‹ La jeunesse de Mme Desbordes-Valmore d'après des documents nouveaux: d'apre?s des documents nouveauxChapitre 6 sur 62 · Qui me ramène · texte numérisé non relu

Qui me ramène

grâce qu'elle apportait dans tous ses récits. C'était, je crois, aux environs de 1792; elle devait donc être âgée de six ans à peu près. Il s'agissait d'une de ces agapes populaires qui réunissaient à une même et immense table, dans une même rue, tous les citoyens de bonne volonté... et même quelques autres. S'abstenir, en effet, eût été dangereux au milieu de l'effervescence générale, de même que manquer d'appétit eût paru suspect. Toujours est-il que la fillette avait été appelée à jouer un rôle important dans la circonstance. Revêtue d'une belle robe blanche littéralement criblée de rubans tricolores, avec une ceinture tricolore aussi, une cocarde fixée dans ses beaux cheveux blonds, elle fut hissée sur la table à l'issue du banquet, à la grande joie des assistants, dont beaucoup étaient surpris de cette apparition. Là, elle débita un beau discours qu'on lui avait appris, et dans lequel le peuple souverain était comparé à Hercule, appuyé sur sa massue fumante encore du sang des monstres qu'il venait d'écraser. S'agissait-il de fêter les résultats de la journée du 10 Août, ou de célébrer la défaite des armées coalisées que nos volontaires venaient de mettre en déroute?

C'est ce que je ne saurais dire. Quoi qu'il en

soit, l'enfant mit à sa déclamation tant d'énergie, sa petite voix prenait de telles sonorités, que son succès fut immense, qu'elle fut couverte d'applaudissements et qu'en un clin d'œil elle se vit, outre les caresses, comblée de bonbons et de gâteaux. Sa grâce innocente enleva les enthousiastes et toucha jusqu'aux moins naïfs.

« Ce fut la première et la dernière fois, disait-elle plus tard avec un sourire, en racontant cette historiette, que je fus directement mêlée à la politique. »

Le développement intellectuel de Marceline fut précoce. À quelques années de là on la voyait déjà, rêveuse et mélancolique, s'ab-, sorber en elle et dans ses pensées, ou se livrer à des amitiés d'une solidité rare en un âge aussi tendre. La maison paternelle était voisine de l'église et du cimetière; l'une et l'autre exerçaient sur elle une véritable influence et comme une sorte d'altraclion naturelle.

L'église, abandonnée pendant les jours cruels de la Révolution, lui semblait d'autant plus belle qu'elle était déserte et silencieuse; elle en contemplait longuement les hautes fenêtres

alors sans échos, jusqu'où grimpait la vigne folle, et que le lierre entourait de son feuillage épais et touffu. Elle aimait aussi à pénétrer dans le cimetière, dont la sombre tranquillité lui plaisait, à s'asseoir sur les tombes couvertes de fleurs sauvages et à se laisser entraîner à sa rêverie. Puis, les bords de la Scarpe attiraient ses promenades enfantines, et elle suivait amoureusement le cours de l'eau, dont le miroitement et le frissonnement au soleil enchantaient ses regards. Elle avait, pour l'accompagner dans ses petites pérégrinations, pour prendre part à ses jeux naïfs, une amie de son âge, nommée Àlbertine Gantier, à qui elle avait voué l'affection la plus tendre, qui partageait ses joies et ses peines juvéniles, et qui était pour elle une seconde elle-même.

Celle amitié de Marceline pour Albertine Gantier, fille d'un petit commerçant de Douai, n'eut d'égale en son cœur que celle qui l'attacha ensuite à madame Pauline Duchambge, l'aimable auteur de tant de jolies romances qui obtinrent naguère une vogue si prodigieuse. Mais madame Duchambge vécut de longs jours et mourut une année seulement avant Marceline, tandis que la jeune Àlbertine

s'éteignit dans son printemps, à la fleur de l'âge, laissant à son amie des regrets que le temps ne devait jamais assoupir et qu'elle exhala souvent dans des vers empreints d'une mélancolie touchante. Dans une de ses élégies, le Mal du pays, elle s'écrie :

Je veux aller mourir aux lieux où je suis née : Le tombeau d'Albertine est près de mon berceau ; Je veux aller trouver son ombre abandonnée; Je veux un même lit près du même ruisseau.

Oui, tu ne m'es qu'absente, et la mort n'est qu'un voile, Albertine! et tu sais l'autre vie avant moi.

Un jour, j'ai vu ton âme aux feux blancs d'une étoile ; Elle a baisé mon front, et j'ai dit : « C'est donc toi ! »

Et dans une autre pièce, qui porte précisément le nom d 1 Albertine :

Cette âme où ne tremblait ni repentir, ni larme, Aimait! aimait! et puis, comme si quelque charme Mis entre elle et le monde eût isolé ses pas, Elle errait dans la foule et ne s'y mêlait pas,

.Ce dernier vers est un de ces vers expressifs, caractéristiques, comme on en rencontre tant dans les poésies de madame Desbordes- Valmore.

Cette affection profonde qu'elle ressentait pour Albertine, Marceline ne se bornait pas à l'exprimer dans ses vers. Le souvenir de son

amie ne la quîlta jamais, et ce souvenir avait des épanchements absolument intimes et secrets. C'est ainsi que, dans un album où elle traçait ses pensées, les esquisses de ses poésies, où elle réunissait tous les vestiges de sa vie passée, album qui appartient aujourd'hui à la bibliothèque de Douai, le nom d'Alberline, de cette compagne des jeunes années heureuses, de cette sœur chérie, se retrouve à chaque instant. Sur une page où une gravure a été fixée, représentant l'ombre blanche et légère d'une jeune fille debout auprès d'une tombe, on lit ces mots : Albertine Gantier. La première au rendez-vous. Sur d'autres feuillets, le même nom, fréquemment reproduit, avec des fleurs auprès, pensées et myosotis.

Je trouve même, dans les papiers qui m'ont été si obligeamment confiés, une note très curieuse, écrite de la main de madame Desbordes-Valmore et datée du 21 mai 1831, alors qu'elle était âgée de quarante-cinq ans. C'est le récit d'un rêve, dont Albertine était le sujet, et qui montre à quel point son souvenir était toujours vivace dans le cœur de son amie. Le voici, scrupuleusement reproduit :

« Je sors d'un rêve étrange. Je ne puis me

refuser à l'écrire pour me convaincre qu'il n'y faut pas croire... ou pour qu'il étonne de tristesse quelqu'un qui m'aura aimée, s'il se réalise dans un an.

