Jeux et expressions du pays flamand
2. Gripette aux allumette», expression familière enfantine, usitée alors dans la Flandre pour désigner une fillette pieu-
enfin, ne suis-je pas pardonnée de cette mélancolique enfance? Faut-il toujours pleurer et avoir peur de l'enfer, de cette pâle-rouge qui me suivait de si près et que je crois revoir de temps en temps quand je suis abattue par la fièvre? Je vous aimais tous avec tant de passion! Et j'ai été si longtemps une grande innocente, qu'il vous est bien permis de m'aimer à la volonté de votre cœur, au moins pour ce temps si doux de ma vie.
Je vous demande en grâce de ne pas rêver de punition trop terrible de la part de Dieu, et pas plus pour vous que pour moi, qui en ai tant d'effroi. Comme homme, comme oncle, et j'ose presque dire comme père, vous m'avez pardonné. Croyez-vous que Dieu soit moins bon qu'un père? qu'un oncle? et qu'un homme?
Oh! mon oncle, c'est impossible à croire. Une seule de vos larmes aurait fait fondre le cœur de votre excellente mère; elle aurait jeté ses bras autour de vous, et, je vous prie, d'où lui venait ce cœur plein de pitié? Etait-ce l'ouvrage des hommes? Et si nous avons en nous quelque chose de bon, de tendre et de généreux, n'estce pas une petite portion de cette grande âme éternelle qui roule dans l'univers? Croyez-vous n'avoir rien expié par celte amertume du
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regret, des souffrances physiques, des privations de toute nature? Je n'ai qu'une chose à vous dire, c'est qu'il faut effacer ce que je croyais de mieux dans Pierre, parce que vous m'aviez dit vous-même qu'il pardonnât au nom de Dieu; car, si cette idée m'abandonne encore une fois, je ne veux plus ni manger ni dormir, je ne veux plus de pension, car elle ne doit en effet appartenir qu'à la vertu sans un seul reproche; mais où voulez-vous que j'aille rêver que le roi est plus indulgent que Dieu. Si Dieu nous en voulait de haine, vous n'auriez pas une seconde de bonheur ni de bien dans ce qui rend la vie supportable. 11 vous aime donc, mais il ne veut pas, je crois, de ces craintes excessives qui dénaturent ses promesses.
Je vous prie, allez voir madame Duchambge, quand vous pourrez. C'est un être bien intéressant, bien aimable, et pas plus heureuse que nous. Sa sanlé me donne de vives inquiétudes. Elle me dit, comme vous, des choses qui font tristement rêver, et il est bien certain que d'ici à quelques mois je ne puis songer à m'éloigncr de Bordeaux. Il faut que j'y reste pour recevoir et y installer mon beau-père, afin qu'il ne trouve pas une maison toute bouleversée de mon absence. Son séjour avec nous me doo-
nera , pour m'éloigner quelques jours , une sécurité que je n'aurais pas si Valmore restait seul avec les enfants, qu'il n'aurait pas le temps de soigner. Entendez-vous bien, mon oncle?
Et alors, viendrez- vous? Pourquoi ne voudriez-vous pas de mon argent pour ce voyage?
C'est bien joli, de me retrancher quelque chose du plaisir qu'il me causerait! En avez-vous?
Avez-vous une pension? Si elle ne me sert pas à faire ce qui me charme le plus, je vous déclare que je la rends. Non, je ne suis pas jalouse d'Eugénie. Pauvre sœur! sa part de plaisir a été si petite! Mais moi aussi, je veux du plaisir, car j'ai eu depuis notre séparation des jours d'une affreuse amertume...
Qu'elle est bonne, celte charmante dame, mon oncle! Que je suis mouche, petit ciron auprès d'elle! Il faut pourtant convenir que j'aurais bien du plaisir à donner des pensions. Voilà une lettre pour elle. J'écrirai aussi, mais pour un ministre c'est plus difficile. — Nous vous embrassons, nous vous aimons. Dites cela à nos bons cousins et à Agathe.
Votre nièce et amie,
Marceline Desbordes- Valmore.
Madame,
Vous me comblez de vos bontés rien fait pour les mériter. Mais m en moi de quoi les justifier, pli dois de reconnaissance, et je m'y mon âme. Votre bienfait va s'atl ma vie; jugez, Madame, de que venir il la remplira !
