Cette lettre a rapport au succès que mademoiselle Mars
nouvelle. Nulle femme n'a pris à votre gloire un intérêt si vif, si tendre et si vrai. Au reste, vous le savez, et si vous en aviez le temps au milieu de vos triomphes, vous diriez : « Marceline sera contente; j'ai eu un triomphe de plus ». Je n'aurai plus sans doute la douceur d'en être témoin, mais il y a des choses retentissantes, et si j'entends de loin votre divine voix dans Hédelmone, j'entends avec un attendrissement pareil leurs applaudissements et leurs sanglots.
Je vous remercie de ce bonheur qui me vient de vous, et j'ose vous le dire parce que j'aime votre personne et votre caractère à part les autres.
Soyez toujours heureuse, et un de mes vœux sera exaucé.
Marceline D .-Valmore f .
venait de remporter à la Comédie-Française, le 24 octobre, en créant avec éclat dans le More de Venise d'Alfred de Vigny le rôle de Desdémone, que madame Desbordes- Valmore appelle Hédelmone, subissant le souvenir de VOthello de Ducis, où le nom se trouve ainsi modifié.
1. Les relations alTectueuses.de Marceline avec mademoiselle Mars s'étaient nouées à Bruxelles, ainsi que Ta établi M. Edouard Félis dans une série d'articles consacrés par lui à madame Desbordes-Valmore : — « C'est à Bruxelles, en 1818, que les deux artistes se rencontrèrent, et que des relations d'intimité s'établirent entre elles. Mademoiselle Mars vint donner à la Monnaie une série de représentations, ayant, dans presque chacune d'elles, pour la
rr
A M. Duthillœul *.
Lyon, 3 août 1830.
Monsieur,
Vous devez au vif intérêt que je porte à votre maison quelques lignes qui m'éclairent sur sa situation et celle de mon cher pays. Sa force, sa sincérité, son énergie me rendent heureuse et fîère d'y être née. Que devenez-vous? Nul danger n'a-t-il atteint cette portion de terre si intéressante et si pure? Je vous le demande en grâce, Monsieur, écrivez-moi quelques lignes.
Lyon est plein de courage, d'harmonie et de joie. Tout s'est levé, tout a pris les armes. Le peuple ouvrier, le bourgeois, le riche mar-
seconder madame Desbordes-Valmore, dont le talent sympathique et la distinction personnelle lui inspirèrent un attachement dont elle lui donna, en plus d'une circonstance, des témoignages qu'elle ne prodiguait pas. » (Voy. Indépendance belge, du 27 août 1893.)
C'est aussi à Bruxelles, dans le même temps et dans les mêmes conditions, que madame Desbordes-Valmore se lia avec mademoiselle George.
1. On ne saurait trop répéter que madame Desbordes- Valmore n'eut jamais d'opinions politiques. Mais en dehors de toute idée politique, elle avait le sentiment passionné de la liberté, pour les peuples comme pour les individus. C'est ce sentiment qui la faisait saluer avec joie la révolution de 1830.
chand, les théâtres, les voisins des faubourgs, tout est garde national. Pas une tache de sang, pas un malheur à déplorer. La même pensée anime cent mille âmes. La même voix a crié vers le ciel, et tout est bien selon sa justice.
Adieu, Monsieur; que vos fatigues, votre zèle, l'inaltérable bonté qui vous distingue soient récompensés du même calme qui nous rafraîchit le cœur, et que vous n'ayez à ajouter aucun malheur â ceux dont Paris vient d'être le triste et glorieux théâtre.
Ma reconnaissance vous comble des vœux
les plus sincères. Je vous enverrai un pelit
conte à l'adresse de votre cher Oscar, dont je
salue affectueusement l'aimable mère, et vous,
Monsieur. Je suis, avec tout mon cœur, votre
compatriote.
Marceline Valmore.
Les couleurs libres flottent partout.
A Madame Récamier.
Lyon, le 28 avril 1831.
Votre bienveillant souvenir, Madame, m'a surprise au milieu de mes trois enfants malades avec danger, malade moi-même de leur affec-
tion contagieuse, occupée nuit et jour à les soigner, ainsi que mon père et mon mari, qui sont eux-mêmes frappés par ce fléau qu'on a nommé choléra spasmodique. Je n'ai pu tourner vers vous ma voix reconnaissante. Hélas! je ne sais si elle est arrivée où je la jette du fond de mon âme. Ce mal, qui dure depuis deux mois et demi, semble un peu moins inflexible depuis deux jours, et je respire au moins, non de la fatigue, mais de l'effroi d'une si étrange calamité.