* Je traversais vers la nuit une longue allée d'arbres. J'étais seule, sans mélancolie et sans frayeur. J'allais vite et je ne sais où. Tout à coup, au milieu de deux arbres, Alberline s'est montrée vêtue de noir, mais sous les traits de ma bonne Ruissel (une couturière, voisine et amie tout à la fois de madame Desbordes- Valmore). Cette différence ne dérange pas mon idée que c'était bien Àlbertine, et je lui dis sans trop de surprise, en lui tendant les bras avec promptitude, presque en riant :

» — Ah ! viens-tu me chercher ? — Pas encore, » me dit-elle, ce n'est pas temps. Je ne viendrai 9 que dans un an. Mais dans un an il faut le » tenir prête, et je t'emmènerai. Oh ! que tu » seras bien alors! — Dans un an, répétai-je » avec quelque plaisir, bien vrai, bien sûr? — » Oui, tu peux y compter et m'attendre. Jusque- » là, tu dois souffrir. » Ses yeux, où je regardais alors, curieuse et avec émotion, brillaient d'une clarté singulière et s'agitaient comme pour parler. Elle me conduisit pour me faire

jusqu'au fond de mon cœu triste! Tout est confus de G ce rêve. Ces deux scènes arrivées ou bien montrées d'i » Et j'ai senti les lèvres < cher longtemps avec une piti les miennes. Alors j'ai eu un mais je ne bougeais pas, d'affliger cette chère ombre 1 .

J. Celte Albertine Gantier, pour qt celine était si profonde, était d'un a Filie d'un petit commerçant de Dou receveur de l'octroi à Bruxelles, elle H mars 1787. Ayant suivi sa famille maria en cette ville,, le 7 novembre Joseph Gantier (son cousin, je crois), j rial du génie, né à Béthune le 1 er a par la suite architecte-adjoint de k Albertine mourut à Bruxelles, à peine ans, le 7 avril 1819, et son mari, qui q avait épousé en secondes noces sa bell lier, mourut lui-même en celle viil*

L autre amitié de Marceline, je l'ai dit, fut pour madame Pauline Duchambge, qui plus tard mit si souvent ses vers en musique, et qu'elle connut fort jeune aussi. Albertine, Pauline et Marceline, dont les trois noms rimaient, étaient comme trois sœurs réunies dans une même affection, dans une même tendresse, dans un même mutuel dévouement.

Plus d'une fois aussi le nom de Pauline se retrouve dans les vers de son amie, qui lui rappelle leurs jeunes souvenirs :

En ce temps-là je montais dans ta chambre Causer une heure, et pleurer, et chanter; Car nous chantions pour étourdir Décembre, Et puis nos pleurs coulaient de nous quitter.

Nous disions tout, Tune à l'autre sincère, Larme pour larme et le cœur dans le cœur.

Si le bonheur est de croire, ô ma chère».

Qu'un toit si simple abrita de bonheur!

« Larme pour larme et le cœur dans le cœur! » Encore un de ces vers d'une expres-

22 avril 1849, madame De s bord es- Val more écrivait à son frère Félix : • .... Figure-toi que j'ai reçu dernièrement une lettre de madame Gantier, la mère de ma chère pleurée Albertine et l'amie si belle de noire belle et adorée mère. Elle est à Bruxelles dans une grande infortune, un grand abandon et un grand âge. Que notre passé a des profondeurs douloureuses! Si j'étais autre que pauvre, je saurais bien mon chemin vers des âmes et des lieux si regrettés. Mais les chemins sont chers à courir!... »

sion profonde et pénétrante, comme Marceline en savait trouver.

Une autre fois, dans l'élégie adorable intitulée les Amitiés de la jeunesse, Marceline évoque le souvenir de cette amitié à trois :

Mon jeune âge a fait deux amies, Dout l'une est partie avant moi, Parfum de mes fleurs endormies ; L'autre fleur vivante, c'est toi !

Celle qui dort, je l'ai rôvée Son bras enlacé dans le mien, Tandis que toi, ma retrouvée, Tu la retenais sous le tien.

Nous allions comme trois colombes, Effleurant à peine le blé ; Et vers le doux sentier des tombes Le triple essor s'est envolé !

Ces souvenirs d'enfance sont précieux pour juger la nature morale et poétique de Marceline. Ses papiers contiennent encore, sous ce rapport, une note bien intéressante, relative à une autre amitié de ses jeunes années. Il y a là une candeur d'accent touchante à force d'être sincère. Il me semble qu'on pourrait appeler cela le poème des cheveux blonds; voici ce fragment :

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« ... Il me rappelle Henry, mon premier petit ami. J'étais sur la porte de ma mère, quand il ne faisait plus ni jour ni nuit. Je l'entrevoyais dans ce voile doux qui couvre les rues à l'heure du soir. Ses pas se pressaient: sa tête blonde et bouclée se dirigeait comme une tête d'ange vers notre maison. Il sortait du cimetière qui bordait notre vieux rempart, il venait. Nous nous regardions sérieusement, nous parlions bas et peu : « Bonsoir », disait-il, et je recevais de ses mains qu'il avançait vers moi de larges feuilles vertes et fraîches, qu'il avait été prendre sur les arbres du rempart pour me les apporter. Je les prenais avec joie ; je les regardais longtemps, et je ne sais quel embarras attirait enfin mes yeux à terre. Je les tenais alors fixés sur ses pieds nus, et l'idée que l'écorce des arbres les avait blessés me rendait triste. Il le devinait, car il disait : « Ce n'est rien! » Nous nous regardions encore et, par un mouvement soudain du cœur, en forçant ma voix faible de prononcer sans trembler : « Adieu, Henry! » Il avait dix ans, et j'en avais sept.

» Mon Dieu! quel charme demeure attaché à ces amitiés innocentes! Il est imprégné de la même fraîcheur que je sentais à ces feuilles

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que m'apportait Henry quand elles touchaient mes mains...

» Qu'est devenu Henry? À quels yeux a-t-il redemandé ce qu'il avait entrevu dans mes regards étonnés et confiants? Je ne me souviens pas s'il était beau. Sa bouche et une partie de ses traits ne se représentent plus à ma mémoire; ses yeijx seuls me parlent encore. C'est que son âme s'y peignait sans le savoir. Ses paroles brèves, qu'il jetait à voix basse, ont laissé leur bruit dans mon oreille, et c'est à présent que je reconnais que j'en étais émue. Alors je ne m'en rendais pas compte. Seulement j'attendais Henry sans bouger de place, sans détourner ma tête du chemin où j'étais sûr de le voir paraître... et il paraissait. Il paraissait toujours sans m'avoir dit de l'attendre. Que le bonheur le plus pur l'en récompense ! ! »

N'avais-je point raison de faire ressortir la précocité du cœur et de l'imagination chez Marceline? Sa bonté naturelle n'était ni moins ardente ni moins précoce que sa faculté d'ai-

1. On peut lire à ce sujet, dans les poésies de Marceline, l'élégie délicieuse intitulée Fleur d'enfance.

mer, et une anecdote, à la fois bien naïve et bien touchante, en est la preuve.

