CHAPITRE XV
Toulon.
Blessure de Dommartin au combat d’Ollioules (7 septembre 1793). — Bonaparte au Beausset (16 septembre). — Saliceti et Gasparin. • — • Fortifications de Toulon. — - Etat de l’armée assiégeante. — La Salette. — Bonaparte chef de bataillon au 2e régiment et commandant de l’artillerie.
— Le point d'attaque. — Carleaux. — Première tentative sur l’Eguillette (22 septembre). — Le fort Mulgrave ou Petit-Gibraltar. — - Activité de Napoléon. — Equipage de siège. — Personnel de l’artillerie. — Gassendi.
— Demandes de poudre. — Lutte avec les régisseurs des vivres. — Courage de Bonaparte. — Batteries. — La Poype au Faron (l01- octobre).
— Surprise des Sablettes (8-9 octobre). — Sortie du 14 octobre. — La Poype au cap Brun (15 octobre). — Indiscipline des assiégeants. • — • Doléances des représentants. — Mésintelligence des généraux. — Plaintes de Bonaparte. - — Remplacement de Carteaux. — Doppet. — Affaire du 15 novembre. — Dugommier. — Du Teil. — Marescot. — Conseil de guerre du 25 novembre. — Les treize batteries. — La batterie des Hommes-sans-Peur et le sergent Pétout. — La batterie de la Convention. — Sortie du 30 novembre. — Capture d’O’Hara. — Inquiétudes.
— Lettre de Barras et de Fréron (1er décembre). — ■ Nouveau conseil de guerre (11 décembre). — Prise de la redoute anglaise (17 décembre). — Entrée des républicains dans Toulon. — Rôle de Bonaparte. — Réfutation des dires de Barras. — Reconnaissance de Napoléon envers Dugommier et sa famille. — Dangemont, Chevrigny, Dumontier. — Saliceti, Gasparin, Du Teil, Carteaux. — Taisand, Dintroz, Talin, Ragois, Mouchon. — La Poype, Delaborde, Dugua, Mouret, Micas, Garnier, Despinoy, Guillot. — Arena et Cervoni. - — Les Savoyards, Pacthod, Boinod. — Marescot. — Leclerc. — Alméras. — Saint-Hilaire — Grillon. — Argod. — Suchet. — Lalance. — Marmont. — Junot. — Muiron. — Chauvet. — Caractère français.
Bonaparte regagnait Nice et, le 15 septembre, de Marseille, il requérait les administrateurs du Vaucluse de fournir cinq voitures destinées au transport des poudres : il fallait, disaitil, approvisionner avec la plus grande promptitude non seule-
ment les côtes, mais l’armée d’Italie, qui, dans ce moment, était aux prises avec le tyran de Turin.
Un de ces hasards qui lui inspiraient une confiance aveugle dans son étoile l’appela, le fixa devant Toulon. Cette ville, révoltée contre la Convention, s’était livrée aux Anglais, et nul mieux que l’auteur du Soujjer de Beaucaire n’a décrit les sentiments qui déterminèrent les Toulonnais. « On est bien fort, dit le Marseillais que Bonaparte met en scène dans sa brochure, lorsqu'on est résolu à mourir, et nous le sommes, plutôt que de reprendre le joug de ces hommes de sang qui gouvernent l’Etat. Nous avons tous pris part à la nouvelle Révolution, tous nous serions sacrifiés par la vengeauce. Mais un homme qui se noie s’accroche h toutes les branches. Aussi, plutôt que de nous laisser égorger, plutôt que de nous soumettre à de pareilles gens, nous nous porterons à la dernière extrémité, nous nous donnerons aux ennemis! »
L’armée que menait Carteaux et qu’on nommait l’armée révolutionnaire, avait ordre de réduire la cité rebelle. Le 7 septembre, elle s’emparait d’Ollioules et des gorges où passe la seule route carrossable qui relie Marseille à Toulon. Un homme périt dans le combat; deux autres furent blessés, dont le chef de bataillon Dommartin, commandant de l’artillerie. C’est le Dommartin qui devint général et succomba dans la campagne d’Orient, officier sérieux et réfléchi, ne connaissant d’abord que son roi lorsqn’éclata la Révolution, mais se jurant après l’événement de Varennes de ne plus lire les journaux, demeurant à l’armée où était, selon lui, la place de tous les gens de bien, ne pensant qu’à défendre la France contre l’étranger et jusqu’à 1796 ne rêvant que de la maison paternelle et de la culture de ses champs, puis parce qu’il est soldat et qu’il aime la guerre, restant sous le drapeau, admirant Bonaparte, et assistant Augereau dans la journée du 18 fructidor. 11 était le 36e des cinquante-huit lieutenants en second dans cette promotion de 1785 où Napoléon était le 42e. Bonaparte, qui l’apprécia dans la campagne d’Italie et qui louait à Castiglione son courage autant que son talent, le fit
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nommer en 1798 membre de la commission de l’armement des côtes de la Méditerranée, lui confia le commandement de l’artillerie en Egypte et en Syrie, le promut général de division de son arme après la bataille des Pyramides.
Dommartin avait, h l’affaire d’Ollioules, reçu une balle dans l’épaule gauche au moment où il pointait un canon de huit. « Mon général, dit-il en tombant à Carteaux, surveillez vos pièces. » Carteaux ému pria les représentants de nommer Dommartin chef de brigade et de lui donner, lorsqu’il serait rétabli, une gratification de cent louis. Il le fit transporter dans une chambre à côté de la sienne, et sa femme servit de garde-malade au blessé. « J oute la Faculté de l’armée, écrivait Dommartin, est disposée à me secourir. )> Mais, après avoir cru que sa plaie se fermerait bientôt et qu’il pourrait sous peu de jours reprendre ses fonctions, Dommartin dut se laire mettre en litière et porter à Marseille.
Il fallait le remplacer, et le remplacer par un homme qui fût, comme lui, selon l’expression des représentants, un sujet distingué et rempli de talents. On a dit — et ce témoignage est considérable, car il vient de deux personnages, de Miot et de Pelet de la Lozère — que Cervoni avait fait choisir Bonaparte. Chargé par les commissaires de la Convention Gasparin et Saliceti de demander à Marseille un officier d artillerie, Cervoni rencontra Joseph Bonaparte dans la rue. Les deux Corses allèrent chercher Napoléon qui se trouvait au club, le menèrent dans un café, et ce fut la, tout en buvant du punch, que le jeune capitaine accepta la succession de Dommartin, non sans peine, parce qu'il avait une mauvaise opinion de Carteaux. Mais Cervoni l’entraîna. Malgré lui, Napoléon se rendit à ce siège qui commença sa fortune.
A ces témoignages s’opposent ceux de Bonaparte, de Saliceti et de Gasparin, des deux représentants du peuple qui marchaient avec Carteaux contre Toulon. Le 16 septembre1, Bonaparte,
1 On ignorait jusqu’ici le jour où Bonaparte arriva devant Toulon. Ses mémoires disent tantôt le 12 septembre, tantôt douze à quinze jours après la prise d’Ollioules, du 19 au 22 septembre. Mais il est sûrement le 15 a Marseille
regagnant Nice, passait au quartier général du Beausset et, naturellement, faisait visite à Saliceti, son compatriote, son ami, son protecteur1. Le conventionnel lui offrit la place de Dommartin et Bonaparte l’accepta. <c Les représentants, dit-il, dans une lettre du 14 novembre, m’ont retenu à l’armée devant Toulon. » — « Dommartin blessé, écrit Saliceti, nous avait laissés sans chef d’artillerie : le hasard nous servit à merveille; nous arrêtâmes le citoyen Bonaparte, capitaine instruit qui allait à l'armée d’Italie et nous lui ordonnâmes de remplacer Dommartin. » — « Le citoyen Bonaparte, capitaine d’artillerie, mande pareillement Gasparin, était destiné pour l’armée de Nice; mais la blessure de Dommartin nous a obligés de le retenir ici. »
Napoléon a donc été arrêté, retenu, requis nar les représentants, et Cervoni n’est pas allé le chercher exprès. D’ailleurs, Joseph Bonaparte, nommé le 4 septembre commissaire des guerres par Saliceti, était alors au quartier général de l’armée révolutionnaire, et Napoléon n’a pu le voir à Marseille. Mais il est possible que Joseph, averti par Cervoni, ait informé son cadet que Dommartin était blessé et la place du chef de l’artillerie vacante.
C était une chance pour Napoléon que les deux représentants qui suivaient de concert les opérations du siège de Toulon, lussent Saliceti et Gasparin. Tous deux s’acquittaient de leur tâche avec un zèle extrême et déployaient autant de bravoure que d’activité, parcourant le front des postes, encourageant le soldat, et dès que se tirait un coup de fusil contre l’ennemi, se mettant à la tète des troupes. Ils vivaient dans la meilleure
(cf. pièce LXIX, 1), et, suivant une lettre de Saliceti, il fait le 17 à Ollioules les préparatits d une attaque; il est donc arrivé le 16 au quartier général du Beausset. N écrit-il pas d’ailleurs pendant le siège que « les batteries lurent établies trois jours après son arrivée »? Or, la batterie de la Montagne date du l'J septembre.
