On allait partir pour Rouen, où Valmorc était engagé
tMW
192 M" B DESBORDÉS-VALMORE.
Adieu, Monsieur. Puissiez-vous, auprès de votre chère moitié et de votre enfant, ne jamais sentir trop profondément que vivre c'est souffrir, et qu'aimer c'est mourir !
Votre attachée, Marceline Yalmore.
A David (cT Angers).
Paris, 12 février 1833.
A quoi pensez-vous, Monsieur, de m'accabler d'une telle reconnaissance? Je ne peux ni l'acquitter, ni l'exprimer, et j'en suis demeurée saisie à mon retour d'un voyage à Rouen, où je venais de parler des yeux et du cœur à l'une de vos plus belles gloires.
Si je l'avais ignoré, c'est là que j'aurais appris qu'il n'y a rien au monde de meilleur que monsieur David, et que là aussi son cœur a laissé des traces comme son génie. Il ne devinera jamais combien il m'a été doux de trouver sa signature six fois sur les traits de sa plus honorée et plus humble servante.
1. David venait de faire un très beau médaillon en profil de madame Desbordes-Valmore et lui en avait adressé six exemplaires. Peu de semaines après, elle recevait de lui
LETTRES INEDITES. 193
A Madame Amabie Tas tu.
Rouen, le 11 mai 1833.
Que Dieu et les anges tous bénissent, Madame, dans vos bontés pour moi. Moins je suis heureuse, et plus peut-être j'en sens le charme. Pourtant, si j'étais fortunée, je crois que mon cœur serait le même pour vous, car je vous
cette lettre : — « Paris, Î3 mars 4833. Madame, nous avons lu vos bonnes et bienveillantes lettres avec le plus vif sentiment de reconnaissance. Le faible essai que j'ai tenté d'après vos traits est trop loin de ce que je sentais et de ce que j'aurais voulu pour mériter toutes les choses aimables qui sont consignées dans vos chères lettres. Je vous avoue que j'en serais honteux, si je n'espérais bien prendre ma revanche dans votre buste. — L'indisposition qui vous éprouve, ainsi que M. Valmore, nous inquiète bien vivement. Si nous pouvions espérer être tirés d'inquiétude à cet égard, nous vous en serions bien reconnaissants. Pensez que vous avez à Paris deux nouveaux amis qui vous sont attachés de tout leur cœur. — Je suis bien touché du précieux cadeau que vous m'avez fait de vos vers sur Paganini; cette sublime poésie est faite pour remuer jusqu'au fond de l'àme. Vous lui avez élevé une statue impérissable; c'est lui tout entier. — Depuis votre départ de Paris, j'ai eu l'occasion dé voir M. Levavasseur, le libraire. 11 regrette beaucoup de ne pas avoir su que vous étiez a Paris. 11 désirait depuis longtemps imprimer vos ouvrages. (Test un homme large en affaires; j'ai été étonné de ne pas trouver en lui un marchand ; je vous le recommande. — Recevez, je vous prie, Madame, l'expression des vœux que je forme pour votre bonheur, et croyez au respectueux dévouement de votre serviteur, — David (d'Angers), 14, rue d'Âssas. •
194 M ME DESB0RDES-VALM0RE.
aimais avant d'espérer que vous seriez pour moi si charmante, et je vous désirais une félicité qui est peut-ôlre aussi loin de vous que de moimême. Ayez bon courage, pourtant, chère dame; la vie court comme l'eau, et nous arriverons en môme temps que ceux qui perdent beaucoup en quittant la vie. Nous leur donnerons peut-être alors, en rentrant dans nos droits, ce qu'ils nous ont refusé ici, et ce doit être un grand bonheur de donner. J'ai besoin d'être un peu riche en espérance pure, car je n'ai jamais été plus au bord de ma laborieuse route. Nous sommes sans asile par une calamité imprévue il y a quatre jours encore. Mon mari est l'innocente victime d'une querelle tumultueuse des romantiques et des classiques de Rouen. II a créé ce dernier genre avec des succès brillants. C'est un crime de l'époque. On nous renvoie, mais avec une fureur qui ressemble à un vertige. C'est l'idole brisée*. C'est, pour n'en pas mourir de douleur, un moyen d'épreuve de la Providence pour voir si je serai soumise comme tant d'autres qui sont aussi malheureux que moi.
4. Val more était un tragédien de talent. Mais les Rouen nais ne voulaient plus entendre parler de tragédie, et son engagement se trouvait forcément rompu.
Vous verrez que je n'ai pas attendu jusqu'ici pour répondre à votre chère lettre. Mon mari devait vous la porter, mais sur trois jours qu'il a passés dans Paris, la fièvre lui en a pris deux, et il est rentré malade à Rouen, comme par un pressentiment du sort qui l'y attendait. Je ne vous envoie ce billet que pour vous prouver combien j'avais été touchée de votre lettre avant que mon malheur complet m'eût fait une âme pleine de larmes et de tendresse. Je ne sais où nous allons, mais tant que je vivrai je souhaiterai que vous soyez moins malheureuse que moi.
Je n'ai pas eu la douceur de lire ce que vous avez attaché au portrait de M. David , mais je suis sûre que cela veut dire de la grâce, de l'indulgence et toute la bonté que j'ai lue sur votre Ggure, etce qui vous fait une amie véritable de celle qui apprécie tout ce que vous valez.
Marceline Valmore.
Hélas! oui, Madame, je fais tant que je peux de la pénible prose pour n'être pas tout à fait
4. Madame Tastu avait écrit, derrière le médaillon de madame Desbordes- Valmore de David d'Angers, ces vers de Dante
E per che dalla sua labbra si mova Un spirito soave,pien d'amure, Che va dicendo all'anima : Sospira
inutile ou nuisible à ma chère famille. Mais que cela me donne de mal! et que je regrette mes pauvres petites chansons qui m'aidaient à endormir mon cœur!
A David (d'Angers).
Lyon, 13 mai 1833.