‹ La jeunesse de Napoléon (volume 2)Chapitre 7 sur 188 · CHIENNE · texte numérisé non relu

CHIENNE

de sa prérogative, cpie deux enfants de l’École militaire fissent chaque année leur première communion dans l’église paroissiale. Napoléon fut, dit-on, de ces deux élèves et il eut l’heur, après avoir reçu le sacrement, de s’asseoir à la table du curé Geoffroy, qui lui servit un excellent repas. En 1805, il s’cnquit de Geoffroy près du vicaire Legrand et le lit appeler. Mais le curé, déjà vieux, brisé par les fatigues de l’émigration, n’aimant plus que la solitude et le silence, répondit qu’il n’avait rien à demander. « C’est un brave homme, dit Napoléon, mais diablement sévère. Combien sa cure valait-elle autrefois? — Mille écus. — Les vaut-elle encore aujourd’hui? — Non, il faudrait qu elle fût élevée à la première classe. » Napoléon éleva la cure de Brienne à la première classe durant la vie de l’abbé Geoffroy.

Le P. Hanrion, qui mourut curé de Bercenay-le-Hayer, était en 1814 curé de Maizières lorsqu’il vit l’empereur traverser le village; il vint se jeter à sa botte et la presser avec émotion. Napoléon le reconnut, l’accueillit affectueusement, et le bon prêtre, exalté, tout fier de se retrouver près de son élève, voulut lui servir de guide. Il enfourcha le cheval du mameluk Roustan et suivit l'empereur au milieu de la bataille jusque devant Brienne. Mais il reçut une balle au talon et, désarçonné, roula dans la boue. Il refusa de prendre une autre monture et se traîna jusqu’au presbytère. Après l’affaire, Napoléon le plaisanta sur sa chevauchée et le décora de la croix de la Légion d’honneur. Les curés du voisinage ne pardonnèrent jamais cette distinction à leur confrère.

Le P. Patrauld eut une carrière bizarre, et nombre de légendes ont couru sur son compte. On assure qu’il jeta le froc aux orties dès le commencement de la Révolution, qu’il aida le cardinal de Loménie à s’empoisonner, qu’il voulut faire des deux petites-nièces du prélat, MUes de Canisy, de simples paysannes pour les marier à deux de ses neveux, qu’il tint à Paris un magasin de porcelaines, qu’il projeta de louer avec Napoléon et Fesch, dans la rue des Marais, une maison en face de celle de Bourrienne,- qu’il fut secrétaire de Bonaparte

eu Italie et écrivit les lettres du général à Pie VI. En réalité, Patraulcl, devenu procureur de l’établissement des Minimes, chargé de se rendre à Paris en 1788 pour opérer la translation des meubles et livres de l’Ecole militaire, avait plu aux Brienne, à l’archevêque et au ministre de la guerre, par sa souplesse et son intelligence. En 1789, Loménie l’appelait à Sens comme son agent et homme de confiance, et durant le voyage du cardinal en Italie, Patrauld, muni de sa procuration, régla les comptes des fermiers. En 1791, l’ancien Minime était secrétaire du nouvel évêché et vicaire épiscopal. En 1793 il se déprêtrisait pour se consacrer entièrement à la famille de Loménie, très gravement menacée. Il la servit, malgré les plus grands risques, avec autant d’énergie que d’adresse, faisant la navette de Sens h Paris, sollicitant Danton et Barère, multipliant les démarches auprès du comité de sûreté générale et parvenant à soustraire des cartons une lettre compromettante, arrêté une première fois et relâché, plaçant après la catastrophe des Loménie les demoiselles de Canisy dans un pensionnat de Chaillot, suspecté, poursuivi de nouveau et se cachant dans un village de la Ilaute-Saône, rendant plus tard ses comptes et obligé d’engager un procès en l’an VIII pour obtenir la restitution de ses débours. En 1796 il rejoignit Bonaparte à l’armée d’Italie ; mais il aimait mieux calculer sur le papier la courbe des projectiles que d’en calculer les effets. Après avoir fait partie, avec Maurin et Reboul, de l’agence militaire qui remplaça provisoirement, au mois de mai, les autorités de Milan, il entra dans l’administration des domaines, gagna, dit-on, son million, revint en France, spécula, joua, eut hôtel à Paris, maison de campagne à Suresnes, et finit par se ruiner. La seule ressource qui lui restait, c’était d’apitoyer le premier consul. « J’ai déjà payé vos dettes, répondit Napoléon à Patrauld, je ne peux plus rien pour vous, et ne saurais faire deux fois la fortune d’un homme. » Pourtant, il lui acheta ses orangers de Suresnes, qui furent transportés à la Malmaison, et il lui paya une pension.

Le principal Louis Berton et le professeur Bouquet furent

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employés par Napoléon clans l instruction publique. Lorsqu’il créa clans l’ancienne maison de Saint-Cyr un collège cpii formait une division du prytanée, il nomma Berton économe et Bouquet premier maître d’études. Lorsqu’il chargea Crouzet de la direction du collège de Saint-Cyr, il lui donna pour successeur au collège de Compiègne l’ex-dii acteur de l’École de B rienne. Lorsqu’il fonda le lycée de Reims, il appela de Compiègne le Rémois Berton et le mit à la tête du nouvel établissement. Berton fut proviseur et Bouquet censeur. Mais, quoiqu’il se fût vanté de faire le bien partout où il passait, et d’obtenir des succès par l’excellence des dispositions qu’il avait prises et par un règlement qu’il avait rédigé pour le régime intérieur de la maison et emprunté presque entièrement aux règlements cle l’Ecole royale militaire, Berton ne fit cpie des sottises. Reynaud cle Monts l’avait deviné. Susceptible, impétueux, violent, incapable de supporter la contradiction et de raisonner juste, aigri par les désagréments qu’il s’attirait, malade et attribuant aux autres le dérangement de sa santé, s’imaginant qu’il avait des ennemis personnels et se livrant contre eux à cle vives récriminations, s’absentant deux mois sans demander un congé, sans annoncer l’époque cle son retour, tel fut Berton au lycée de Reims. Un jour, au grand étonnement du public, il déclarait qu’il ne donnerait pas de vacances, pas de prix, comme si ces mesures pouvaient dépendre de sa bonne ou mauvaise humeur. Pas cle discipline. Les élèves, mal surveillés par cle très jeunes maîtres qui finissaient à peine leurs études, agissaient à leur guise; ils brisaient les ardoises du toit, enlevaient les plombs, arrachaient les planches, mettaient les murs h découvert; ils sortaient trop souvent; ils découchaient. Un bureau d’administration, composé du sous-préfet, du maire, du président et du procureur général de la cour cle justice criminelle, devait vérifier la comptabilité du procureur-gérant : Berton, qui remplissait ces fonctions, refusa cle soumettre ses livres au bureau d’administration et déclara qu’il n’était justiciable que du ministre. Le bureau lui remontra l’inconduite des élèves :

