‹ La jeunesse de Mme Desbordes-Valmore d'après des documents nouveaux: d'apre?s des documents nouveauxChapitre 3 sur 62 · îm Maison de ma mère, élégie · texte numérisé non relu

îm Maison de ma mère, élégie

LA JEUNESSE DE M MB VÀLMORE-DESBORDES. 7

auteurs français, Rabelais, Malebranche, Voltaire, etc., et où ils moururent centenaires, étaient restés protestants. Ces grands-oncles sont mentionnés dans la note que voici, écrite de la main même de madame Desbordes- Valmore, et que je transcris textuellement :

« Ma mère est née à Douai, d'un fermier de ville (c'est-à-dire dont la ferme était située dans l'enceinte des fortifications), ancien militaire, marié à la fille d'un fermier dont il reprit la censé. Ses fils sont morts dans rémigration. Les grands-oncles de papa, oncles de son père, Suisses et imprimeurs-libraires, s'établirent en Hollande, à Amsterdam. Mon grand-père s'était fait catholique, étant horloger de la princesse Charlotte de Brabant. »

C'est de ce grand-père, personnage assez étrange, en même temps que de ses enfants, qu'il est question dans cette autre note, qui n'émane plus de madame Desbordes- Valmore en personne, mais que je trouve dans les papiers de la famille :

« Antoine Desbordes, le grand-père de Marceline, était un horloger de Genève; sa femme, Marie-Barbe Quiquerez, née au Quesnoy, était

Suisse d'origine. Ils vinrent d'abord s'établir à Bruxelles. Le mari, obéissant soit à des instincts nomades, soit à un besoin impérieux d'indépendance, s'éloignait de sa femme pendant des années entières, puis revenait unjour, silencieux, ou l'appelait auprès de lui; elle, silencieuse aussi, l'accueillait toujours avec soumission ou se rendait à son appel.

Après avoir donné à Marie-Barbe un nouveau gage de sa singulière tendresse, il repartait. C'est ainsi qu'elle eut de lui à Bruxelles, à Mons, à Courtrai, trois garçons et trois filles. Félix, père de Marceline, né à Douai le 25 septembre 1751, fut baptisé en celle ville. Ce fut le signal d'un nouveau départ.

» Une absence de onze ans sépare de nouveau les époux. Le mari revient après ce temps auprès de sa femme, la rend mère de Constant-Marie, et... reprend le bâton de voyage. Quand il revint pour la dernière fois, son fils Félix avait vingt-cinq ans et allait se marier. Antoine Desbordes ne voulut cependant pas retourner alors chez sa femme.

» Arrivé mourant dans le Canteleu, faubourg de Douai, il fit venir son fils Félix, qui en son absence était devenu le chef de la famille et qui, sur son refus de rentrer chez lui, l'enlre-

tenait à l'auberge du Signe de la Croix. Il exigea qu'on le fit porter à l'hospice. Trois mois après, il appela ses enfants auprès de lui... se tourna vers Félix, Catherine, sa bru, et le petit Constant, les bénit, et expira. Marie- Barbe garda à son mari mort le respect qu'elle lui avait témoigné vivant, et toujours depuis elle conduisait ses petits-enfants prier sur la tombe de leur grand-père, dans le cimetière Saint-Albin. »

Antoine Desbordes mort, sa veuve alla habiter avec son fils Félix et sa belle-fille. Ceux-ci eurent huit enfants, dont quatre seulement vécurent : Eugénie, Cécile, Félix et Marceline, celle-ci la dernière venue et la seule blonde, comme sa mère. Elle-même le rappelait dans une lettre adressée à Sainte- Beuve :

«... Mon père m'a mise au monde à Douai, son pays natal. J'ai été son dernier et seul enfant blond. J'ai été reçue et baptisée en triomphe, à cause de la couleur de mes cheveux, qu'on adorait dans ma mère. Elle était belle comme une vierge; on espérait que je lui ressemblerais tout à fait, mais je ne lui ai ressemblé

qu'un peu; et si Ton m'a aimée, c'était pour autre chose qu'une grande beauté... »

Félix Desbordes était un habile artisan, qui exerçait la profession de peintre en armoiries, en équipages et en ornements d'église. C'est à l'aide de ce travail qu'il pourvoyait — difficilement — aux besoins d'une si nombreuse famille. Il n'en était pas moins très considéré dans sa ville natale, à ce point qu'il fut choisi par la municipalité pour remplir les fonctions, très honorifiques d'ailleurs, d'administrateur des pauvres, et que plus tard, quand vinrent les jours sombres de la Révolution, plusieurs nobles, partant pour l'émigration, n'hésitèrent pas à lui confier leurs titres de propriété, qu'il fut assez heureux pour leur restituer par la suite, après les avoir scellés, pour les mieux cacher, sous la pierre de son foyer.

