‹ La jeunesse de Mme Desbordes-Valmore d'après des documents nouveaux: d'apre?s des documents nouveauxChapitre 55 sur 62 · Architecte de la ville de Paris. Il était Douaisien · texte numérisé non relu

Architecte de la ville de Paris. Il était Douaisien

322 M M1 DBSBORDES-VALMORE.

A Mademoiselle Delphine Dalmbert 1 .

[Paris] 1851.

Ma chère et aimée Delphine,

Ondine me demande de la remplacer, elle ne pouvant encore tenir une plume. C'est donc son cœur qui vous répond par le mien, pour parler tendrement et sérieusement au vôtre.

J'ai à vous dire, ma bonne bien-aimée enfant, comme si nous vous parlions devant Dieu, et par conséquent devant votre adorable mère qui est l'amour même, que, quand un mariage n'est pas accompli, il n'y a ni à badiner, ni à pleurer, ni à hésiter. Il faut par devoir envers soi, envers tous, se consulter jusqu'au fond de l'âme et de la conscience. Que si on ne se dit pas, devant Dieu : « J'aime mieux mourir que de ne pas épouser cet homme », il ne faut pas se marier. Parce que le mariage est ce qu'il y a au monde de plus auguste et de plus irréparable, et que, songez-y, tant qu'on n'a pas dit

1. Fille d'une amie de madame Desbordes-Val more, madame Dalmbert, veuve d'un capitaine de l'armée d'Afrique, excellente femme, naturellement dévouée, d'un dévouement simple et complet, et de qui l'on disait que toute sa tète était dans son coeur.

ouil on peut dire non\ ce dont personne sur la terre n'a le droit de s'offenser. Alors on y pense mûrement, sainement, gaiment, et Ton va ouvrir son cœur à sa mère, qui est toujours sa meilleure amie et son refuge, et on lui dit en l'embrassant : « Protège-moi, je ne veux pas me marier. Je travaillerai pour vivre. Je rentrerai dans un pensionnat libre, ou je resterai avec toi dans un petit commerce, n'importe ; mais je ne me marierai pas, parce que j'ai changé d'avis et que Dieu' ne veut pas que je trompe ni que je sois trompée. » Alors, ma bonne Delphine, vous avez fait une action loyale et raisonnable, dans le cas où le mariage projeté n'était pas le bonheur pour vous, et vous resterez parfaitement honnête et chérie de nous tous. Tel est l'avis de ma chère fille, le mien, celui, j'en jurerais, de ma bonne et excellente amie, votre mère, à qui je vous prie de laisser voir ma lettre, comme si elle lisait sur mes lèvres, dans mes yeux sincères et dans mon cœur.

Bien à vous deux pour toujours.

Votre affectionnée, M na Desbordes- Valmore.

Une résolution si tardive et si étrange pour-

324 M M1 DESBORDES-VÀLMORE.

rait vous jeter dans de grands embarras, nous le savons, mais votre mère est pleine de courage et de dévouement. Tout est préférable à une chaîne indestructible quand on ne la préfère pas à tout le reste du monde.

J'ai parlé devant la Vierge. Il faut que je considère ma franchise comme un grand devoir, puisque je suis tellement pauvre que je ne pourrais réparer un seul des inconvénients où vous mettrait peut-être le retirement de votre parole. Toutefois, vous savez si le zèle nous manquerait pour vous faire retrouver un pensionnat!

A Pauline Duchambge.

[Paris] 7 janvier au soir 1852.

Je t'aime bien! C'est tout ce que je peux te dire. Mon cœur est plein de larmes — mais tu y es, Pauline, pour en adoucir quelques-unes.

Je fais le même chemin chaque jour. Je reviens par les champs, par la pluie, le vent et la peur souvent — souvent aussi je reste là-bas. J'y serai à demeure pour huit ou dix jours à partir de mardi prochain '.

i. C'était le commencement de la dernière maladie de

LETTRES INEDITES. 325

Merci de ta bonne et chère lettre, ou plutôt merci de toi-même. Je t'ai embrassée à chacune de tes paroles. Oui, c'est bien là de l'amitié, ou je n'en connais pas au monde.

