‹ La jeunesse de MontalembertChapitre 3 sur 5 · L.\ JEUNESSE · texte numérisé non relu

L.\ JEUNESSE

l'abbé Studach, son " intuition pure" et met son ami en garde contre le danger d'un certain entraînement vers la contemplation mystique, à laquelle " l'incline le penchant de son imagination vers l'enthousiasme religieux." Montalembert répond, en prouvant que l'éclectisme, acceptable comme méthode, est " absurde " et " impossible " cimme système ; il le lui prouve en plusieurs lettres, où il justifie énergiquement ses préférences et ses convictions et enfin, lassé par l'obstination de son adversaire, il lui crie : u Tu m'assommes avec ta philosophie. Chaque fois que j'ouvre une de tes lettres, j'y suis sûr d'y trouver 15 pages sur 20 où il ne s'agit que du fini et de X infini-, et chaque fois que je prends la plume pour t'écrire, il faut que je médite longtemps sur mes expressions et mes idées, de peur que tu ne viennes les chicaner : car, depuis quelques temps, tu est devenu chicaneur et ergoteur au possible; on dirait un clerc d'avoué, muni de trois années de scolastique I."

1 Avril 1859.

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Il ne borne pas ses études à la philososophie. Il aborde celle de la langue suédoise, traduisant ses œuvres renommées en allemand, qui offre avec elle beaucoup d'analogie. Il compose une brochure à l'adresse du clergé de France, projette d'écrire une histoire constitutionnelle du l'Europe, et commence à travailler à celle de l'Irlande depuis 16S2. Chateaubriand en approuve l'idée et lui-même, dans une lettre à Cornudet, en indique le caractère. " Je n'ai pas la prétention de poser et déjuger comme les historiens du dernier siècle. Je veux seulement peindre ou du moins raconter. Il faut aussi que l'ouvrage soit plus ou moins de circonstance ; et je le publirai sous un titre modeste, tel que Essai sur l'histoire d 'Irlande ou Esqirisses historiques"

Il avait formé le projet de ce livre dans l'espérance d'intéresser l'opinion publique à la cause des catholiques irlandais, et ce fut pour lui, deux ans plus tard, une grande déception, quand le bill d'émancipation et la publication de l'histoire de Thos. Moore,

dont il ne prévoyait pas l'apparition si prochaine, vinrent amoindrir l'actualité d'une œuvre qu'il avait entourée de toutes les caresses de son esprit et de son cœur.

Si vous ajoutez aux travaux dont je viens de vous donner le rapide aperçu l'attention suivie qu'il prête au mouvement littéraire et politique de la France, sur lequel ses lettres intimes à Lemarcis et à Cornudet contiennent tant d'observations ineénieuses et profondes, vous aurez l'idée de cette vie studieuse dont tous les efforts con • vergeaient au but élevé qu'il s'était proposé dès son adolescence : rendre sa vie utile et féconde pour l'Eglise et pour son pays.

Il ne passa qu'une année à Stockholm Il dut en partir, au mois d'août 1829, pour accompagner en France et, éventuellement, en Italie, sa mère et sa sœur, celle-ci atteinte d'une maladie de langueur qui devait se terminer par la mort, à peine rentrée dans la patrie.

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C'est ici le lieu d'ouvrir un petit chapitre, pour montrer, chez Montalembert jeune, cette sensibilité exquise et cette profondeur d'attachement que vous n'avez pu jusqu'ici qu'entrevoir par quelques citations de sa correspondance et de son journal. Chez lui, le cœur était à la hauteur de l'esprit et traduisait en vibrations puissantes la lumière qui venait de la pensée.

Sa douleur, lorsqu'il perdit son grandpère, à l'âge de dix ans, avait été extrême. Cinq ans plus tard, il en éprouva une presque égale, à la mort du vénérable duc de Montmorency, " le personnage le plus vertueux et le plus accompli de la cour," au témoignage de M. Foisset, qui eut pour ses quinze ans un intérêt et une affection vraiment paternels.

Son amitié pour Cornudet rappelle les plus touchantes que les poètes aient immortalisées dans leurs œuvres.

