LA JEUNE FILLE AU TOMBEAU DE BOTZARIS
Ce gracieux enfant! cette innocence nue Qui se prend à rêver au marbre d'un tombeau, Que je L'aime, à genoux, curieuse ingénue, Épelant un feuillet si profond et si beau !
Elle éveille la mort sous sa fraîche prière ;
Sa douleur juvénile est sans cris et sans pleurs;
Jeune ange ! l'avenir arrosera tes fleurs,
Car le nom de David est empreint sur la pierre!
J'aime Monsieur et Madame David pour ma vie entière, à travers le bonheur... que j'espère, à travers les chagrins que j'éprouve.
Conservez l'un et l'autre la douce pensée que votre accueil a répandu quelque chose de céleste dans mon sort.
Marceline Valmore.
A Madame Branchu l .
Lyon, le 23 avril 1834.
Si je n'eusse été à demi morte de frayeur, mon bon ange Caroline, je ne me pardonnerais pas les inquiétudes de ton excellent cœur. Je les ai si parfaitement devinées que j'ai conjuré Victor Augier de te donner de mes nouvelles* dans quelques lignes que je lui ai écrites le 14 au matin, durant une heure trompeuse où Ton laissait sortir et vivre. Je lui disais, je crois, que j'allais t'écrire aussi, ce qui le justifie de son côté de ne t'avoir pas communiqué ma
1. L'une des plus admirables cantatrices dramatiques qui aient illustré la scène de notre Opéra. Elle s'appelait Alexandrine-Caroline Chevalier de Lavit, était née au Cap le 2 novembre 1780 et avait Tait ses études à Paris, au Conservatoire, où elle obtint les deux premiers prix de chant et de déclamation lyrique. Engagée aussitôt à l'Opéra (où elle ne tarda pas à épouser le fameux danseur Branchu, qui mourut fou), elle y débuta en 1801 avec un succès éclatant et fournit à ce théâtre une carrière brillante de vingt-cinq ans. Parmi ses plus belles créations, il faut citer surtout la Vestale, Fernand Cortez, les Bayadères, les Abencérages, la Jérusalem délivrée et Olympie. Madame Branchu est morte à Passy le 14 octobre 1850. — Je reproduis ici dans son entier cette lettre, qui n'a été publiée qu'avec des suppressions.
2. Victor Augier, père d'Emile Augier, intime ami de la famille Val more.
198 M MB DESBORDBS-VALMORE.
lettre ou plutôt mon billet, écrit en haletant encore de nos quatre premiers jours d'une si sanglante semaine f . Mais je n'ai pu tenir le vœu que je formais de te rassurer, car Valmore, qui voulait aller aux informations de la vie de plusieurs amis, venait d'être arrêté au bas de l'escalier par la sentinelle, qui faisait rentrer en hâte sous peine de la vie. Ce serait replonger mon âme dans l'eau-forte que de te raconter tout ce que nous venons de voir et de souffrir. Toutes les horreurs de la guerre civile ont désolé Lyon pendant six jours et demi et six nuits d'épouvantables terreurs. Le canon, les balles, le tocsin permanent, l'incendie partout, les maisons écroulées avec leurs infortunés habitants consumés sans secours dans les flammes, — et la triste tentation de regarder aux fenêtres punie partout de mort 1 ... Le danger était partout, la fuite était impossible. Nous nous sommes retrouvés après ce grand fléau, tout étonnés ou presque tristes d'être
1. Celle lettre était écrite à la suite de la seconde et terrible insurrection de Lyon, celle qui éclata peu après celle de Paris, mais qui, autrement sanglante que celle-ci, fut réprimée avec une férocité sauvage.
2. Certains révoltés avaient tiré par les fenêtres, et les soldats, devenus méfiants, tiraient eux-mêmes.... préventivement, dès qu'ils voyaient le moindre mouvement aux rideaux d'une fenêtre.
vivants au milieu de tant de victimes. Je rendais pourtant mille grâces au ciel d'être auprès de mon mari dans ces graves circonstances.
Que serais-je devenue en le sachant de loin au milieu de tant de calamités? Si la résignation la plus profonde peut être appelée du courage, j'en ai eu surtout en ce qui m'était personnel. Mais mon âme se brisait pour tout ce qui m'entourait; jamais la pitié n'a déchiré un cœur plus horriblement que le mien. Tu as en toi, ainsi que ta fille et Fauvette f , tout ce qu'il faut pour me comprendre, et si je te voyais avec elles, ma chère Caroline, je ne pourrais, au lieu de vous parler, que vous embrasser et fondre en larmes! Vous avez eu vos terreurs aussi, quoique moins longues et moins répandues partout. J'ai frémi pour vous, et je demeure dans un abattement qui ressemble à la stupeur. Quel avenir!
J'appelle une grâce de la Providence l'arrivée des forces imposantes qui contiendront toute révolte, mais dans cette ville sauvage où le peuple ne craint pas la mort, le moindre
1. Celait le surnom caractéristique que leurs amies donnaient à une chanteuse aimable, Julie Berleau, épouse Beck, qui avait obtenu des succès à Rouen, à Bruxelles et dans d'autres villes importantes.
200 M MB DESBORDES-VALMORE.
mouvement nouveau de quelques imprudents peut nous replonger dans les horreurs qui viennent de se passer. Que Dieu nous regarde en pitié, s'il nous en juge dignes ! Je ne peux avoir d'autre volonté que celle d'obéir à mon inflexible destinée. Faire son devoir est du moins une secrète consolation : je l'offre à Dieu. Mon pauvre mari était au désespoir de notre danger à nous. Par bonheur, mes chères petites filles ont eu bien du courage et bien de la confiance dans celle que je tâchais de leur montrer. Leur santé n'a pas souffert, et une terreur curieuse, jointe à mes prières au ciel, ont soutenu la mienne. C'est après que j'ai été comme disloquée par tout mon corps ; mais de quoi ose-t-on se plaindre devant des maux si grands?
Je t'embrasse, et ta fille, et ta mère, et notre douce Fauvette, avec toute l'affection que j'ai emportée, ma bonne et tendre amie, et que je te garderai partout. Puissé-je te la reporter un jour au milieu d'une position plus calme et plus tolérable. On dit que l'espérance est une vertu; je tâcherai de ne pas la perdre entièrement.
Mon fils était et est encore en sûreté à Grenoble. J'étais à la veille de le faire venir; c'était pour m'achever.
Au revoir. Tendresse éternelle pour celle que tu me conserves. Je ne peux pas plus t'oublier que cesser de t'aimer, entends-tu?
Ta fidèle amie,
M ne y re>
A Charpentier 1 .
Lyon, 23 avril 1834.
Cher Monsieur Charpentier,
C'est baigner son àme dans de l'eau-forte que de la replonger dans ces sanglants détails, à Thorrible semaine où nous avons vécu entre la mort et la mort, car elle était de tous côtés, sur les toits, dans les rues, elle entrait par les caves, et les maisons sautaient avec leurs habitants consumés. Six nuits et six jours et demi le canon, les balles, le tocsin, l'incendie!... Et nous sommes tous vivants, presque tristes d'avoir survécu à ce grand fléau. C'était horrible! mais c'est sitôt fait, de mourir!
Merci d'avoir eu des pensées pour nous, merci! Mais j'ai offert plusieurs fois mon cœur à Dieu, comme s'il valait assez pour arrêter et