1. Confirmé, avec Lucombe-Saint-Michel, dans sa mission de Corse par un décret du 19 juillet, Saliceti avait de nouveau quitté Paris pour se joindre aux commissaires que la Convention avait envoyés en Provence, et, comme il disait, pour suivre les opérations de ses collègues et partager leurs dangers jusqu’au moment où il pourrait passer en Corse avec des renforts.
intelligence, et la recommandation de Saliceti suffit pour que Gasparin prît Bonaparte en amitié. Gasparin aimait les Corses et sa famille se prétendait originaire de l’ile; il était, dit Napoléon, sage, instruit, éclairé; il servait naguère dans l’armée royale comme capitaine au 2e régiment d’infanterie, ci-devant Picardie, et il avait dans l’armée républicaine le grade d’adjudant-général lieutenant-colonel; il apprécia surle-champ le nouveau commandant de l’artillerie et le soutint résolument en toute circonstance.
Toul on passait alors pour un des camps retranchés les plus vastes et les plus redoutables du monde, et le chevalier Du Teil assurait peu de mois auparavant que la situation imposante des fortifications rendait cette ville imprenable. Le fort Le Malgue barrait l’accès de sa grande rade. La Grosse Tour, et à l’opposé de la Grosse Tour, les forts de Balaguier et de l’Eguillette, élevés sur le promontoire de Caire, fermaient l’entrée de sa petite rade. Du côté de la terre, la ville était couverte par des fortifications à la Vauban et par des ouvrages qui couronnaient de hautes collines; à l’ouest par le fort Malbousquet, qui n’était, au jugement de Bonaparte, qu’un ouvrage de campagne, mais qui tirait sa force de sa situation; au nord, par le fort des Pommets, par la redoute Saint-André et par les deux Saint-Antoine, fort Blanc et fort Rouge; à l’est, par les forts appuyés au massif du Mont Faron, le fort d’Artigues et le fort Sainte-Catherine ainsi que par le fort La Malgue, un des forts, dit Napoléon, qui avaient été bâtis avec le plus de soin.
Les alliés augmentèrent encore cet ensemble de défenses. Ils tâchèrent de rendre inaccessibles la plupart des points d’où l’assiégeant pourrait inquiéter leur Hotte. Pour protéger la grande rade, ils construisirent une redoute sur la hauteur du cap Brun et dressèrent un camp pourvu d’artillerie dans l’isthme très étroit des Sablettes qui sépare la terre ferme de la Croix des Signaux, au Lazaret et à Saint-Elme. Pour protéger la petite rade, ils établirent un autre camp sur lepro-
montoire de Caire au-dessus des forts de Balaguier et de l’Eguillette, qui n’étaient, à vrai dire, que des batteries de côte. Mêmes travaux du côté de la terre. Ils mirent le fort Malbousquet à l’abri d’un coup de main par un chemin couvert entouré de chevaux de frise et d’abatis. Ils firent des batteries derrière Malbousquet sur les deux hauteurs de Missiessy. Ils garantirent Saint-Antoine par un retranchement en murs de pierres sèches. Ils élevèrent à la Croix de Faron une redoute ouverte à la gorge et placèrent un détachement au Pas de Leydet ou de la Masque, endroit extrêmement difficile par la nature du terrain et la raideur de la pente, défilé très scabreux, comme on disait, où l’ennemi ne pouvait arriver sans être vu et entendu.
Carteaux, nommé par les représentants général en chef de l’armée assiégante, avait mis son quartier à Ollioules et commandait directement la division de l’ouest, ou division de droite, qui s’installa de Faubrégas jusqu’au Baou-de-Quatre- Heures. La Poype, détaché de l’armée d’Italie, plaça son quartier à Solliès-Farlède et commanda la division de l’est ou division de gauche, qui s’étendait de Sainte-Marguerite à La Valette. Ces deux corps étaient d’abord séparés par le Faron. Mais le 18 septembre, le surlendemain de l’arrivée de Bonaparte, Carteaux chassait l’adversaire du vallon de Favières, s’emparait du château de Dardennes, de la fonderie et des moulins qui alimentent Toulon, coupait la prise d’eau du Las. Les deux divisions se reliaient dès lors et resserraient l’assiégé. Les communications de Toulon avec la terre étaient interceptées. La ville n’avait d’issue que par les gorges d’Ol boules et de La Valette.
Toutefois, malgré ce succès, l’armée révolutionnaire était pour [ instant impuissante. Au 18 septembre, elle ne comptait que 10 000 combattants. Elle ne cessa durant le siège de recevoir des renforts. Mais tantôt les bataillons n’étaient pas armés, tantôt ils ne savaient se servir de leurs armes ni ménager leur poudre. S’il y avait de bonnes troupes, si les régiments du Maine et de Bourgogne, 28e et 59e, le 2e bataillon
de la Côte-d’Or, le 2e bataillon du Mont-Blanc, le 3e bataillon de 1 Isère, la légion des Allobroges ont donné devant Toulon des preuves de courage, la plupart des hommes de cette armée appartenaient à la réquisition, et ils ne prenaient de la guerre que le bon côté, ne pensant qu’à jouir du beau pays de Provence, cueillant à l’envi les fruits des vergers, les figues et les raisins, s’amusant à faire des feux de bivouac avec les portes et les fenêtres des bastides, passant gaiement les nuits dans des baraques, dans des tonneaux défoncés, sur les grosses branches des oliviers et fuyant dès que paraissait l’ennemi.
L’artillerie était nulle. Quelques pièces de campagne, deux canons de 24, deux de 16 et deux mortiers, voilà ce que Bonaparte trouvait au camp d’Ollioules. Pas de munitions et d’outils, pas d’ordre de service. Un parc qui n’existait que de nom. Pas d’officiers de ligne, car le peu que Carteaux avait avec lui étaient blessés ou souffrants, et le capitaine Rozé, malade, avait cédé le commandement du soi-disant parc à un simple sergent. Quelques compagnies de canonniers volontaires, mais des hommes inexpérimentés et des chefs de médiocre savoir, de mince capacité. Pas de commandement, ou plutôt tout le monde, du général jusqu’au dernier aide de camp, commandait, dirigeait, changeait à son gré les dispositions.
Le premier soin de Bonaparte fut de rendre à l’artillerie cette considération, comme il dit, et cette indépendance sans laquelle elle ne peut servir utilement. Il assurait qu’il fallait avant toutes choses faire venir un général de l’arme qui pût, ne fût-ce que par son grade, imposer aux ignorants de l’étatmajor. Ce général avait été nommé le 24 septembre par le ministre Bouchotte. C’était un camarade et ami de Bonaparte, ancien capitaine au 4e régiment, La Salette, devenu général de brigade et chef de l’état-major de l’artillerie à l’armée des Pyrénées-Orientales. Mais la lettre que Jourdeuil, adjoint du ministre, lui écrivit le 29 septembre au nom du Conseil exécutif, lui fut adressée par erreur à l’armée d’Italie; La Salette ne la reçut que dans les derniers jours de novembre, et lorsqu’il arriva devant Toulon, la ville était prise.
En attendant la venue d’un général, Bonaparte déclara qu’il était le commandant de l’artillerie. ce Faites votre métier », répétait-il aux uns et aux autres, « et laissezmoi faire le mien », et il ajoutait que c est 1 artillerie qui prend les places, et que l’infanterie y prête son aide. Il établit un parc; il y mit un ordre de service; il employa les sous-officiers qu’il avait sous la main. Trois jours après son arrivée, l’armée possédait une artillerie : quatorze canons, quatre mortiers et tout l’attirail indispensable à la construction de plusieurs batteries. Le 29 septembre, les représentants, désireux de récompenser son zèle et de lui donner de 1 autorité sur les autres capitaines de l’arme, le proposèrent au ministre pour le grade supérieur, et le 18 octobre, Bonaparte rece\ait sa nomination de chef de bataillon au 2e régiment d artillerie, ci-devant régiment de Metz, où d ailleurs il ne parut jamais.
Quel devait être le point principal d’attaque? Napoléon comprenait sans peine que le meilleur, 1 unique moyen de réduire Toulon, c’était de chasser ou de détruire la flotte qui tenait les deux rades et appuyait de son canon le canon des forts. Ce plan s’imposait à tous les esprits. Le Comité de salut public l’avait aussitôt envoyé de Paris. Généraux et représentants l’avaient conçu dès le début de l’investissement et même avant la marche de l’armée révolutionnaire sur Ollioules. Le 4 septembre, Gasparin mande à son collègue et ami Granet que les troupes se postent au Beausset pour attendre l’occasion d’incendier l’escadre et la ville. Le 9, Albitte écrit qu’on peut, en occupant La Seyne, battre le port de Toulon et la flotte qui y mouille. Le même jour, Salieeti, Gasparin, Escudier, La Poype, Carteaux, réunis en conseil de guerre, conviennent de prendre des mesures pour brûler les vaisseaux anglais ou les obliger à la retraite, et, h cet effet, de disposer sur la côte des forges et des grils. Le 13, Salieeti et Gasparin informent le Comité qu’ils se garderont bien de faire un siège en règle, qu ils agiront par « la crainte de l’incendie », qu’ils vont prochainement jeter des boulets rouges sur les navires des alliés, et,
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ajoutent les commissaires, cc nous verrons alors si nous ne sommes pas maîtres de Toulon ».