Elle dura toute sa vie, dans sa fraîcheur et sa vivacité, fortifiée par les épreuves respectives de leur existence. Ils n'avaient pas

de secret l'un pour l'autre, et tendaient constamment à la réalisation du même idéal de vie intelligente, laborieuse, chrétienne, utile aux grandes causes auxquelles ils avaient voué leur avenir. Ils s'encourageaient au bien ; ils se soutenaient dans les défaillances de leur ardeur ; ils se signalaient leurs défauts, se reprochaient leurs illusions et leurs erreurs. L'un était plus mûr, plus réfléchi, plus défiant de ses forces ; l'autre, plus ardent, plus impatient, plus enclin aux enthousiasmes décevants, aux abattements qui en sont le réveil et la rançon. En un mot, ils se complétaient l'un l'autre, et Montalembert pouvait dire de leur mutuelle affection: "J'ai connu toutes les douceurs de la plus pure amitié." Il écrit, un jour, de Stockholm, à son ami : " Désormais, je t'appellerai simplement mon ami, parce que tu es le premier et le meilleur de mes amis, en un mot, mon ami par excellence." Et une autre fois : " Je ne puis trop remercier Dieu de l'amitié qui nous unit. Je trouve en elle le plus grand préservatif contre tout

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ce qui est mal. De toutes les considérations qui me retiennent, lorsque je pense avec trop de complaisance à des plaisirs illégitimes, une des plus puissantes, sans contredit, est celle qui me montre la perte de ton estime et, malgré toi, de ta confiance. Cher ami, cette influence salutaire est un nouveau lien qui m'attache à toi ; puisse telle être réciproque, si jamais tu en sentais

la nécessité1."

Or, à côté de ce sentiment si profond et si pur, son affection pour sa jeune sœur avait pris une force égale, accentuée de l'empire du sang et de l'attrait d'une nature frêle gracieuse et charmante. L'ayant quittée enfant, " il la retrouvait d'une beauté parfaite, d'un cœur excellent, d'un esprif vif et pénétrant." Une douce intimité s'établit rapidement entre eux. "Elle m'a promis toute confiance, disait-il, j'espère qu'elle tiendra cette douce promesse." Aux signes de sa maladie naissante et croissante, son

19 décembre 1828.

cœur se trouble et s'alarme : " D'affreux pressentiments remplissent mon âme, s'écritil le 17 juin 1829; depuis quatre ou cinq jours, je suis poursuivi de l'idée que cette jeune et charmante enfant est aussi une de ces émanations célestes destinées seulement à apparaître sur la terre, sans avoir le temps d'y connaître le bonheur par elles-mêmes, ni de rendre heureux ceux qui les entourent J'espère et je prie Dieu de nous épargner ce cruel châtiment ; mais j'avoue que rien ne me rassure . . ." Et, un mois plus tard : " Non, tant que je verrai cette chère enfant debout ou assise devant moi, tant que je contemplerai son sourire mélancolique, son regard inquiet et interrogateur, tant que je pourrai baiser son front fatigué, ses mains pâles et amaigries, je ne désespérerai point. Mourir ! Je ne puis admettre cette idée. Ce soir, je l'entendais parler suédois si bien ; cette langue, si belle par elle-même, redoublait d'harmonie sur ses lèvres. Après avoir tant brillé, tant conquis de cœurs à Stock-

holm, est-il possible qu'elle disparaisse pour jamais de la terre r ? "

Hélas ! ses pressentiments n étaient que trop fondés ! Après deux mois du voyage le plus douloureux, dont chaque étape révèle les angoisses, en affaiblissant l'espoir, sa pauvre petite sœur expire à Besançon, entre les bras de sa mère, le lendemain même de leur arrivée, et Charles écrit à Cornudet : " Mon ami, mon meilleur, mon bien-aimé ami, prends entre tes mains le cœur de ton ami et console-le : tout est fini. Aujourd'hui, à midi, mon Elise, ma sœur unique est montée au ciel, après une agonie de douze heures ; ses derniers instants ont été doux et paisibles ; elle s'est endormie dans le Seigneur, sans angoisses, sans efforts. Elle est morte, elle est là, gisant sur un lit de douleur. Mon Dieu ! vous m'êtes témoin que j'achèterais par le sacrifice de ma jeunesse encore une année de sa vie2."