Marceline pouvait avoir huit ou neuf ans.

Un jour, apercevant à la tourelle d'un vieux donjon un pauvre diable qui, à travers les barreaux de sa fenêtre, émiettait du pain devant une tourterelle, elle tendit vers lui ses deux bras, et l'homme lui montra ses deux mains enchaînées. C'était un prisonnier militaire, enfermé pour je ne sais quel méfait. L'enfant est aussitôt saisie de compassion, repasse le lendemain, revoit son prisonnier, et, dans sa petite imagination, ne pense bientôt plus qu'au moyen de lui faire recouvrer sa liberté. Mais comment, et par quel moyen ? Justement, son frère Félix venait d'acheter et de lui donner une belle petite image de la Liberté, en forme de médaillon, qu'elle avait attachée à son cou à l'aide du ruban tricolore qui l'accompagnait. Elle avait demandé à son frère où elle se trouvait, la Liberté; son frère s'était informé; on lui avait répondu qu'elle était à Paris; et alors la fillette s'était mis en tête d'aller la chercher à Paris pour la ramener au prisonnier, et à force de càlineries et d'instances elle avait décidé Félix à l'accompagner dans ce voyage, sans en rien dire à personne.

Ils devaient partir le malin et revenir le soir. Tout cela est enfantin et. charmant.

Ils partent en effet un matin, par un beau soleil, la main dans la main, sortent de la ville et s'en vont droit devant eux, pensant que c'est le chemin de Paris. Tout d'un coup, comme ils étaient déjà un peu loin, ils se trouvent face à face avec l'oncle Jean, un frère de leur père.

— Oh! diable, fait celui-ci, où allez-vous comme cela, mes chérubins?

— Mon oncle, dit Marceline avec l'assurance que donne l'innocence, nous allons chercher la Liberté.

— Et où crois-tu donc qu'elle soit, ma chérie? reprend l'oncle, un peu étonné.

— Elle est à Paris, mon oncle, et voilà son portrait, dit à son tour Félix, en montrant le médaillon suspendu au cou de sa sœur.

— Mais, mes enfants, qu'en ferez-vous, après Tavoir trouvée?

— Nous la rapporterons au prisonnier de la tour Noire-Dame.

— Mais savez-vous le chemin, pour aller et revenir?

— Oh! mon oncle, nous demanderons, fait Marceline. Mais si vous voulez venir avec nous.

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vous nous ramènerez avant le coucher du soleil.

L'oncle Jean était touché de cette petite scène, et il y avait assurément de quoi. Il songeait au moyen de ramener tout de suite les enfants sans les affliger, lorsqu'il vit passer à cheval, sur la route, le colonel d'un régiment de hussards en garnison à Douai, qu'il connaissait quelque peu. S'approchanl de lui avec les deux bambins, et le saluant :

— Mon colonel, dit-il, voici deux enfants saisis de l'amour de la liberté, qui se sont mis en tèle d'aller la chercher à Paris, où on leur a .dit qu'elle habite. Il faut que vous sachiez que ces innocents n'ont pas d'autre intention, dans cette grande entreprise, que de rapporter la liberté à un pauvre diable de soldat qu'ils ont vu enfermé dans la tour Notre-Dame, ce qui fend le cœur des petites créatures. Si j'osais vous prier de faire sortir ce pauvre soldat et si vous vouliez bien exaucer ma prière, vous épargneriez à ces enfants un voyage plus fatigant qu'ils ne l'imaginent, et vous éviteriez en même temps à ma bellesœur, madame Desbordes, la douloureuse surprise du départ de son fils et de sa fille, que <lejà peut-être elle cherche avec inquiétude.

En entendant ce petit discours, les deux enfants ouvraient de grands yeux, et Marceline, qui comprenait sans bien se rendre compte, regardait le colonel d'un air suppliant. Celui-ci, surpris et charmé lui-même de tant d'ingénuité, admirant la physionomie de ce petit ange aux yeux bleus et aux longs cheveux bouclés, du haut de son cheval la saisit par la taille, l'éleva jusqu'à lui, l'assit sur le col de l'animal, et, en lui promettant tout ce qu'elle demandait, la ramena ainsi comme en triomphe dans la ville, tandis que son oncle et son frère la suivaient de près.

Telle est l'histoire du prisonnier de la tour Notre-Dame, que je raconte ici d'après madame Desbordes- Valmore elle-même, qui en a laissé une sorte de récit dans ses papiers, et qui, dans une de ses plus jolies pièces de vers, la Vallée de la Scarpe, a rappelé ce touchant épisode de sa vie, ainsi que les inquiétudes qu'il avait causées à sa mère, en raison de l'absence inattendue et prolongée de ses deux enfants :

mère! trop heureuse encor de me revoir, Sa tremblante leçon ne me fut point amère; Car, de mon front coupable en détachant les fleurs, Pour cacher son sourire elle baisa mes pleurs.

Pourtant, la Révolution continuait à gronder,

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et son œuvre n'était pas de celles qui pouvaient être profitables à l'industrie du chef de la pauvre famille Desbordes. Les temples étaient fermés, les nobles émigraient en masse; que pouvait donc devenir, si habile qu'il fût, le talent de l'humble peintre en armoiries, en équipages et en ornements d'église? Le travail lui manquait de tous côtés, bien que sept bouches lui restassent toujours à nourrir, et les ressources s'épuisaient. Bientôt la détresse fut terrible dans la maison. Il sembla pourtant qu'au plus fort de cette misère un secours inespéré fut envoyé du ciel, et l'on peut dire que la richesse vint d'elle-même s'offrir à ceux qui en étaient si dignes et qui jusqu'alors l'avaient si peu connue. Par malheur, elle se présentait dans des conditions telles que la situation de l'honnête famille n'en devait pas être changée.

Celte histoire vaut d'être racontée, car elle est tout à l'honneur de ces braves gens.

On a vu plus haut que deux grands-oncles du père de Marceline, Jacques et Antoine Desbordes, protestants de religion et imprimeurs de profession, étaient allés s'établir en Hollande, à Amsterdam, où ils avaient joint à leur imprimerie une librairie que leur habileté et

La prospérité de leurs affaire pendant une existence aussi l permis damasser une fortun l'époque : ils étaient millii ajouter que ni l'un ni l'auti Centenaires, célibataires et m ques et Antoine Desbordes en à songer au sort que subira immense fortune, et ils se rap qu'ils avaient en France des ] dont cette fortune pourrait as:

Mus par un sentiment cordi les deux vieillards, qui n'avai tenu de relations avec ces pan se renseignèrent, découvriren dence des Desbordes de Douai faire de ceux-ci leurs hériliei

sorte de fanatisme, et mettaient à leur offre une condition qui en altérait singulièrement les effets. En déclarant qu'ils étaient prêts à léguer leur fortune aux Desbordes, ils mettaient à cet acte une condition, c'est que toute la famille, depuis la grand* mère jusqu'aux petits-enfants, abjurerait le catholicisme pour rentrer dans le sein de la religion prolestante, qui avait élé celle de leurs ancêtres et qu'euxmêmes n'avaient jamais quittée.