Ce présent, d'une valeur inestimable pour moi, Madame, que vous avez l'intention de m'envoyer, gardez-le, s'il vous plaît, jusqu'à ce que je puisse le recevoir en lieu sûr. La nouvelle accablante d'une faillite de l'administration théâtrale où tenait le sort de mon mari et de mes enfants me jette dans l'indécision.
Avant quinze jours ou un mois peut-être nous serons loin de cette ville où nous n'avons plus de moyens d'existence, et j'ignore, Madame, où la Providence voudra de nous. J'oserai alors vous demander moi-même ce gage de votre bonté pour celle, Madame, qui n'en est digne que par le sentiment profond dont elle a payé la grâce de vos procédés généreux.
Marceline Valmore.
Vos regards sont tournés v Gergerès. L'intérêt que vous pi nité tout entière doit être en c ému de pitié. Je me perdrais ii des détails déchirants que je force de finir. Vous les compi peu de mots. Nous avons vu le rama de Juillet, cette terrible de leurs trois pages écrites avec de morts innocentes! Toute sauve. Mais, mon Dieu, on co moment tant d'habits de deuil c genoux dans l'étonnement de soi-même î Dans cette révolte in tique n'a eu aucune part. Ces!
1. Avocat à la cour royale de Borde de la famille Val more. Cette lettre, ce rend comnte de la nremière et ri ou Ici
faim... Les femmes criaient, en se jetant au devant des coups : « Tuez-nous! Nous n'aurons plus faim î > Deux ou trois cris de Vive la République ont été entendus, mais les ouvriers et le peuple ont répondu : « Non! Nous nous battons pour du pain et de l'ouvrage. »
Ils sont maîtres de Lyon depuis cinq jours, et l'ordre y règne comme jamais. Au milieu du tocsin, des tambours, de la fusillade et des cris lamentables des mourants et des femmes, nous attendions le pillage et l'incendie s'ils étaient vainqueurs. Rien! Pas un crime de sang-froid après le combat. Leur fureur s'est épuisée sur quelques pendules, des meubles et des étoffes brûlées dans deux ou trois maisons des plus riches fabricants d'où l'on avait eu l'imprudence de tirer des fenêtres. La ligne a cruellement souffert en se retirant pourtant l'arme au bras. Le peuple des faubourgs a pris cette humanité pour un piège, et on les a massacrés. Trois cents [soldats] sont tombés. Le Rhône était rouge î Cette pauvre garde avait refusé de tirer la première sur les ouvriers, qui ne demandaient à grands cris que de l'ouvrage. Dix ou vingt imprudents de la garde nationale ont commencé le feu... Tout s'est mêlé alors et confondu : les femmes, les enfants, et enfin le
peuple tout entier, qui a passé au parti des ouvriers, dont lecourage est d'au tan I. plus inouï qu'ils étaient exténués de faim, en lambeaux.
Quelle vue ! Mes dents se serrent en écrivant. Il y avait un mois à pareil jour que l'émeute avait parcouru la ville à Qots paisibles, sans armes, sans cris. On les accueille ; on les écoute ; on leur accorde la légère augmentation qu'ils implorent. Les cris de joie se font entendre. Le soir, ces pauvres hommes illuminent en signe de reconnaissance. Us donnent une sérénade aux autorités et aux négociants. Huit jours après, on leur refuse ce tarif. On les raille. Un fabricant a la bêtise de mettre un pistolet devant un réclamant en disant : « Voilà noire tarif! » Alors le feu s'est mis à la tète et au cœur de cette portion formidable de Lyon, et l'insurrection a suivi.
Le théâtre a rouvert avant-hier. Je n'ose vous parler de notre misère devant tent de misères et de douleurs graves. On attend le duc d'Orléans; mais depuis hier qu'il est près de Lyon, il n'entre pas. Quel est donc leur projet? Tout est pourtant paisible el calme.
Qu'attend-on?... On dit qu'ils veulent entrer avec des forces considérables, mais c'est inutile s'ils veulent tout pardonner.... Et si l'on veut
LETTRES INEDITES. 179
punir, mon Dieu! j'aime autant mourir que de voir de nouvelles victimes.
C'est Quériau, un danseur que vous avez vu à Bordeaux, qui, par le plus grand hasard, a porté lui-même les clefs de la mairie au peuple. Toutes les autorités étaient en fuite. Quatre à cinq cents curieux étaient là, à la porte de l'Hôtel de ville. Le secrétaire de la mairie, qui perdait la tête, a remis les clefs pour s'en aller à son tour, et c'est dans les mains de ce pauvre Quériau tout ébahi qu'il les a remises. Celui-ci les a portées au chef des ouvriers qui, le voyant venir à leur rencontre, le prenaient pour l'ennemi et voulaient le tuer. Quériau, qui bégaie beaucoup, leur a crié: « Tuez-moi, ça m'est égal; mais venez prendre vos clefs, car c'est ennuyant! » Et jugez de l'accueil qu'il a reçu d'eux. Il n'avait fait tout le jour que porter et sauver des blessés au milieu des balles f .