Berton répliqua qu’il mandait au gouvernement tout ce qui se passait et qu’il n’avait aucune plainte à former. Fontanes dut intervenir : le lycée se désemplissait et, s’il n’avait pas eu de bons professeurs, il eût été désert. Au mois d’août 1808, Berton et Bouquet furent mis à la retraite : le premier eut une pension de 3 000 francs; le second, une pension de 1000 francs. Berton, assombri, désespéré, finit par perdre la raison. Lorsqu’il mourut, en 1811, il ne mangeait plus depuis quarante-deux jours et ne buvait que de l’eau qu’il allait puiser à la rivière.

Son frère, Jean-Baptiste Berton, recourut, non sans succès, à la protection de Napoléon. En 1800, grâce à la recommantion de Bonaparte, il était nommé économe de l’hôpital militaire du Val-de-Grâce. Mais en janvier 1804, sur un rapport de Lacuée, les administrateurs de la maison furent destitués et l’économe arrêté. Berton se justifia, rappela qu’il avait été 1’ « instituteur » de Bonaparte, écrivit au premier consul qu’il avait eu l’honneur de contribuer, avec les autres maîtres de Brienne, à son éducation. Six mois plus tard, il partait pour l’Italie. Il y fut membre du conseil d’administration de l’hôpital militaire d’Alexandrie, exerça quelques jours à Milan les fonctions d’agent général des hôpitaux, alla reprendre possession de l’hôpital de Parme, fit réparer celui d’Acqui, se rendit plusieurs fois à Turin pour surveiller celui de Moncalieri. En 1805, durant le séjour de Napoléon à Alexandrie, il revit son ancien élève et eut, dit-il, le bonheur de le désabuser sur son compte dans une audience particulière. Lorsqu’il prit sa retraite, il était inspecteur de l’hôpital militaire de Bruxelles.

Les camarades furent, comme les maîtres, protégés, poussés, avancés, parfois comblés de faveurs.

Mailly, fils du bailli de Brienne, était desservant du petit village de Chalette et n’avait que 500 francs de traitement. En 1805 il fit appel, ainsi que son frère Théodore, au souvenir de l’empereur. Sur-le-champ Napoléon ordonna de

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le placer clans une cure. Quant a J héoclore Mailly, qui semble avoir émigré, il le nomma sous - lieutenant au régiment cl Isembourg, puis lieutenant dans la légion hanovrienne.

Calvet de Madaillan, plus tard député de l’Ariège et questeur du Corps législatif, fut nommé, le 12 avril 1813, chevalier et baron de l’Empire.

Bourgeois de Jessaint était Champenois, et plus cl’une fois les Minimes dirigèrent les promenades de leurs élèves vers la ferme que son père possédait à Crécy. 11 avait été maire de Bar-sur-Aube lorsque Napoléon, se souvenant du fourrier Jessaint — Jessaint portait à l’École de Brienne les galons de fourrier — le bombarda préfet de la Marne. Ce fut un préfet légendaire. Il se maintint à son poste durant trentehuit ans, de 1800 à 1838. « Respectons en lui, disait Louis XVIII, le principe de la légitimité. » Napoléon l’avait créé baron de l’Empire et lui avait donné une dotation de 4 000 francs. Il nomma son fils sous-préfet, cl’abord à Troyes, puis à Genève. Sur les instances cle Jessaint, il établit à Châlons l’Ecole des arts et métiers : « Jessaint, dit-il au Conseil cl Etat, m’a fait une demande pour Châlons. » Sous tous les régimes, Jessaint fut probe, désintéressé. On ne lui reprochait que sa bonté, sa « paternité ». Il sut, à la levée des gardes cl’honneür, ne composer le contingent cpie d’enrôlés volontaires. Le duc de Doucleauvillc le proclamait un brave homme, loyal, délicat, qui rendait mille services. Le gouvernement cle Juillet lui prouva son estime d’une façon touchante : lorsque Jessaint quitta la préfecture, il eut pour successeur son petit-fds Bourlon,

Bruneteau de Sainte-Suzanne quitta Brienne pour se rendre à La Flèche et se vouer à l’état ecclésiastique. La Révolution le fit soldat, et, parce qu’il savait un peu de physiologie et d’anatomie, officier de santé, puis chirurgien. En 1802, il entrait dans l’administration. Sous-préfet cle Saint-Hippolyte du Doubs, préfet de l’Ardèche, cle la Sarre, du Tarn, baron cle l’Empire, il servit Napoléon sous les Cent-Jours : la Restauration l’emprisonna six semaines et lui refusa toute pension.

