Pièce de vers de madame Dcsbordes-Valmore
quelques autres sur lesquelles il me faudra vos observations intègres.
Non seulement vous manquez à mon amitié, Monsieur, mais vous manquez encore aux intérêts de mon faible talent. Toujours écrire sans lire, c'est une occupation qui devient confuse, et souvent je m'arrête tout court pendant huit à dix jours pour me servir de juge à moi-même et lire d'un air d'étonnement des choses que j'ai tâché d'oublier. Faites aussi comme cela, je vous en prie, afin de ne pas tout perdre. J'ai voulu travailler à ce certain ouvrage dramatique dont la première idée est heureuse, mais mon mari s'avise de le tuer en mettant dessus les œuvres de Molière. Je deviens rouge de honte, et vous sentez que je vais me cacher dans une élégie où je parle au moins selon mon cœur 1 .
Vous aviez bien raison. Je n'irai pas à Lyon.
1. C'est là sans doute l'unique pensée qu'ait jamais eue madame Desbordes-Valmore d'aborder le théâtre comme auteur. Du moins n'en ai-je pas trouvé d'autre trace. Cette pensée fut vile abandonnée d'ailleurs, car dans une autre lettre à Jars (28 juin 1824), comme celui-ci lui avait parlé d'un drame projeté par lui pour la Comédie-Française et dont il faisait ensuite peu de cas, elle lui disait : — « A voir les pièces que l'on joue, permettez-moi de tomber des nues à votre air de dédain pour vous-même. Que dirai-je donc, moi ? Aussi, je renonce dès à présent à la comédie que vous savez I... »
H4 M MÉ DKSBORDES-VALMORE.
Il ne le désire pas assez pour que j'ose le vouloir; je suis la plus pelile, et mes volontés doivent être en proportion de ma taille '. Ma chère fille me sera ramenée par une occasion qui s'est trouvée là tout juste pour me fermer la bouche. Adieu donc, Monsieur, qui faites des prédictions si justes. Cet argent mis à part avec tant de soin et de joie ne sera pas dépensé par moi.
Notre sort n'est pas encore fixé pour Tan prochain. Le directeur responsable de ce théâtre vient de mourir, et cette perte nous jette dans une grande incertitude. Personne ne se montre pour lui succéder, et je tremble que par cette cause nous soyons forcés de quitter une ville que j'aime mieux qu'aucune autre en province. Plaignez un peu mon errante destinée et ne vous lassez pas de la suivre de quelques vœux. Quoique je sois tantôt ici, tantôt là, mes souvenirs voyagent avec nous, et le vôtre, Monsieur, m'en adoucit de pénibles.
Portez- vous bien, soyez heureux. C'est souhaiter le bonheur de votre charmante famille, que j'aime comme je vous aime.
Marceline Desb.-Valmore.
1. C'est de son mari, très bon, mais très autoritaire, qu'elle parlait ainsi. Elle avait formé le projet de se rendre à Lyon pour y chercher sa fille Ondine, qu'elle avait laissée en nourrice dans les environs de celte ville.
A Madame Récamier \
Bordeaux, le 23 décembre 1825.
Madame,
Je suis si touchée, si émue, que je devrais retarder l'hommage de ma reconnaissance pour l'exprimer avec un peu d'ordre; mais des lignes mieux arrangées diront-elles avec plus de vérité ce qui me pénètre? Mon oncle n'a pas eu peur de vous faire voir tout le désordre de mon style, et vous trouverez de plus ici celui d'un cœur qui bat de reconnaissance. Laissezmoi la goûter dans toute sa douceur, Madame, laissez-moi conserver sans mélange de regret l'un des heureux souvenirs de ma vie, celui d'avoir intéressé ce qu'il y a de plus aimable au monde, vous, Madame! C'est ainsi que je l'ai
1. Sa carrière politique — car il n'avait pas d'autre titre — venait d'ouvrir au duc Mathieu de Montmorency les portes de l'Académie française. Il acceptait le fauteuil, mais non le léger traitement qui y était attaché, désirant reporter celui-ci sur une dos infortunes littéraires de tout temps si nombreuses. Madame Récamier lui avait indiqué madame Desbordes- Val more; il avait ratifié ce choix, et madame Récamier s'était chargée d'annoncer elle-même la nouvelle à. sa protégée, qui ne crut pas devoir accepter le bienfait trop personnel dont elle se voyait l'objet. — Je reproduis ici cette lettre en son entier, Sainte-Beuve n'en ayaat publié qu'un fragment.
