La jeunesse de Montalembert
Peu de mois avant sa mort, M. de Montalembert écrivait à des étudiants suisses qui lui avaient adressé un témoignage d'intérêt : " Même quand ils ne me demandent rien, je me sens toujours porté à crier aux jeunes gens : " Courage et confiance! Travaillez énergiquement pour la bonne cause, pour la vérité, la justice et la liberté, et soyez sûrs que vous ne vous en repentirez jamais. Il faut espérer et persévérer.
Mais, quand même on serait sans espoir, il faudrait encore lutter sans peur, ne fût-ce que pour l'honneur de notre drapeau, ne fût-ce que pour revendiquer une place parmi les cœurs généreux, parmi les âmes
M. Adolphe Chauvin, avocat.
vraiment libérales, parmi les solides chrétiens de notre siècle1."
On n'est nullement surpris de recueillir ces chaudes paroles sur les lèvres presque mourantes de l'illustre fondateur du parti catholique en France. Il n'en a jamais dit ni écrit que de semblables, au cours de sa glorieuse carrière, et tous ses actes publics en ont été la confirmation et la démonstration. On s'en étonne encore moins, quand on a eu le rare bonheur de lire l'expression intime des pensées et des sentiments qui embrasaient et soutenaient, à dix-huit et à vingt ans, cette âme, l'une des plus hautes, des plus pures et des plus généreuses qui soient sorties des mains de Dieu et de l'eau du baptême. A quarante ans de distance, il ne parle pas autrement. Il aime les mêmes choses, il sert les mêmes causes. Seulement; il demande en vain à des forces épuisées le secret du même dévouement et de la même activité.
1 Lettre à l'Association des Etudiants suisses, séant à Brigg, en Valais, insérée dans le Français du 1er décembre 1869.
C'est l'âme de Montalembert à vingt ans, Messieurs, son âme déjeune homme chrétien et chevaleresque, que je voudrais vous ouvrir ce soir, à l'aide de confidences et de révélations dont la lecture tiendra, durant cette heure d'entretien, beaucoup plus de place que leur analyse et leur commentaire. C'est lui qui parlera, qui se dira devant vous. Mon rôle se bornera à peu près à faire parvenir ses paroles à vos oreilles. Je ne vous demande que de leur ouvrir vos cœurs. A votre âge, il est bon de contempler de beaux et purs modèles. L'admiration et l'amour qu'ils inspirent, attirent en haut, et, si l'on ne trouve pas toujours, dans son courage ou dans la vivacité de sa foi, la force de les reproduire dans sa vie, on leur accorde du moins un hommage qui est la revanche de la conscience méconnue et la source des réactions salutaires.
" Charles- Forbes-René de Montalembert naquit à Londres, le 15 avril 1810. 11
était fils de Marc-René, comte de Montalembert, qui, après avoir, dans la légion de son nom, dont son père était le colonel, fait toutes les campagnes de l'armée de Condé, avait, au licenciement de ce corps en i 799, pris du service dans l'armée anglaise et épousé la fille unique de M. James Forbes, des comtes de Granard en Irlande. Les Forbes étaient premiers barons d'Ecosse.
Une branche de cette maison s'établit en Irlande en 1620, et le chef de la famille fut créé comte de Granard par Charles II.
C'est à la branche d'Irlande qu'appartenait M. James Forbes1."
Ainsi, dans ses veines coulaient, mêlés, le sang catholique et le sang royaliste de deux vieilles familles aristocratiques de France et d'I rlande qui avaient également souffert pour leur foi religieuse et pour leurs convictions politiques. Il devait puiser à cette source cette profonde aversion de l'oppression des consciences et des libertés publiques qui a
1 Foisset, Le Comte de Monialembert .
caractérisé toute sa carrière et inspiré ses travaux et ses nombreux combats déplume et de parole. Ajoutez une forte éducation chrétienne et une passion intense pour l'étude, et vous aurez le secret de sa formation et l'explicationde sa vie.
Son premier éducateur fut son aïeul maternel, M. Forbes. "Membre de la Société royale de Londres, voyageur remarquable, chrétien d'une forte conviction, il s'empara, dit M. Foisset, de son petit-fils, avant même que l'enfant eût accompli sa seconde année ; il lui enseigna les éléments du grec et du latin ; il lui inspira surtout cette curiosité un verselle qui est restée l'un des rares attributs de cette infatigable intelligence ; en un mot, il fit de lui l'admirable travailleur que nous avons connu. Jusqu'à l'âge de neuf ans, Charles ne s'intéressa qu'à des livres ; il ne sortit plus, pour ainsi dire, de la bibliothèque de M. Forbes; il ne recherchait d'autre récréation que la conversation de son grand-père1.''