Le plus fameux de ces camarades de Napoléon est Fauvelet de Bourrienne, qui faisait ses études à Brienne avec Villemont de Fauvelet, son frère aîné, et s’intitulait conséquemment le chevalier de Villemont de Fauvelet. Il ne fut pas à l’Ecole des Minimes, comme disent ses prétendus Mémoires , l’intime ami de Bonaparte. Mais Bonaparte se sentit attiré vers lui par sa vive intelligence et peut-être par son nom, qui lui rappelait un Bourienne, chirurgien-major des hôpitaux de Corse depuis de longues années. 11 le revit une première fois en 1792 et une seconde fois en 1795. Arrêté comme émigré, Bourrienne fut sauvé par la recommandation toute-puissante du général en chef de l’armée de l’intérieur. Durant la campagne d’Italie, à plusieurs reprises et notamment lorsqu’il se préparait à entrer en Allemagne, Bonaparte manda Bourrienne près de lui. 11 le savait actif, souple et versé dans la langue allemande : Bourrienne avait étudié le droit public à l’Université de Leipzig, rempli les fonctions de secrétaire à la légation de Stuttgart, et d’ailleurs il avait une belle main : il concourait h Brienne pour le prix d’écriture. L’ordre de Bonaparte le tira d’un terrible embarras; il ne pouvait obtenir sa radiation de la liste des émigrés. Il est attaché dès lors à la personne du général; il le suit en Egypte, où il surveille et dirige l’imprimerie française; il devient son secrétaire et son confident. Mais il aimait trop l’argent, et n’avait d’autre pensée que de s’enrichir par tous les moyens. Napoléon lut bientôt dans son œil de pie d’indignes convoitises. Chaque fois qu’il parlait de millions, il voyait Bourrienne tressaillir, se lécher les lèvres, s’agiter sur sa chaise. Il le fit conseiller d’État : mais en 1802, Bourrienne était compromis dans l’énorme faillite des frères Coulon, à qui son influence avait valu l’équipement de la cavalerie. Napoléon le nomma chargé d’affaires à Hambourg. Là, Bourrienne tripota derechef et noua des relations avec les Bourbons. L’empereur ne le rappela qu’en 1812 : « S’il avait eu moins de cupidité, disait-il, je ne l’eusse jamais éloigné de moi. »

D’autres condisciples se signalèrent dans les guerres de la

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Révolution et de l’Empire, ceux-ci comme généraux, Nansouty, Gudin, Laplanche-Mortières, Balathier de Bragelonne; ceux-là comme colonels ou chefs de bataillon, Bonnay de Breuille, d’Hautpoul, Picot de Moras, Caulet de Yauquelin; comme capitaines, les Courlet de Vrégille, d’Aboville, Lombard de Combles, Jean de Saint-Marcel; comme ingénieurs, les Lepère.

Nansouty, un des grands cavaliers du premier Empire, était fds d’un officier du régiment de Bourgogne à qui cinquante ans de services avaient valu la majorité du Château-Trompette. Après avoir fait ses études d’abord à Brienne, puis à Paris, dans la compagnie des cadets-gentilshommes, où il acquit la réputation cl’un très bon sujet et reçut la plus haute distinction scolaire, la croix de l’Ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel, exclusivement réservée aux élèves de l’Ecole militaire, il entra comme sous-lieutenant au régiment de Bourgogne et à la fin de 1786 sollicita, sans payer de prix, la réforme de capitaine de cavalerie ou de dragons : il rappelait les services de son père; il n’avait pas de fortune, ajoutait-il, et il était chef de famille; le grade de capitaine seul lui permettrait de « servir utilement et d’employer le peu de talents que l’on avait bien voulu récompenser à l’Ecole militaire et qui lui avait mérité l’approbation de ses supérieurs et même les bontés du maréchal de Ségur ». Recommandé par la duchesse de Brancas et par la maréchale de Beauvau, il obtint le grade qu’il désirait. Il n’émigra pas : adjoint aux adjudants généraux, à la prière de Valence, qui le présentait de la part de Mmc de Montesson, aide de camp de Luckner, lieutenant-colonel, puis colonel, il était général de brigade lorsque Bonaparte le retrouva. Luimême a dit qu’il avait fait toutes les campagnes de 1792 à 1814, assisté à toutes les batailles et contribué au gain de quelques-unes. Mais Napoléon se souvenait du camarade de Brienne : Nansouty fut général de division, premier chambellan de l’impératrice, premier écuyer de l’empereur, colonel-général des dragons, commandant de la cavalerie de la garde impériale, chargé, au mois de janvier 1814, de faire

un rapport d’ensemble sur toutes les troupes à cheval. Il reçut des dotations, entre autres le domaine de Mlawa, en Pologne, estimé en capital à plus de 200000 francs, et une somme égale, moitié en argent, moitié en rentes sur l’Etat, à condition d’avoir un hôtel à Paris. Mais il avait épousé la sœur de Mmc de Rémusat, Alix de Vergennes, et, de même que les Rémusat, il souhaitait en 1814 la chute de l’Empire et regardait le retour des Bourbons comme le retour du repos et de la liberté. Il quitta l’empereur en pleine bataille de Laon, revint à Paris, et fut le premier des officiers généraux qui envoyèrent leur adhésion au gouvernement provisoire.

Gudin qui fut à Brienne en 1780 et en 1781, est-il le général qui, selon Philippe de Ségur, était, par un rare assemblage, à la fois probe et habile, intrépide, juste et doux? On pourrait en douter, malgré les témoignages contemporains, si Charbonnel, son gendre, n’affirmait qu’il fut disciple des Minimes. Napoléon le fit général de division, comte de l’Empire et gouverneur de Fontainebleau. Lorsque Gudin mourut à Smolensk, après avoir eu les deux jambes brisées à Yaloutina, l’empereur écrivit à la veuve : « Je prends part à vos regrets; la perte est grande pour vous; elle l’est aussi pour moi. Vous et vos enfants aurez toujours des droits auprès de moi. Elevez-les dans des sentiments qui les rendront dignes de leur père. » Mme Gudin eut une pension de 12 000 francs sur le trésor de France, et chacun de ses enfants reçut une dotation de 4 000 francs sur le domaine extraordinaire. Un des fils du général était en 1815 page de l’empereur et il fut un de ceux qui, sur le champ de bataille de Ligny, secoururent et veillèrent les blessés prussiens. « Le jeune Gudin , dit Napoléon , se distingua par sa pitié. »

Laplanche-Mortières , un des hommes à la fois les plus aimables et les plus braves de l’armée française, page du roi à la grande écurie, officier au 9e régiment d’infanterie cidevant Normandie, servit à Saint-Domingue et sur mer dans les premières années de la Révolution et reçut quatre blés-

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sures, sans quitter le banc de quart, à ce rude combat que la Sémillante engagea, le 27 mai 1793, à la hauteur du cap Finistère, contre une lrégate anglaise. Il avait le commandement d’une demi-brigade lorsqu’il fut nommé par Bonaparte adjudant supérieur du palais des consuls. II prit une brillante part aux divertissements de la Malmaison, et sur le théâtre de société, dans la troupe d’amateurs qu’avait enrôlée Hortense Beauharnais, il jouait les étourdis à la perfection, comme Bourrienne, les fripons, Savary, les valets, et Marmont, les traîtres. Il eut des missions importantes, et le premier consul 1 envoyait -a Charles IV et a Godoy, le chargeait de s’enquérir des forces militaires de l’Espagne. Promu général de brigade en 1803, Laplanche-Mortières mourut de maladie trois ans plus tard, en Italie. Sa femme obtint de l’empereur, outre une somme de 15 000 francs, une pension de 3000 francs, et sa mère, une pension de 1 500 francs.