Toutefois, si la famille était pauvre, on n'en vit jamais de plus unie, de plus heureuse au point de vue de l'affection, et de plus vraiment patriarcale. Plus tard, rappelant ses souvenirs d'enfance, qu'elle avait conservés avec une rare précision, madame Desbordes- Valmore a tracé en quelques chapitres un tableau charmant de cette existence familiale, dans lequel elle se

LA JEUNESSE DE M ME DESBORDES-VALMORE. il

mettait en scène, [toute enfant, sous le nom d'Agnès, avec tous les siens, sa digne mère, son père, ses deux sœurs Eugénie et Cécile, son frère Félix, qu'elle désigne sous le nom de Just, son oncle Constant-Marie, qu'elle appelle Jean *, et sa grand'mère maternelle, à qui elle donne le nom de madame Aldenhoff. C'est dans deux des Contes et scènes de la vie de famille, recueillis après sa mort : la Royauté d'un jour, vrai petit chef-d'œuvre de grâce innocente et candide, et les Petits Flamands, qu'il faut voir avec quel soin pieux et touchant elle fait revivre ces figures aimées et les coutumes de sa ville natale. 11 y a surtout là un portrait tracé de main de maître, et d'un crayon si ferme et si vigoureux qu'on a peine à croire que ce soit l'œuvre d'une main féminine. C'est celui de la grand'mère, madame Aldenhoff, une sainte femme, qui a dans ces pages tout le relief d'une des admirables figures de Rembrandt, et qu'on ne saurait plus oublier une fois qu'on l'a entrevu. Cela est

1 C'est encore lui qu'elle a désigné sous le nom de Léonard dans V Atelier d'un peinlre^ où elle s'est reproduite aussi. Constant Desbordes était un peintre d'un réel talent, qui fut rélève et l'ami de Gros et qui a laissé de sa nièce Marceline un bon portrait, que possède aujourd'hui le musée de Douai.

absolument délicieux, d'une couleur à la fois chaude et exquise.

Marceline conserva d'ailleurs toute sa vie, je l'ai dit, avec une intensité bien rare et comme une sorte de sentiment religieux, non seulement le souvenir profond el attendri de tous les êtres qu'elle avait aimés, qui étaient chers à son cœur, mais celui du sol natal, qu'elle avait pourtant quitté si jeune et qui, néanmoins, était resté gravé au fond de son âme, la remplissant d'une indicible émotion.

Nous lui avons entendu chanter la maison paternelle : elle chanta de même, dans ses poésies, à vingt reprises différentes, sa chère ville de Douai, la terre aimée qu'avaient foulée ses pas enfantins, et la contrée bénie qui avait vu couler sa première larme et luire son premier sourire. Qu'on relise, par exemple, la pièce intitulée la Vallée de la Scarpe :

Mon doux pays, mon frais berceau,

Air pur de ma verte contrée,

Lieux où mon enfance ignorée

Coulait comme un humble ruisseau !

S'il me reste des jours, m'en irai-je attendrie, Errer sur vos chemins qui jettent tant de fleurs, Replonger tous mes ans dans une rêverie Où Tâme n'entend plus que ce seul mot : Patrie!

Et ne répond que par des pleurs?

C'est ce sentiment encore qui, un demi-siècle plus tard, lui faisait écrire à un compatriote, en réponse à l'envoi d'une fleur cueillie pour elle à Douai même ' :

fleur du sol natal! ô verdure sauvage !

Par quelle main cachée arrives-tu vers moi ?

O mon pays ! quelle âme aimante, à ton rivage, A compris qu'une fleur me parlerait de toi?

Cela n'est-il point touchant et plein d'éloquence? Et ce qui prouve à quel point l'amour de la terre natale, de cette petite patrie dans la grande, resta toujours profond dans le cœur de madame Desbordes- Valmore, combien la mémoire lui en était demeurée chère, c'est qu'elle conserva jusque dans sa vieillesse celle du patois que ses lèvres d'enfant avaient parlé, qu'elles avaient balbutié sans doute avant tout autre langage. Si bien qu'un jour, priée par quelqu'un de son pays, dont elle était toujours éloignée, d'envoyer quelques vers en faveur d'une œuvre de bienfaisance, elle eut l'idée, assurément ingénieuse, d'écrire dans ce patois,

1. M. Duthillœul, bibliothécaire de la ville de Douai. C'est l'élégie intitulée la Fleur du sol natal. L'année qui précéda sa mort, elle adressait à ce même compatriote une lettre dont j'extrais cette phrase touchante : • ... Si l'on prend des ailes après la mort, j'irai rafraîchir mon âme devant ces tableaux qui me tirent à eux; j'irai revoir Douai!... »

qu'elle n'avait pas oublié, une jolie petite pièce et d'un accent charmant, qui n'a jamais été comprise dans ses œuvres; celte pièce est malheureusement trop longue pour que je puisse ici la reproduire en son entier, mais les quelques strophes que voici en feront saisir le caractère plein de grâce et de naïveté :

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