1 Foisset, ouvrage cité.
Celte impulsion première, si forte, si austère et si élevée, donnée à son esprit précoce, lui imprima des habitudes viriles et, si je puis ainsi nVexprimer, un mouvement ascensionnel qui ne s'affaiblit jamais, en dépit d'abattements passagers, fruits d'un amour de l'idéal fréquemment froissé aux réalités vulgaires de la vie et d'une ardeur qui se heurtait souvent à des mécomptes inattendus.
La piété de Charles de Montalembert marcha toujours de pair avec son amour de la science. A douze ans, le jour de sa première communion, il écrivait dans son journal: " Pour la première fois, j'ai compris qu'il pouvait être doux de mourir." — Cinq ans plus tard, après avoir communié avec un condisciple, ils se promettaient l'un à l'autre "de demeurer chastes, pour mieux se dévouer par l'étude à la Religion et à la France, au mépris de tout intérêt personnel, et, s'il le fallait, jusqu'au martyre."
La Religion et la France : ce furent là les deux passions, les deux cultes de son
DE MONTA LEMBERT. Il
âme. Rendre la France à la religion, à l'Eglise ; rendre à l'Eglise son antique suprématie, sa bienfaisante influence sur celle qui était sa fille aînée: ce fut l'œuvre de sa vie. S'il n'a pas toujours compris, au cours de sa carrière, les conditions exactes où cette œuvre devait se réaliser définitivement, pour rencontrer l'idéal de l'Eglise, ce ne fut certes pas manque de sincérité, d'attachement et de déférence à l'Eglise elle-même. Il voyait trop nettement les impossibilités de la réalisation actuelle de l'idéal chrétien de la société, de même, les abus et les inconvénients qui ont déparé sa réalisation passée et en ont compromis la permanence, pour ne pas consacrer tous ses efforts à obtenir pour l'Eglise la plus grande somme de liberté possible sous le régime du droit commun, en face de l'hostilité ou de l'indifférence du grand nombre de ses concitoyens. Son erreur, que devaient contribuer à entretenir les exagérations et les vivacités de polémique d'une école plus strictement orthodoxe, fut
l'erreur d'un honnête homme et d'un chrétien très ardemment dévoué aux intérêts présents de la société chrétienne. Il n'en faut pas plus pour la lui faire pardonner et pour s'étonner des paroles de blâme excessif qui ont retenti autour de sa tombe et que la postérité équitable ne sanctionnera point.
Pour juger de l'ardeur et de la fermeté de sa foi et de son patriotisme et de l'intime fusion qu'elles avaient obtenue dans son âme, il faut lire l'admirable lettre qu'il écrivait, à dix-sept ans, à son ami Cornudet, quelques jours seulement après cette solennelle et religieuse promesse qu'ils avaient échangée, en se levant de la sainte table.
u Récapitulons quels doivent être les motifs de notre conduite.
" La cause de la liberté de nos institutions triomphera, je n'en doute pas. Tant que cette liberté ne sera pas entièrement garantie, tant qu'elle sera menacée des moindres dangers, Dieu sait et la patrie saura avec
quelle ardeur, avec quel entier dévouement je combattrai pour elle. Mais, quand le moment du triomphe sera venu, quand les libéraux d'aujourd'hui deviendront dominateurs, — ce qui arrivera dans bien peu de temps, — mon rôle changera, car la lutte ne sera plus la même. Ce ne sera plus la liberté et la Charte qu'il faudra défendre ; ce sera le christianisme, le catholicisme, qui sera exposé aux attaques de l'impiété, du déisme, du protestantisme, enfin de tout ce qui est ennemi de la vraie religion. Je ne sais si Dieu appesantira sur la France le bi as de sa colère, s'il lui fera acheter la possession de ses libertés par la perte de sa religion, ou s'il ne fera pas plutôt éclater sa grandeur et sa gloire, en l'affranchissant et en la sanctifiant en même temps ; tout ce que je sais, c'est que, de ce moment, je me range du côté des défenseurs de la religion, quels qu'ils soient. "La vérité est encore plus pour moi que la liberté, et mon ardeur et mon dévouement croîtiont, s'il est possible, avec l'importance de la cause qui les réclamera. Tout ce que
LA .JIîUNKSSE
j'espère, c'est qu'il me sera permis de montrer, avant cette crise fatale, combien je redoute peu le pouvoir, combien j'adore la liberté. Mais, quoi qu'il en soit, je me transporte en esprit à ce moment où, séparé de ceux avec qui j'aurai combattu jusqu'alors, méconnu peut-être par ma patrie, je serai confondu avec ceux dont j'abhorre les principes politiques mais qui auront pris pour bannière la croix de Jésus-Christ. Cette pensée m'attriste, mais elle ne me décourage pas. Tite-Live a dit qu'il fallait sacrifier à sa patrie non seulement sa vie, mais encore l'honneur; j'applique ces paroles, et. fort de ma conscience, me confiant en la miséricorde de Dieu, je tâcherai de mourir pour la foi: car la calomnie survit rarement à sa victime, et la couronne du martyre me semble bien au-dessus même de celle du patriote.