1 Journal, 17 juillet 1829.

2 3 octobre 1829.

" Le 5 octobre, — -jour de ses funérailles, — écrit-il quelques jours après, c'est le jour où j'ai le plus souffert de ma vie."

Il ne ferma du reste la tombe de sa sœur que pour verser de nouvelles larmes sur celle de son ami Lemarcis, qui était, après Cornudet, son plus cher et plus intime confident. C'est de lui qu'il écrivait de Stockholm à ce dernier : " Comme si je n'avais pas assez de bonheur en méritant ton amitié, Dieu m'a encore donné un noble cœur à aimer et à consoler, celui de Gustave Lemarcis1."

Comme lui et avant lui, Lemarcis avait perdu une sœur charmante et aimée, dont la mort avait vivement affecté Montalembert, et il lui écrivait, au lendemain de son propre deuil, réunissant le souvenir de leurs chères absentes :

" Toujours il y a entre ces deux êtres une mystérieuse liaison que la mort a rendue indissoluble ... Ce sont nos deux anges

1 1er janvier 1829.

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gardiennes ; elles se sont retrouvées dans le ciel ; peut-être y prient-elles ensemble pour leurs frères ; unissons-les dans nos invocations, dans nos aspirations vers une vie meilleure, vers un monde moins vide et moins pesant ; rappelons-nous qu'à bien peu de distance l'une de l'autre, elles ont scellé, par le sacrifice de leurs deux vies courtes et pures, les deux grandes ères de notre amitié1."

Hélas î cette amitié même touchait à sa fin !

A son retour de Suède, il est douloureusement frappé de la pâleur et de l'affaiblissement de son ami. Il s'écrie, avec un de ses élans de générosité si naturels : " O mon Dieu, vous savez avec quelle ardeur j'échangerais ma santé contre la sienne, avec quelle joie je m'élancerais au-devant de la mort qui le menace." — Quand il eut pris congé de l'intéressant malade, qui partait pour l'Italie, " il resta les yeux attachés sur lui, jusqu'à ce qu'il fût caché par les arbres,"

1 10 avril 1830.

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et pendant son absence, chaque soir, chaque nuit, malgré le poids du jour et l'envahissement du sommeil, il envoie à l'ami éloigné et souffrant une lettre qui résume les impressions, les travaux et les découvertes de la journée, et nous permet de reconstruire cette vie d'étudiant, si remplie et si vivante, dont je vous ai déjà résumé les grandes lignes.

A cette époque, l'âme ardente de Montalembert, toujours dévorée d'aspirations inasouvies, de rêves de dévouement immédiat, d'activité féconde, de sacrifice, s'embrase tour à tour du désir du sacerdoce et delà carrière militaire. Il veut voler' à Algers, où la monarchie traditionnelle va jeter un dernier éclat sur les armes françaises, avant de succomber sous la réaction provoquée par une de ses plus graves maladresses, et il ne cède, en restant, qu'à l'autorité de son père et aux instances de ses amis. Une lettre à Lemarcis explique bien ces mouvements

tumultueux et contraires de sa jeune âme : "Vous savez qu'en tout je ne sais pas ce que c'est que la modération, qu'en tout je m'abandonne avec excès à l'impression du moment. Je ne guérirai de ce défaut qu'en mourant ... Je suis véritablement un grand pécheur ... Je sens tout ce qu'il y a d'injuste et d'ingrat dans cette révolte perpétuelle contre la volonté de Dieu, dans cet oubli persévérant de ses bontés et de sa miséricorde. Si vous saviez quelles bonnes résolutions j'ai prises hier en communiant, comme je me suis bien promis d'accepter avec résignation toutes les croix qui pèsent sur ma jeunesse, de les regarder comme autant de bienfaits de Dieu, destinés à mûrir plus tôt pour tcne autre vie ! "

Non, elles le mûrissaient pour cette vie d'ici- bas, pour y remplir le glorieux rôle militant qu'il y a si persévéramment soutenu, malgré des écarts, parfois prolongés, contre le devoir absolu d'un catholique qui doit savoir soumettre, à certaines heures, son propre jugement à l'autorité souveraine de

l'Eglise, avec sa raison propre et son sentiment personnel, mais avec une ardeur de dévouement, de vaillance et d'inaltérable attachement à l'Eglise et à la liberté, qui ont fait de lui la plus haute et la plus pure figure de chevalier chrétien qu'il ait été donné à notre siècle égaré et sceptique de contempler et d'admirer.

