Albertine Gantier, son amie d'enfance
2. Voici, assurément, un fait étrange et que Ton doit croire singulièrement rare: une lettre écrite à un mort,
Et j'ouvrais cette lettre sans défiance, car celle d'avant-hier m'avait tranquillisée. Vous étiez mieux, mon oncle. Je ne craignais rien en rompant ce cachet. Je cherchais une nouvelle certitude de votre convalescence. Hélas! mon Dieu, à la seconde ligne j'ai reçu un coup dans le cœur, je l'ai reconnu!... J'ai cru sentir des fils se casser dans ma tête, et un nuage a passé sur moi. — Adieu, mon oncle! — Mais regardez-moi maintenant des yeux de votre âme qui m'a tant aimée!
Vous êtes bien sûr que je vous l'ai bien rendu. — Quel lien se brise pour moi! Comme je sens qu'il a commencé avec ma vie, mon oncle! J'élouffe de la douleur de ne vous avoir pas revu. Mais regardez-moi bien jusqu'au fond du cœur, ai-je assez souffert de vos peines?
Elles entraient dans les miennes, elles pèseront toujours sur ma mémoire et troubleront jusqu'à la douleur de votre souvenir. Vous avez été bien malheureux! Mes enfants m'ont vue pâlir
une amie qui s'adresse, en pleurant, à l'ami, au parent qu'elle vient de perdre, et qui le prend pour confident de la douleur que lui cause sa perte, comme s'il était là pour l'entendre. Elle lui parle comme dans un autre monde, avec la certitude, dans sa croyance à la vie éternelle, qu'il a retrouvé là-bas les siens, et qu'elle-même ira les retrouver un jour. Cola est à la fois touchant et mystérieux, et la douleur est exprimée d'une façon poignante.
et chanceler, mais ils n'ont pleuré d'abord qu'à me voir pleurer; je n'ai rien dit. Comment trouver le courage de frapper, même l'enfance, par un mot...
Adieu, mon oncle 1 Avez-vous revu votre mère?... Embrassez aussi mon père pour moi.
Vous êtes bien heureux, bien exaucé si vous les avez revus. Moi, je suis bien triste! Je suis atteinte jusque dans l'avenir. Je demandais si ardemment à Dieu de vous y trouver! de vous y payer du chagrin de mon absence ! Dieu ne m'aime pas... Qu'il vous reçoive dans son sein! Adieu, mon oncle!...
Quel désespoir! Quoi? je ne partirai pas pour courir vers vous? — Non! Il n'y a plus que votre ombre qui vient me tendre les bras...
A Madame Récamier.
Lyon, le 13 mai 1828.
Madame,
L'abattement où je suis ne me rend pas insensible, et quoique préoccupée d'une idée fixe et douloureuse, je n'en ressens pas moins tout ce qui a dû adoucir les derniers moments de mon oncle. Je l'ai appris pour ne l'oublier
jamais. C'est donc à vous, Madame, que je dois la seule consolation où s'attache mon âme, traitée par ses amis, et ceux que je croyais avoir, avec le plus froid oubli. Je porte vers vous tout ce qu'une telle douleur a de tendre et d'amer, dans la conviction que vous comprendrez ma triste reconnaissance.
Après avoir plaint et secouru l'homme de bien, comme on la dit, daignerez-vous me plaindre, Madame, d'avoir perdu mon second père? Dieu ni personne ne m'a assez aimée pour m'inslruire que lorsqu'il était trop tard.
Ainsi, Madame, si les vœux d'un cœur plein de larmes sont mieux entendus que les autres, vous serez bien heureuse et payée à chaque instant de vos bienfaits de tous les jours.
Marceline Desbordes-Valmore.
A Madame Récamier.
Lyon, le 29 décembre 1828.
Madame,
Comme on offre ses vœux à quelque divinité voilée sans espoir de la voir jamais 1 , je vous
1. Jusqu'alors madame Desbordes-Valmore ne s'était encore jamais rencontrée avec madame Récamier, dont la bonté louchante s'était répandue sur elle par l'entremise de Bon oncle Constant Desbordes.
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offre les miens. Je penserai toujours à vous comme ceux qui vous ont vue, car je sais aussi bien qu'eux-mêmes combien vous êtes bonne. Si je retourne autant qu'il est en moi vers Paris, c'est pour vous, Madame, pour obéir à ma reconnaissance et remplir encore une volonté de mon oncle, qui était de vous honorer, de vous voir honorée par ceux qu'il aimait. Que son souvenir me protège auprès de vous, Madame, et m'obtienne l'accueil dont j'ai tant besoin quand j'ose vous rappeler que je fais nombre avec ceux qui vous doivent une reconnaissance éternelle !
Marceline Desb. Valmore 1 .
A Mademoiselle Mars *.
Lyon, le 30 octobre 1829.
J'apprends votre succès, et j'ose vous dire que mon cœur s'est ouvert pour recevoir cette
1. A cette lettre madame Récamier répondait sans tarder, le 5 janvier 1829, par le gracieux billet que voici : — « Le souvenir de madame Valmore m'est bien doux, et je ne peux lui dire combien je suis touchée, combien je lui sais gré de m'associe r à des souvenirs qui lui sont chers et que la mort a consacrés. — 11 m'est très doux de pouvoir joindre au charme de son beau talent tout ce que je sais de son noble caractère, et je la remercie d'une reconnaissance que je n'ai point méritée, mais qu'elle exprime avec tant de grâce. Je la prie d'agréer l'expression de tous les sentiments qui lui sont dus. »