On peut imaginer l'effet produit par une telle lettre arrivant dans un tel milieu, et l'émotion dont sa lecture fut l'objet. Mais elle demandait trop en retour de ce qu'elle apportait, et les Desbordes étaient trop honnêtes pour acheter même une pareille fortune au prix de ce qu'ils considéraient comme une apostasie. La lutte fut à la fois violente et courte, et Marceline elle-même, dans une de ses notes, nous en fait connaître le résultat :

« On fît une assemblée dans la maison, ditelle. Ma mère pleura beaucoup. Mon père était indécis et nous embrassait. Enfin on refusa la succession dans la peur de vendre notre âme, et nous restâmes dans une misère qui s'accrut de mois en mois jusqu'à causer un déchire-

espoir étant perdu, la faim maison, on finit par se résoi effort dont la première pensé paraître chimérique, mais qui bien des difficultés, devait s'e On avait bravement refusé Desbordes d'Amsterdam. Mai qu'il existait à la Guadeloupe un cousin, riche planteur, ma avait, lui aussi, fait fortune lo et dont on pouvait espérer unt santé, au moins efficace. 0:

effet ses sentiments, on le sav£ disposé. Mais la Guadeloupe!

à cette époque surtout, où la v encore abrégé le temps et les < pu écrire, sans doute; et pour

nas? J« nft saurais ta rlirp Tjf

Ce sera la courageuse mère, accompagnée de sa plus jeune enfant, la petite Marceline, à qui l'on demanda tout d'abord si elle voulait bien s'en aller ainsi, et qui donna pour la première fois, en cette circonstance, l'exemple de ce sacrifice de soi-même qu'elle devait continuer toute sa vie. On pensait, à n'en pas douter, que sa présence agirait plus sûrement sur l'esprit de celui qu'on allait trouver. Il fut donc décidé qu'elles partiraient toutes deux. Je trouve encore, sur ce sujet, une note de la main de madame Desbordes- Valmore, et j'en extrais quelques lignes qui font connaître, par l'effroi que lui causait la seule perspective de ce voyage, l'étendue du sacrifice qu'elle s'imposait :

«... Après la première révolution, qui venait de rendre sa famille une des plus pauvres de la ville, Marceline fut emmenée par sa mère courageuse dans une colonie; ce voyage avait pour but de retrouver un parenl devenu riche, qui plusieurs fois avait appelé quelqu'un des siens pour lui rendre quelque chose de la patrie perdue. La plus jeune enfant du peintre et doreur, en suivant sa mère pour aller au bout du monde, sentit vivement l'effort qui l'enlevait à sa famille. On lui disait que sa mission était

nements, à ses travaux et à sance l'entraînait, le presseï pait et les joies vives étaient comme des fleurs sur le seu père... »

Et, dans une lettre à Sain encore :

«... De ses quatre enfants de ce voyage, ma mère n'emi l'avais bien voulu, mais je n'< après ce sacrifice. J'adorais m bon Dieu même. Les rues, le de mer où il n'était pas, me ca vante; et je me serrais con de ma mère, comme dans me

Pourtant, ce voyage, ava enfin, devait être longtemps r celine et sa mère s'éloiernèr

Le jour de la séparation dut être bien douloureux, et Ton peut croire que des larmes abondantes furent versées de part et d'autre lorsque Catherine Desbordes, emmenant sa petite Marceline, s'éloigna de tous les siens pour entreprendre le périlleux voyage qui devait la conduire à la Guadeloupe. Toutefois, ce voyage était destiné à subir bien des retards, même alors que la mère et sa jeune fille se furent, au milieu d'un profond déchirement, séparées de tout ce qu'elles aimaient.

On croit que les deux femmes devaient d'abord se rendre directement à Bordeaux, et que c'est là qu'elles comptaient prendre passage sur un navire en partance pour l'Amérique.

Quelles ressources pourtant Catherine Desbordes avait-elle pu réunir, et comment l'avait-

VhUlVUb lUUUltiwu...... .

en èlre convaincue. S'étan quittant Douai, elle y renc naguère avait joué la corné avoir démontré l'impossibil se trouvait de gagner immé< loupe, lui conseilla de metti C'est du moins ce qui rési précise que j'ai sous les ye diverses erreurs depuis loi sur cette période de l'exis 1 et qui fut écrite beaucoup ment d'après ses souveni homme qui devint son épou more. En effet, tous ceux de madame Desbordes-Valn tion, fixé l'époque de son son retour de. la Guadelouj

Marceline devait être âgée alors de treize ans environ. Elle s'était formée rapidement, après une enfance physique assez longue; son regard plein d'expression, sa figure intelligente, sa physionomie touchante semblaient effectivement autant de qualités propres à la faire réussir à la scène, d'autant qu'elle y joignait une voix charmante et d'un accent tout à fait pénétrant. Le conseil donné à sa mère arracha d'abord des larmes à la pauvre femme, qu'effrayait la seule pensée de voir son enfant paraître sur un théâtre, devant un nombreux public. Cependant, l'espoir de compléter la somme nécessaire au voyage toujours projeté, le besoin dans lequel elle savait sa famille, finirent par avoir raison de ses scrupules ou de ses préjugés : elle consentit, après une lutte véritable et douloureuse avec elle-même. Marceline débuta donc au théâtre de Lille et s'y montra dans l'emploi des ingénuités, où elle devait se faire plus tard, à Paris même, une grande réputation et obtenir de brillants succès, au point d'être comparée à cette grande artiste qui avait nom mademoiselle Mars.