Quand je quitte mon cher tourment à Passy et que je rattrape mon (ils et son pauvre père inquiets, je suis un moment dans le ciel. Ah! c'est une grande et terrible maladie que je partage en ce moment! Je vis à genoux. Eh bien, oui, aime-moi, ne fût-ce que pour mes peines!

Je demande à Dieu qu'elles ne soient pas perdues pour les autres. Tu sais bien que je n'ai guère vécu pour moi.

Marceline.

Je t'en prie, dis à Brizeux que je lui saurai un gré éternel d'avoir fait une démarche pour moi. Il connaît l'hiver sans feu, ce cher Virgile! Celui-là aussi, Dieu le bénira!

sa fille Ondine (Madame Langlais) que la phtisie dévorait déjà. Celle-ci demeurait rue de la Pompe, 117, à Passy, qui était alors presque la campagne, et la pauvre mère, quelque temps qu'il fit en ce cœur de l'hiver, quittait chaque jour la rue Feydeau pour s'en aller là-bas soigner son enfant.

326 M" DESBORDES-YALMORE.

A Auguste Brizeux.

[Paris] 23 janvier 1852.

Ami, frère... ou seigneur 1 ,

Votre livre est entré comme de la chaleur dans cette chambre où le feu s'allume si rarement. Soyez un peu content, vous, si peu fier de votre lampe merveilleuse qui porte la vie et la lumière. Réjouissez-vous d'avoir illuminé l'un des plus tristes hivers de ma vie. Nos grandes peines passeront; jamais ne passera ce livre charitable et divin, et vous serez béni de l'avoir laissé couler de votre âme. Il consolera bien d'autres affligés 1 .

Quand vous êtes venu un soir, j'étais sous un deuil qui m'avait meurtri le cœur. Je n'ai pas voulu vous en parler pour que rien n'altérât cette douce trêve que nous apportaient vos paroles. Vous ne savez que trop ce que c'est que de perdre un frère... Je venais de l'apprendre. Il avait fait une fois le voyage de la Flandre

1. «Ami », parce que Brizeux; « frère -, parce que pauvre; « seigneur », parce que poète.

2. Il s'agit des Histoires poétiques, qui venaient de paraître, et où Ton trouvait ce chef-d'œuvre : Primel et Nota.

(de Douai) à Lyon, à pied, pour me regarder et me serrer la main. C'était Tannée même où je vous ai connu. Ce cœur où survivait tant d'amitié avait langui sept ans sur les pontons d'Ecosse. Je sais ce que c'est que souffrir, et aimer aussi!

Quelques jours après, votre livre est venu.

Je l'avais pressé dans mes mains et posé là, pour me mettre à coudre et le lire seule. Mon cher Hippolyte se tenait dans un grand silence et comme assoupi d'un rêve. C'est qu'il pleurait sur le livre qu'il avait ouvert, et je vous envoie son sanglot mêlé au mien... car j'ai lu ce qu'il lisait : la Taverne.

Je n'ai pas encore osé pénétrer tous les plis émouvants de ce volume. Hippolyte m'a priée d'attendre; il sait jusqu'où vont mes forces. Vous ne saurez jamais jusqu'où va son admiration et la profonde gratitude de sa mère.

Votre amie,

Marceline Desb. Val".

328 M* E 4)ESB0RDES-VALM0RE.

A Hippolyte Fortoul, Ministre de Vin&truction publique '.

Paris, 8 mars 1852.

Monsieur le ministre,

Pardonnez-moi de chercher votre cœur en dehors de la foule dont vous êtes environné; pardonnez-moi de faire pénétrer jusqu'au milieu de votre jeune famille une action de grâce et

