LXXIX. Lettre de Chenu et de Cuttoli à Bonaparte
Des élèves de Briennc, bien plus Agés que Bonaparte et qui n’avaient fait que l’entrevoir, essayèrent plus lard d’entrer en relations avec lui. L'un d’eux, Louis-Charles de Chenu, écrivait la lettre suivante à celui qu’il nommait son ancien camarade. [Ce Chenu, né le 23 juillet 1764 à Auxerre, cadet-gentilhomme au régiment de Picardie (6 mai 1780), sous-lieutenant (12 juin 17S2), abandonne le 15 septembre 1791, émigre, puis rentre à Paris et est condamné à mort le 31 octobre 1797.] À la lettre de Chenu est jointe celle d’un Corse, Cuttoli, cousin de Bonaparte, qui se rappelle également au souvenir du général. Ce Cuttoli revenait d’Angleterre où il était allé pour affaires au mois d’octobre 1788. L’oncle dont il déplore la perte est un capitaine du 71° régiment d’infanterie, mort à Jemappes.
A Monsieur ,
Monsieur le général Buonaparte , commandant les troupes de la République
française en Italie , à...
Mon général,
Depuis longtemps, je cherche à manifester mon zèle envers ma patrie; votre réputation glorieuse, l’avantage que j’ai de me trouver votre ancien camarade de Brienne, mes entretiens avec votre cousin Cuttoli qui m’y porte de cœur et d’afFection, tout m’engage à vous donner la préférence pour l’ouverture d’un secret très important pour la République française. C’est d’un instrument portatif propre à diriger la bombe sans dévier et à pointer le canon, dont il s’agit. Il est de l’invention d’un Anglais très dévoué à notre nation et à qui sa discrétion doit éviter les désagréments qu’il pourrait avoir en Angleterre où il réside. Il n’attend qu’un mot pour vous aller rejoindre en ne réclamant rien avant l’entière réussite et un succès complet. S’il mérite votre approbation, mon général, ma plus belle récompense sera de servir sous vos ordres avec tout le dévouement d’un ancien camarade de collège qui doit son éducation à la patrie et qui s’empresse de lui offrir les connaissances qu’il a dans les mathématiques et l’art de lever les plans.
J’ai l’honneur d’être avec un sincère et respectueux attachement,
Mon général,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Louis-Charles Chenu.
Altona près Hambourg, 5 avril 1796.
Chez M. Dalles, marché au poisson.
P. -S. — Le plaisir que j’éprouve de vous parler de cet Anglais, m’empêche de regretter que les ouvertures que M. Cuttoli a faites depuis longtemps à M. Barthélemy sur ce projet soient demeurées sans réponse, soit par l’arrestation, la perte des lettres, ou par le silence prudent vu qu’on écrivain d’un pays ennemi, que le défaut de moyens empêchait de quitter.
Cher général et cousin,
Vous avez sans doute reçu à l’heure qu’il est, mon petit mot italien par M. Barthélemy en date du 14 du mois dernier. Je venais de débarquer ce jourlà, et mon premier soin a été de m’informer de vos nouvelles, de votre frère et de madame votre mère, en me rappelant au souvenir de vous tous, et en vous témoignant la part sincère que je prends à tout ce qui vous arrive d’heureux. La croyance de pouvoir vous faire parvenir mes lettres plus promptement et plus sûrement mitige mes regrets de ne pas vous avoir entretenu d’abord d'un objet qui doit vous intéresser, si je ne me trompe; c’est ce qui me fait prendre la plume sans attendre votre réponse. M. de Chenu, votre
ancien camarade de collège, vient de vous marquer sur celte feuille ce dont il s’agit, et je désire de toute mon âme que cela puisse vous être utile. J’en avais fait des ouvertures à M. Barthélemy, il y a plus de 18 mois, et je me prévaux aujourd'hui de cette démarche et do celle que je fais auprès de vous, cher général, comme d’un titre propre à ajouter à ceux de nos pertes, surtout à celle de mon oncle, à témoigner de mon zèle pour la République et à vous donner lieu de pouvoir appuyer le mémoire que je viens d'adresser au Directoire. J’espère, cher général, que vous n’oublierez pas le tendre intérêt que j’ai pris à vous et à votre cher frère dès votre enfance, en me procurant la satisfaction d’être employé auprès de vous, et en me fournissant ainsi l’occasion de vous témoigner de plus près la vérité des sentiments inviolables d'estime et d’attachement avec lesquels je serai toute ma vie,
Cher général et cousin,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Joseph-Marie Cuttoli.