" Tels sont mes principes, tels sont aussi les tiens, j'en suis sûr.
' Mais, pour les maintenir dans toute leur pureté, pour ne point les affaiblir par une condescendance criminelle, nous devons nous
observer avec tm soin particulier sur l'article de la religion; nous devons préserver de la moindre atteinte nos croyances précieuses, qui peuvent seules nous affermir dans la vertu et dans le patriotisme. C'est donc, je te l'avoue, avec une vive douleur que j'ai aperçti en toi, dernièrement, un penchant à enlever à la religion une partie des faibles garanties qui lui restent. J'espère que mon amitié a exagéré mes craintes : car je ne conçois pas de peine plus cruelle pour moi que celle que tu me ferais éprouver, si, en te livrant à cette tendance fatale, tu me montrais que je suis seul sur terre.
" // ne faut pas de religion de V Etat, prétends-tu. Ou ht es catholique ou tu ne l'es pas. Dans ce dernier cas, tu aurais parfaitement raison : il serait absurde, pour un protestant qui croit que chacun peut avoir raison dans son culte et que le salut est également assuré pour tout le monde, quelles que soient les croyances, de défendre l'exaltation d'une religion quelconque sur les autres. Mais, si tu es catholique, tu crois
l(i L\ JEUNESSE
que la vérité ri est nulle part hors de la sainte Eglise, que cest là son dépôt inaltérable et éternel, et que le seul culte véritable est celui que Von rend à Dieu selon ses formes. Remarque bien que je parle de culte, et non pas de devoir, de prière ; je parle uniquement du culte public et solennel. Loin de moi l'idée d'admettre dans son sens littéral la maxime : " Hors de l'Eglise point de salut." Je crois seulement qu'il n'y a point d'autre Eglise, point d'autre assemblée de fidèles, consacrée et légitime, que celle catholique, apostolique, romaine. Telle doit être la croyance de tout bon catholique; et, plus il a de tolérance pour les autres cultes, plus il doit conserver de respect et de vénération pour le sien. Or, avec de tels principes, et en supposant même que ces mots : " La religion catholique, apostolique et romaine est la religion de l'Etat," n'aient point de sens défini, comme tu prétends le prouver, je soutiens que ceût été une lâcheté impardonnable, un véritable crime, si les rédacteicrs de la Charte, parlant au nom du Roi très-
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chrétien, du fils aîné de V Eglise, eussent négligé d'insérer dans le pacte fondamental de la nation quelque témoignage de leur respect et de leur attachement de leurs ancêtres, au culte que seul ils regardent comme vrai. Mais cette ignominie nous a été épargnée : la Charte a proclamé par ces paroles sacrées la supériorité de la vraie Eglise; la France, le roi, qui parlaient tous deux par cet organe, n'ont pas rougi de leur religion Ils lui devaient cet hommage solennel,*?/ Dieu n'a pas permis que notre patrie fît t le seul pays du monde où l'on affectât une indifférence complète pour la vérité religieuse. J e le répète, si la Charte ne contenait pas ces paroles importantes, elle eût été une œuvre incomplète, et le chrétien n aurait pas pic la prendre comme base de sa croyance politique.