146 M M " DESBORDES-VALUORE.
entendu dire avant de l'éprouver moi-même.
Pardonnez si mes mains ne s'ouvrent pas pour accepter un don si bien offert ! Mon cœur seul peut recevoir et garder d'un tel bienfait tout ce qu'il a de précieux et de consolant, le souvenir du bienfaiteur et la reconnaissance sans le.
poids de l'or. Je suis heureuse ainsi. Et vous, Madame, ne l'êtes-vous pas du sentiment pur dont vous ranimez ma personne qui vient d'être bien mal, et qui trouve à son retour à la vie comme une puissance divine qui daigne y jeter quelques rayons de bonheur?
Je vous le devrai, Madame, et avec joie, si quelque jour on accorde à votre demande ce dont vous ne me jugez pas indigne. Je voudrais avoir bien du talent pour justifier votre protection qui m'honore, et pour mériter l'encouragement vraiment littéraire que vous entrevoyez dans l'avenir. Je serai contente alors de l'obtenir de vous, et je n'aurai ni assez d'orgueil, niassezd'humilîté pour m'y soustraire '.
Il me reste à vous supplier de prendre sur vous mes vifs remerciements et mon respectueux refus. C'est à votre adorable bouté que
I. Il s'agissait alors d'une pension sui ministère, que madame Recamier lui fil e l'année suivante.
j'ai dù la distinction d'un homme illustre qui m'ignorait, et c'est à vous, Madame, que toute mon âme en demeure éternellement acquise.
La plus humble obligée
Marceline Desbordes- Valmore.
A son oncle Constant Desbordes '.
Bordeaux, le 28 février 1826.
J'ai tout reçu au moment où j'allais vous écrire. Savez-vous ce que j'ai dit, les yeux tout mouillés de la lettre de madame Récamier? Que mon oncle doit être content! Il éprouve donc une joie à cause de moi! Et à me voir plus pâle qu'à l'ordinaire, vous m'auriez crue très malheureuse. Jugez si je devine votre amitié pour moi !
Le brevet a erré longtemps, à ce qu'il paraît. Il n'avait pas d'adresse, que mon nom, et la
1. L'un des êtres que madame Desbordes- Val more chérissait le plus au monde. C'était un peintre d'un talent réel, que sa trop grande modestie laissa vivre et s'éteindre dans une injuste obscurité. Il avait été l'un des bons élèves de Gros, qui le tenait en sincère estime. Madame Desbordes- Valmore Ta mis en scène, sous le nom de Léonard, dans son livre V Atelier d'un peintre. 11 avait fait de sa nièce un portrait remarquable, qu'elle offrit, de son vivant, au musée de Douai, leur ville natale. Constant Desbordes était né le !•' février 1761 ; il mourut à Paris le 30 avril 1828.
lettre du ministre date d'un mois. Votre billet et celui de cette aimable dame ne portent pas de date; alors je ne sais à quoi m'en tenir, et si, en effet, il y a un mois que vous m'avez écrit celte nouvelle, vous devez être un peu surpris de la lenteur de ma reconnaissance '.
J'avais reçu depuis trois jours une longue lettre à laquelle j'allais répondre. J'ai prié M. Alibert de vous revoir. Je lui ai écrit par occasion, en lui envoyant à la fin le Pauvre Pierre *, auquel il ne pense plus. N'importe 1 II lui appartient; bon ou mauvais, il faut maintenant qu'il s'en contente. Vous le recevrez dans peu de jours, avec d'autres poésies dans lesquelles' M. de Latouche, qui ne se lasse pas d'être toujours bien pour nous, choisira ce qu'il faut livrer à l'impression pour satisfaire à la demande de M. Ladvocat. Je prendrai la
1. 11 s'agissait évidemment ici de la pension que madame Récamier avait obtenue en faveur de madame Desbordes- Val more sur les fonds destinés aux encouragements littéraires. Madame Récamier, qui était aussi bonne que belle, et qui avait la bonté intelligente, s'employa très utilement, à diverses reprises, pour Marceline et pour les siens, particulièrement pour son oncle, Constant Desbordes, et pour son (ils Hippolyte. Et tout cela sans la connaître personnellement d'abord, car ce n'est qu'après plusieurs années que Marceline, toujours en voyage avec son mari, put enfin se présenter à elle et lui exprimer de vive voix sa reconnaissance très sincère et très expansive.