C'est surtout en regardant me enfants, que je suis touchée jusq Qui aurait jamais osé me promet!
de vous intéresser? Ce n'est po rêve. Je ne pense pas que rien que le sentiment profond qui me souhaiter ardemment, Madame, 1 vous l'exprimer un jour. Soi autant que bonne t C'est le cri de
A M. Duthillœul '.
Bordeaux, le 24 mai 1826.
Votre lettre, Monsieur, pleine de bienveillance et de bonté, m'en a adouci le motif. Vous connaissez maintenant Tune de mes peines profondes. Le sort de mon frère est depuis quinze ans une plaie secrète et très chère qui s'est attachée à moi. Tous mes efforts, toutes mes larmes n'ont pu remédier aux funestes conséquences qui devaient suivre la première action de sa vie. Il s'est engagé à quatorze ans pour secourir son père, alors dans l'indigence, et toute sa jeunesse passée à la guerre, dans l'esclavage, sur les pontons d'Ecosse, toutes ces choses ont porté de cruelles atteintes à sa santé morale et physique. Quoiqu'il soit l'un des
1. D'abord juge de paix, puis bibliothécaire de la ville de Douai, l'infatigable protecteur de Félix, ce frère à la fois indigne et malheureux de madame Desbordes-Valmore. Je trouve une note d'Hippolyte Valmore, ainsi conçue : — • En mai 1824, ma mère, alors à Bordeaux, reçut de Douai un petit panier rempli de mousse fraîche où s'étaient conservées des fleurs des champs cueillies sur les remparts de la ville, à l'entrée de la porte Notre-Dame. Il était envoyé par M. Duthillœul. - C'est en réponse à cet envoi touchant que madame Desbordes-Valmore écrivit et dédia à cet excellent homme l'adorable élégie intitulée la Fleur du sol natal :
O fleur da sol natal, 6 verdure sauvage,
Par quelle maia cachée arrives-tu vers moi?...
1S6 II"* DESBORDES-VALUORE.
êtres que j'aime le plus au monde, non seulement pour l'avoir aimé, mais parce qu'il est bon et malheureux, c'est en tremblant que j'ose le recommander, malgré ses droits réels à la commisération des honnêtes gens. L'inconstance de sa têle affaiblie par une longue misère, le souvenir de toutes ses espérances perdues et de l'abjection où il est tombé agissent quelquefois sur lui avec une telle violence qu'il tombe en désespoir et s'en va comme errant sans but, sans secours. Je suis des mois entiers sans savoir ce qu'il devient, j'écris partout, je me consume d'inquiétude, et enfin il m'écrit, me réclame comme son unique amie. Je le suis en vérité, Monsieur, depuis que je me connais, mais d'une manière impuissante pour lui donner ce bonheur perdu qui ne lient souvent qu'à nous-mêmes, à une situation toute faite et préparée d'avance par les pères aux enfants.
Quel tissu d'infortunes, Monsieur! quelle famille malheureuse que la nôtre! Il ne faut pas en parler, c'est assez d'en souffrir. Il m'écrit, ce pauvre frère, et me demande une chose que je trouve trop hardie pour la tenter : c'est d'écrire à M. le maire de Douai, sans le connaître, sans titre à son intérêt et à sa protection, pour lui demander une place que mon
frère me dit êlre vacante pour mesurer des grains. Je n'ai nulle idée de tous ces détails, et pour ma vie je n'oserais écrire. Sans la démarche qu'il a tentée auprès de vous, Monsieur, et sans votre lettre qui me peint mieux que jamais votre âme, je n'aurais pu prendre sur moi de vous ouvrir la mienne sur un sujet si délicat.