Ce début fut sans doute satisfaisant, puisque de Lille Marceline fut engagée à Rochefort, et de Rochefort à Bordeaux. Ici l'attendait une

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queroute. Les payements, ii furent suspendus au bout de semaines s'écoulaient sans q et le moment arriva où les i de Catherine Desbordes et complètement épuisées. Mi donc un jour à s'en aller, demander au moins un acorr était dû. À cette demande, 1 comment? par un soufflet aj de la pauvre enfant, en lui un outrage plus sanglant en( et tournée comme elle Yél besoin d'acomptes. Marcelir revint trouver sa mère. Hél plus môme de quoi acheter c deux jours elles restèrent

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la mère et la fille en leur offrant tout ce dont elle pouvait disposer. Jamais, on peut le croire, Marceline n'oublia ce service, et jusqu'à la fin de ses jours elle conserva pour mademoiselle Tige l'affection la plus profonde et la plus vraie. A la suite de ces tristes incidents, Marceline trouva un engagement pour une troupe qui desservait les théâtres de Pau, de Tarbes et de Bayonne et se montra successivement dans ces trois villes. J'ai acquis la certitude que dès cette époque elle s'essayait à faire des vers, et qu'elle en fit notamment, à Tarbes, pour exprimer l'admiration que lui inspirait le prodigieux talent de Monvel. Ce comédien justement célèbre était sans doute allé donner des représentations avec la troupe dont Marceline faisait partie. La preuve de ce fait, resté jusqu'ici ignoré, m'est fournie par une lettre de Monvel que je trouve dans la correspondance de madame Desbordes- Valmore, lettre qu'il lui adressait quelques années plus tard, lorsqu'elle était à l'Opéra-Comique, c'est-à-dire certainement en 1805 ou 1806, et dont voici le texte :

« Ma belle dame,

j> Vous ne pouvez pas douter du plaisir que j'aurai à vous voir. Vous m'avez négligé, vous

vous ressouvenez de moi, vous revenez et vous serez reçue avec tout le plaisir et toute l'amitié que vous devez inspirer.

» A demain dans la matinée. Je suis à vos ordres et serai bien flatté de revoir l'aimable personne qui, à Tarbes, je crois, fit pour moi Fessai de son talent poétique.

p Amitié pour la vie,

» Monvel. »

« A mademoiselle Desbordes, artiste du Théâtre- Italien (c'est ainsi qu'on continuait encore d'appeler TOpéra-Comique) , rue des Colonnés, 13. »

Cette lettre me paraît — et c'est pour cela que je la reproduis ici — fixer une date dans la carrière littéraire de Marceline. Elle nous prouve bien en effet que, dès l'époque dont je parle et comme je viens de le dire, la jeune fille s'essayait à faire des vers. Elle prouve encore, non seulement que sa verve poétique continua de s'exercer pendant le séjour assez court qu'elle fit à l'Opéra-Comique, mais que ses camarades au moins, ses intimes , les artistes de ce théâtre, ne l'ignoraient pas, puisque Monvel lui parle alors, comme d'une chose déjà connue, de son « talent poétique »,

en lui rappelant qu'il avait été l'objet et le sujet de son premier essai sous ce rapport. Cette remarque n'avait jamais été faite, et il ne m'a pas semblé inutile de la faire.

Revenons à Tarbes. C'est de Tarbes que Marceline et sa mère se rendirent à Bayonne, et c'est en cette dernière ville qu'elles trouvèrent enfin la possibilité d'entreprendre le voyage si longtemps retardé, voyage dont le résultat, loin de répondre à leurs vœux, devait être si inattendu et si cruel! La physionomie touchante de Marceline, sa grâce candide et chaste, sa douceur et sa bonté naturelles excitaient l'intérêt et lui gagnaient aisément tous les cœurs. Qui la voyait l'aimait. Elle séduisit ainsi une femme compatissante chez qui le hasard l'avait conduite à Bayonne avec sa mère, et où elles avaient trouvé à se loger. Cette personne, touchée de leur situation, ayant reçu leurs confidences, s'intéressa aux deux femmes au point de leur proposer l'avance de l'argent nécessaire pour payer leur passage sur un navire qui les conduirait à la Guadeloupe. L'offre fut acceptée, les préparatifs furent faits, et elles purent partir enfin dans les derniers mois de l'année 1801.

Elles s'embarquèrent donc. Un tel voyage

serait difficile de rencontre cette traversée, d'autres ren ces quelques lignes, que j< papiers de madame Desborde montrent, avec sa résignatû désolé de son âme. Voici coi d'elle :

« ... Des dangers sur la m guerre avec l'Angleterre, u durant laquelle le frêle navir un grain menaçant, ne lui ar cris ni plaintes. Elle allait regardant devant elle, serrée Elle ne parlait ni ne pleurait

Etait-ce un pressentiment d heurs qui allaient fondre sur France, si loin des siens et < aimait, et la laisser, pauvre et

Le navire atteignit la Guadeloupe et prit terre au plus fort du soulèvement des noirs contre les colons, de la révolte qui venait d'éclater avec une effroyable fureur et qui, pendant plusieurs semaines, mit l'île entière à feu et à sang. Lorsque Marceline et sa mère débarquèrent, la colonie était en flammes, toutes les plantations étaient dévastées, les propriétés saccagées, et ceux des blancs qui n'avaient pas été massacrés s'étaient enfuis de tous côtés dans l'espoir de sauver leur vie et d'échapper à la vengeance de leurs anciens esclaves, un moment tout-puissants, — en attendant une répression qui ne devait pas tarder et qui ne serait ni moins sauvage ni moins cruelle! Le cousin était en fuite, sa femme égorgée, son domaine détruit, son habitation incendiée...

On juge de l'effroi des malheureuses femmes à ce spectacle terrifiant, de la situation matérielle où elles se trouvaient en présence de tels événements, de leur état moral au milieu de ces ruines, de ces deuils, de cette désolation. Que faire, que devenir, quel secours espérer sur cette terre où elle» avaient cru trouver le salut, et qui semblait maudite pour elles? Pour comble d'infortune, un fléau naturel vint se

joindre à tant de misères accumulées : la fièvre

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4ô LA JEUNESSE DE M M * DESBORDES- VALMORE .

jaune s'abattit tout à coup sur la colonie, achevant l'œuvre de destruction, faisant de nombreuses victimes parmi ceux que la guerre civile avait épargnés, et portant de toutes parts la souffrance et la mort. Catherine Desbordes, affaiblie par le voyage, brisée par l'émotion, par la 'fatigue, par la frayeur, fut bientôt atteinte de la terrible maladie, à laquelle elle ne pouvait offrir aucune force de résistance, et au bout de peu de jours expirait dans les bras de sa fille, déjà en proie au désespoir et que ce dernier coup venait anéantir.

Imagine-t-on, au milieu de tant d'horreurs et de tant d'épouvantes, dans un pays dévasté de toutes façons, situation plus dramatique que celle d'une enfant de quinze ans, désespérée, le cœur brisé, se trouvant seule au monde, sans protection, sans défenseur, dénuée de toutes ressources, à deux mille lieues de la terre natale!... La tombe de sa mère fermée, quel avenir, quel présent même pouvait-elle entrevoir? et qu'allait devenir la pauvre orpheline que le ciel et les hommes semblaient abandonner?...