" Quant à ceux qui croient que les lois ne doivent rien déterminer e7i matière religieuse, ce qui revient précisément à dire que la loi doit être athée, je ne puis que plaindre leur aveuglement, même quand je suis persuadé de leur bonne foi Qicoi ! depiris six mille
ans que le monde existe, toutes les législations quelconques, civilisées ou barbares, modernes ou anciennes, despotiques ou libres, auraient assigné la première place, dans les obligations sociales, au respect pour la religion, auraient réserve les peines les plus s hères pour punir les outrage* dont elle est l'objet ; et nous, nous r oublierions, notes la mettrions, pour ainsi dire, hors de cause ! Eh quoi ! la religion estelle donc si triomphante, ses lois sont-elles donc si universellement respectées, les mœurs sont-elles si pures, la civilisation a-telle produit partout une influence si heureuse que la législation n'ait plus besoin de la rappeler aux citoyens ? Après un siècle d'outrages prodigués à tout ce qu'il y a de plus sacré, après le spectacle effroyable d'une nation qui abolit la religion, est-ce le moment d'effacer son nom auguste de nos codes ?
" Qtcoi ! l'on punirait sévèrement toute insulte faite au Roi, aux Chambres, même à un simple indicidu ; et les outrages adressés à la Majesté divine ne seraient regardés que
DE MONTALEMBEUT. 19
comme des écarts d'une liberté fort légitime ? Dieu me préserve de vouloir des supplices ! Mais aussi Dieu me préserve de la coupable négligence qui laisserait au journaliste obscur, au pamphlétaire mercenaire le préviiège d'outrager le culte qui est et qui doit être l'objet du respect de trente millions de Français ! Que l'on ne me dise pas que l'on ne doit pas fermer la bouche à la vérité : si noîis sommes chrétiens, les vérités du christianisme doivent nous suffire en matière religieuse ; et, puisque nous sojnmes censés l'être, nos lois doivent réprimer tout ce qui est contraire à ces vérités. Malheur à ceux qui cachent r indifférence sous le nom de tolérance ! Ils deviendront bientôt intolérants à leur tour, intolérants contre Dieu et la vérité.
" Il y a quelques mois, quand tu me fis connaître une opinion contraire à la mienne sur le grand inonde, tu me laissas espérer que mes raisonnements avaient produit quelque impression sur toi. Puisse je obtenir aujourd'hui le même succès, en défendant une cause bien autrement importante ! Je
crains cependant que ma plume ne t'exprime pas la chaleur, la conviction qui remplit mon cœur à ce sujet. Mais puisse, du moins, la Providence t'éclairer, cher amiî Puisse sa force divine compenser les faibles efforts d'une amitié mortelle1!"
Cette lettre, mise en regard des écrits et des actes de sa vie publique, explique la contradiction apparente qui semble les opposer entre eux, par le fait que la réflexion et l'expérience avaient démontré à l'illustre publiciste l'impossibilité actuelle de réaliser l'idéal chrétien, orthodoxe, de la société. Il n'a pas suffisamment fait, dans ses écrits, parce qu'on ne lavait pas encore fait assez nettement autour et au-dessus de lui, la distinction nécessaire entre la thèse catholique et l'hypothèse libérale. Les malentendus et les obstinations qui résultent toujours de luttes prolongées et ardentes entre des hommes également convaincus et animés d'intentions pures, ont dû rendre
Lettre à Cornudet, 29 décembre 1829.
cette distinction plus difficile à son esprit et lui faire traduire dans des formules absolues des idées contingentes, que la réflexion et l'apaisement l'eussent amené à dessiner plus clairement.
Etant donné ce rêve ardent de sa jeunesse, il est aisé de deviner que tous ses efforts et tous ses moments furent consacrés à en préparer la réalisation.
Son ardeur et son application au travail étaient inouies. Jugez-en par ce tableau de sa journée d'étudiant à Sainte-Barbe, au printemps de 1828 :
" Il se levait à quatre heures et demie ; il alternait entre l'étude de la philosophie grecque, dans Xénophon, et celle de l'histoire d'Allemagne, dans Pfeffel. De six à sept heures et demie, après un court intermède de lecture accordé à un poète, il faisait son devoir de mathématiques, suivi d'une récréation d'une demi-heure. De dix heures et demie à midi un quart, étude ou classe de physique. Puis le dîner. A midi trois quarts, répétition de chimie, deux
fois par semaine, le mardi et le vendredi ; les autres jours, récréation passée avec un ami. De deux heures à quatre heures un quart, classe de philosophie A quatre heures un quart, goûter et récréation. De cinq à six, lecture d'ouvrages de philosophie. De six heures à sept heures et demie, récréation ou prolongation de l'étude dans sa chambre. A huit heures et demie, souper et prière. A neuf heures, notre jeune collégien, rentré dans sa chambre, lisait un poète grec ou latin, puis il étudiait l'histoire grecque, dans Thucydide ou Xénophon, jusqu'à dix heures. Alors, jusqu'à onze heures, c'était le tour de l'histoire d'Allemagne, dans Pfeff^l ou dans Schiller. Le dimanche, répétition de grec et lecture de Platon. Voilà ce que Charles de Montalembert a fait de son temps, durant son année scolaire de philosophie. L'année d'avant, en prenant cinq minutes par jour sur l'heure de son lever, il avait traduit du grec tout Epictète. C'est dans cette même année,— celle de rhétorique, — qu'il obtint le
second prix de discours français au grand concours V!