Errante moi-même comme je suis, mère de trois petits enfants, ne devant plus mon existence qu'au travail de mon mari chargé, en outre, d'un vieux père qui partage notre sort voyageur, vous pensez, Monsieur, que je n'ai pas le bonheur de verser beaucoup de biens sur mes malheureux parents. J'envoie à mon frère vingt francs par mois, ce qui pouvait, je l'espérais du moins, le maintenir dans une maison de santé ou dans l'hospice militaire jusqu'à ce que mes démarches pour le faire admettre, s'il est possible , aux Invalides , à Paris , aient obtenu quelque succès. Il parait qu'il a quitté l'hospice sans rien attendre , et me voilà retombée dans mes vives angoisses. Je crois voir aussi par sa dernière lettre qu'il préférerait sa ville natale à Paris. Mais jugez, Monsieur, quel vague dans ses actions et dans la douleur qu'elles me causent! Pauvre Félix!
brisé comme il l'est, abaissé par la misère, qui croirait qu'il était si aimable et si distingué! Vous pouvez me croire quand je vous répète qu'il est depuis quinze ans l'une de mes plus profondes peines. On disait que j'avais une pension. J'ai reçu d'un ministre une lettre qui me l'annonçait, on l'a même annoncé dans les journaux; mais il n'en est rien jusqu'ici. La méritant si peu, je ne la regrette pas plus que je ne l'avais souhaitée et demandée. Je vous en parle à vous, Monsieur, pour vous faire connaître exactement l'état de ma triste fortune. Déjà, il y a quatre ans, j'ai été rayée de cette liste des pensions (ou la bienveillance cachée de quelque puissant m'avait inscrite) par la raison que nul comédien ne pouvait prétendre à cette faveur.
En définitive, Monsieur, si vous pouvez, par vos bons offices, faire obtenir à mon malheureux frère quelque petite place qu'il puisse remplir dans son état presque d'infirmité, vous me rendrez un service sans nom et qui contribuerait le plus à ma tranquillité.
Je vous envoie des poésies inédites dont vous disposerez comme vous voudrez. Ce travail m'a e mpèché de répondre plus tôt à la dernière lettre que je conserve avec les autres aussi précieuse-
ment que l'estime dont vous honorez la personne du monde qui en a le plus pour vous.
Je salue en vous, Monsieur, mon cher pays et tout ce qui m'y attache de cœur.
Votre obligée servante,
Marceline Desbordes- Valmore.
A son oncle Constant Desbordes.
Bordeaux, le 21 juin 1826.
J'ai attendu longtemps votre lettre, mon oncle, mais enfin je la reçois et je vous en remercie. L'idée que vous vous portez un peu mieux arrange tout. C'est si bon, la santé des gens qu'on aime! Vous sentez le bienfait de la chaleur; ah! c'est vrai, il n'y a que le soleil pour la santé, et cela vaut mieux que des millions d'or. Quoi qu'il en soit de son retour et de mon amour pour lui, je ne suis pas bien. Ce climat est trop rude, et je suis faible comme une mouche. Aussi, vous me croiriez douce comme un ange, car je n'ai jamais la force de me fâcher. Lyon ne me vaut pas mieux, mais il faut vouloir ce que Dieu veut.
Vous sentez que j'aurais de la joie de voir rentrer Valmore aux Français. Il le désire, et
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son boa père aussi; moi, je le souhaite, parce que je vous verrais et que l'éducation des enfants y serait mieux suivie, leur avenir peutêtre moins aventuré, et je penserais avec plus de courage qu'ils ont une pauvre petite mère bien frêle. Mais on ne peut entrer de force.
Le directeur a dit que ce n'était pas possible, et l'on fait la grimace à ceux qui entrent par l'appui des autorités. D'ailleurs, l'aurionsnous? J'aimerais mieux pour le plus sur que vous vinssiez à Lyon. On ne veut pas de nous à Paris; mais ne dites pas à Abel 1 que je ne veux pas y aller. Abel est bien sûr du contraire, car il ne présume pas que ce soit bien doux de passer sa vie à faire des malles et à courir les diligences avec des enfants sur ses genoux, qui dormiraient mieux dans leur nid.
Tenez, je dis toujours la même chose, parce que vous n'êtes pas juste, et que c'est bien triste d'être accusé de faire par entêtement ce que la destinée veut que vous fassiez malgré vous... Sachez que je viens de recevoir un programme de la fête de Gayant*! Il sent le
1. Le peintre Abel de Pujol, vieil ami de Constant Desbordes, dont il avait été le condisciple à l'atelier de Groa. 11 aimait beaucoup Marceline et Ht pour quelques-uns de ses volumes plusieurs jolis dessina.