Balathier de Bragelonne, fils du lieutenant de roi à Bastia, avait eu pour parrain Marbeufet pour marraine Mrae de Yarese. Son père n’eut pas à se plaindre de Napoléon. Réformé sous la Révolution, il fut nommé en 1797, par le général de l’armée d’Italie, chef de bataillon et commandant d’armes de Bastia, et lorsque cette ville, devenue place de troisième classe, fut commandée par un chef de brigade, lorsque Balathier reçut du ministre l’ordre de se rendre au Mont-Cenis, le premier consul prescrivit de laisser le vieux soldat sous le ciel de la Corse et lui confia le commandement de Calvi. Le Balathier qui fut condisciple de Napoléon n’était pas un bon élève, et à la fin de 1786, l’inspecteur Reynaud de Monts, qui lui rej^rochait de donner le plus mauvais exemple, pria ses parents de le retirer sans esclandre. Balathier s’engagea dans le régiment provincial corse, et il eût peut-être végété toute sa vie si la Révolution n’eût éclaté. Emprisonné lors de l’insurrection de Bastia que Paoli réprima si durement, échappé de Corse, il rejoignit l’armée de Condé, puis regagna son île pour être sous-lieutenant à la solde anglaise, obtint de Gentili, après la reconquête du pays, le grade de lieutenant des sapeurs auxi-

liaires, réussit, grâce h Vignolles, à entrer comme capitaine au service de la république cisalpine, et s’élevant peu à peu, se signalant en Espagne à la tête des Italiens, sous Macdonald et Suchet, au passage du Guadalquivir, aux sièges de Sagonte et de Tarragone, devint général de brigade. Il avait revu Bonaparte en 1805 h Milan, et il disait plus tard bizarrement et à mots couverts qu’il avait eu avec son ancien camarade, en pleine audience, une vive altercation et une scène extrêmement remarquable. Chel d’état-major des troupes italiennes à la Grande Armée en 1813, il fut blessé à Bautzen et pris par les Ru sses, qui le reléguèrent à Grodno.La Restauration l’admit au service de France. Sous les Cent-Jours, Napoléon lui offrit le commandement de Strasbourg et voulut l’envoyer en Corse avec mission de rallier les royalistes au gouvernement impérial. Balathier accepta le département de l’Yonne, où il avait des parents; mais il sut louvoyer, et les députés de la région, entre autres Bourrienne, son condisciple d’autrefois, attestaient h la fin de 1815 qu’il avait « paralysé les mesures de rigueur prescrites par l’usurpateur ». Il commandait à Arras en 1828 lorsqu’il tomba soudain en démence; il se croyait lieutenant général à Lille et distribuait à tout venant des grades et des décorations.

Bonnay de Breuille, entré, au sortir de Brienne, à l’École militaire de Paris, était capitaine en 1792, et à Jemappes marchait à la tête de sa compagnie, qui faisait partie du 1er bataillon des grenadiers de l’avant-garde, lorsqu’il reçut h la jambe droite un coup de boulet qui lui emporta le mollet. Il fut dix-huit mois en danger de mort et resta boiteux. Suspendu comme noble et employé, malgré sa suspension, dans les commissions et tribunaux des Ardennes, adjudant de place à Hesdin, chef de bataillon d’une demi-brigacle, il se rappela, le 7 octobre 1801, h son condisciple de Brienne et lui demanda deux choses : avancement et tranquillité, le grade de colonel et le commandement d’une place dans l’intérieur de la République. Quatre jours plus tard, le 11 octobre, un arrêté du premier consul le nommait chef de brigade et commandant

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d armes de troisième classe. Mais le ministre tardait à lui donner un poste. Bonnay alla voir Bonaparte, qui lui renouvela verbalement sa promesse et chargea Durée de l’exécuter; il fit agir en sa faveur Lacuée, Kellermann et son parent Morland, chef d’escadron de la garde des consuls, et il eut le commandement de Neufbrisach, puis, grâce à Clarke, qui <c voulut bien accorder sa protection spéciale à un ancien élève de l’Ecole militaire », le commandement de Thionville. Il était à Nimègue lorsqu’il eut ordre, le 4 janvier 1814, d’évacuer la ville. Bonnay de Brouille se rendit à Maëstricht et, après avoir commandé quelques jours le fort de Wijk, remplit pendant le blocus les fonctions de chef d’état-major de la division militaire. Les Bourbons l’envoyèrent à Thionville comme lieutenant de roi. Sous les Cent-Jours, il acclama Napoléon : « L’empereur, écrivait-il, ne doutera pas de l’entier dévouement d’un de ses collaborateurs dans les Ecoles militaires. » Il est vrai qu’en 1814, il avait assuré Louis XVIII du respectueux attachement d’un ancien cadet-gentilhomme et qu’après Waterloo il protesta que sa naissance, l’éducation qu’il avait reçue à l’École militaire, et une opinion qui ne dépendait pas des événements, l’engageaient à ne reconnaître que Louis XVIII comme souverain légitime.

D’Hautpoul, élève de l’Ecole du génie à Mézières, où sa belle mine et son élégance lui valurent plusieurs bonnes fortunes, envoyé à Naraur, puis à Valenciennes, où Tholosé l’employa comme adjoint durant le siège de 1793, fut destitué sur une lettre du conventionnel Ferry, son ancien professeur. Il était chevalier de Malte, et un jour, le 4 juin 1792, à Mézières, par une juvénile bravade, à la surprise du commandant Vilielongue et de ses maîtres et camarades, il avait paru dans les salles d’instruction de l’Ecole avec la croix de l’ordre; Ferry refusa de le recevoir et, au mois de septembre 1793, le dénonça au ministre Bouchotte : « Sa réception était un attentat contre la constitution ; il ne pouvait être admis que comme étranger, et il fut reçu comme Français. » Retiré à Sens, où il exerça le métier de menuisier et reçut une blessure au bras dans une