Bonaparte partageait l’avis des représentants. Il connaissait Toulon, ses défenses, ses environs. En 1804, à Mayence, lorsque le prince héréditaire de Bade racontait qu’il avait passé son temps à se promener par les rues de la ville : « Vous avez eu tort, disait l’empereur, il fallait faire le tour des fortifications et les bien examiner. Que savez-vous? peut-être devrezvous un jour assiéger Mayence. Quand j’étais simple officier d artillerie, je me suis promené dans foulon; qui m’eût dit cpic la destinée m appellerait un jour à reprendre cette ville? »
Dès son arrivée, avec une merveilleuse justesse de coup d’œil, il indiqua le moyen de mener rapidement l’opération. On devait, disait-il, se saisir de l’Éguiliette qui domine la grande et la petite rade de loulon. L armee révolutionnaire était faible et dépourvue de ressources; il fallait un temps considérable pour préparer un équipage de siège ; mais la garnison n’avait pas encore reçu de renforts. En s’établissant au promontone de Cane, les républicains rendaient les rades intenables, et la flotte une fois chassée, Toulon était pris. L’ennemi étonné, dépossédé du port, menacé d’ailleurs par les batteries dressées contre les forts Malbousquet et d’Artigues, bloqué en un mot et isolé, coupé de ses communications avec la pleine mer, se voyant la retraite absolument fermée, craignant de tomber d’un moment à l’autre au pouvoir de l’assiégeant, aimerait mieux s’éloigner après avoir brûlé les vaisseaux français et les magasins de la marine.
Cette idée simple et géniale frappa vivement Saliceti et particulièrement Gasparin, qui conçut pour Bonaparte une estime infinie. Gasparin, lui aussi, avait dit dès le 4 septembre qu’on devait tout risquer pour bâter la prise de Toulon et que si les Anglais se retiraient, ils ne manqueraient pas de brûler l’arsenal et les vaisseaux français qu’ils ne pourraient emmener.
Les représentants et Bonaparte avaient compté sans Carteaux. Fils d’un maréchal des logis qui eut la jambe emportée
dans la guerre de Hanovre et mourut aux Invalides, enfant de troupe ou enfant du corps au régiment de son père, Carteaux aimait à dire qu’il avait endossé l’uniforme dès 1 âge de neuf ans. Tour à tour dragon et fantassin, il s était fait, au sortir du service, en 1779, peintre de batailles et portraitiste : un tableau qui représentait Louis XYI à cheval, lui valut en 1791 une somme de six nulle livres. Il prit part aux grandes jouinées de la Révolution. Le 14 juillet 1789, il était aide de camp de La Salle, qui commandait la milice parisienne, et Lafayette attestait qu’il avait été parfaitement content de son civisme et de son zèle. Nommé lieutenant de la gendarmerie nationale, Carteaux entraîna ses camarades le 10 août 1792 à défendre la cause populaire. Aussi fut-il promu par Servan adjoint aux adjudants généraux du camp de Meaux et par Pache adjudant général lieutenant-colonel. Envoyé à l’armée des Alpes comme adjudant général chef de brigade, chargé d’agir comme général de brigade contre les fédéralistes, qu’il dispersa facilement, il assurait avec fierté que s’il n’avait pas empêché la jonction des Marseillais et des Lyonnais, le Midi se fût détaché de la France. Cette victoire aisée qui lui valut le grade de général de division avait fait sa réputation. Son nom inspirait l'effroi, et au dernier jour du siège, lorsqu’il ne commendait plus les républicains, Toulon épouvanté criait : « Voici Carteaux! » En réalité, il n’était pas intelligent et n’entendait rien au métier de la guerre. Vêtu d’une redingote bleue à la polonaise et doré sur toutes les coutures, rejetant la tète en arrière, caressant volontiers sa large moustache noire qui seyait du reste h son teint blanc et à sa belle figure, il n’avait d’autres mérites que sa prestance et son jacobinisme. Hoche qui l’eut un instant sous ses ordres, lui donnait cette seule note : « général sans-culotte »,et de quelles épithètes l’accable le chevalier de Revel : sot, vaniteux, brutal, ivrogne, sauvage, spadassin, ficr-h-bras! C’était trop dire. Au demeurant, Carteaux fut un brave homme. Il n’usa pas de rigueur envers les Marseillais vaincus, et Poultier le félicite d’avoir ramené les esprits par un mélange de douceur et de sévérité. Dommartin
le nomme « son cher général Carteaux » et souhaite de courir avec lui de nouveaux périls. Napoléon écrit dans le Souper cle Beaucaire qu’il a a les plus grandes sollicitudes pour l’ordre et la discipline » .
Mais Carteaux, enorgueilli de sa brillante fortune et plein d une aveugle confiance en lui-même, ne consentait pas à reconnaître l’importance de l’Éguillettc, et, sans se soucier d un plan, ne voulait employer ses canons qu’à sa fantaisie, au basai d et sans but, ici et la, tantôt contre les ouvrages et la flotte, tantôt contre la ville. Il regrettait le départ de Dommartin : « C’est une grande perte pour moi, disait-il, que d’être privé de ses talents »; mais il ajoutait superbement qu’il attaquerait les assiégés sur cinq points différents et prendrait tous les forts de Toulon à l’arme blanche. L’arme blanche, tel était son grand moyen. Après avoir chassé l’adversaire des gorges d’Ollioules, qu’il qualifiait de terribles, il avait dû, écrivait-il, occuper vingt-deux lieues de terrain pour tenir en échec trois nations ennemies, Anglais, Espagnols, Napolitains; mais, dès qu’il serait assez fort en infanterie et qu’il aurait reçu les bataillons marseillais qui garniraient et garderaient ses derrières, il se porterait en avant avec sa poignée de braves et enlèverait les redoutes toulonnaises à la baïonnette !
Il consentit pourtant, sur l’ordre des représentants, à occuper le promontoire de Caire et, comme disait Saliceti, les sommités d’où les Français pourraient fulminer l’escadre anglo-espagnole. Avant tout, il fallait s’emparer du village de La Seyne. Le 17 septembre, au soir, Bonaparte avait réuni la grosse artillerie dont il disposait. Durant la nuit du 17 au 18, il dressa sur la hauteur de la Garenne une batterie qui fut appelée la batterie de la Montagne, et dans la journée du 19 il chassait des parages de La Seyne une frégate et deux pontons qui barraient aux républicains le passage de l’isthme; c’était, mande un délégué du Comité, la foudroyante attaque qui commençait. Puis, dans la nuit du 19 au 20, Bonaparte établissait à la pointe de Brégaillon, au pied de la chapelle, sur le rivage de la mer, une deuxième batterie dite des Sans-
Culottes. Tous les vaisseaux de l’escadre ang'laise vinrent tour à tour la saluer et lui lâcher leurs bordées. Mais Bonaparte leur répondit par un feu d’enfer. Il avait déjà cette maxime qu’on doit tirer sans se décourager et qu’après cent coups inutiles, le cent unième porte et fait effet. La batterie tint à distance les bâtiments ennemis, cc Vous vous souvenez, écrivait Napoléon en 1798 à Marmont, de nos batteries de Toulon ; l’artillerie à boulets rouges, servie de sang-froid, est terrible contre les vaisseaux. »
Dès lors, rien n’empêchait l’assiégeant de passer par La Seyne et d’établir sur les hauteurs de Caire une batterie qui balaierait toute la rade. « Prenez l’Éguillette, disait Napoléon à Carteaux, et avant huit jours vous entrerez à Toulon. » Le 21 septembre, l’adjudant général Delaborde occupait La Seyne. Le 22, à cinq heures du soir, après n’avoir fait pendant le jour aucun mouvement, il marchait sur l’Éguillette. Mais Carteaux ne lui avait donné que 400 hommes et ne lui envoya pas de secours. Comme son général, Delaborde ne comprit pas l’importance de l’entreprise. Il vit des renforts arriver aux Anglais; il attaqua mollement et après le premier choc, au bout de quelques minutes, recula. « Les Anglais — lisonsnous dans une lettre de Saliceti qui sent furieusement son Bonaparte — ont débarqué du monde, et se sont emparés des hauteurs, et ont placé des pontons dans la grande rade pour s’appuyer. Il était encore temps ce soir-là de les débusquer; ils avaient des projets de batteries qui n’étaient point exécutés; c’était une affaire de poste qu’il fallait brusquer et enlever de vive force, coûte que coûte; cela ne fut senti ni du général ni du colonel qui commandait l’expédition ; on mena peu de monde, qui se rebuta bientôt; l’Anglais résista. »
L’Anglais ne se borna pas à résister. Il se hâta de fortifier sa position et d’élever une redoute sur le point culminant, à l’endroit où est aujourd’hui le fort Caire ou Napoléon. Cette redoute, qui reçut le nom du commandant des troupes britanniques, fut appelée le fort Mulgrave; les Français la baptisèrent le Petit Gibraltar, comme à la même époque, d’autres
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Français baptisaient le Petit Luxembourg une redoute que les Autrichiens avaient construite devant Maubeuge. Trois autres redoutes servirent d’appui et de soutien au fort Mulgrave : la redoute de Grasse au-dessus de l'Eguillette, un ouvrage situé sur un mamelon en arrière à l’est du fort Mulgrave, un troisième ouvrage sur la hauteur Sauvaire au-dessus de Balaguier.