Il est aisé, comme vous le voyez, d'expliquer sa vie par sa jeunesse qui, de fait, s'est prolongée à travers son âge mûr par la constance de son ardeur et la fidélité de ses affections. Je n'ai plus rien à dire, pour vous révéler cette grande âme et ce beau caractère. Mais je ne puis clore cette esquisse sans vous rappeler son voyage d'Irlande qui ferme cette première période de sa vie, si attachante et si pleine de vivifiantes leçons. A son retour, il entrera, pour n'en plus sortir, dans la vie publique. La chevaleresque aventure de X Avenir ; le retentissant procès de l'école libre qui le mit en évidence devant la France et devant l'Europe ; ses luttes pour la liberté de l'enseigne-

ment ; sa séparation à jamais regrettable du groupe de X Univers, qui devait affaiblir pour si longtemps les forces catholiques ; ses écrits, toujours inspirés de l'idée chrétienne et libérale ; son attitude attristante, mais loyale et conscienceuse, au moment du Concile et à l'approche de la définition de l'Infaillibilité pontificale : toutes ces choses sont du domaine de l'histoire. Elles forment une des pages les plus émouvantes et les plus instructives de celle de l'Eglise au xixe siècle, et l'historien qui rapproche les intentions des hommes de leurs actions, pour juger équitablement ces dernières, ne ménagera point l'estime et l'admiration à cette grande mémoire, là même où il aura à faire des réserves et des reproches. Cette œuvre de compensation et de justice est déjà commencée, et je ne doute pas que la Vie du grand chrétien, dont le P. Lecanuet nous donne les prémices dans les derniers numéros du Correspondant, ne contribue largement, si les pages qui vont paraître répondent à celles que j'ai eu le bonheur de

lire, à asseoir notre jugement définitif sur cette noble et haute personnalité, l'une des plus admirables de notre temps.

Le voyage d'Irlande, accompli à l'automne de 1830, dura un mois et demi et fut un enchantement perpétuel. Je n'ai pas le loisir de le résumer ici, mais je vous conseille de le lire dans le Correspondant. Vous avez pu voir, à certaines citations, quel voyageur intelligent il était. Si vous vous rappelez que, depuis plus d'un an, il vivait en Irlande et avec l'Irlande, pour la préparation de cette histoire dont l'interruption lui causa une si amère déception, vous vous ferez aisément l'idée du fruit de ses observations et de la chaleur de son enthousiasme. Cet enthousiasme déborde de chaque page de son journal et de sa correspondance. On y lit des phrases comme celles-ci : " Je ne sais pas comment établir une gradation dans mon admiration, ni comment trouver des paroles pour l'exprimer."—" Décidément, je n'ai jamais rien vu de si grandiose;" — ceci, en face de la Chaussée des Géants et

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des Grottes de Bangor. Mais ses effusions embrassent le peuple avec le pays, les figures avec le cadre ; et, tout le monde lui faisant fête, depuis le clergé et l'aristocratie, qui admirent en lui le jeune laird de sang celtique et de foi si ardente, jusqu'au paysan, qui l'aime d'abord parce qu'il est catholique et plus encore parce qu'il est Français, il n'a aucune raison pour ne pas envelopper tout le monde de sa sympathie la plus chaude et la plus admirative.

Je ne veux citer de cet intéressant récit que deux pages particulièrement saisissantes, parce qu'elles résument des impressions qui ne s'effacèrent plus de sa mémoire. La première, ce tableau d'une messe, au fond d'une campagne pauvre et croyante :