Deux ans plus tard, non plus au collège, mais dans sa famille, au sein d'une ville aussi féconde en distractions légères et séduisantes que Paris, voici l'emploi de son temps : " La matinée, depuis sept heures un quart, est consacrée au droit, qu'il étudie avec Saint-Laumer, et à l'histoire de France, qu'il travaille avec Cornudet. De midi à deux heures un quart, leçon d'économie politique avec d'Herbelot, ou de philosophie allemande avec Rio ; de deux heures un quart à trois heures, lecture de journaux. Rentré chez lui, Charles se plonge dans l'histoire du droit et reçoit ses visites jusqu'au dîner. Vers neuf heures, il quitte le salon, pour lire un chapitre de la Bible, écrire son Joitrnal, faire ses extraits, continuer ses travaux sur l'Irlande et la Suède et entretenir sa correspondance. Ces occupations le mènent très avant dans la nuit,
1 Foisset, ouvrage cité, p. 58.
en dépit des ordres et des plaintes de sa mère. Quelquefois, Cornudet vient veiller avec son ami, pour l'empêcher de dormir. A ce moment, jamais Charles ne sort le soir ; le théâtre et le spectacle ne l'attirent point : '• Une fois seulement, dit-il, j'ai dérogé pour entendre La Malibran. et cela dans un de ses plus mauvais rôles ".. . Montalembert s'acharne à son règlement.
S'il y manque par hasard, c'est une désolation, et il semble que tout soit perdu. En plus de ces travaux réguliers, Charles s'en impose d'extraordinaires. Le droit ne lui suffit point, il aborde même la médecine : '• J'ai commencé mes études anatomiques avec Rio, écrit-il, c'est-à-dire que j'ai été avec lui au cabinet de médecine.... J'y retournerai trois fois la semaine. . . . Dans quelque temps, viendra la dissection. Vous voyez que je donne dans l'horreur1."
En même temps, il fournit des articles remarqués à la Revue française et au Cor-
Lecanuet, Correspondant, 10 janvier 1895, PP« 9 et I0*
respondant. Pour se délasser, il suit les grands cours universitaires de lepoque, écoute et apprécie tour à tour les professeurs célèbres qui ont nom Guizot, Michelet, Cousin, Jouffroy et Villemain. Celuici, un jour qu'il s'est permis, dans son cours, d'égayer son auditoire aux dépens de Dante, de sa barbe rousse, des croyances superstitieuses du peuple à son endroit, etc., lui arrache cette parole d'indignation, écrite à Lemarcis : "En vérité, ce ton goguenard de votre ami, en parlant de l'apparition de l'épopée chrétienne sur la scène du monde, aurait mérité deux bons soufflets ! "
Il aborde même l'intimité de quelquesuns des grands hommes du jour. De Cousin, en particulier, " fils d'une blanchisseuse, né dans un grenier et élevé dans le ruisseau, et pourtant étonnament aristocrate, libéral, ayant souffert pour ses idées et prêchant à son jeune ami le libéralisme, " pour nous débarrasser, dit-il, de la canaille libérale," — " le penseur le plus causeur de l'Europe," qui le tient sous le charme, pendant des
heures entières chaque semaine, tantôt l'invitant à respecter la charte, " son idéal et son idole/comme une vierge de quinze ans," tantôt lui donnant sur 1 éloquence politique des conseils tels que celui-ci : " Elle ne doit être ni poétique ni esthétique. En Fiance, tout est prose, tout est bon sens, et tant mieux ; " un jour, lui disant : " A votre place, j'entreprendrais une monographie de Pitt et la vie de quelque docteur du moyen âge, par exemple, de saint Bonaventure." Une autre fois, il le gagne, " par sa manière si caressante," à traduire pour lui cent pages de la Critique de la raison pratique, de Kant.
Les historiens et les poètes l'attirent à l'égal des philosophes. Il voit fréquemment Michelet. Il rencontre Sainte-Beuve, dont les œuvres, J oseph Delorme et les Consolations " le ravissent au troisième ciel," et " il lui adresse, du fond du cœur, des remerciements pour ses vers." Il est reçu chez Alfred de Vigny, qu'il appelle "le plus aimable et le moins prétentieux de nos génies modernes."