A la vue des travaux que les Anglais exécutaient dans la presqu’île, Napoléon fut saisi de fureur. « Les ennemis, s écriait-il, ont compris l’insuffisance de l’artillerie navale; ils ont risqué le tout pour le tout; ils ont fait une descente qui leur a réussi, et les voilà qui ont du canon, un chemin couvert et des palissades; ils vont recevoir des secours considérables, il faut se résoudre à un sièce! »
Mais il ne démordait pas de son idée. Prendre l’Égu illette , disait-il, voilà le seul moyen de prendre Toulon ; c’est expulser les Anglais des rades, et, si l’on attaque dans le même temps leMontFaron, on produit une a commotion générale ». On doit donc éteindre le feu des batteries de l’Éo-uillette, et une fois
ce feu éteint par nos boulets, que l’infanterie se présente avec vigueur et enlève la redoute anglaise! Il se peut que la garnison ennemie veuille soutenir un siège; mais qu’on ait assez de canons et de mortiers; qu’on bombarde la ville; qu’on ruine les défenses de Malbousquet, ses glacis, ses palissades, et qu’on l’emporte cl’assaut; qu’on canonne très vivement le fort d’Artigues ; qu’on fasse brèche au front de l’enceinte, au bastion du Marais, au bastion de l’Arsenal, et Toulon est à nous !
11 n’épargna rien, comme il dit, pour préparer l’attaque de l’Eguillette et rassembler le grand équipage de siège. Du premier au dernier jour, son activité fut prodigieuse. 11 envoyait ordres sur ordres et réquisitions sur réquisitions, exigeant des villes avoisinantes tout ce qu’il pouvait, prenant à Martigues huit pièces de bronze qu'il remplaçait par huit pièces de fer, tirant des deux citadelles d’Antibes et de Monaco les bouches
à feu qu’il regardait comme inutiles à leur délense, enlevant de La Seyne et de La Ciotat tous les bois et madriers nécessaires à la confection des plates-formes de canons et de mortiers, appelant les sans-culottes du Midi à prouver de nouveau leur républicanisme et à prodiguer leurs ressources, requérant dans tous les départements, de Nice jusqu’à Montpellier, des bœufs et des bêtes d’attelage qu’il promettait de nourrir et de payer de même que des chevaux d’artillerie, écrivant au commissaire des guerres Sucy, son ami de Valence, de se concerter avec l’administration de la Drôme et de former des brigades de charretiers, obtenant quotidiennement de Marseille cinq mille sacs à terre, employant à façonner des gabions les ouvriers du district du Beausset qui fabriquaient des paniers et des dames-jeannes, créant à Ollioules un arsenal où se réunissaient 80 forgerons, charrons et charpentiers, une salle d’armes où tous les fusils étaient réparés, et une salle d’artifices où se faisaient des fascines goudronnées et des boulets incendiaires, pressant les travaux du parc qui le fournissait de claies, de saucissons et de fagots de sape, rétablissant la fonderie de Dardennes qui lui donnait mitraille et projectiles.
Il demandait, soit en son nom, soit au nom du général et des représentants, le personnel qui lui manquait, car jusqu’à la fin du siège l’armée révolutionnaire fut, selon l’expression de Dugotnmier, pauvre en artilleurs. 11 réorganisait la compagnie de Dommartin, chargeait le capitaine en second, Perrier, devenu capitaine-commandant et d’ailleurs « excellent officier », de diriger l’arsenal de Marseille *, nommait capitaine en second le lieutenant en premier Desprez, lieutenant en premier le lieutenant en second Echelain et lieu-
1. On a dit que Bonaparte craignit d’appeler Perrier devant Toulon et de céder le commandement à son aîné; mais Perrier ne fut nommé capitaineeommandant que le 30 septembre, et la veille les représentants avaient fuit Bonaparte chef de bataillon provisoire. On a dit également que Napoléon s’était gardé d’appeler Gassendi, dont il était le cadet; mais Gassendi était suspect, et pourquoi, en plein siège, les représentants auraient-ils remplacé Bonaparte dont ils étaient contents? 11 faut dire au contraire que Napoléon s’est eflorcé de mettre Gassendi en évidence.
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tenant en second le sergent Villerment. Il prenait comme chef cl’état-major le capitaine Muiron et comme adjudantsmajors Talin et Junot , l’un capitaine de la compagnie d’artillerie du 2e bataillon de la Drôme et naguère canonnier au régiment de Strasbourg, l’autre premier sergent de grenadiers au 2e bataillon de la Côte-d’Or. Il donnait à Muiron comme adjudant-major un lieutenant d’artillerie du l°r bataillon de la Lozère, Favas, qui devint chef de bataillon provisoire de l’arme et finit, comme Talin, dans la gendarmerie. Il faisait conducteur en chef des charrois un sergent-major de sa compagnie, Dintroz, élu tout récemment lieutenant en second. Il appelait de Marseille un ancien caporal-fourrier du 4e régiment, capitaine des canonniers de la compagnie des Allobroges, Constantin, et lui enjoignait en même temps de restituer sans retard deux chevaux des équipages, sous peine des « plus grandes rigueurs ». Il appelait le capitaine Pellegrin qu’il avait connu sergent à Valence. Il appelait le chef de bataillon Gassendi, son ami du régiment de La Fère, et le priait de se rendre en toute diligence h Marseille et cl’y former un équipage de siège.
Mais Gassendi détestait la Révolution et déplorait dans ses vers les excès du nouveau régime. Il ne parlait qu’avec émotion de ses camarades emprisonnés, exécutés ou condamnés à vivre dans l’exil :
O céleste amitié, qui me rendra tes charmes?
Que sont-ils devenus, tous mes compagnons d’armes?
Par de lâches bourreaux les uns assassinés,
Sur des bords étrangers les autres entraînés,
Je les ai perdus tous, et jusqu’à l’espérance De voir jamais finir leurs maux et leur absence.
11 se moquait des personnages que la 1 erreur portait aux plus hauts grades et qu’il voyait aller et venir
Les cheveux courts et gras, le ton rogue et brutal,
Pantalon bien tendu, botte courte et luisante,
Nez au vent, œil hagard, moustache bien pendante,
Sabre long et traînant.
Il se plaignait d’être laissé de côté :
Trente ans pour mon pays j’ai servi dans les camps,
El trente ans mon pays me laisse aux derniers rangs,
Lorsque mon perruquier et mon maître de danse,
Ignorants, méprisés même des ignorants,
Deviennent généraux à force d impudence.
Les sentiments de Gassendi étaient-ils connus? Les fit-il imprudemment éclater dans scs conversations ? Fut-il dénoncé comme noble ou comme suspect? Quoi qu’il en soit, Bonaparte apprit soudain, non sans déplaisir, qu’ « une scène était arrivée », que son camarade avait été dans de grands embarras, et que les commissaires de la Convention avaient dû le désavouer. Il se rendit aussitôt à Marseille. Il ne trouva plus Gassendi, mais il s’entretint avec les représentants : « Ils ne sont point du tout mécontents, écrivait-il à son ami, ils croient seulement avoir dû céder à la politique; la conduite que vous avez tenue est très louable, et fait l’éloge de vos principes. » A son retour au quartier général d’Ollioules, il obtint de Gasparin et de Saliceti un arrêté qui donnait à Gassendi une autre mission : Gassendi devait aller dans les villes où il croyait trouver les approvisionnements nécessaires à l’équipage de siège, et il aurait avec Bonaparte une correspondance suivie sur cet objet. Le 4 novembre, Napoléon le chargeait de prendre à Grenoble, a Briançon, à Saint-Etienne, à Lyon des pièces de rechange pour les fusils, des bombes de dix pouces, des fusées de signaux, des tire-bourre et des sabres, des outils de pionniers, des haches, des pioches, et un petit équipage de pontons pour le passage des marais qui se forment dans les temps pluvieux.