émeute, réintégré, regardé comme un excellent officier qui joignait de grandes connaissances h une éducation soignée, d’IIautpoul accompagna dans l’expédition d’Egypte son condisciple de Brienne, qui le fit chef de bataillon. Ce fut lui qui vint porter à Bonaparte, au nom de Belliard, la convention du Caire. Mais on aurait tort de croire que ce message lui ait nui. Bonaparte félicita sincèrement les officiers et soldats de l’armée d’Oricnt de la bravoure qu’ils avaient déployée pour conserver l’Egypte. D’IIautpoul fut confirmé dans le grade de chef de brigade que Kléber lui avait provisoirement conféré. S’il n’a pas été général, c’est que le nombre des généraux du génie comme de l’artillerie était très limité, et s’il essuyait un refus en 1809, lorsqu’il servait Murat et désirait rentrer dans l’armée française, il obtenait en 1810 la direction de Grenoble et en 1811 l’autorisation de résider à Genève. Malade, souffrant de ses blessures, il prit sa retraite en 1816.

Jean-Louis Picot de Moras connut Bonaparte non seulement à Brienne, mais à l’Ecole militaire de Paris. Chevalier de Malte, il fit de 1791 à 1793, sur les galères de l’ordre, ces trois caravanes ou campagnes qui n’étaient, selon le mot de Napoléon, que de ridicules promenades et qui n’avaient d’autre résultat que de donner des fêtes et des bals dans les ports de la péninsule. Il ne revint pas en France; mais durant la guerre d’Italie, avant que Poussielgue se rendît à Malte, il quitta l’île pour dire à son ancien condisciple que les chevaliers de la la no-ue française feraient bon marché de leur fidélité à

l’ordre, que le grand-maître Ilompesch n’était pas homme à se défendre vigoureusement, que le consul de Russie, O’IIara, actif et audacieux, était le seul qui fût à redouter. Il rentra dans l’arme du génie avec son grade, et Bonaparte certifia la légalité de son absence, a Ordre, écrivait le général le 6 octobre 1797, de reviser le jugement du citoyen Picot-Moras, officier du génie, dont l’absence légale de son corps a été depuis constatée. » Picot accompagna Bonaparte à Malte;, ce fut lui qui somma O’Ilara de déguerpir. Il était chef d& bataillon lorsqu’il reçut à Aboukir une blessure mortelle.

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Un de ses frères, Henri, qui devait finir sa carrière comme ingénieur en chef de la place de Besançon, fut, ainsi que lui, élève des Minimes; le comte de Brienne paya quelque temps sa pension, et il est le seul qui au mois de décembre 1788 ait été porté sur la feuille du roi. Il était capitaine de grenadiers lorsqu’à la prière de son frère Jean-Louis et pour rester avec lui, il obtint de Bonaparte l’autorisation de servir comme adjoint de première classe dans l’arme du génie. Plus tard, en sollicitant du consul un grade plus élevé, il invoquait l’estime et l'affection dont le général avait honoré son aîné : « Le premier consul se rappellera peut-être l’amitié qu’il eut pour son ancien camarade, le chef de bataillon du génie Picot, qui partagea ses périls et mourut glorieusement sous ses yeux dans les champs d’Aboukir. » Il fut admis comme lieutenant en second à l’Ecole de Metz et, en raison de ses services, de ses talents distingués et du rang qu’il avait occupé dans la ligne, nommé extraordinairement au grade de capitaine. Le premier consul, disait l’arrêté, ne l’avait-il pas jugé digne de distinction en lui faisant quitter la compagnie de grenadiers, et la mort de son frère ne lui donnait-elle pas des droits à la reconnaissance nationale?

Un troisième frère de Picot de Moras, Joseph, lieutenant au 11e régiment de dragons, fut tué à Eylau. Le 6 mai 1807, du camp de Finkenstein, l’empereur accordait à sa veuve une pension de 600 francs.

Caulet de Yauquelin ne vit Napoléon à Brienne que de loin et durant une année, et ne se rappela jamais à son souvenir; mais il combattit et mourut pour lui. Aide de camp de Rochambeau à Saint-Domingue, employé au quartier général de l’armée d’Espagne, gouverneur des forts de Rota etd’Arco, commandant d’armes au Mont-Cenis, ardent, valeureux, avide de se mesurer avec les Anglais, qui l’avaient pris deux fois, protégé par d’Hastrel, qui le jugeait animé du désir d’être utile, et par Soult, qui vantait son dévouement et sa brillante intrépidité dans toutes les affaires, Vauquelin était pendant les Cent-Jours chef de bataillon adjoint à l’état-major de Gérard, et périt à Ligny.

De même, les Couplet de Vrégille, d’Aboville, Lombard de Combles, Jean de Saint-Marcel ne semblent pas avoir eu recours h leur glorieux condisciple ou du moins on ne sait rien de leurs rapports avec lui.

Les Courlet de Vrégille furent tous deux capitaines du génie. Le cadet, Mansuit, envoyé de Brienne à La Flèche, dut, sous la Révolution, renoncer à l’état ecclésiastique, essuya, comme il dit, des persécutions et notamment une détention de quatorze mois, entra tardivement dans le génie et fit plusieurs campagnes, entre autres celle de 1800, à la division Decaen, et celle de 1805, à la division Walther; mais, à la fin de 1808, il donnait sa démission pour cause de mauvaise santé.

D’Aboville, Lombard de Combles et Jean de Saint-Marcel, à qui la Révolution donna très tôt le grade de capitaine, quittèrent le service en 1793 parce qu’ils étaient suspects ou craignaient de le devenir. Tous trois appartenaient à la caste des ci-devant, et Jean de Saint-Marcel était l’aide de camp de La Noue, qui fut, après le désastre d’Aixda-Chapelle, accusé de trahison et traduit devant le tribunal révolutionnaire.