1. C'était au plus fort de la sauvage et sanglante boucherie qui, le 4 décembre 1851, épouvantait le boulevard Poissonnière et principalement les entours de la maison Sallandrouze, théâtre d'une tuerie féroce! Les soldats ivres tiraient comme des lièvres les passants inofTensifs que leur malheur ou leurs affaires avaient conduits dans cet endroit maudit, et les baïonnettes avaient raison de ceux que les balles n'atteignaient pas. A un moment, on vil un .groupe de ces infortunés se précipiter dans un café, dont bientôt la porte se referma précipitamment. Un seul était resté dehors : c'était un jeune avocat, légiste distingué, Camille De rai ris, collaborateur du Dictionnaire de jurisprudence de Dalloz. Il ne put retenir un cri d'horreur à la vue du spectacle que, malgré lui, il restait seul à contempler. Les assassins sont susceptibles : trois balles le frappèrent aussitôt, tandis qu'une baïonnette le clouait sur la porte du café! Son corps fut bientôt porté et étendu, lui, quatre-vingt-troisième, sur le trottoir de la rue Montmartre... C'est de lui qu'il est question dans cette lettre de madame Desbordes-Valmore, qui écrivait à l'un des ministres du second empereur pour solliciter une pension en faveur de la triste veuve de cette innocente victime.

une prière. N'est-ce pas toujours avec la prière que Ton aborde la puissance quand on ose espérer en elle?

Il faut me sentir bien fortement attirée par la haute distinction de votre caractère et par la sainteté de ma démarche pour n'appeler à mon secours, près de vous, que vous-même.

Ne me trouvez-vous pas trop crédule et trop hardie d'avoir lu comme une promesse d'avenir pour madame Camille Derains dans la consolation dont vous venez d'honorer son malheur?

C'est pour elle, Monsieur le ministre, que je sors de mon obscurité et que je surmonte la crainte de vous importuner; c'est pour cette veuve presque morte que je persiste avec ferveur à vous demander une humble pension qu'elle méritait déjà par son talent de femme, d'une grâce et d'une pudeur à toucher toutes les mères, et dont un fatal événement vient de rendre digne entre toutes celles condamnées à pleurer, si jeunes, l'époux qui leur faisait la vie heureuse 1 .

Accordez-moi, Monsieur le ministre, la permission de vous rappeler que, depuis le 4 décembre 1851, madame Derains est sans

1. Madame Derains écrivait, et avait publié une série de Contes moraux pour les enfants.

330 M MB DESBORDES'VALMORE.

appui sur la terre, veuve de M. Derains, légiste distingué, d'un esprit et d'une conduite irréprochables, comme ont pu vous l'attester M. Sylvain Blot, M. Ferdinand Barrot, dont il était l'ami, et M. Roger, maire du dixième arrondissement, lors de l'affreux hasard qui a frappé ce digne cœur.

Monsieur le ministre, je vous en conjure, consolez-nous de lui survivre pauvres, en tendant vos mains à cette tendre infortunée. La bénédiction d'une si noble douleur s'étendra sur tout votre avenir, et rien ne m'aura été si cher et si complet que la reconnaissance que je dois attacher au nom de celui qui protège mon fils!

Votre plus humble servante, Marceline Desdordes-Vàlmore 1 .

A M. Félix Delhasse.

Paris, 20 juin 1852.

Nos tristes lettres sont la preuve bien irrécusable de notre tendre confiance dans la

i. M. Fortoul promit, écrivit lui-même au bas de cette supplique : Accordé^ et cependant une nouvelle lettre de madame Desbordes-Valmore, écrite quatre ans après, nous apprend que madame Derains attendait toujours sa pension.

vérité de votre caractère. Tout cela est si sérieux que le meilleur des hommes peut seul ne pas s'en détourner, car s'il y a longtemps déjà que nous vous aimons, il y a longtemps que vous êtes le plus cher confident de nos peines. Elles ont été infinies, mais elles n'ont éteint ni l'espoir ni l'amour. Nos enfants nous tiennent à la vie; elle est donc encore pleine d'avenir pour les y voir heureux! N'est-ce pas que nous avons encore de belles choses à voir? Félicie 1 doit être si charmante au milieu de vous deux!

II m'est impossible de voir partir personne pour Bruxelles sans vous envoyer de mon cœur. Il me resterait une grande tristesse si je ne vous écrivais pas cette fois par notre bonne madame JaillardV Vous n'attirez pas vers vous la part la moins aimante de la France. L'accueil qu'elle vous doit est enregistré plus haut que les barrières de ce monde. Hélas! puisque nous y sommes pour tant souf-

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