C’était surtout la poudre qui manquait. Le 22 octobre, Napoléon n’en avait que cent douze milliers et en demandait quinze cents. Pouvait-on, disait-il, commencer la première batterie sans avoir au moins six cents milliers de poudre? « Eussions-nous, ajoutait-il, tout l’équipage de siège complet, toutes les pièces de canon nécessaires, tant que nous ne nous serons pas procuré plus de poudre, il nous sera impossible
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de commencer nos opérations devant Toulon. » A plusieurs reprises, il s élève contre les olliciers insouciants qui laissent leurs hommes prodiguer la poudre. Il s’indigne que les soldats jonchent le sol de leurs cartouches parce qu’ils n’ont pas de gibernes. Il désire qu’ils n’aient chacun que deux cents cartouches, que personne ne l’oblige à en fournir davantage, que les généraux cessent de l’obséder de leurs plaintes et de leurs exigences. « On ne peut pas lutter seul contre tous et sur tous les objets, écrit-il aux représentants. Si l’on continue à gaspiller les cartouches et à ne pas vouloir suivre les règles prescrites par la loi, à crier plus fort que les soldats du moment que l’on retardera la livraison ou qu’on la refusera parce que les différents corps ne seront pas en règle, si j’ai à la fois à combattre les officiers, les commandants des ailes et encore le grand état-major de l’armée, si tous ceux qui sont d’un grade supérieur peuvent me dire je veux, concevez qu’il faudra quatre cents cartouches par tête, c’est-à-dire cent quatre-vingts millions de poudre de plus que nous n’en avons. Vous voyez d’après ceci les sollicitudes que vous devez vous donner pour organiser cette armée et pour maintenir toutes les armes dans leurs fonctions. Je le soutiendrai toujours; si la loi n’avait pas accordé à l’artillerie cette responsabilité séparée, si elle ne lui avait pas donné une existence directe d’elle au pouvoir exécutif, il faudrait la lui donner pour le siège de Toulon. » Il luttait avec la même vigueur contre les régisseurs des
vivres et les directeurs des subsistances, leur reprochait de réquisitionner les voitures des transports militaires avant qu’elles eussent déchargé bombes et poudre, de prendre en cas de besoin les chevaux d’artillerie pour les remplacer par d’autres, de racoler les charretiers, hommes très poltrons que les officiers de l’armée traitaient nécessairement avec une grande sévérité pour obtenir d’eux une grande précision et qui passaient volontiers de l’artillerie dans les vivres. Personne, disait Bonaparte, n’avait le droit de disposer des chevaux de l’artillerie : ils étaient et devaient être les meilleurs de l’armée puisqu’il fallait une éducation pour les accoutumer au feu,
ainsi que les conducteurs; il valait mieux perdre des canonniers que des charretiers; admettre dans le service des vivres des hommes qui faisaient métier de traîner les pièces et les caissons, c’était empêcher le recrutement et encourir les peines prononcées contre ceux qui débauchaient le soldat.
Sa bravoure égalait son activité. Jamais Napoléon ne fut plus intrépide qu’au siège de Toulon. Sous le feu le plus vif, il parcourait les batteries, les animait de son ardeur. Impassible au milieu des projectiles, gardant la même attitude, ne donnant aucun signe d’émotion, il disait froidement à ses compagnons : « Gare! voilà une bombe qui nous arrive! » Un jour, il prit la place d’un canonnier qui venait de tomber, saisit le refouloir et aida à charger dix à douze coups. Le canonnier avait la gale. Napoléon, absorbé par d’autres soins, se contenta d’un léger traitement. Le mal sembla disparaître, mais devait longtemps affecter sa santé.
Cependant peu à peu la grosse artillerie arrivait de Marseille et le nombre des batteries s’augmentait. Bonaparte donnait ordre à chaque commandant de faire des magasins qui contiendraient au moins cent coups par pièce, de les garnir de toile cirée pour les garantir de la pluie. Il avait achevé la construction de la batterie des Sans-Culottes. Deux autres batteries, l’une dite du Brégmart et située au-dessus de Faubréffas, l’autre dite de la Grande Rade, devaient écarter à droite de l Ésruillette les frégates anglaises qui, selon le mot des républicains, faisaient les péronnelles. Deux autres encore s’établissaient aux Quatre-Moulins et aux Sablettes, en face du Petit Gibraltar.
Les batteries du Bréguart et de la Grande Rade firent leur effet et chassèrent les pontons et bombardes des Anglais à droite du promontoire. Mais la batterie des Sans-Culottes était la plus puissante. Elle avait la fameuse couleuvrine de 44 qui venait de l’arsenal de Marseille. On attribuait à cet engin des propriétés merveilleuses et l’on assurait sur la Cannebière qu’elle portait au moins à deux lieues, qu’elle faisait un ravage
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considérable dans la flotte anglo-espagnole, que les royalistes de Toulon avaient fait dire une messe solennelle pour qu’elle crevât. Ce n’était en réalité qu’une antiquaille, un objet de curiosité; elle ne rendit aucun service et ne tira que quelques boulets. Mais la batterie avait en outre une pièce de 30, quatre pièces de 24 et un mortier de 12. Elle combattit vigoureusement le tir des vaisseaux ennemis, et si elle ne fit que leur enlever des mâts, elle les contraignit à évacuer la partie occidentale de la Grande Rade. Désormais l’escadre des alliés se tint au large et, comme dit Bonaparte, à distance raisonnable. Le bulletin des batteries françaises relate chaque jour qu’elle est hors de portée.
Il eût fallu que l’artillerie de La Poype, dirigée par un camarade de Napoléon au 4e régiment, le capitaine Sugny, vînt battre en même temps la Grande Rade. La Poype avait promis à Carteaux de s’emparer du cap Brun. Mais soutenu par son beau-frère le représentant Fréron, ce général ne pensait qu’à contrecarrer Carteaux et à le supplanter. Il déclara qu’au lieu d’aborder la montagne du cap Brun, il attaquerait le Faron a la baïonnette, qu’une fois maître du Faron, il ne serait séparé de Carteaux que par la rade et que Toulon tomberait dans huit jours et peut-être moins. Déjà ses troupes se disposaient à se concentrer aux environs de La Valette et à quitter I ourris et Revest, qui reliaient leur droite au reste de l’armée révolutionnaire. Carteaux se fâcha, lui enjoignit de conserver scs positions. La Poype obéit, mais le 1er octobre, sans même informer Carteaux, il attaquait le Faron : il comptait 1 emporter par un brusque assaut et pensait que cette action d éclat lui vaudrait le commandement en chef.
11 réussit. A la pointe du jour, il surprenait une centaine d’Espagnols qui gardaient le Pas de la Masque, entrait dans la redoute de la Croix Faron abandonnée par ses défenseurs, et, sur-le-champ, il écrivait au crayon, derrière un assignat de dix livres, ces lignes triomphantes a Carteaux : « Les troupes de la République viennent d’enlever la montagne de Faron, ses retranchements et ses redoutes. » Mais s il était parvenu,
comme par magie, selon le mot d’un assiégé, sur la crête du mont, il avait encore devant lui le fort Faron et il n’eut pas le temps de hisser un mortier et deux pièces de 4. A dix heures du matin, lord Mulgrave et l’Espagnol Gravina débouchaient, 1 un par Saint-Antoine, l’autre par le Valbourdin, pour lui couper la retraite. Il essuya, de son propre aveu, une déroute complète. Ses bataillons s’enfuirent au cri de Sauve qui peut. Plus de 200 Fran çais se tuèrent en tombant des rochers qui dominent La Valette. A trois heures de l’après-midi, les 'boulonnais voyaient llotter sur le Faron le pavillon blanc qui, depuis le matin, remplaçait partout sur les remparts, les forts et les vaisseaux le drapeau tricolore. Ils offrirent le lendemain h chacun des généraux alliés une couronne de lauriers.
Ce succès enhardit les assiégés, et, s’ils avaient établi l’unité de commandement, s ils avaient eu pour chef un homme énergique, résolu, un Bonaparte qui tînt toutes leurs troupes sous son autorité, ils auraient culbuté l’assiégeant. Leurs sorties ne furent que des reconnaissances. Dans la nuit du 8 au 9 octobre, ils surprenaient le poste des Sablettes, enclouaient les canons et mortiers de la batterie, sciaient les affûts, faisaient plusieurs prisonniers, dont un lieutenant d’artillerie. Cet olficier écrivit le surlendemain à Bonaparte qu’il était très bien traité, ne manquait de rien, n’avait qu’a se louer de la conduite des Anglais envers lui. Le Journal d'Avignon publia la lettre. C’est la première fois que le nom de Napoléon paraît dans une gazette politique.