Quatre frères Lepère faisaient leurs études à Brienne avec Bonaparte* et trois d’entre eux le suivirent en Egypte : l’aîné, Jacques, comme ingénieur en chef des ponts et chaussées; le cadet, Gratien, comme ingénieur ordinaire; le troisième, Hyacinthe, comme commissaire des guerres. Jacques et Gratien, que Bonaparte avait en 1798 chargés d’une mission temporaire à Flessingue, rendirent de grands services à l’expédition. Bonaparte nomma Jacques membre de la commission des arts et de la section de mathématiques de l’Institut d’Égypte, le chargea plus tard des travaux du camp de Boulogne, le fit inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées à Paris. C’est le Lepère auquel le rapport du 19 nivôse an IX décernait ce magnifique hommage : « Lepère retrouve le système de canaux qui fécondait l’Égypte et le canal de Suez qui unira le commerce de l’Europe au commerce de l’Asie. » Quant à Gra-

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tien, il fut attaché aux travaux de Cherbourg et de Paris, et, lorsqu’il désira servir l’empereur à l’armée d’Italie avec le même grade qu’en Egypte, il obtint les fonctions d’ingénieur en chef au port militaire de la Spezzia.

Napoléon a donc bien traité ses camarades de Brienne; mais le plus grand nombre se souvinrent de la promesse qu’ils avaient faite aux Exercices publics , lorsqu’ils juraient au noble personnage qui les présidait, de défendre en gentilshommes français les droits et la personne sacrée de leur roi.

Un d’eux, La Personne, l’un des plus laborieux et des plus sages de l’Ecole, eut une fin prématurée et tragique. Garde du corps de Monsieur, il avait émigré. En 1794, il regagna la Flandre, où habitait son père; il fut arrêté et condamné h mort par le tribunal militaire de Lille.

Deu de Montigny eut un destin aussi tragique. Il avait h Brienne de très mauvais bulletins, et ne s’appliquait à rien, n’avait de goût pour rien ; zéro ou peu de chose, telle était sa note en toutes les matières; il ne « faisait » passablement quùà l’escrime, et Jean-Baptiste Berton ne lui attribuait d’autre mérite que du physique et de la bonne conduite, une taille gigantesque et des mœurs. Il est, déclarait Reynaud de Monts, d’une ignorance crasse. Aussi le pauvre diable était-il encore à Brienne en 1790, et il assurait qu’il aimait mieux tirer la charrue que de rester six mois de plus au collège, qu’il se verrait forcé de prendre la fuite. Ses parents l’emmenèrent en émigration. Il revint, servit dans l’armée républicaine, et, reconnu, jeté à Reims dans la même prison que l’abbé Musart et le Père Loriquet, eut la tête tranchée.

Un autre élève de Brienne, Villelongue de Novion, désigné par Reynaud de Monts en 1785 pour l'Ecole militaire de Paris, entra dans l’infanterie après avoir préparé l’examen de l’artillerie et fut sous-lieutenant au régiment de Normandie ; il périt à Oberkamlach.

Vaubercey et Boisjolly défendirent Louis XVI au 10 août. Vaubercey, sous-lieutenant au régiment de Chartres, devenu

simple garde du roi, reçut à l’attaque des Tuileries deux coups de feu, qui le mirent en danger de mort. Les Bourbons le nommèrent lieutenant de gendarmerie et adjudant de place h Sedan .

Boisjolly, fils et neveu de trois chevaliers de Saint-Louis qui prirent leur retraite comme brigadiers des gardes de corps, neveu de ce Vouillers qui fut chef d’état-major de Dumouriez dans la campagne de l’Argonne, était lieutenant au régiment d’Auvergne au début de la Révolution. Le 29 juin 1791, il dut avec ses camarades céder h l’insurrection des soldats qui s’assemblaient en bataille sur la place de Phalsbourg et envoyaient leurs sergents-majors, accompagnés de deux fusiliers armés, signifier aux officiers d’évacuer la ville pour sept heures du soir. 11 se rendit à Paris et il était au Château lorsque la royauté s’écroula dans la journée dite de la Saint-Laurent. Il fut incarcéré durant la Terreur et vécut dans la retraite sous le Consulat et l’Empire : « Appelé plusieurs fois, écrit-il, à servir encore sous un gouvernement qui ne me convenait pas, j’ai constamment refusé. »

Plu sieurs se tinrent à l’écart. Gallois de Hautecourt, lieutenant au Royal-Hesse-Darmstadt, ne fit que la campagne de 1792, à l’armée du duc de Bourbon, et La Coudre, lieutenant au régiment d’ Armagnac, s’éloigna de France sans avoir aucune part aux entreprises de l’émigration.

Mais beaucoup s’enrôlèrent dans l’armée de Condé, et meme après le licenciement de 1801, lorsqu’ils revinrent dans leur pays natal, ne demandèrent rien au camarade de collège qui s’était saisi du pouvoir : Collinet de la Salle, capitaine au régiment de Languedoc, breveté chef de bataillon par la Restauration; le chevalier de La Boulaye, sous-lieutenant au régiment d’Austrasie, un des blessés d’Oberkamlach ; La Roche- Poncié, lieutenant à la légion de Maillebois et gendarme de la garde; Laval, sous-lieutenant au régiment de Perche; Le Duchat, lieutenant au régiment de Normandie et, pendant l’émigration, au régiment des grenadiers de Bourbon, décoré de l’ordre de Saint-Louis lorsque Louis XVI11 était à Mittau ; de

BKIENNE

Lor, sous-lieutenant au régiment de l’Ile-de-France ; Rigollot, lieutenant au régiment de La Marine; Villelongue, lieutenant au régiment de Royal-Comtois.

Pareillement, Marguenat, Signier, Labretesche, Tressemânes de Brunet, Montrond, d’Orcomtc s’obstinèrent dans leur foi bourbonienne.

Marguenat, capitaine de cuirassiers et aide de camp de son père, qui commanda l’établissement de Karikal et gouverna l’île de Tabago, passa vingt ans en Angleterre; il avait quitté la France en 1787 et ne la revit qu’en 1815.

Signier, lieutenant au régiment de Condé en 1789, revint dans l’Aisne sans abjurer son attachement à la monarchie légitime, et, en 1815, il refusait de signer la nouvelle constitution et l’adresse de la ville de Laon à l’empereur, rejoignait l’armée royale à Cambrai, assistait au blocus de Bouchain. La Restauration le nomma chef de bataillon.

Le Laonnais Labretesche, compatriote de Signier, était en 1792 à l’armée des princes. Après le désastre, il s’engagea résolument dans les troupes autrichiennes pour la durée de la guerre. Le sous-lieutenant de Royal-Auvergne fut près de six ans simple soldat aux Vert-Laudon ! Il ne retourna dans sa patrie qu’en 1804, avec le grade d’enseigne. Les Bourbons lui donnèrent la croix de Saint-Louis et le brevet de capitaine.