1. Ce Quériau était destiné à périr d'une façon tragique. Danseur assez habile, honnête homme et excellent cœur, il avait le défaut de s'adonner à la boisson. Engagé, peu après ces événements, dans le personnel de la danse de r Opéra, à Paris, ce défaut lui fut fatal. On lui signifia son congé. Il gagnait modestement 1,500 francs et offrit de rester à 1200, espérant que cette concession ferait rapporter la mesure prise à son égard. 11 n'en fut rien, et la décision fut maintenue. Le pauvre artiste alors, se voyant réduit à la misère, fut pris de désespoir et se coupa la gorge avec un rasoir.
preuve. Yoyez mademoiselle
part de ma lettre. Si elle no
blessés, elle en est triste, ains
madame Constant. Rassurez
bonté de songer à nous. N<
étrange. Tout est calme, paû
plus un murmure, et le prince,
pourrait remettre tout en soli
là aux portes depuis trois jou
que je finis ma lettre.) On
monde, ayant son entrée, rer
cette mesure porte l'effroi,
mécontentement dans la clasj
ouvrière. Que la politique est t
Il n'avait qu'à montrer son i
tout allait. Non ! La diplomati
l'erreur est là, qui tortille et qu:
Maintenant, peut-être, les pari
moire s'agiter de côté et d'autre; il n'en pouvait plus sortir. Sa peur l'avait rapetissé. Je le connais. Un autre court d'un air effaré au poste : « Mes amis, j'ai besoin de quatre hommes de bonne volonté. » On croit que c'est pour arrêter un perturbateur, on marche. Arrivé près de là, l'homme ouvre une porte, entre, et dit :
« Merci ; je suis chez moi, retournez au poste. » Les autres ont juré et ri. Ailleurs, on se jetait en fureur pour achever un homme tombé. Horreur!
Un ouvrier étend le bras sur lui : « Qu'on ne touche pas! crie-t-il, c'est mon mort. » Il le charge sur ses épaules et l'emporte à l'hôpital, où il vit.
Adieu, Gergerès. Mon mari, ma famille vous embrassent. Que Dieu vous épargne dans l'avenir, et tout ce que vous aimez. Rappelezmoi à vos chères sœurs et à madame Géraud.
J'ai vu dernièrement Sigoyer, heureux et bien portant, toujours faisant et disant des vers.
Je serre affectueusement votre main.
M oe Valmore.
182 M MB DESBORDES-VALMORE.
Au docteur Dessaix '.
Rouen [1831].
Monsieur,
Vous vous en ressouvenez. Dans la morne consternation où l'agonie de la Pologne tenait toutes nos âmes, votre voix fut la première à m'apporter la nouvelle consolante que Lyon s'agitait pour étancher quelques plaies de la nation abandonnée.
Laissez-moi bénir cette voix et la sainte conspiration dont elle était l'organe. Qu'elle soit aujourd'hui l'écho de la mienne pour saluer tous ces hommes généreux, ces amis du malheur lointain, ces frères libres ligués à la face du monde pour tendre leurs mains, pleines à leurs frères dépouillés.
Que vos noms, trempés de charité, se hâtent
1. Frère du brave lieutenant-général Dessaix, surnommé « le Bayard de la Savoie », et membre du comité de secours formé à Lyon pour les réfugiés polonais à la suite de la grande insurrection de Pologne. Madame Desbordes-Valmore, toujours tendre et compatissante à toutes les infortunes, avait été Tune des premières à offrir sa modeste souscription, et elle écrivait au docteur Dessaix pour le remercier de l'envoi d'une médaille d'argent que le comité avait fait frapper en commémoration de l'arrivée des Polonais en France.
de consoler celte nation encore sanglante, égorgée presque sous l'aile de Dieu et qu'il appartient à Dieu seul de venger.
De tels noms, Monsieur, porteront bonheur aux enfants lyonnais qui les recevront comme héritage, et la France sera Gère de les compter parmi ceux qui signent ses gloires.
Jugez si je me sens honorée du touchant souvenir de l'association pour les Polonais, qui n'a pas dédaigné le tribut de mon humble et profonde sympathie.
M nc Valmore-Desbordes.
A Emile Souvestre.