La sortie du 14 octobre fut plus importante. A quatre heures de 1 après-midi, 30U0 hommes se réunissent autour de Malbousquet; ils passent le Las; ils refoulent aisément l’avantgarde républicaine qui fêtait la prise de Lyon; ils atteignent le plateau des Arènes, le plateau des Gaux, le plateau de la Goubran. Mais Bonaparte accourut avec Alméras, aide de camp de Carteaux, et des réserves. Les soldats avaient mis leur confiance dans le commandant de l’artillerie et lui demandèrent des ordres, sitôt qu’ils l’aperçurent. Grâce à Napoléon et a son compagnon d’armes Alméras, les assiégés furent
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repoussés et les batteries sauvées. Bonaparte se fit dans cet engagement son opinion sur les coalisés : il reconnut que les Anglais se battaient bien et que les Napolitains étaient mauvais, peu entreprenants. « Toute cette canaille, Napolitains, Siciliens, — disait-il plus tard à son frère Joseph, — sont bien peu de chose. »
Les Français s’étaient laissé assaillir le 14 octobre. Le lendemain, ils se faisaient assaillants. La Poype, que Carteaux avait, après l’échec du Faron, remplacé par La Barre, avait été réintégré dans son commandement par les commissaires de la Convention. Le 15 octobre, à la tête de 400 hommes, et après un combat où Joseph Bonaparte fut, paraît-il, légèrement blessé, il enlevait la hauteur du cap Brun défendue par le régiment émigré de Royal-Louis. Déjà Saliceti, exultant de joie, mandait à Paris que La Poype aurait raison des batteries de La Malgue et deviendrait maître d’un des points les plus importants des environs de Toulon. Mais derechef, comme le 1er octobre au mont Faron, La Poype fut chassé de ce poste par deux colonnes qui menacèrent de l’envelopper.
Telle était la situation des assiégeants au 15 octobre, a Cela va lentement », disait Bonaparte, et le commandant de l’artillerie regrettait 1’ « insuffisance », 1’ « inactivité » de Parsenal de Marseille, et se plaignait de son « mince équipage provisionnel » : il n’avait encore que 24 canons et 4 mortiers! Les représentants se décourageaient. Ils se défiaient des troupes qu’ils jugeaient incertaines encore et indisciplinées. Les volontaires de l’Ardèche n’avaient pas la moindre expérience et un de leurs lieutenants priait le général de les placer en seconde ligne, pour leur donner le temps d’apprendre à charger leurs fusils. Les grenadiers des Bouches-du-Rhône se livraient à l’insubordination et, malgré le règlement, malgré la défense réitérée de s’éloigner du camp, allaient se divertir à Ollioules. La plupart des officiers se rendaient à Marseille sans permission pour s’amuser et, comme on disait, courir les muscadines. Carteaux assurait que les hommes ne quittaient
qu’à regret leurs foyers, qu’un grand nombre étaient dénués de tout équipement et ne faisaient que consommer les subsistances.
Vainement Saliceti et Gasparin chargeaient Albitte d’aller à Paris exposer leurs doléances. Vainement ils déclaraient au Comité de salut public que les besoins de 1 armée révolutionnaire étaient immenses. Le Comité ne leur répondait pas, et lorsqu’ils demandèrent à Doppct, qui venait de prendre Lyon, des renforts considérables en hommes, en armes, en engins, en munitions, Doppet leur répliqua qu il leur envoyait du canon et leur enverrait journellement quelque chose, mais qu’on le sollicitait de toutes parts, qu’il devait voir, qu’il voyait la République entière. Désespérés, les deux représentants annoncèrent que si le Comité ne se décidait pas à leur donner aide et assistance, Toulon serait bientôt pour la France ce qu’était Gibraltar pour l’Espagne, et qu’il faudrait garder continuellement une armée devant cette ville, devant cette nouvelle Vendée, d’autant plus dangereuse qu’elle recevait par la Méditerranée des secours de toute sorte.
Le pis, c’était le manque de concert, c’était la mésintelligence des généraux qui se détestaient et cherchaient à se nuire. La Poype se moquait de Carteaux et ne tenait nul compte de scs ordres; Carteaux accusait son lieutenant d affecter l’indépendance et de lui « lier les bras », le taxait d’ignorance et d’orgueil, rappelait avec une joie maligne les échecs du Faron et du cap Brun que les journaux d’Avignon vantaient comme de grands exploits et qui n’avaient pour résultat que des enterrements. La Poype avait dit cavalièrement, après sa déroute du 1er octobre, qu’il voudrait avoir une telle affaire tous les huit jours : Carteaux lui reprochait ce propos, son ton léger, son air de persiflage, ses façons de ci-devant, et le qualifiait de « général de toilette ». Les représentants éloignèrent La Poype, qui se rendit à Lyon pour surveiller l’envoi des renforts. Carteaux ne se radoucit pas; il restait mécontent, dégoûté, et bien qu’il sc plût, assurait-il, à être sous la férule de la Convention, il trouvait que Gasparin et
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Saliceti n’avaient pas pour lui les mêmes égards que le « brave » Albitte; il écrivait à Paris que les commissaires palliaient les torts de La Poype ; il s’indignait qu’un vrai sans-culotte, comme lui, subît tant de « tracasseries et de jalousies ». Qu’un général plus capable se présente, ajoutait-il, et il céderait avec reconnaissance un fardeau qui, par suite de « la trahison plus noire », devenait insupportable.
Mais depuis l’arrivée de Bonaparte les commissaires étaient convaincus de l’impéritie de Carteaux. 11 est, avouaient-ils le 30 septembre, « incapable de saisir les opérations d’une armée assiégeante ».
Le commandant de l’artillerie leur avait fait voir les sottises du général. Pourquoi, après avoir pris Marseille, Carteaux n’avait-il pas précipité sa marche sur Toulon? Dans le Souper de Beaucaire, le Marseillais que Bonaparte met en scène menaçait le militaire de se donner aux Espagnols qui croisaient devant le port. « Nous ne vous en laisserons pas le temps », répondait l’officier. Carteaux, disait Bonaparte aux représentants, avait laissé le temps aux Toulonnais de se donner à l’Angleterre, et les représentants convenaient avec lui que le général avait manqué d’audace.
Bonaparte se plaignait de l’état-major de Carteaux, qui voulait tout diriger. « Faudrait-il donc toujours, s’écriait-il, lutter contre l’ignorance et les basses passions qu’elle engendre, dogmatiser et capituler avec un tas cl ’ignorantacci, pour détruire leurs préjugés et exécuter ce que la théorie et l’expérience démontrent comme des axiomes à tout officier d’artillerie? » Et, avec Bonaparte, Gasparin et Saliceti répétaient que Carteaux s’entourait de gens encore plus ignares et entêtés que lui, qui ne connaissaient pas « les hommes, les machines militaires et leurs effets ».
Bonaparte rappelait que Carteaux, craignant de s’étendre sur la droite, avait refusé d’occuper solidement la position de Caire, de renforcer Delaborde, d’écraser les Anglais à l’Éguillette. Avec Bonaparte, les conventionnels assuraient que le général n’avait pas compris le seul projet qui fût possible,
qu’il avait commis une « faute bien cruelle », que l’expédition de Toulon, qui pouvait aboutir avec un peu d’intelligence et de rapidité, traînait en longueur et ne réussirait plus que parle temps et par le nombre.
Les paroles mêmes de Bonaparte semblaient s’introduire et se glisser dans la correspondance des commissaires. « Le plan que j’ai présenté, disait Napoléon, est le seul praticable; mais les Anglais débarquèrent à l’Éguillette; peu de jours après, ils y eurent des pièces de 24; je compris que l’affaire de Toulon était manquée. » Sous l’impression de ses entretiens avec Bonaparte et comme sous sa dictée, Saliceti écrivait : « Le plan que nous avions adopté était le seul profitable; mais les Anglais ont débarqué du monde; le lendemain ils ont formé des batteries, monté des pièces de 24; nous regardons notre plan comme manqué. »
Fort de l’appui des représentants, fort de l’ascendant qu’il avait sur eux et dont rien, témoigne Marmont, ne peut donner l’idée, Bonaparte critiquait impitoyablement le général en chef. Devant Saliceti, devant Gasparin, il rappelait ses vantardises. « Nous n’avons plus besoin de rien, lui avait dit Carteaux à la première entrevue, et vous aurez le plaisir de. brûler Toulon demain sans en avoir la fatigue. » Et le jour suivant, il conduisait Napoléon à une batterie qu’il avait établie pour incendier l’escadre anglaise. Placée au débouché des gorges d’Ollioules, un peu à droite de la route, sur une hauteur à 800 toises de la mer, la batterie devait agir contre des vaisseaux qui mouillaient à 400 toises du rivage, et les grenadiers du régiment de Bourgogne et du 2e bataillon de la Côte-d’Or, répandus dans les bastides des environs, chauffaient des boulets avec des soufflets de cuisine! Ou bien Bonaparte montrait le billet naïf que Carteaux lui adressait le 19 septembre : « Je vous conseille, écrivait le général, de bien placer vos batteries et d’attendre, pour les faire jouer, que le vent soit bon, car ce serait perdre votre temps ; faites bien rougir et établir votre forge, pour que les boulets soient bien chauffés. » Ou bien encore il racontait que lorsqu’il avait dit en désignant l’É o-u i 1-
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lette sur la carte : Toulon est là , Carteaux poussait son voisin du coude et remarquait niaisement : « Voilà un mâtin qui n'est guère ferré sur la géographie. »
Bonaparte finit par désobéir formellement à Carteaux. Un jour, le général le mena sur une hauteur et lui proposa d’y installer une batterie qui battrait à la fois le fort Malbousquet et les forts Rouge et Blanc. Napoléon lui représenta qu’il fallait au contraire placer trois ou quatre batteries contre un seul fort et faire converger leurs feux, qu’une faible batterie construite en terre et à la hâte ne pouvait l’emporter sur des batteries patiemment établies avec le relief de la fortification permanente, qu’en un quart d’heure l’ennemi la raserait et mettrait tous les canonniers hors de combat. Carteaux insista, et Bonaparte ne dressa pas la batterie. Une autre fois, Carteaux ordonna d’élever une batterie sur une terrasse en avant d’une bastide, en un endroit où les pièces n’avaient pas de recul; Bonaparte n’en fit rien. Mais le commandant de l’artillerie dut s’éloigner pour vingt-quatre heures et se rendre à l’arsenal de Marseille; Carteaux en profita pour prescrire l’évacuation d’une batterie sous prétexte que le feu des assiégés y tuait ou v blessait les canonniers; Bonaparte revint à temps pour s’opposer à cette mesure. Fatigué, excédé de ces contrariétés, Napoléon pria le général de lui communiquer son plan : Carteaux répondit que l’artillerie devait chauffer Toulon pendant trois jours, et qu’ensuite il attaquerait la ville en trois colonnes. Outré, Napoléon dit à Gasparin qu’il ne pouvait plus servir sous un homme qui n’avait pas les plus simples notions du métier militaire.