DE MONTALEMBKRT. 27
Il assiste, ravi, aux fréquentes lectures que Lamartine fait de ses vers chez la comtesse de Narbonne, un jour même chez son père, où, après avoir entendu ses belles strophes du Souvenir des Morts, il s écrie : " Voilà vraiment le génie! Ah! si je n'ai pas été doté comme les fils du Génie, si je ne puis charmer comme eux la postérité, au moins j'ai respiré comme eux quelque chose de cet enthousiasme, de ce sublime amour du beau qui vaut peut-être mieux que la gloire elle-même."
Mais il admire surtout V. Hugo, que la jeune école littéraire saluait alors comme l'émancipateur de la poésie moderne et le père d'une nouvelle charte littéraire : " Oui, je suis enthousiasmé, écrit-il à Lemarcis, î non pas que je ne lui reconnaisse de nombreux défauts, et surtout celui de systématiser son style et d'avoir beaucoup trop d'indulgence et d'amour pour sa pensée, souvent capricieuse et baroque ; mais quelle
1 27 février I830.
verve, quel sentiment vraiment poétique, surtout quelle profondeur de sentiment moral."
Il le visite fréquemment et reçoit de lui le plus cordial accueil, l'entretenant longuement. Un jour, après une discussion assez vive sur le catholicisme, que le '•' poëte s obstine à regarder comme une forme passagère du christianisme éternel", il le contraint finalement à avouer que " toute l'histoire moderne était à refaire au profit du catholicisme."
Il est piquant de rapprocher le souvenir de ces entretiens et de ces discussions intimes du grand débat de l'Assemblée Législative, le 19 octobre 1849, où l'orateur catholique, après une triomphante réplique à un discours malheureux et déplacé du poëte, trop complètement gagné déjà aux idées révolutionnaires, jetait, avant de finir, ce superbe cri d'amour chrétien, resté inoubliable dans les fastes parlementaires de ce siècle :
" Quand un homme est condamné à
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lutter contre une femme, si cette femme n'est pas la dernière des créatures, elle peut le braver impunément. Elle lui dit : " Frappez, mais vous vous déshonorerez, et vous ne me vaincrez pas." Eh bien ! l'Eglise n'est pas une femme, elle est bien plus qu'une femme, c'est une mère ! C'est une mère, c'est la mère de l'Europe, c'est la mère de l'humanité moderne. On a beau être un fils dénaturé, un fils révolté, un fils ingrat, on reste toujours fils; et il vient un moment, dans toute lutte contre l'Eglise, où cette lutte parricide devient insupportable au genre humain, et où celui qui l'a engagée tombe accablé, anéanti, soit par la défaite, soit par la réprobation unanime de l'humanité."
Il ne faut pas croire que ces habitudes de travail acharné, de préoccupations sérieuses et élevées et de délassements distingués fussent le privilège de la vie de Montalembert, au collège ou à Paris seule-
ment. Les voyages même étaient pour lui une source d'observations et d études nouvelles, aussi abondantes, aussi fructueuses que ses études sédentaires.
A dix-huit ans, à sa sortie de Sainte- Barbe, un ordre de son père, ministre de France à Stockholm, l'avait appelle auprès de lui. Ce lui fut une très grande épreuve. Se séparer de ses amis, Rio, Cornudet, Lemarcis, confidents de ses pensées, de ses espérances et de ses découragements ; s'éloigner de l'abbé Busson, le directeur intelligent et vigoureux de ces dernières années ; de Cousin, qui commençait alors à lui témoigner cette grande affection dont je vous rappelais tout à l'heure les précieux témoignages; abandonner Paris, ce foyer intense de la vie intellectuelle, de la renaissance littéraire, qui commençait à captiver ses facultés, c'était pour ce jeune homme, dont vous connaissez maintenant les facultés élevées et les goûts distingués, un incomparable sacrifice.
Il s'en ouvre franchement à son ami Le-
DE MONTALKMBERT 31
marcis : " J'ai tant travaillé, tant aimé, pendant ces derniers neuf mois, que mon cœur et mon esprit s'effraient également de leur oisiveté future. . . . Ma mère me parle de voyages à Pétersbourg et en Norvège. Je voudrais, pour ma part, que la Scandinavie et la Sarmatie fussent encore au pouvoir des Huns et des Goths inhospitaliers. On ne pourrait pas alors y aller perdre sa jeunesse."