Tressemanes de Brunet, qui fut, au sortir de Brienne, cadetgentilhomme à l’Ecole militaire de Paris, prit part à la campagne de 1792 dans l’armée du duc de Bourbon. Mais il était chevalier de Saint-Jean de Jérusalem; il alla faire quatre caravanes sur les galères de l’ordre, regagna la France à la fin de 1799, après la capitulation de Malte, et devint maire de Grasse sous la Restauration.

Montrond, lieutenant en second au régiment de Vivarais, ne prêta pas à la Constituante un serment qu’il qualifiait de « serment d’infidélité ». En 1797, lorsque « l’esprit paraissait favorable au retour du bon ordre », il rentra sur le territoire français, mais le quitta derechef au 18 fructidor. Il revint en 1801 et renonça, dit-il, à tous les emplois « malgré les occasions qui

lui furent offertes sous le gouvernement de lusurpateur Bonaparte, dont il avait été le condisciple ». Aux Cent-Jours, oii,, comme il s’exprime, « lors des cent jours de deuils et de crimes, à l’apparition du fléau de l’humanité », il suivit le duc d’Angoulême h Valence pour commander en second les gardes nationales de la Drôme, et, après Waterloo, marcha, à la tête des habitants de Carpentras, contre les fédérés assemblés à Avignon. Les Bourbons lui donnèrent la croix de Saint-Louis et un brevet de capitaine. Mais Montrond n’était pas content. 11 recourut à Bourrienne, à la fois « bon camarade » et « digne soutien de la royauté » ; il demanda une lieutenance de roi, un commandement de place, un emploi de chef de bataillon dans la légion de la Drôme, une solde de retraite. Rien ne vint : il resta capitaine en disponibilité sans solde.

D’Orcomte, que Bonaparte devait revoir à l’Ecole militaire de Paris, était lieutenant au régiment de Bresse lorsqu’il émigra. Il servit de 1792 à 1801 dans les rangs des émigrés. En 1815, il refusa le serment à Napoléon, fit sous le duc d’Angoulème la campagne du Pont-Saint-Esprit, et reçut du comte Charles de Vogué, inspecteur général des gardes nationales du Gard, la mission d’organiser et de commander la garde nationale de l’arrondissement d’Uzès.

Quelques émigrés n’ont cependant pas répudié les bienfaits de leur camarade de Brienne : De Ray, Longeaux, Champmilon, Béraud de Courville, les deux Le Lieur de Ville-sur- Arce, La Colombière, Balay de la Chasnée, Bosquillon de Bouchoir, Bétons.

On a prétendu que Ray alla voir Bonaparte après vendémiaire et le tutoya; que le général, vexé, lui tourna le dos, et, dans une seconde visite, ne lui adressa pas la parole. Pourtant Napoléon fit donner à Ray une place d’inspecteur aux vivres, et, si Ray ne put accepter cette fonction à cause d’une maladie de poitrine dont il mourut trois ans plus tard, faut-il accuser Napoléon et dire avec Mmu de Bourrienne que l’emploi était misérable? Ray, dévoué à la royauté, avait combattu la

BUIENNE

Convention au siège de Lyon, où son père, ancien cordon rouge, trouva la mort; Napoléon n’avait-il pas fait pour ce jeune homme tout ce qu’il pouvait faire?

Longeaux, barisien de naissance et de domicile, lieutenant au régiment de Royal-Roussillon, servit en 1792 à l’armée des princes et, durant trois ans, comme lieutenant, dans les rangs autrichiens, notamment aux chasseurs de Le Loup. Il fut si brave et reçut de telles blessures qu’il dut se retirer en 1796, après avoir obtenu des Rourbons la croix de Saint-Louis et, du gouvernement autrichien, la médaille d’or de Marie-Thérèse : aussi la Restauration lui donnait-elle la retraite de capitaine. Mais il dut à l’ancien condisciple de Rrienne un emploi avantageux. Un jour, Napoléon passe à Rar-le-Duc. Il voit Longeaux à la portière de sa voiture, et avant que l’autre ait le temps d’ouvrir la bouche : « Vous êtes Longeaux, que faites-vous? Que voulez-vous? — - Servir Votre Majesté. — Je penserai h vous. » Les chevaux l’entraînent. Six mois après, Longeaux occupait une place dans l’administration.

Champmilon était capitaine au régiment de l’Ile-de-France lorsqu’il émigra. En 1810 il demanda du service. Napoléon le nomma capitaine au 4e régiment étranger, et deux ans plus tard, Champmilon obtenait le grade de chef de bataillon.

Béraud de Courville, filleul du comte d’Artois, quitta l’Ecole de Brienne pour être page de son parrain, puis un de ses gardes du corps, et fit toutes les campagnes de l’émigration jusqu’à l’année 1800. A son retour, il devint, grâce à Bonaparte, chef de bureau à l’administration des contributions indirectes. Mais il était aux yeux de Napoléon plus qu’un camarade de collège. Il était le beau-frère de son aide de camp Muiron, et, après Arcole, le général avait déjà fait un mensonge au Directoire pour que Béraud de Courville fût rayé de la liste des émigrés : « Ce jeune homme, écrivait-il, avait quatorze ans lorsqu’il a été mis sur la liste des émigrés, étant en pays étranger pour son éducation. » Lorsque Napoléon débarqua de l’île d’Elbe, Béraud de Courville prit le commandement d’une compagnie de volontaires royaux.

L’aîné des Le Lieur de Ville-sur-Arce, sous-lieutenant au régiment de l’Ile-de-France, devait, après l’émigration, se vouer à l’horticulture, et il a écrit sur la culture du rosier, du dahlia, du maïs et des arbres fruitiers des ouvrages qui n’ont trouvé, dit-il lui-même, qu’un petit nombre de lecteurs et qui ne donnent pas à l’auteur assez de réputation pour le dédommager de ses travaux. Napoléon le fit administrateur des parcs, jardins et pépinières de la Couronne. Le Lieur conserva cct emploi sous la Restauration et dédia sa Pomone française à la duchesse d’Angoulême comme il dédiait naguère son traité de la culture du rosier à Joséphine. Mais le ton des dédicaces est différent. Il remercie la duchesse de voir avec intérêt ses efforts; il assure Joséphine qu’il a créé de nouvelles variétés de roses pour multiplier ses hommages, et ajoute galamment que la rose, reine des fleurs, est l’emblème de la souveraine que chérissent les Français.

