EN TÉMOIGNAGE D'AFFECTUEUSE SYMPATHIE
DE
C'est une tâche périlleuse de venir, après Sainte-Beuve, parler de madame Desbordes- Valmore. On sait quelle sorte de culte le grand critique professait pour ce poète exquis, en qui battait un si noble cœur de fille, de sœur, d'épouse et de mère. Pendant trente ans il s'occupa d'elle, pendant trente ans il entretint d'elle le public, tantôt dans la Revue des Deux Mondes, tantôt au Moniteur universel ', ou au Constitutionnel, ou au Temps... D'autres écrivains, d'autres critiques, Ed. Scherer, Antoine de Latour, Vinet, Auguste Desportes, Alexandre Dumas, Emile Montégut, Charles Baudelaire,
Théodore de Banville, MM. Auguste Lacaussade, Gustave Révillod, ont aussi apporté leur tribut de louanges à celle qu'un illustre artiste, le grand Paganini, appelait, avec son emphase italienne, « la moderne Sapho », et tous, comme Sainte-Beuve, se sont efforcés de la faire connaître au point de vue moral, en même temps qu'ils mettaient en relief son adorable génie poétique.
Je n'aurais donc pas le courage ni la hardiesse d'évoquer le souvenir de madame Desbordes-Valmore, de venir, après tant d'autres plus qualifiés que moi pt>ur parler d'elle, rappeler au public cette physionomie attirante, touchante et exquise à la fois, si je n'avais à compléter cette physionomie, à achever sous certains rapports son portrait à l'aide de documents personnels et inconnus, que mes devanciers ont ignorés, qui m'ont été communiqués avec la plus extrême obligeance par ceux-là seuls qui les pouvaient posséder, et qui me permettront de révéler sur l'enfance et la jeunesse de madame Desbordes- Val more nombre de faits intéressants et de nature à faire chérir et respecter davantage encore la mémoire de cette femme née pour l'amour, la souffrance et la poésie.
La dernière étude* si attachante, que Sainte- Beuve a consacrée à madame Desbordes- Valmore après la mort de celle-ci, et qui, après sa mort à lui-même, fut publiée en volume par une main amie, n'était encore qu'une esquisse du livre qui serait à faire sur celle qu'il admirait avec une sincérité si passionnée. Il le savait bien et le disait sans ambages. En effet, pour une foule de causes que je n'ai pas à examiner ici, non seulement il a volontairement laissé dans l'ombre quantité de détails touchants et pleins d'intérêt , mais , en madame Desbordes-Valmore, il ne nous a fait connaître que la femme et le poète. De l'enfant, de la jeune fille, rien ou presque rien. Or, cette physionomie angélique d'enfant et de jeune fille, si aimante, si dévouée, si généreuse, si héroïquement courageuse (le mot n'a rien d'excessif), c'est elle que je voudrais retracer à cette place, avec les événements effroyablement dramatiques qui vinrent l'assombrir et, en l'accablant sous le poids du malheur, jetèrent en elle le germe de cette mélancolie profonde à qui l'on dut plus tard de si beaux vers et d'une expression si pénétrante En un mot, Sainte-Beuve a peint, de son pinceau magistral, — et avec quelle ressemblance t
— le portrait de madame Desbordes- Valmore.
Ce que je voudrais et ce que je m'efforcerai de faire, c'est esquisser celui de Marceline Desbordes, la tendre fille du pauvre peintre douaisien ! .
1. Lorsque la première version de ce travail parut d'abord, au commencement de 1894, dans la Nouvelle Revue, le dernier enfant de madame Desbordes- Val more, le seul qui lui ait survécu, son fils Hippolyte, était mort depuis deux ans, au mois de janvier 1892, des suites d'une attaque d'influenza. Ancien employé supérieur au ministère de l'instruction publique, esprit large et distingué, linguiste remarquable, versé dans la connaissance de la plupart des idiomes européens (entre autres le hongrois, le polonais et le hollandais), Hippolyte Valmore, trop modeste pour se mettre jamais en avant lui-môme, avait un véritable culte pour la chère mémoire de sa mère. Rien ne s'oppose aujourd'hui à ce que je fasse savoir que c'est à lui que j'ai dû non seulement une foule de renseignements intimes qui ont trouvé place dans cet essai, mais la communication de tous les documents qui m'ont permis de le mener à bonne fin et de reconstituer, de la façon la plus précise et la plus sûre, les premières années de l'existence si noble et si tourmentée de madame Desbordes-Valmore. S'il n'a pas eu la joie de voir publier ces pages, il les a connues pourtant, et l'on m'excusera sans doute de reproduire ici ces lignes d'une lettre qu'il m'adressait à ce sujet : « ... Veuillez, monsieur, agréer l'expression de ma vive gratitude pour la manière dont vous avez parlé d'elle, et pour lui avoir constitué une biographie, ce qui n'avait pas été fait jusqu'à présent. Et tout cela si simple, si ému, si touchant! C'est moi qui aurais dû l'écrire, mais vous ne pouviez me céder votre plume... »
wmvbi
On sait déjà que madame Desbordes-Valmore, morte à Paris le 23 juillet 1859, était née à Douai le 20 juin 1786. Elle avait pour prénoms Marceline-Félicité-Josèphe, et vit le jour dans une pauvre maison attenant au cimetière de l'humble paroisse Notre-Dame, à côté d'un cabaret à l'enseigne de V Homme sauvage. Cette maison, que surmontait une niche contenant l'image d'une madone devant laquelle, après l'avoir entourée de fleurs, Marceline et ses sœurs faisaient brûler de petits cierges aux jours de fête, portait le n° 32 de la rue Notre- Dame, et porte aujourd'hui le n° 36 de la rue de Valenciennes. Elle laissa un souvenir vivant dans l'imagination de l'enfant devenue poète, qui plus lard la chantait ainsi :
Maison de la naissance, ô nid, doux coin du monde! premier univers où nos pas ont tourné!
Chambre ou ciel, dont le cœur garde la mappemonde, Au tond du temps je vois ton seuil abandonné ! Je m'en irais aveugle et sans guide à ta porte, Toucher le berceau nu qui daigna me nourrir; Si je deviens âgée et faible, qu'on m'y porte. Je n'y pus vivre enfant, j'y voudrais bien mourir x ...
Le père de Marceline s'appelait Antoine- Félix Desbordes, et sa mère était née Catherine- Cécile Lucas; tous deux Douaisiens de naissance, quoique l'un et l'autre Suisses d'origine. Et c'est une chose singulière que Marceline, qui fut toujours une catholique, non pas ardente (car sa religion était aussi discrète que tolérante), mais d'une piété profonde et sincère, était issue, du côté paternel, d'une famille protestante qui, chassée de Bordeaux par la révocation de l'édit de Nantes, s'était réfugiée à Genève, d'où elle était originaire, et dont une partie, ralliée ensuite au catholicisme, était venue s'établir en Flandre. Nous verrons môme plus tard que deux grandsoncles de son père, Jacques et Antoine Desbordes, imprimeurs suisses qui étaient allés se fixer en Hollande, à Amsterdam, où ils firent une grande fortune en publiant d'excellentes éditions de chefs-d'œuvre de nos