Certes, il ne l'y perdit point.
Il avait, pour cela, les yeux, les oreilles, l'esprit trop ouverts, le cœur trop chaud, l'âme trop ardente.
Le spectacle nouveau que lui découvrent les pays qu'il traverse, l'intéresse au plus haut point.
Bruxelles, " ville délicieuse, " avec ses maisons vieilles et ses boulevards nouveaux ; — la Belgique wallone, " française de langue, de cœur, de religion " ; — la Hollande, " avec ses routes étroites et couvertes de gazon, ses innombrables canaux, ses champs et ses maisons environnés d'eau
32 LA JliUNESSIï
et de marais, ses mâts de navire paraissant au milieu des arbres et des toits, ses Hollandaises lavant leurs maisons, à l'extérieur, depuis le matin jusqu'au soir ", et son superbe musée d'Amsterdam où " le coloris et l'expression des figures sont admirables, mais les femmes y sont toutes masquées, — faute sans doute de beaux modèles ; " — Hambourg et ses environs superbes ; — le Holstein, beau de sa profusion de lacs et de forêts " mais gâté par le despotisme du roi de Danemark, qui méconnaît ses anciennes constitutions et écrase le peuple d'impôts ; " — Copenhague, "superbe, triste et froide," où il visite la bibliothèque en compagnie d'un illustre philologue, M. Rask, qui sait 25 langues sans .«avoir le français ; — la Baltique, '* sans flux ni reflux, aux ondes d'une couleur noire très prononcée, aux îles parsemées de villages, de clochers, de moulins, de forêts qui descendent jusqu'au bord de la mer, d'arbres superbes qui semblent sortir du sein des flots ; " — la Suède, enfin, de Gothenbourg à Stock-
holm, avec ses immenses rochers, entièrement dépouillés ou couverts de pins, ses vertes prairies, ses fameuses cataractes de Trolhaetta " : — telle est la série de tableaux qu'il esquisse d'un crayon toujours alerte et j uste, entremêlant sa description du regret des amis absents, de la messe du dimanche, qu'il n'a entendue de trois semaines, " privation, dit-il, qui lui fait cruellement sentir l'amertume de son exil," et lui rappelle " avec une tristesse mêlée de joie, ces délicieux saluts de Sainte-Geneviève, ces communions où l'amitié venait au secours de la piété, et cette dernière matinée où, agenouillés devant le même autel," ils avaient prié, lui et Cornudet, "l'un avec l'autre et l'un pour l'autre."
A Stockholm, il ne tarde pas à organiser sa vie cl étude et de travail. 11 y est depuis quinze jours à peine et déjà peut écrire à Cornudet : '■ Je travaille six à sept heures par jour, ce qui est bien différent des 15 heures de Sainte-Barbe.... Le matin jusqu'au déjeuner, et le soir, depuis
neuf heures jusqu'à minuit, je travaille fort à mon aise. Le matin, je m'occupe de Kant, que j'étulie avec ardeur et dont les commencements ne sont pas difficiles ; le soir, j'étudie en détail l'histoire du Nord ; l'après-midi, je réserve le temps que je puis attraper à la lecture de quelques poésies et romans allemands et à des études statistiques et politiques. Tout cela est peu suivi, peu réglé, cher et bon ami ; je ne me sens pas cette énergie, cer amour du travail dont le seul souvenir a consacré à mes yeux la cellule étroite de Sainte- Barbe. D'ailleurs, je sens bien, comme tu me l'as dit vingt fois, que l'on ne travaille pas bien seul, c'est-à-dire quand, après l'étude, on ne trouve personne à qui l'on puisse rendre compte des résultats de ses lectures et communiquer ses émotions " .
Et telle est la vivacité de cette impression qu'il écrit, dans la même lettre: "Je tâche surtout de me familiariser avec l'idée de la mort» persuadé, commeje le suis,que ma vie ne sera qu'une longue suite de désappointements '
Le milieu, du reste, lui déplaît absolument. " Le peuple suédois, écrit-il ailleurs, est parvenu au dernier degré de la dégradation. Je n'ai pas, aujourd'hui, le temps de te prouver cette assertion; je te dirai seulement que je ne pense pas qu'il y ait de peuple où l'ivrognerie et la débauche soient plus en honneur, autant dans ies hautes que dans les basses classes, . . . Les Suédois se disent les Français du Nord, et n'offrent qu'une pâle imitation des vices et delà dépravation delà France au t 8e siècle. Il n'y a dans leur dépravation rien de séduisant, comme dans celle des peuples du Midi. Une ivrognerie révoltante a changé les basses classes en une population énervée et dépérissante.... Quant aux hautes classes, elles sont dévorées par un amour effréné du luxe, qui contraste étrangement avec leur pauvreté.... Les femmes sont presque toutes divorcées, car le divorce s'accorde ici avec une facilité remarquable : il faiU seulement prêter serment d'avoir été coupable d'adultère ; et c'est à quoi personne
ne répugne. Ici, la sensibilité et l'enthousiasme ne sont que des ridicules; point de sentiments généreux, point d'élans du cœur : tout est froid, tout est calculé, jusqu'à la débauche" ....