Elle trouva cependant quelques âmes pitoyables qui, saisies de compassion pour un tel malheur, lui vinrent en aide, s'intéressèrent à

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elle et s'efforcèrent de lui être utiles. L'une d'elles fut la femme d'un capitaine de vaisseau qui, je crois, était le gouverneur de la Guadeloupe, madame Guédon. La répression des noirs avait été terrible, mais l'île était pacifiée et le pouvoir militaire avait repris toute son autorité. M. Guédon pouvait donc agir efficacement en faveur de l'enfant si cruellement éprouvée. Sa femme le conjura de s'occuper de la rapatrier, et, en attendant, elle la plaça chez une jeune veuve où Marceline trouva une affectueuse et cordiale hospitalité.

Toutefois, dans l'état où les événements avaient mis la colonie, après tant de désastres, ce n'était pas chose facile que de découvrir un navire prêt à faire voile pour la France. Il fallut attendre, et celui sur lequel M. Guédon put jeter les yeux n'était rien moins que confortable et satisfaisant. Marceline ne l'en supplia pas moins de lui faire accorder son passage sur ce bâtiment misérable, et M. Guédon ne put que se rendre à ses prières et à ses instances. Cependant, il craignait tant pour la sécurité même de la jeune fille, qu'au dernier moment il fit tous ses efforts pour l'empêcher de s'embarquer dans des conditions qu'il considérait comme très fâcheuses, et lui offrit même de la

prendre et de la recueillir dans sa famille jusqu'au moment où se présenterait pour son départ une occasion plus favorable. Mais Marceline ne voulut rien entendre; elle avait hâte de partir, de fuir ce pays maudit, qui lui gardait sa mère, et pour n'y pas demeurer un instant de plus elle était prête à affronter tous les dangers, à braver tous les périls. Par le récit caractéristique qu'on va lire, on verra à quel point sa résolution était arrêtée, et de quel esprit elle était animée lorsque, en dépit de tous les conseils et des offres les plus bienveillantes, elle se décida à partir dans quelques conditions que ce fût. C'est encore dans ses papiers que je trouve cette page vraiment émouvante, et si pathétique en sa simplicité :

« La fièvre jaune, qui continuait ses ravages à la Pointe-à-Pitre, n'avait plus rien à m'enlever. J'allais remonter seule à bord d'un bâtiment en rade qui, pour compléter sa cargaison, devait mouiller à la Basse-Terre avant de faire voile pour la France.

» Il faisait nuit, de cette nuit visible qui change l'aspect des sites et fait d'autres villes des villes vues au jour. Ne pouvant soutenir l'aspect de celle-là, j'allai me cacher dans une

arrière-chambre basse de la maison qui m'avait recueillie après la révolte et mon deuil. J'attendais que l'heure, dont les secondes faisaient du bruit dans une vieille horloge contre la muraille, sonnât le départ, quand le gouverneur vint offrir, au nom de sa femme, de me prendre dans sa famille, où je pourrais attendre une occasion moins périlleuse de retourner en France.

» Il instruisit la veuve que j'allais quitter, des dangers qui m'attendaient sur le bâtiment, si frêle en effet qu'il ne ressemblait guère qu'à un grand canot couvert. Cette embarcation marchande emportait en Europe des morues sèches, de l'huile de baleine, et ne recelait d'autres provisions que quelques pièces de bœuf salé et du biscuit à rompre au marteau.

Le feu de l'habitacle et celui des pipes était le seul qui devait s'allumer pour le réconfort d'un si long voyage. « Elle mourra — dit le gouverneur à la jeune veuve qui pleurait déjà, — je vous dis, madame, qu'elle mourra! »

» Toutes leurs paroles m'arrivaient à travers la cloison, mais aucune ne changeait ma résolution de partir. On vint me chercher pour répondre moi-même. Je pleurais, mais je refusais tout dans l'horreur de rester. Il me sem-

blait que, plutôt que de m'y résoudre, j'aurais tenté ce qu'un petit nègre de la maison voulait entreprendre pour me suivre : je me serais jetée à la mer croyant, comme lui, trouver dans mes bras la force de nager jusqu'en France.

» La terreur me chassait de cette île mouvante. Un tremblement de terre, peu de jours auparavant, m'avait précipitée sur mon lit tandis que je tressais mes cheveux, debout devant un miroir. J'avais peur des murs, j'avais peur du bruit des feuilles, j'avais peur de l'air! Les cris des oiseaux m'excitaient à partir. Parmi toute cette population mourante ou portant le deuil des morts, les oiseaux seuls me paraissaient vivants, parce qu'ils avaient des ailes. Le gouverneur n'obtint rien de ma reconnaissance, que des actions de grâces et un salut d'adieu. J'ai toujours en moi sa figure désolée quand il sortit, m'abandonnant à ma destinée, qu'il pressentait fatale. G'était la première fois que j'en décidais moi-même, et je la remis à Dieu seul, n'ayant plus d'autre maître que lui.

» Je partis à minuit. Quand il fallut se séparer de moi, la veuve ne put s'y résoudre. Elle renvoya au logis ses domestiques, qui étaient de confiance, et prit son parti de me

reconduire l'espace de quarante-cinq lieues qui sépare les deux îles 1 . En me sentant enlevée par les matelots du bâtiment qu'il fallait aller rejoindre au milieu de la rade, j'avais mis ma main sur mes yeux, ne pouvant soutenir les larmes de cette aimable femme. A ma grande surprise, je la retrouvai dans le canot, assise près de moi, calme et satisfaite, comme on l'est après une lutte généreusement terminée.

» Elle me conduisit à la Basse-Terre, où elle avait des amis, ne pouvant renoncer à l'espoir de m'assurer un meilleur passage en Europe.

Durant les jours que nous devions attendre pour mettre à la voile elle m'enlaça de ses bras, et nous ne dîmes pas une parole en regardant le spectacle qui nous entourait de toutes parts-

» D'un côté, l'eau, sans horizon, étendait sa surface immense, noire et luisante sous la lune, qui s'y multipliait dans chaque lame errante. Devant nous, le port, que je quittais à reculons pour le regarder en face, et que je ne reconnaissais pas pour celui dans lequel j'étais entrée par un temps d'orage, nous révélait son mouvement silencieux par le déplace-

1. On sait que le territoire de la Guadeloupe comprend deux îles distinctes : la Grande-Terre et la Basse-Terre.

ni a. îa cimu, je crus vuir ma

ses bras ranimés... Je n'ai r de plus triste. Qu'importe comment je revins accompl cette France qui me manqua à laquelle pourtant je ne man du berceau, sois béni, myst comme tous les amours !