Lyon, le 3 janvier 1832.
Oui, Monsieur, je vous écrirai toujours et de partout, tant que je ferai nombre sur ce triste chemin où se pressent tant de malheureux comme nous. Je crois vous l'avoir dit, mais à coup sûr je l'ai pensé, et je vous le prouverai. C'est maintenant un besoin pour moi, puisque c'est l'ombre d'une consolation pour vous.
Bien vague, pourtant! bien vaine pour un cœur qui a été tant déchiré, pauvre cher Monsieur! 11 y a des modèles de malheur. Vous
aussi, vous avez été choisi pour tel. Il y a, peut-être, une profonde espérance dans cea affreux déchirements muets, mais si l'on avait du moins la force de l'entendre ! On ne l'a pas, que par lueur, et l'on retombe dans une si triste obscurité t
Allez, Monsieur, je sais beaucoup de vos peines, et si vous allez sur ces tombes d'amour et d'amitié pour être entendu, dites-m'en quelque chose; je l'entendrai, je crois, car en vérité la vie est souvent triste et isolée comme la mort!
J'ai vu cette émeute étouffée sous le canon et le bon ordre, comme ils disent. La faim et le désespoir sont dessous. Dessus, on va, on vient, on fait des visites, des emplettes et des présents. C'est comme avant. Les morts seuls ont compris la leçon. Elle n'est pas comprise par ceux qui survivent. Elle recommencera plus terrible peut-être, car le peuple, qu'ils appellent tourbe et lie, dans le triomphe de son désespoir, dans son règne de cinq jours, a été sublime de clémence, d'ordre et de générosité.
A part deux ou trois forcenés qui ont tué plusieurs de nos chers soldats déjà tombés par terre, — douleur pour qui l'a vut — le reste de ce peuple affamé, soyez-en sûr, a été comme
retenu par l'impossibilité d'être méchant. Cet immense phénomène n'a été signalé par personne, mais j'ai senti plusieurs fois fléchir mes genoux par la reconnaissance et par l'admiration. Nous attendions tous le pillage et l'incendie, et pas une insulte, pas un pain volé! C'était une victoire grave, triste pour euxmêmes, qui n'ont pas voulu en profiter.
Je n'ai pas reçu le second envoi que vous m'avez fait. Peut-être a-t-il été perdu dans ces jours de trouble. Un seul courrier pourtant a souffert. Mais je vous remercie de me l'avoir destiné. Je le regrette à cause de ce qu'il contenait de vous, dont j'aime le talent et la tournure vraie d'expression.
Ne me louez pas tant. Seulement, si vous voyez quelque tache trop saillante pour être pardonnée, même à une femme, signalez-lamoi avec amitié; je vous en aurai d'autant plus d'obligation que, n'étant surveillée que par moi-même, je dois être souvent bien négligée, car je n'ai pas de science et je suis bien abattue.
Adieu et au revoir, Monsieur; ce sera un jour, ce sera du moins toujours par lettres et par témoignages d'affection.
Marceline Valmore.
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186" m kB dïsbordes-valmore.
A Frédéric Lepeytre *.
Lyon, le 15 février [1832].
Je ne vous ai pas répondu, Monsieur, je n'ai pas cru vous répondre par une lettre à la hâte, et tout ouverte, envoyée par deux êtres charmants, mais tellement étonnés et ravis de leur récent bonheur (leur mariage inespéré) qu'ils auront à peine entendu, peut-être, tout le prix que j'attachais à la visite que je vous faisais par eux. Depuis cette apparition heureuse, je n'ai pu vous parler selon ma volonté. Il fallait vous écrire au milieu de tant de distractions et de soins, de fatigues et de sollicitudes intérieures! Enfin, Monsieur, j'avais le temps de vous aimer et je n'avais pas celui de vous le dire, de répondre à tout ce que vous me demandez, de vous gronder aussi de faire un poids trop lourd à ma. reconnaissance, qui désespère
1. Secrétaire général de la mairie de Marseille, qui devint l'un des amis les plus intimes, les plus généreusement dévoués de la famille Valmore. Il avait épousé par amour une jeune fllle, mademoiselle Blanc, musicienne amateur, qui avait mis en musique une poésie de madame Desbordes-Valmore. C'est ainsi que se fit la connaissance, durant plusieurs années par correspondance, et que se noua l'amitié, une amitié profonde, sûre et fidèle.
ainsi de pouvoir jamais se révéler. Il faudra que je l'emporte toute triste et renfermée.
Vous, Monsieur, vous semez pour le ciel...
