Sans doute elle veut dire deux mille francs
Paris, s'offre à me servir, me propose son libraire (Malher), me fait, en ce nom très connu, la proposition de mille écus, et me presse de lui envoyer sans délai mon manuscrit. Pleine de reconnaissance de ce souvenir d'un homme que j'avais vu deux fois à Lyon, je lui envoie ce qu'il me demande, et j'attends... L'inquiétude succède par degrés à ma confiance. J'entends mal parler de ce Durand. J'écris deux lettres à M. Malher; pas de réponse. Notre député, M. Jars, part pour remplir sa mission, et, plein de bonté pour nous, va chez les libraires. Il apprend que M. Malher, après avoir consenti au prix demandé, mais voulant n'en traiter qu'avec moi, n'a plus revu ce chargé de mes pouvoirs, dont il vient d'imprimer un cours d'éloquence. Enfin, c'est chez M. Ambroise Dupont que quelques renseignements le dirigent. Là, en effet, il a vendu le manuscrit pour mille francs et pour toujours. Cette somme reçue en billets à son ordre, il a disparu, et je viens d'apprendre ce malheur, il y a trois jours, par M. Ambroise Dupont lui-même, qui voyage dans le midi avec M. Tastu. Jugez, Monsieur, de notre surprise et de notre frayeur! Cette horrible tromperie m'arrête de vous envoyer les trois mois
de mon pauvre Félix 1 . J'ai le cœur malade et je vous dis naturellement que j'ai été forcée de recourir à cette faible somme, que je remplacerai très incessamment, car c'est sur mon argent à moi que je prends le peu que j'envoie à ma famille. J'ai tant pleuré depuis quelques jours que je vous écris avec bien du désordre. Cet homme, qui nous a tant trompés, a du talent. Il s'était fait le fondateur d'une académie à Lyon. Il avait ouvert un cours d'éloquence. Il a l'air bon comme le pain, et il parle de la vertu les larmes aux yeux. J'ai su de terribles détails depuis quelques jours. Il doit ici plus de vingt mille francs, qu'il enlève d'une manière honteuse. J'avais encore le bonheur de croire que de tels êtres n'existaient pas.
M. Dupont, qui me parait touché de ma confiance trop grande, et par contre de la sienne propre, m'a offert cinq cents francs et la rupture de l'acte qui me lie pour la vie. Il fera une édition pour ses frais et me laissera ensuite la propriété des vers. J'en ai écrit à M. Jars, que
1. C'était M. Duthillœul qui servait d'intermédiaire à madame Desbordes-Valmore pour la petite pension qu'elle servait religieusement à son frère. Souvent même il faisait les avances.
j'avais chargé de pouvoirs illimités, et son avis réglera ma conduite, car c'est un homme de lettres, et bon pour nous comme vous, Monsieur*.
Oui, sans doute, vous devez être bien seul maintenant, mais ce vide ne peut être remplacé que par une amie que vous aimerez absolument. Songez-y bien , il faut, pour qu'un homme soit heureux, qu'il retrouve dans sa femme sa mère et sa sœur qu'il n'a plus. Toutefois, il faut de l'aisance dans une intimité si longue. De trop grands sacrifices de part et d'autre ne sont faciles qu'au commencement.
Si, avec les qualités distinguées que je vous connais, Monsieur, vous avez en vous quelque ambition, ce dont il faut convenir loyalement avec soi-même, d'autant que nul ne doit en rougir, si vous l'avez, ne vous mariez pas trop simplement, pour n'avoir jamais à vous dire, trop lard, « j'ai mal fait >. Je voudrais vous savoir parfaitement heureux', et c'est ce qui, dans le trouble momentané de mes chagrins, me ramène à un passage de votre dernière lettre. Cette irrésolution où vous êtes est douce et tourmentante. Elle promet et elle menace,
J. Cet
arrangement ne recul pas d'eiéculioo.
LETTRES INEDITES. 167
hélas! Comme d'autres peut-être, vous vous éveillerez un matin tout étonné d'avoir choisi les yeux fermés... Que ce choix vous soit bon pour tous les temps ! Que le coin de votre feu vous soit toujours paisible, que vous y soyez seul ou à deux! Prenez surtout une compagne qui sache sourire, même quand elle est triste. Il y en a de si bonnes dans notre bon pays!
Vraiment, Monsieur, je n'en ai connue jamais que je puisse comparer, pour la grâce liante et la tendre sincérité, à celle dont j'aime tant le souvenir. Albertine est celle à qui je voudrais le plus ressembler 1 . Que de vertus modestes! Adieu, Monsieur, je vous quitte. J'ai le cœur plein de larmes, et l'on pardonne aux méchants quand on a connu de si parfaites créatures.
M" Desb. Vàlmore.
A Constant Desbordes *.
[Lyon], le 30 avril 1823, 8 heures du soir.
Mon oncle! — Adieu, mon oncle! — Il v a une heure que je le sais. — Tout espoir est fini. — Adieu!...