" Je n'oublierai jamais, dit-il, la première messe que j'entendis dans une chapelle de campagne. J'arrivai, un jour, au pied d'une éminence dont la base était revêtue d'une épaisse plantation de sapins et de chênes ; je mis pied à terre pour y monter. A peine avais-je fait quelques pas que mon

attention fut attirée par un homme, agenouillé au pied de ces sapins ; j'en vis bientôt plusieurs autres dans la même posture ; plus je montais, plus ce nombre de paysans prosternés était considérable ; enfin, au sommet de la colline, je vis s'élever un édifice en forme de croix, construit en pierres mal jointes, sans ciment, et couvert de chaume. Tout autour, une foule d'hommes, grands, robustes, énergiques, étaient à genoux, la tête découverte, malgré la pluie qui tombait par torrents et la boue qui fléchissait sous eux. Un profond silence régnait partout. C'était la chapelle catholique de Blarney, et le prêtre y disait la messe. J'arrivai au moment de l'élévation, et toute cette fervente population se prosterna le front contre terre. Je m'efforçai de pénétrer sous le toit de l'étroite chapelle qui regorgeait de inonde. Pas de sièges, pas d'ornements, pas même de pavés ; pour tout plancher, la terre humide et pierreuse, un toit à jour, des chandelles en guise de cierges. J'entendis le prêtre annoncer en irlandais, dans la

langue de ce peuple catholique, que tel jour il irait, pour abréger le chemin de ses paroissiens, dans telle cabane, qui deviendrait, pendant ce temps-là, la maison de Dieu, qu'il y distribuerait les sacrements et qu'il y recevrait le pain dont le nourrissent ses enfants.

" Bientôt, le saint sacrifice fut terminé ; le prêtre monta à cheval et partit ; puis chacun se leva et se mit lentement en route pour ses foyers ; les uns, laboureurs itinérants, portant avec eux leurs faux de moissonneurs, se dirigèrent vers la chaumière la plus voisine, pour y demander une hospitalité qui est un droit ; les autres, prenant leurs femmes en croupe, regagnèrent leurs lointaines demeures. Plusieurs restèrent pour prier plus longtemps le Seigneur, prosternés dans la boue, dans cette silencieuse enceinte, choisie par le peuple pauvre et fidèle au temps des anciennes persécutions.

" L'étranger qui vit ces choses, s'était, lui aussi, agenouillé avec ces pauvres chrétiens, et il s'était relevé le cœur plein de fierté et

de bonheur, en songeant que lui aussi était de cette religion qui ne meurt point, et qui, au moment où l'incrédulité se hâte de lui creuser un tombeau, se retrouve dans les déserts de l'Irlande et de l'Amérique, libre et pauvre comme à son berceau1."

La seconde page, le récit de sa visite à O'Connell, qui fut hélas ! la seule déception de son voyage, quand elle en aurait dû être le commencement et la consécration. Vous allez voir pourquoi.

Le récit est tout entier du R. P. Lecanuet.

" Le célèbre agitateur se trouvait alors dans sa vieille abbaye de Derrynane. Pour s'y rendre, Montalembert vint à Ken mare, par Bautry et Glengarrif. " Quel pays ! écrivait-il dans son journal, qu'il est beau, mais aussi qu'il est rude et sauvage ! Ce n'est pas de la désolation et de la stérilité pour rire. Pendant dix milles irlandais, on passe littéralement au milieu des nuages, et l'on suit une route de temps en temps Verri-

ez;.?//*>, janvier 1830.

cale, au risque imminent de se casser le cou." Il voyageait à cheval ; un enfant de quinze ans, nommé John Brennan, lui servait de guide. Monté en croupe derrière lui, le jeune Irlandais l'amusait par son spirituel babillage. Il dissertait sur toutes choses avec l'aplomb d'une philosophe et avait son opinion faite sur la révolution qui venait de s'accomplir en France. . Montalembert souriait aux saillies de son compagnon. Mais, quand celui ci se mit à parler religion, à comparer les chapelles couvertes en chaume, où il adorait son Dieu, avec les temples somptueux des protestants ; quand il exprima le bonheur et les consolations que le catholique puise dans sa piété envers la sainte Vierge et les saints ; enfin, quand il termina ses réflexions naïves sur les abus de l'Eglise établie, par ces mots : " Dieu, — gloire soit à Lui et louange à son saint nom ! — Dieu les voit, comme il nous voit nous-mêmes ; ils auront leur récompense dans l'autre monde, et nous, la nôtre," alors, Montalembert l'eût embrasssé.

