CHIENNE
rait à Lacuée de Cessac en 1811, puis en 1813, que Sa Majesté impériale « entendrait avec bonté le nom de celui qu’elle avait beaucoup aimé », faisait son propre éloge, prônait les talents qu’il avait reçus de la nature et d’une éducation soignée, son activité peu ordinaire, son imagination industrieuse dans les plus grands besoins d’une armée. En 1815, il implorait l’empereur : « Sire, vous aimiez beaucoup mon oncle à Brienne; il est mort, et, avec lui, toutes mes ressources », et Bouquet suppliait Napoléon de l’admettre un seul instant en sa présence et de nommer le « compagnon chéri de son enfance » commissaire des guerres, ou capitaine d’état-major, ou sous-préfet, ou secrétaire général de préfecture. Sous la Restauration, il sollicita la demi-solde, et sa requête fut appuyée par un ami de Brienne qu’il avait retrouvé, le maréchal de camp Berton, par le commissaire ordonnateur Aubernon, par le lieutenant général La Houssaye, par le marquis de Béthune- Sully qui le connaissait particulièrement. Mais il eut encore de retentissantes aventures. Il s’était marié trois fois : la première, par l’intermédiaire de l’adjudant général Landrieux, avec la citoyenne Champion de Cicé, autrement dite M"0 de Voisenon, qui redoutait pour sa famille l’effet de la loi des otages et qui ne tarda pas à se séparer de lui par le divorce ; la deuxième lois, avec une demoiselle Leoourt, sœur d’un agent d’affaires; la troisième fois, avec une demoiselle Duperray. Au mois de mai 1830, il fut traduit devant la cour d’assises de la Seine : il était accusé d’avoir fait avaler des épingles à son enfant, d’avoir empoisonné sa seconde femme et tenté d’empoisonner la troisième. Après de vifs débats qui mirent tout Paris en émoi, il fut acquitté. Vécut-il, comme auparavant, d’expédients et d'emprunts? Au mois d’août 1854, à l’âge de quatre-vingt-deux ans, il postulait le secours annuel que le décret du 14 décembre 1851 accordait aux anciens militaires octogénaires de la République et de l’Empire, et il prétendait que Napoléon I01 lui donnait par an sur sa cassette une somme de 2 400 francs!
Deux noms purs et glorieux cloront la liste longue et pourtant incomplète des personnages que Napoléon a connus de près ou de loin durant son séjour à Brienne. Ce sont les noms de Keralio et de Ségur.
Marie-Nicole Rivet, veuve de Keralio, touchait sous la monarchie une pension de 2 000 livres qui fut supprimée sous la Révolution, remplacée par un secours annuel de 500 francs, et qui, soumise à la diminution légale des deux tiers, finit par se réduire à 166 francs. En 1808, elle sollicita le rétablissement de son ancienne pension. N’avait-elle pas, disait-elle, quelques droits à la générosité de Napoléon ? Et Keralio n’avaitil pas servi sa patrie durant un demi-siècle, inspecté pendant plusieurs années les écoles militaires, et, en cette qualité, présidé h l’éducation de l’empereur? Le 11 janvier 1810, un décret particulier accordait h Mme de Keralio, en considération des services de son mari, une pension annuelle de 3 000 francs.
Napoléon ne fut pas moins reconnaissant envers le maréchal de Ségur qui signa le 22 octobre 1784 son brevet de cadetgentilhomme. Il apprit, sous le Consulat, que l’ancien ministre vivait dans la misère. Par un arreté du 5 mars 1800, qui ne fut pas imprimé, il décida que Ségur jouirait des appointements d’un général de division réformé. Ségur alla le remercier aux Tuileries. Le premier consul vint à la rencontre du vieux maréchal, l’entretint courtoisement et le reconduisit jusqu’à l’escalier. Là, Ségur eut une joie suprême : il reçut les honneurs décernés autrefois à son grade; sur le perron du palais, la garde consulaire, formant la haie, lui présentait les armes, et les tambours battaient aux champs; saisi d’émotion, se rappelant le passé, Ségur versa des larmes et crut défaillir.