Il fuit la cour et la haute société de Stockholm : "Je vais et j'irai heureusement très peu dans le monde, et, après une lutte vigoureuse, j'ai obtenu de ne pas être présenté à la cour, si ce n'est comme simple bourgeois et en visite du matin. Ce dernier point est de la plus haute importance; car, ici, on nous invite si souvent à la cour qu'on n'y tient plus1."
Aussi, il promène dans les salons de Stockholm, où il est forcé de paraître, un air grave, ennuyé et distrait. Une femme distinguée d'esprit et de cœur, avec qui il devra bientôt se lier de solide amitié, la comtesse d'Ugglas, le trouve "pédant et altier" ; et, autour de, lui il entend qu'on se moque de lui, de ses théories et de ses
1 Lettre à Cornudet, 20 ectobre 182 \
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doctrines, qu'on murmure les mots de "globiste, doctrinaire, jeunesse présomptueuse et ardente, folle, etc."
Son impression de la famille royale, celle de Bernadette, est plaisante : <; Hier, écrit-il, ma mère m'a mené en bourgeois et sans cérémonie au Château où j'ai eu l'ineffable honneur d'être présenté à Sa Majesté Charles xiv, Jean, roi de Suède et de Norwège, des Goths et des Vandales, et à son auguste épouse, Bernardine-Eugénie- Désirée. Le roi a fort bonne tournure et un air extrêmement jeune, malgré ses soixante-quatre ans. C'est certainement celui de nos soldats de fortune qui a l'air le plus distingué. En parlant, il a un accent gascon très désagréable. Il descend, en effet, d'un avocat de Pau. Quanta la reine, c'est une très bonne femme et sans prétentions, mais une des femmes les plus communes qu'il soit possible de voir. Elle est fille d'un négociant de Marseille, Gary." — A la suite d'une autre audience, où il accompagnait son père, Montalembert s'in-
digne contre le jacobin couronné qui a laissé échapper cet aveu de son despotisme: "Ah! si j'étais roi de France, avec 1200 millions et 300,000 hommes, je me moquerais bien de vos chambres ! " et il ajoute avec beaucoup de justesse : " La Suède est vraiment à plaindre d'avoir détrôné la race antique de ses rois, pour aller prendre un parvenu, qui épouse avec acharnement tous les vieux préjugés de l'oligarchie." Cette impression se produira plus tard, dans toute sa force, au cours d'un article qu'il publia, en février 1830, dans la Revue française, sur la Liberté constitutionnelle en Suède, et où il décrit ainsi l'ouverture de la Diète, à Stockholm :
" Figurez-vous, au fond d'une salle immense et sous un dais magnifique, un trône d'argent massif, présent fait à Christine par un de ses amants, Lagardie. Figurez-vous, sur ce trône, revêtu d'un manteau royal et la couronne de Gustave Wasa sur la tête, un sergent français, né au pied des Pyrénées, que la République nourrit de
sang et de victoires, et qu'une longue suite de révolutions poussa vers le Nord, pour le faire régner sur le peuple le plus ancien de l'Europe. A ses pieds, les seigneurs du royaume et les chevaliers des Séraphins, vêtus de l'antique costume national, semblent attendre sa volonté ; des cavaliers, équipés comme au temps de Gustave- Adolphe, lui servent de garde ; et, autour de son trône, se tient respectueusement debout une cour nombreuse et ballante, mais où ses yeux chercheraient en vain un confident, un compatriote. Son maintien est impassible, sa figure immobile; rien ne trahit les émotions d'orgueil, de surprise et de sat'sfaction qui doivent dévorer son âme ; il semble étranger à cette scène dont il est le principal acteur ; seulement, quelques regards lancés, de temps en temps, vers la tribune diplomatique, semblent destinés à s'assurer qu'il y a là vingt témoins qui vont, sur le champ, envoyer aux extrémités de l'Europe la narration de ces pompes royales.