» Plus tard encore, ne pou mieux que d'écouter, durant traversée tantôt ardente, tai laissai passer devant moi d tomes, — vrais ou imaginair les évoque à mon tour, altéi les sommeils de ma mémoir sans les bien connaître, m encore. Connaissons-nous m les êtres qui se racontent eux

mal traduit les créations. Si quelques lignes émouvantes parmi toutes ces pages retrouvent accès dans le souvenir des passagers d'autrefois, qu'ils les reçoivent comme une restitution. Ce qui restera pâle et languissant, et pareil au calme plat dont nous avons souffert ensemble quand il berçait notre navire sans le faire avancer, je le prends sur moi pour le mettre au nombre de mes fautes, dont je ne veux accuser personne. »

Quelle mélancolie dans ces pages mouillées de larmes, quelle tristesse touchante, et comme eHes font bien comprendre l'immense douleur dont, à la suite d'événements si terribles, la pauvre enfant était si justement accablée! Elle était venue là, craintive, avec sa mère, dans le désir et la pensée de pouvoir au moins être utile à ceux qu'elle aimait et qu'à si grand regret elle avait quittés. Elle revenait, seule, désespérée, l'âme en deuil et le cœur plein d'angoisse. Pauvre oiseau blessé, privé désormais de l'aile maternelle, elle n'avait même pas la consolation, dans son malheur, de voir son sacrifice récompensé par un soulagement quelconque apporté aux siens, qu'elle allait retrouver aussi pauvres, aussi misérables qu'à

des morts (c'est ainsi que les la lune), donnera un souveni à cette mère bien-aimée qu'el bien loin, par delà les mers, n'a pu visiter la tombe. « Qu t-elle en invoquant l'astre m

Quel charme de penser, en te \ Et cheminant sans bruit à trav< Que chaque doux sépulcre où j En m'éclairant aussi tu vas les A ma bouche confuse enlève u Pour la sanctifier dans ta chasl Et de ta haute église, alors, fe Loin, par delà les mers, où j'a Ma tige maternelle enlacée à n Puis, mourir sur le sable où je

Son sommeil tourmenté par le Ne tressaille jamais aux pas d Jamais je n'ai plié mes genou Ce doux poids balancé dans u:

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Mais ce voyage de retour de la Guadeloupe en France ne fut pas seulement profondément triste pour la pauvre orpheline; il fut dangereux aussi, à divers points de vue. L'enfant s'était fait tout d'abord, par son innocence, par sa grâce simple et chaste, par le parfum de douceur et d'honnêteté qu'elle répandait autour d'elle, prendre en affection par les matelots du bâtiment qui la ramenait. Ces braves gens en avaient fait leur petite protégée et l'entouraient en toute occasion de soins et de prévenances. C'est au point qu'elle obtint d'eux un jour une faveur, au moins singulière, et dont on n'a guère d'exemple en pareil cas. Le fait prouve d'ailleurs de sa part, en un âge aussi tendre, une véritable force d'âme et un courage assez rare. Pendant la traversée, le navire fut assailli par un grain formidable qui pensa le

elle, avec ma mère, seulement ma mère! vers l'Amérique, où personne ne nous attendait. Elle était muette, cette mère si charmante! elle était loin de vous tous, avec moi, son plus jeune et son plus frôle enfant. Nous nous regardions avec épouvante, comme si nous ne nous reconnaissions plus; elle me serrait le bras, elle me collait contre elle à chaque roulis de cette maison mouvante, fragile et inconnue, dont les mouvements la faisaient malade à la mort; et enfin, ma sœur, après trois mois encore, je revins seule, vêtue de noir, n'osant plus me bouger dans le monde, où la mort tourne toujours comme l'hirondelle furieuse. J'avais tremblé sous mon premier habit de deuil!... »

peine se tenir sur le pon avaient autre chose à fai d'une femme dont l'émoi importune et dont la préser les gêner dans le travail diffî la manœuvre. Elle les supj laisser auprès d'eux, leur tranquille et de ne point cri y consentir, à la condition < mobilité, ce qu'elle accepta s tachèrent alors solidement d là, sans plaintes, sans cris, i tandis que le navire, ballot furie, menaçait à chaque ins dans les flots, elle assista, au spectacle émouvant de lutte des hommes cont déchaînés.

naturel pour la pauvre orpheline, n'avait provoqué chez le capitaine que d'ardents et odieux désirs. Cet être indigne, se prévalant de sa situation et du service qu'il lui rendait, poursuivait la jeune fille de ses obsessions afin d'obtenir d'elle le prix de ce qu'il considérait sans doute comme un rare bienfait. La pauvre enfant, en butte à ses convoitises, et qui n'avait pour se défendre que sa candeur et son honnêteté, ne savait comment échapper aux poursuites de cette brute en fureur. A la fin cependant, les entreprises du capitaine devinrent telles que tout l'équipage, indigné, s'ameula contre lui et le menaça, dès l'arrivée en France du bâtiment, de dénoncer sa conduite aux autorités maritimes. Il ne fallait pas moins qu'une telle altitude, et si déterminée, pour le faire renoncer à ses projets. Il résolut toutefois de se venger de sa déconvenue, et pour cela, en débarquant à Dunkerque, il ne trouva rien de mieux que de retenir par devers lui, sous le prétexte de se payer des frais du voyage, la pauvre petite malle qui contenait les pauvres petits effets de l'orpheline!... Etait-il pas bien avancé par cette dernière lâcheté?

C'est ainsi que la pauvre enfant, dépouillée de tout, mit le pied sur cette terre de France,

l'avait naguère engagée à 8 Là, pour lui venir en aide, ment, à son bénéfice, une laquelle elle prit part et qu une sorte de fracas. Afin d et d'exciter sa curiosité, le di en effet, ne manqua pas de fi la voie de l'affiche, que donné au profit de la jeui bordes, échappée aux massa loupe, et qu'elle paraîtrait dî de la soirée. Ce charlaianisn eut du moins pour résultat d celine le peu d'argent qui li pour se rendre à Douai, où e enfin au milieu des siens < tant de misères et de souff

Marceline, en effet, ne retrouvait à Douai que son père et ses sœurs. Pendant son voyage, son frère Félix, — qui fît une partie des guerres du premier Empire, fut fait prisonnier d'abord par les Espagnols, ensuile par les Anglais, qui l'envoyèrent gémir sur les pontons d'Ecosse, d'où il revint infirme, souffrant et vieilli avant l'âge, — son frère Félix s'était engagé afin de soulager la famille, dont la misère était toujours cruelle. Marceline adorait ce frère, à peine son aîné de quatre ans, et dont, toute petite, elle avait partagé les jeux. Ce fut une déception de ne point le retrouver là, de ne pouvoir l'embrasser en même temps que ses sœurs plus âgées, et qui avaient été pour elle comme de petites mères. Mais un autre chagrin l'attendait au milieu de tant de

sœur : Albertine Gantier et devait être plus tard mad Duchambge. J'en ai oublié u nous ne connaissons, par le madame Desbordes- Valmore nom de Rose-Marie, et qu'elb Elle l'avait quittée souriant vivre : elle ne devait plus s'était envolé, et c'est dans surprise particulièrement Marceline apprit la mort, pen de sa petite amie. Elle a reli ce petit drame dans une de se; élégies, la Guirlande de Rc adressait à Tune de ses sœi Desbordes -Valmore ne du chanter, et chacune de ses insnirée nar un sentiment.

et lui communique un accent si touchant et si vrai. « Te souvient- il », dit-elle en rappelant celte enfant qu'elle aimait,

Te souvient-il, ma sœur, du rempart solitaire Où nous cherchions, enfants, de l'ombrage et des fleurs? Et de cette autre enfant qui passait sur la terre Pour sourire à nos jeux, pour y charmer nos pleurs? Son dixième printemps la couronnait de roses : Marie était son nom, Rose y fut ajouté.

