la réclamait, il s'opposerait de tout son pouvoir à celte réunion : c'est sur cette promesse imprudente que se fondaient les conclusions du mémoire. En vain le marquis de Mirabeau s'éleva-t-il contre la violation de sa correspondance, en vain en appelat-il à rhonneur du marquis de Marignane par des lettres pleines d'énergie et d'éloquence,le pamphlet judiciaire parut, et Teffet en fut tel que dès lors Mirabeau regarda sa cause comme perdue. « Cet « infâme mémoire n'est qu'un libelle diffamatoire « (écrivait à ce sujet le bailli au marquis de Mirait beau) qui ne fait qu'effleurer la question réelle, « mais dont le tissu n'est autre que d'accuser ien « fils de toutes sortes de crimes, le tout fondé sur « des lettres par toi écrites à Marignane, et à cette « indigne femme. Où as-tu pris un pareil amon- « cellement d*outrages et d'injures? On dirait ces « lettres vomies par l'enfer. »
Le marquis répondit : « Je suis comme David « qui gémit de la révolte de son fils et ensuite de sa « punition. »
dbyGoogk
Le scandale que produisit ce mémoire fut encore fomenté par les parents et les amis de la comtesse de Mirabeau qui s'empressaient de le répandre en le commentant. Dans toute cette affaire le comte de Galiffet se montra ostensiblement un des ennemis les plus actifs de Mirabeau; non-seulement raffection qu'il avait pour la comtesse le disposait à ce rôle, mais il y était aussi poussé par le comte de Gr... qui cherchait à se mettre à couvert derrière lui de toutes ses machinations.
La veille dujour où Mirabeau devait comparaître de nouveau devant la grand'chambre pour y combattre l'effet de cet odieux mémoire et plaider ses droits contre sa femme, il se promenait le soir sur le cours avec son ami milord Peterboroug qui
dbyGoogk
donnait le bras à deux jeunes femmes de la noblesse : le comte de Galiffet passa près d'eux, les regarda avec insolence, et ne salua pointées dames qu'il connaissait : lord Peterborough lut à lui en portant la main à son épée, mais Mirabeau Tarrôtant, lui dit avec instance : — Cet homme m'appartient, ne le touchez pas, je suis pour à présent son capitaine des gardes.
Le comte de Galiffet ne répondit rien et disparut dans la foule.
Peu de jours après, Mirabeau avait perdu son procès ; Tarrôt portait que sa femme resterait chez son père et que les époux seraient séparés de corps et de biens jusqu'à ce qu'il en fût autrement ordonné. Le partage entre huit juges avait duré quatre heures, enfin on parvint à détacher le cinquième du parti de Mirabeau et il fit pencher la majorité en faveur de la comtesse.
Aussitôt que cet arrêt eût été prononcé, Mirabeau chercha, mais en vain, le comte de Galiffet, celui-ci Tavait évité plusieurs fois et ne s'était jamais trouvé aux rendez-vous qui lui étaient donnés. Un matin, comme Mirabeau sortait de chez lui, tenant dans
306 LA JBUNESSB DE MI^ÂBBAU
ses bras plusieurs livres qu'il reportait à la biblietbèque de la ville, il aperçoit le comte de Qaliffet à l'angle d'une rue, il se précipite vers lui, dégage son bras droit, tire son épée et lui crie de se tenir en garde, leurs chasseurs et leurs domestiques s'écartent d'après leurs ordres, et pour contenir les curieux, se placent aux deux extrémités de la rue étroite et courte. Le combat fut vif, mais de peu de durée, le comte de GalifiFet eut le bras droit traversé de part en part, Mirabeau lui fit grâce de la vie. Il ^chercha vainement un autre adversaire plus coupable et plus déloyal que celui qu'il venait de punir ; le comte de Gr... s'était dérobé à sa vengeance par la fuite.
Peu de jours après ce duel Mirabeau quitta la Provence. Qu'avait-il à faire désormais dans ce pays qui fut le berceau de ses pères ? la vie de famille était fermée pour luil II comprit alors qu'une autre carrière plus vaste, plus hardie, plus ambitieuse que celle d'un gentilhomme de l'ancien régime lui était ouverte. Ces nobles sentiments et ces hautes facultés méconnus par les siens, il s^flgea à les faire servir aux besoins de la grande
dbyGoogk
famille humaine, dont désormais il embrassait la cause, et quand le bailli de Mirabeau déplorait en lui disant adieu, la ruine de leur maison, il s'écria : La patrie sera ma femme, le peuple mes enfants, la gloire nationale mon héritage 1
Ce Tœu s'accomplit, lorsque Mirabeau revint à Âix, ce ne fut plus comme un fils de famille proscrit et persécuté, ce fut comme un grand homme dont la France était ûère et que le peuple portait en triomphe. Toute la province se leva pour 4e saluer €t le bénir; on eût voulu le garder sur cette terre où il était né, et quand il échappa à l'amour et à l'admiration de ses compatriotes, toute cette population enthousiaste du Midi entoura l'hôtel où se cachait la comtesse de Mirabeau, et lui enjoignit de se réunir à son mari et de donner à la France des rejetons de ce sang généreux.
Frappée par cette grande voix du peuple qui, elle le sentait bien dans son âme, était aussi la voix du devoir, la comtesse de Mirabeau se disposait à partir pour Paris; hélas! il n'était plus temps, Mirabeau venait de mourir.
Il est des hommes destinés à ensevelir leur race.
ils ne laissent pour postérité que les œuvres de leur génie (1).
(1) La comtesse de Mirabeau émigra avec son père, et se remaria en Piémont au comte de la Rocca, dont elle eut un fils qui mourut très-jeune ; elle perdit aussi ce second mari et rentra en France en 1796 ; elle reprit le nom de Mirabeau, s'entoura de tous les souvenirs du grand homme qui n'était plus, vécut quatre ans au milieu de sa famille, et mourut à peine âgée de quarante-huit ans (le 6 mars 1800), dans la chambre et dans le lit môme de Mirabeau, dont le souvenir lui inspirait chaque jour les regrets les plus amers.