Un enfant malade, mon cher mari souffrant et alité pour la première fois, le triste étonnement de voir un être fort et bien aimé soumis comme soi-même à la douleur qu'on voudrait prendre seule, voilà les causes de mon ingrat silence.
Vous voulez savoir si mon caractère est triste, ou pourquoi je le suis. C'est difficile de démêler tant de mystère en peu de mots. Nous avons chacun en nous notre livre, plein de contrastes. Là, jour par jour, il renferme toujours quelque nouvelle phrase qui nous surprend nous-mêmes. Je dis cela au figuré, parce qu'en voulant vous répondre je m'attriste davantage. Quand ma pensée s'appuie, elle pleure. Je ne suis pas ainsi en parlant. J'appartiens alors à l'impression présente, je sympathise avec qui me parle et je me teins de ses impressions. Vous me verriez très gaie si vous l'étiez aussi. Quand je suis seule, j'appartiens au passé; plus il m'a fait de mal, plus il me rentraîne, et plus il me fait peur de l'avenir qui se présente à moi comme inévitablement malheureux, errant, tout composé encore d'ha-
188 M" DESBORDES-VALWORE.
bitudes et de liens brisés. Je croyais vous avoir déjà dit que ces causas m'avaient donné une maladie au cœur. Au moment où je vous écris, il bat lourdement comme s'il était trop plein de larmes ou de sang. Si je ne m'observais pas sévèrement moi-même dans l'intérêt du bonheur des autres, j'aurais des journées entières remplies d'exclamations plaintives qui me rendraient insupportable. Je les étouffe alors, et l'on me croit calme. Et puis j'ai des jours légers, radieux, innocemment fortunés, des jours d'enfance retrouvée. Heureuse d'un rien; jamais malheureuse à demi. Mais le bonheur même, si j'y touchais encore, n'a jamais pu et ne pourrait jamais résistera la vue d'une souffrance étrangère. Je me détache alors malgré moi de mon sort pour entrer dans celui du malheureux, pour en subir toutes les angoisses. Mon cœur est comme percé par une pitié trop vive. Je ne peux pas vous dire ce que j'ai souffert par les autres et à quel point ma chevelure abondante a blanchi avant que l'âge le rendit présumable. Vous m'aimeriez pourtant à travers tous ces charmes altérés. Monsieur, car vous avez une âme pareille sous quelques rapports, si vous me pardonnez toutefois de comparer l'âme d'un homme à celle plus tremblante
d'une femme qui raconte un peu d'elle pour la première fois de sa vie. Déchirez ma lettre si elle est mal pour tout autre que pour vous, et ne la gardez que dans votre cœur curieux. Car vous avez insisté pour me savoir, et vous voilà, mon cher confesseur, forcé de garder mes secrets en priant Dieu pour moi !
Ecrivez-moi quand vous pouvez. Ne comptez pas avec mes lettres. Aimez-moi, non parce que j'en vaux la peine, mais parce que j'en ai besoin. Ne donnez pas pour reprendre. Le secret de toutes les douleurs est là dedans : les miennes du moins.
Votre confiante amie.
Marceline Valmore.
A M. Duthillœul.
[Lyon] le 29 mars 1832.
Quoi, Monsieurl cet escalier que j'ai si souvent descendu, étant petite, avec des transes de peur et de curiosité, cet escalier de la rue de la Cuve-d'or a sauvé un homme condamné à mort! Mon Dieu, que je viens de passer un
heureux moment en lisant cela! Quelle béné-
diction sur les écoliers d alors et sur les récollets d'alors ! Il est impossible que la peine de mort ne soit pas une chose souverainement et horriblement impie puisque l'on reçoit tant de joie à Tidée d'une victime qui se sauve. Que Ton se jetterait volontiers à genoux pour l'en remercier 1 , et que Ton baise avec des larmes les feuilles sublimes du Dernier Jour <Tun condamné*. Est-ce que le roi ne lira jamais cela? Est-ce qu'une seule tête tombera jamais quand il l'aura lu? Croyez-vous? Moi, je pense que je mourrais de reconnaissance envers Dieu si l'on criait un jour : « Plus de peine de mort! » C'est le rêve ardent de toute ma vie. Jugez donc, Monsieur, jeter un homme vivant dans le cercueil!... Se faire Dieu!... Parlez-en beaucoup, je vous en prie. Il est impossible que des voix d'honnêtes hommes ne soient pas enfin entendues. C'est un grand crime qui pèse sur nous et qui n'en prévient pas un seul.
Au reste, les hommes les plus estimables ne s'entendent pas entre eux à cet égard. Leur intégrité n'a pas le même point de vue, et je heurte peut-être vos principes. Je trouve également vos tribunaux d'une rigidité affligeante,