Carteaux n’ignorait pas les critiques violentes dont il était l’objet. Mais sa femme, qui ne manquait pas de bon sens et que Dommartin nomme une brave et digne personne, rengageait à se taire. « Laisse faire ce jeune homme, disait-elle à son mari, il en sait plus que toi; il ne te demande rien; il te rend compte, la gloire te reste, et, s’il commet des fautes, elles seront pour lui. » Carteaux dévora son dépit et se contenta de déclarer que le capitaine Canon, comme il appelait railleuse-
ment Bonaparte, répondait sur sa tête des dispositions prises. Toutefois, il écrivit au ministre que tous les officiers de 1 étatmajor de l’armée étaient « bien neufs » et avaient de la bonne volonté, au lieu de talent; il ne cita qu’Alméras dans la lettre où il annonçait le combat du 14 octobre; enfin, il ne put s’empêcher, en s’entretenant avec line députation des jacobins de Marseille, d’exhaler des plaintes. « L’artillerie, dit-il, ne m’est pas soumise, et son chef Bonaparte fait tout en sens contraire; il y a quelque dessous de cartes que je n ai pas encore découvert; mais attaquer le chef de l’artillerie, c’est attaquer les représentants eux-mêmes. »
Il fut rappelé. Dès le 26 septembre Saliceti mandait au Comité que X absence de Carteaux donnerait peut-être h l’armée un général et des officiers supérieurs qui sentiraient mieux 1 importance de la position de Caire. Pas une lettre de Gasparin et de Saliceti qui ne contînt des griefs contre Carteaux. Carteaux, disaient-ils, n’avait que de la réputation; Carteaux manquait h la fois de moyens personnels et de bonne volonté; Carteaux n’était pas h la hauteur de sa mission; il leur fallait un homme qui fut disposé à se battre tout autrement que Carteaux. Ils songèrent un instant à le remplacer par La Povpe. Mais La Poype avait sa femme et sa fille dans Toulon, et, bien qu’il fût patriote et qu’il eût, comme on disait, effacé quelques restes de noblesse par ses services et ses alliances avec la sans-culotterie, l’armée croirait-elle qu’il agissait franchement et sans-arrière-pensée? « Il a sous les yeux, écrivait l’amiral Truguet à Barère, une ville qui renferme ce qu’il a de plus cher; peut-il toujours se défendre d’un mouvement de sensibilité? » Gasparin et Saliceti se résignèrent donc à conserver Carteaux, et pour mieux le conduire et le gouverner, ils demandèrent au Comité de salut public un savant ingénieur.
Mais les représentants à l’armée d’Italie, Barras, Fréron, Ricord, Augustin Robespierre, joignirent leurs plaintes à celles de leurs collègues. Barras et Fréron déclaraient que Carteaux ne possédait aucune connaissance militaire, qu’il avait déjà perdu deux mois et qu’il échouerait certainement. Augustin
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Robespierre affirmait que l’éloignement de Carteaux serait une victoire. Ricord se rendit à Paris : il dit aux Jacobins, à la Convention, au Comité que s'il fallait, selon l’expression de Dubois-Crancé, attaquer Toulon par un déluge de feu, l’entreprise devait être confiée à un général aussi énergique et intelligent que patriote, à un homme qui réunît à sa réputation guerrière un grand caractère.
Le 23 octobre une lettre du ministre prescrivait h Carteaux d’aller à Nice au quartier général de l’armée d’Italie qui passait dans ses mains. « Les difficultés survenues dans le commandement, lui écrivait Bouchotte, rendent cette position pénible pour la chose publique et pour vous-même. » Il se lamenta, se désola. On lui ôtait donc l’honneur de terminer une opération qu’il avait commencée avec si peu de ressources et poursuivie si obstinément! On l’arrachait à ce siège de Toulon dont il s’était si courageusement chargé et qu’il comptait mener à bonne fin! Pourquoi ne pas déférer à son vœu, ne pas lui permettre d’achever l’œuvre entamée? Il ne désirait, ne demandait qu’une chose : battre les Anglais et prendre Toulon. Toulon pris, il aurait sa récompense, et il donnerait sa démission pour n’être plus rien, rien qu’un simple volontaire. Mais l’ordre du ministère était précis : Carteaux devait se rendre a Nice, et après avoir triomphé des Marseillais, triompher des Piémontais. Il partit le 7 novembre, disant pis que pendre de Doppet, qui lui succédait, et de La Poype, qui restait a 1 armée, assurant que Doppet manquait de talents militaires et que La Poype avait montré du doigt aux Anglais les deux points essentiels d’attaque, Faron et le cap Brun, gémissant de céder la place, non à de plus habiles, mais à de plus heureux qui profiteraient de ses labeurs et qui n auraient aucune peine a vaincre lorsqu’afllueraient les moyens d’agir. Il n’emportait le regret de personne; s’il fût demeuré, disait-on dans le camp, il eût tout désorganisé.
Doppet ne parut que le 12 novembre, et ce retard arrêta naturellement les opérations. Durant plusieurs jours, Carteaux n’avait pas dissimulé son humeur, et Saliceti se plaignait amc-
rement que l’armée fût si longtemps exposée au hasard de la
patience et de la fidélité d’un pareil homme.
LaPoype, le plus ancien général, commanda par intérim du 7 au 12 novembre, et, s’il se tint sur la défensive, selon l’ordre de Doppet, il mérita du moins, remarque Napoléon, l’estime du soldat. Mais le véritable chef de l’armée était Salieeti, c’est-à-dire Bonaparte. Abandonné par Gasparin, qui succombait à la fatigue et allait mourir à Orange, Salieeti décidait de toutes choses, et il est d’ailleurs le seul des représentants du peuple qui soit resté devant Toulon du commencement à la fin du siège. Bonaparte avait conservé son ascendant sur lui. Les deux Corses allaient ensemble aux postes avancés. Un soir, le 7 novembre, avec Varèse, ils visitèrent l’emplacement d’une batterie que Bonaparte projetait de diriger contre le fort Malbousquet. Au retour, Salieeti tomba de cheval et se fit deux contusions, l’une à la tête, l’autre à la jambe. Bonaparte et Varèse eurent peine à le ramener; les balles sifflaient à leurs oreilles, et ils étaient tout près de l’ennemi; « nous pouvions, rapporte Varèse, être facilement enlevés par une patrouille ».
Enfin Doppet arriva. C’était un Savoyard, naguère médecin à Chambéry, et depuis 1789 homme de lettres à Paris, rédacteur des Annales patriotiques, auteur de romans et de ces Mémoires apocryphes de M"10 de Warens que le lieutenant Bonaparte lisait à Valence en 1786. Il devait son avancement aux circonstances et non à l’intrigue. Elu chef de brigade de la légion des Al lob roges, et le seul chef de brigade qui fût dans l’armée de Carteaux durant la campagne du Midi, il avait été nommé général et, pour avoir montré à la tète de l’avant-garde quelque célérité, chargé de commander l’armée des Alpes et, de brusquer la prise de Lyon. Les Lyonnais vaincus, il fut appelé devant Toulon parce qu’on pensait qu’il enverrait sous les murs de la ville assiégée toutes les forces dont il pouvait disposer. Il avait plus d’esprit que Carteaux, mais bien qu’il eût servi dans sa jeunesse au régiment de Commissaire-Général cavalerie et aux gardes françaises, il
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entendait aussi peu que Cartcaux le métier de la guerre. Lorsqu’une bombe partie de Toulon mit le feu au magasin de poudre de la batterie de la Montagne, il dit sérieusement à Bonaparte que cet incendie était l’œuvre des aristocrates de l’armée. Il eut toutefois le mérite de se rendre justice. « Le sièo-e de Toulon, écrivait-il, exrne un rassemblement de talents militaires et de combinaisons qu’on me suppose je ne sais pourquoi », et il déclara qu’il n’accepterait pas la direction de l’entreprise et ne resterait devant foulon que sous les ordres de son successeur.
