Alors ministre de l'instruction publique
si bon, Monsieur, et la Reine a tant besoin de consolations ! Les seules à la portée d'une telle âme, c'est de couvrir les orphelins de son noble et douloureux manteau. M. Villemain est, diton, bien disposé. Monsieur, je vous en prie, aidez M. Villemain, et pardonnez-moi de croire en vous, car je suis déjà tant votre redevable servante !
Marceline Yalmore.
A Léger Noël.
[Paris] 10 février 1843.
Je réponds bien tard, Monsieur, à votre lettre, qui m'a fait beaucoup de mal. Vous sentir malheureux et livré à un tel désespoir est une pensée bien triste qui a traversé tous mes jours depuis la nouvelle de votre deuil 1 . Il y a en nous, Monsieur, des sources si profondes de douleur qu'une lettre comme la vôtre en a bien fait crier en moi. J'ai tout subi; je vous plains donc profondément. Si je ne vous l'ai pas écrit de suite, c'est que je suis aux prises, de mon côté, avec un sort fort grave
1. Le correspondant de madame Desbord es- Val more venait de perdre sa mère.
que je subis comme Dieu veut, Dieu qui est le maître, cher Monsieur, et qui sait tout! Ouvrezlui vos bras désolés, car c'est lui seul qui console. Nous n'avons rien de mieux à faire, je l'ai senti mille fois, que de tomber à genoux et de dire dans nos larmes : fy consens! Oui, ce mot est bien difficile à dire, à comprendre et à risquer en toute vérité; mais si votre àme ne l'apprend pas, vous êtes perdu, vous vous déchaînerez dans une révolte qui certainement vous écrasera.
Voyez comme les jours vont vite, aussi bien les plus beaux que les plus sombres. S'ils nous conduisent tous au même but, il y a du moins en moi, au fond de mes tristesses, un fonds d'aquiescement religieux à cette cruauté sublime qui m'a déchirée et me déchire encore. Ce n'est pas ici que sont les bonheurs durables; nous en avons seulement de doux aperçus. Votre mère vient de les atteindre, je le crois de toute la force que j'ai. Il n'y a donc plus que vous qui marchez vers eux et vers elle. Vous feriez peut-être beaucoup pour le repos d'une âme si tendre en vous soumettant davantage contre tous, peut-être faut-il dire en faveur de tous, ce qui est bien plus en rapport avec l'idée de la grandeur et de la justice de Dieu.
Regardez enfin plus souvent au ciel que sous la terre. Ouvrez ce livre d'éternel amour qu'il faut toujours porter sur son cœur quand on sait lire et qu'on a de quoi l'acheter : Ylmitation de Jésus-Christ. Soyez persuadé que ce livre contient la voix de votre mère. Elle vous appellera « mon (ils » à chaque page, et vous ordonnera doucement de vivre pour l'aimer et pour l'attendre. Enfin, mon cher Monsieur, si une parole si faible que la mienne peut traverser la dislance avec quelque pouvoir sur une âme aussi ébranlée que la vôtre, je vous dis ce que je pense : laissez-vous déchirer puisque la sentence l'a voulu, mais ne vous déchirez pas vous-même. Prenez votre malheur dans sa terrible simplicité; n'y ajoutez rien de vos inventions. Imitez la candeur de votre mère elle-même, qui ne vous a jamais accusé de ses tristesses dont vous étiez innocent. La pauvreté fait tant de séparations involontaires I
Il me reste un vœu qui ne changera pas, Monsieur : c'est de vous savoir un jour soumis par la forcé de votre volonté, et consolé aussi par des bonheurs imprévus que vous n'avez pas en ce moment la force de prévoir ni de souhaiter. Je les souhaite pour vous avec tout
l'intérêt et la haute estime que vous inspirez et qui me rend
Votre bien affectionnée servante,
Marceline Valmore-Desbordes .
A sa fille Ondine.
Paris, samedi soir, 29 avril 1343.
Bonsoir, ma chère bien-aimée. Il y a autour de moi un vide complet; j'aurais bien besoin de toi pour le remplir. Je suis allée rendre à madame Bigottini une visite, avec Inès, et j'ai eu le bonheur émouvant d'assister à l'arrivée de M. Charles, qui est entré presque immédiatement après moi. Il m'a remis à la hâte tes lettres avec de bonnes nouvelles de ta santé, et je n'ai pas troublé leur pure joie de notre présence. Inès a trouvé que le bonheur embellissait beaucoup madame Bigottini, qu'elle trouve déjà bien belle. Revoir son enfant n'est-il pas, en effet, ce qui donne le plus d'éclat à l'âme, et son absence ce qui la ternit le plus? Ah I que j'en ai assez, de cette affreuse absence! Et comment Dieu m'a-t-il donné la force de la porter tout ce siècle?
Je suis avec toi, mon cher trésor, si avare de mauvaises nouvelles, que je ne te dis pas celles
qui accroissent pour moi rabattement de ton absence. En voici une pourtant qui nous consterne et retarde notre départ forcément. Ton oncle Drapier 1 nous demande asile; il se trouve obligé de venir à Paris chercher une place après avoir vendu sa filature, trop onéreuse pour lui, et de rentrer dans l'humble condition dont sa cruelle ambition Ta fait sortir. Juge du désespoir de ta tante, qui me l'envoie en me demandant en grâce de le sauver de son désespoir à lui. Ton père n'a pas hésité, malgré nos gênes et surtout l'entrave douloureuse que sa présence met à mon départ. Je suis consternée, mais j'accepte encore ce devoir, persuadée que Dieu me l'impose pour mettre à plus haut prix notre réunion prochaine. Comme ton pauvre oncle déçu est décidé à prendre une place même pour Alger si elle se présente, ce sera peut-être moins long que s'il voulait absolument la France. Ma pauvre sœur demeurera avec ses enfants, dont les affaires marchent sans encombre parce que Richard' est plein
1. Époux d'Eugénie Desbordes, sœur de madame Valmore. Très heureux à Rouen comme contremaître dans une filature, il avait voulu devenir patron, monter luimême un établissement, et avait englouti dans cette entreprise toutes ses économies.