Le cadet des Le Lieur, un des plus intimes amis de Bonaparte, son camarade à Brienne et au régiment de La Fère, était capitaine-commandant d’artillerie à la veille de l’invasion austro-prussienne. 11 émigra et, après avoir fait la campagne de 1792 à l’armée des princes, se rendit à Londres, où il n’eut, dit-il, d’existence que par les talents que lui avait valus l’éducation des Ecoles militaires. Lorsque le comte d’Artois tenta de débarquer sur les côtes de France, Ville-sur-Arce appartint à l’expédition sous les ordres de l’ancien inspecteur marquis de Thiboutot. Mais Bonaparte se souvenait de lui, et Ville-sur- Arce, major dans l’artillerie de la République cisalpine, combattit en Italie sous Richepanse, Watrin, Miollis et Moreau. Il était chef d’escadron à Antibes lorsque le premier consul l’appela à Paris pour lui demander des renseignements sur l’artillerie cisalpine et voulut l’employer dans sa garde. Marmont, cousin germain de Ville-sur-Arce, l’attacha à son étatmajor. Après la campagne de 1800, l’émigré fut sous-commissaire des relations extérieures à Cronstadt. Au bout de deux ans, il reprit sa place, comme chef d’escadron, dans l’étatmajor de Marmont. En 1809, Napoléon le revit à Schoenbrunn

BRIENNE

et l’envoya sous-inspecteur aux revues à l’armée d’Espagne. Capturé par les Anglais à l’héroïque sortie d’Almeida, transféré à Lisbonne et de là dans le Hampshire, à Alresford, délivré par cartel d’échange et grâce aux démarches de Marinont, qui l’avait recommandé chaudement à Wellington, Le Lieur de Ville-sur-Arce se maria, et reçut de l’empereur, par décret du 1er janvier 1812, une dotation de 4 000 francs constituée sur le domaine de l’Illyrie. Il rejoignait l’armée de Portugal lorsqu’il rencontra Marmont qui rebroussait chemin. Il revint à Bayonne et, dès lors, jusqu’à la chute de l’Empire, en Allemagne, en France, ne quitta plus Marmont : puisque ses fonctions de sous-inspecteur étaient nulles, disait-il, il resterait sur le champ de bataille et serait toujours prêt à servir si le maréchal, manquant de monde, avait des ordres à lui donner. Sous la première Restauration, Marmont, capitaine des gardes du corps, fit nommer son cousin sous-inspecteur aux revues de la compagnie de Raguse. Mais Ville-sur-Arce était fatigué, épuisé : lorsqu’au retour de l’île d’Elbe, il se présentait au lever de Napoléon, son ancien camarade le trouvait défait : « Sa Majesté, écrit alors Ville-sur-Arce, fut frappée de la manière dont j’avais changé, et eut la bonté infinie de m’en parler. » Employé à Besançon pendant les Cent-Jours, admis à la retraite au mois de septembre 1815, Ville-sur-Arce mourut en 1820.

La Colombière sortit de Brienne, comme Bonaparte, pour être cadet-gentilhomme à l’École militaire de Paris. Il émigra pendant que son régiment, le régiment d’Annis, était aux Antilles, gagna la Trinité, de là l’Espagne, où il fut sous-lieutenant au régiment d’Hibernie, et revint en France sous le Consulat. Avec Fauvelet et Cominges, il invita Bonaparte, au mois d’août 1800, à la réunion des anciens élèves de Brienne. En 1804, le premier consul le nommait inspecteur principal des vivres à la Grande Armée. Quatre ans plus tard, La Colombière rentrait, comme lieutenant, au service de Sa Majesté Catholique, non plus de Charles IV, mais du roi Joseph, et Soult, qui l’attacha comme capitaine, puis comme chef de bataillon, à son état-major, le jugeait très zélé, très instruit

et très bon officier. Après les revers d’Espagne, il fut réadmis au service de France et adjoint a l’inspecteur aux revues. La Restauration le fit chef du bureau de l’état civil au ministère de la guerre, et il fournit alors h des milliers de familles les renseignements qu’elles sollicitaient sur leurs enfants morts, blessés ou captifs en Allemagne, en Russie, en Italie. Mais si le maréchal Soult le protégeait, le duc de Fellre lui reprochait de n’avoir pas suivi Louis XVIII à Gand. Au bout de quinze mois, La Colombière dut quitter le ministère et, après avoir exercé les fonctions de sous-inspecteur aux revues à Tours et à Besançon, prendre sa retraite.

Ralay de la Chasnée fut désigné, comme La Colombière et Bonaparte, pour l’Ecole militaire de Paris, et il était souslieutenant au régiment de Rouergue lorsqu’il émigra. Fut-ce en invoquant le nom de Napoléon qu’il devint quartier-maître du palais h la cour du roi Jérôme? En 1814 il demandait la croix de Saint-Louis. Il ne l’obtint pas : commis d’un ancien capitaine de Royal-infanterie, M. de Marcellet, qui tenait à Hambourg un magasin de marchandises anglaises, Balay avait été mis en prison pour avoir volé 3 000 francs de dentelles à son patron.

Bosquillon de Bouchoir, que Reynaud de Monts jugeait fort ignorant, sous-lieutenant d’infanterie en 1789, soldat à l’armée de Condé durant huit ans, entra, comme Balay de la Chasnée, au service du roi Jérôme. Il était capitaine en 1808 dans un régiment westphalien et, en 1814, dans un régiment français. La Restauration le fit capitaine d’habillement d’une légion départementale.

Bétons, sous-lieutenant aux chasseurs cantabres, quitta le service en 1/91 pour vivre sur son bien à Mézin, près Nérac. On sait sur lui une ou deux anecdotes. Le jardinet qu’il avait a Brienne dans la cour de l’école touchait h celui de son condisciple corse. Une palissade fut établie pour séparer les deux terrains. Pendant que Bétons tenait les piquets, Bonaparte les enfonçait à coups de serpe. Soudain, l’outil tombe à faux, et frappe la main de Bétous entre le pouce et l’index. Le sang

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