Pourquoi ces tendres fleurs, dans leur avril écloses, Tombent-elles souvent sans atteindre l'été?

Puis, après avoir tracé le portrait de la mignonne fillette, après avoir rappelé le tendre adieu qu'elles se firent lors du départ de Marceline, elle raconte de quelle façon imprévue et cruelle elle apprit, au retour, qu'elle l'avait perdue :

Mais je reviens, je vole, et je cherche Marie. Je cours à son jardin, j'en reconnais les fleurs; Rien n'y parait changé. Cette belle chérie Comme autrefois, sans doute, y sème leurs couleurs. Je l'appelle; j'attends... Sa chambre est entr'ouverte... Voilà sur son chapeau sa guirlande encor verte! Joyeuse, je palpite et j'écoute un moment; Sa mère sur le seuil arrive lentement :

Oh! comme elle a vieilli ! Que deux ans l'ont courbée ! La vieillesse, vois-tu ! traîne tant de regrets ! Elle relève enfin sa paupière absorbée, Me regarde, et ne peut se rappeler mes traits.

Je sentis mon âme se foi Et mes genoux trembler en rc

Et l'amie s'en va prier tombe de la petite amie p s'écrie douloureusement :

J'ai trouvé dans un champ se Je l'ai nommée encore en toi Oh ! ma sœur ! à douze ans se f

N'avais-je pas raison de d un petit drame, raconté retrouve dans ces vers toi l'âme si tendre, si pure et celine.

Mais la pauvre enfant n' se livrer aux chagrins qui côtés après une si doulou retrouvait sa famille dans

fraya jamais. Elle songea donc, ne se voyant pas d'autre ressource, à reprendre la profession qu'elle avait à peine abordée, et à se consacrer décidément et sérieusement au théâtre, qui lui donnerait sans doute les moyens de venir en aide aux siens et de rendre moins triste la vieillesse de son père, de ce père qu'elle aimait, elle nous l'a dit elle-même, comme le ton Dieu.

Je serais tenté de croire que c'est à Lille, où elle s'était fait déjà connaître, qu'elle entama, cette fois résolument, cette carrière du théâtre, qu'elle devait parcourir pendant vingt ans avec de très réels succès, et que pourtant elle poursuivit toujours avec une sorte de répugnance et comme à contre-cœur. II est bien certain qu'avant d'aborder la scène si redoutable du théâtre des Arts, à Rouen, où elle fut engagée l'année suivante, elle dut passer au moins quelque temps dans une ville moins importante sous le rapport artistique, ne fût-ce que pour se former une garde-robe et se constituer un répertoire. C'est qu'en effet le parterre de Rouen, qui passait alors pour l'un des plus difficiles et des plus turbulents de la province, et qui se vantait d'avoir sifflé Talma, n'aurait certainement pas permis à une jeune artiste,

succès. A cette époque, dans de province, les grands th< naient pas, comme aujourd tion du seul genre lyrique, gnaient la comédie classique même la tragédie. Certains donc s'appliquer à briller dan Marceline, qui, j'ai eu l'occ avait une voix très pure et mant, était engagée pour j( jeunes dugazons dans Topéi ingénuités dans la comédie, nement dans ce double emp de combien de peines et de i au courant du répertoire, re sur les opéras, répéter chaqu ou quatre fois par semain ou'une partie de son travail,

grande économie. Ses deux sœurs, Eugénie et Cécile, qu'elle avait amenées avec elle et qu'elle avait prises à sa charge, tandis qu'elle prélevait encore sur ses modestes appointements une part qu'elle envoyait chaque mois religieusement à son père, l'aidaient dans la confection et l'entretien de sa garde-robe. Il n'en est pas moins vrai que l'existence de Marceline devait être singulièrement active, et qu'à dix-huit ans elle faisait preuve ainsi d'une singulière et remarquable énergie 1 .

Son talent pourtant ne souffrait pas de cet excès de travail. Il s'affirmait au contraire de jour en jour, et de la façon la plus heureuse; si bien que, quelques artistes de l'Opéra- Gomique étant allés donner des représenta-

1. C'est d'abord avec son père et une seule de ses sœurs qu'elle se rendit à Rouen; puis sa seconde sœur vint la rejoindre, tandis que leur père retournait à Douai. Bien longtemps après, en 1852, dans une lettre qu'elle adressait le 9 juillet à un ami, M. Frédéric Lepeytre, elle évoquait le souvenir de ce lointain séjour à Rouen :—«... Cette ville, toute moyen âge, est hérissée pour moi de souvenirs durs comme des pointes de fer. J'avais quinze ans (elle se trompe, elle en avait dix-huit) lorsque j'y suis entrée avec une de mes sœurs et mon père, quand je revenais d'Amérique. Là, j'étais la petite idole de ce public encore sauvage, et qui sacrifie tous les ans deux ou trois artistes comme autrefois des taureaux. Moi, l'on me jetait des bouquets, et je mourais de faim en rentrant, sans le dire à personne. De là, et d'un travail forcé pour cet âge, une santé chancelante à travers la vie qui a suivi... »

tions à Rouen, furent frappés tout particulièrement de ses qualités et, de retour à Paris, en firent un tel éloge qu'ils obtinrent de lui faire donner un ordre de début sur leur théâtre.

Marceline ne s'attendait pas à une telle fortune. Elle ne crut pas devoir s'y soustraire. Vers la fin de 1804 elle arrivait donc à Paris, où un journal annonçait ainsi sa prochaine apparition à l'Opéra-Comique : — « Pour remplacer M ,Ie S 1 - Aubin *, qui paroît décidément avoir quitté le théâtre pour ne plus chanter que dans les concerts, on parle de M l, ° Desbordes, jeune actrice se présentant avec beaucoup de grâce, qui a reçu pour la déclamation des leçons de son père, directeur à Rouen, et pour le chant élève de Martin, acteur de Favart, dont tout le monde connoit le talent. » Les détails contenus dans ces lignes étant manifestement inexacts, Marceline crut devoir les rectifier dans cette^leltre, dont on peut remarquer le ton de modestie sincère :

Aux rédacteurs du journal.

« Messieurs,

» C'est sans doute par erreur que vous avez inséré dans votre journal que je me présentais

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