(i'i LA JEUNESSE

" Cela, dans la bouche d'un enfant de quinze ans, dit-il, c'est sublime!" Ils causèrent longtemps de la sorte. Cependant, le soleil disparaissait de l'horizon ; la nuit les surprit dans la longue vallée de Boname ; tout à coup le guide se mit à chanter : c'étaient les litanies de la sainte Vierge.

" Quel émouvant et gracieux tableau ! Ce fils des chevaliers français et ce jeune paysan animent seuls le sévère et splendide paysage. L'une après l'autre, les étoiles se lèvent dans le ciel ; les grandes ombres descendent lentement du haut des montagnes ; on n'entend que l'harmonie lointaine des cloches d'Irlande qui carillonnent X Angélus, et la voix pure et vibrante de l'enfant qui chante les louanges de la Mère de Dieu. Montalembert écoute, silencieux et ravi ; il est ému jusqu'aux larmes et comme enveloppé par un profond sentiment religieux.

" Le chant sacré va réveiller dans son cœur une foule de souvenirs, exciter mille espérances, mille ardents désirs de se sacrifier pour Dieu, pour l'Eglise et pour l'humanité.

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" Derrynane est peut-être l'endroit le plus sauvage du comté de Kerry, qui passe pour le plus sauvage de l'Irlande. C'est une petite baie ouverte sur l'Atlantique ; des montagnes boisées l'entourent de toutes parts ; le Gulf-stream y entretient une douce température et y développe une flore merveilleuse. Le Roi sans couronne de l'Irlande trouve ce lieu unique au monde. " Il l'adore, nous dit Montalembert, il en a toujours l'éloge à la bouche."

" L'abbaye se compose d'une vaste maison rectangulaire, flanquée d'ailes à ses extrémités et entourée d'arbres et de pelouses. De la bibliothèque, on jouit d'une vue admirable sur l'Océan et les montagnes.

" C'est là, dit O'Connell, que je formai le grand projet de laisser, à ma mort, ma terre natale plus heureuse que je ne l'ai trouvée à ma naissance et de la rendre, s'il plaît à Dieu, glorieuse et libre . . . Que ne puis-je vous faire admirer ces immenses baies et ces promontoires de montagnes, dont l'exquise beauté est maintenant adoucie par la

pâle clarté de la lune qui enchante cette soirée. Tout ce qui, pendant le jour, se montrait grand et terrible, offre, dans la tranquillité silencieuse de la nuit, un spectacle plein de sérénité. Vous pourriez vous convaincre que l'homme si souvent traité de féroce démagogue est, en réalité, un doux amant de la nature, un admirateur enthousiaste de toutes ses beautés, puisant dans la majesté ou la tristesse de l'Océan et de ces scènes alpines qui l'entourent, au milieu de son inexprimable admiration des œuvres divines, une plus vive ardeur pour travailler au bien des hommes."

" A Derrynane, O'Connell mène une vie toute patriarcale. Son temps se passe à s'occuper des affaires d'Irlande, à chasser dans la montagne, à jouer avec "ses chers petits enfants" et à prier. Car il ne reste pas un seul jour sans entendre la messe, faire sa méditation et réciter le bréviaire avec son aumônier.

" En arrivant plein d'enthousiasme à Derrynane, Montalembert trouva la porte

de l'abbaye assiégée par un groupe d'Irlandais aux costumes bariolés. Ils attendaient le retour d'O'Connell pour le consulter sur leurs affaires ; chaque jour, il accueillait ainsi avec bonté une foule de pauvres gens qui avaient recours à ses conseils. Cette circonstance ne fit qu'augmenter la vénération du jeune voyageur: ne venait-il pas, lui aussi, pour une grande consultation d'où peut-être allait dépendre sa vie entière? Sans prendre garde au tapage assourdissant des paysans, il s'assit et prit patience.

" Bientôt parut " le conseiller"; c'est le nom que les Irlandais donnent à O'Connell. Il tendit la main à Montalembert avec rondeur et affabilité. C'était un homme de haute stature, à la physionomie enjouée et brillante de santé, au regard franc et animé. Mais pourquoi ses yeux ne pénétrèrent-ils pas, ce jour-là, au fond de l'âme supérieure que Dieu lui envoyait ? Manifestement, il prit Charles pour un de ces jeunes Français amenés près de lui par la curiosité, attiré par son universelle renommée. Après quel-

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