Il faillit, pourtant, sans l'avoir voulu, s’emparer de la place ou du moins enlever un des ouvrages les plus importants. Le 15 novembre, le bataillon de la Côte-d’Or, posté en face du fort Mulgrave, vit un prisonnier français que des Espagnols maltraitaient. Indigné, il courut aux armes et marcha droit sur le fort. Le régiment de Bourgogne le suivit, puis d autres bataillons, puis toute une division. Un feu violent, épouvantable, de mousqueterie et d’artillerie éclata des deux parts. Doppet et Bonaparte se hâtèrent de se rendre sur le lieu de l’action. « Le vin est tiré, dit Napoléon, il faut le boire», et il ajouta que mieux valait s’engager à fond que de reculer. Doppet lui permit de diriger le combat. Bonaparte se mit a la tête des tirailleurs qui couvraient tout le promontoire et forma deux compagnies de grenadiers en colonne pour pénétrer par la gorge dans le fort Mulgrave. Mais O’IIara, gouverneur de Toulon, qui du bord de la Victory voyait le combat, vint au Petit Gibraltar pour stimuler les troupes, et une sortie qu’il exécuta fut vigoureusement appuyée par la canonnade des remparts et des vaisseaux. Doppet vit un de ses aides de camp tomber à ses côtés. Il lit battre la retraite. Napoléon frémissait de rage, et le visage ensanglanté par une légère blessure qu’il avait reçue au front, il galopa vers Doppet :
« Toulon est manqué, s’écriait-il, et un j... f . a fait battre la
retraite! » Les soldats partageaient sa colère et menaçaient le général en chef : « Aurons-nous toujours, disaient-ils, des peintres et des médecins pour nous commander . »
Mais sur les instances de Ricord, le Comité de salut public avait décidé le 1er novem'bre de réunir toutes les forces du Midi contre Toulon, et, le 3 novembre, d’envoyer Doppet a l’armée des Pyrénées-Orientales, de placer Carteaux a 1 armée des Alpes et de donner l’armée d’Italie a Dugommier qui serait spécialement chargé de diriger le siège de loulon.
Le 16 novembre, Dugommier était à Ollioules. Deux heures après Dugommier, arrivait Du leil cadet qu Albitte et Doppet avaient appelé de Grenoble pour lui confier l’artillerie. Huit jours plus tard, le 24 novembre, se présentait le chef de bataillon Mareseot, envoyé par son caramade et ami Carnot pour diriger le génie. Ces choix prouvaient que le Comité de salut public avait résolu d’imprimer aux opérations du siège une décisive impulsion. Les secours se montraient enfin : hommes, canons, munitions. Sept bataillons venaient de Lyon, et dix-sept autres de l’armée des Alpes. De Besançon, de Lyon et des places du Dauphiné, soit par le Rhône, soit par les routes, débouchait un matériel considérable.
Né à la Basse-Terre en 1738, Jacques Coquille du Gommier avait alors cinquante-cinq ans. Cadet a la compagnie des cadets-gentilshommes des colonies établie a Pioehefort, officier des batteries de la marine, enseigne d’une compagnie franche d’infanterie, il s’était distingué par sa bravoure dans la guerre de Sept Ans aux sièges de La Guadeloupe et de La Martinique et pendant la guerre de l’indépendance américaine, où il commandait les volontaires de son lie, a 1 attaque de Sainte-Lucie. Aussi avait-il reçu la croix de Saint-Louis. Il vivait sur son bien lorsqu’éclata la Révolution. De nouveau commandant des volontaires de La Guadeloupe, il s’efforça d’étayer, comme il dit, la régénération française a La Martinique. Mais, combattu par les autorités de La Guadeloupe, endetté, presque ruiné, contraint de vendre la propriété dont il portait le nom, chargé de plaider à Paris la cause des patriotes et désigné pour député extraordinaire des des du Vent, il partit pour la France en 1791. Promu le 10 octobre 1792, sur la recommandation de Marat, général de bri-
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gade, il n’eut que le 22 mai 1793 un emploi à l’armée d’Italie, et, parce qu’il comptait que le Conseil exécutif se raviserait et l’enverrait servir aux colonies, il ne rejoignit son poste qu’au milieu de septembre. Deux éclatants faits d’armes, deux beaux succès obtenus coup sur coup malgré la disproportion du nombre et le désavantage du terrain le signalèrent aussitôt a l’attention des représentants et lui valurent le grade de général de division. Le 19 octobre, d Utelle où était son principal quartier, il courait à Gilette, dont le baron de W ms s était emparé, chassait les Austro-Sardes en les assaillant de nuit à l’improviste, puis revolait à Utelle pour repousser les Piémontais de Saint-André et leur reprendre le 22 octobre par une charge vigoureuse la cime du Diamant. Il n avait pas encore, quoi qu’eût dit Ricord, une grande réputation, et le Journal cl’ Avignon le confondait avec Leigonyer. Mais il avait l’ardeur, l’activité, l’intelligence de la guerre. C était le général qu’avait demandé 1 ruguet, un général qui eut expérience, habileté, présence d’esprit, et non jactance et charlatanerie. Son extérieur frappa les troupes. Sa taille élevée, sa figure ouverte et brunie du soleil, son front large et découvcit, ses yeux perçants et pleins de feu, ses cheveux blancs tiès touffus qui rehaussaient la flamme de son regard et donnaient à sa physionomie plus de relie! et de vivacité, imposèrent suile-champ aux officiers et aux soldats. Un de ses lieutenants, Micas, le nomma son père d’armes. Dugommier, écrit Augustin Robespierre, est « un vrai républicain qui sait inspirer 1 enthousiasme de la liberté; il est aimé de ses subordonnés qu il aime ».
Aidé de son chef d’état-major qui fut d’abord l’adjudant général Grillon, puis le général de brigade Dugua, Dugommier se hâta de mettre en ordre l’armée révolutionnaire. 11 rappela le soldat au respect des lois militaires et distribua dans les camps un extrait du Code pénal. Il fit défendre par les représentants le gaspillage de la poudre. Il réunit les corps qu’il avait trouvés pour la plupart disséminés en une loule de détachements et« étorqués de leur principal noyau ». 11 corn-
pléta les compagnies de grenadiers et de chasseurs par des hommes de bonne volonté.
Il appréciait les gens, disait-il, en les voyant travailler, et il avait aussitôt apprécié Bonaparte. Qui savait mieux le fort et le faible de Toulon que le jeune chef de bataillon? Qui, mieux que lui, connaissait les positions et les ressources de l’armée assiégeante? Napoléon, assure Marmont, prit sur Dugommier le même empire que sur les représentants. Un jour que le général dînait avec Bonaparte, « tiens, lui dit-il en lui offrant un plat de cervelle, tiens, tu en as besoin ». Il voulait dire, rapporte un témoin, que le jeune officier était surchargé de travail et qu’il lui fallait de la cervelle pour quatre.
Investi de la confiance de Dugommier, Bonaparte resta commandant de l’artillerie. Du Teil se plaignait qu’il n’y eût pas devant Toulon assez d’officiers généraux de son arme. « Nous ne sommes que deux, disait-il, Bonaparte et moi; qu’il nous arrive quelque accident, personne ne peut nous remplacer; le siège est suspendu ou languit. » Mais Du Teil se reposa toujours sur son lieutenant. Vieux, impotent, accablé d’infirmités, il avouait qu’il ne pouvait plus marcher ni monter à cheval. Il dut se faire porter dans les batteries. Déjà, au mois de décembre 1792, il écrivait à Bouchotte qu’il était rongé par les rhumatismes et qu’une fluxion de poitrine, attrapée deux ans auparavant, l’obligeait à garder le lit et lui causait sans cesse des points de côté et par intervalles des crachements de sang. Tout récemment, au mois de septembre 1793, lorsque Du Teil commandait l’artillerie de l’armée des Alpes et celle de l’armée d’Italie, Kellermann, fatigué d’un général dont « les incommodités s’augmentaient journellement », le fixait à Grenoble et le remplaçait à l’armée d’Italie par le chef de brigade Dujard : à Grenoble, disait Kellermann, Du Teil n’aurait qu’à donner des instructions à l’équipage de l’armée des Alpes et à veiller aux approvisionnements des batteries. Le 24 décembre, Toulon à peine occupé, Ricord et Saliceti autorisaient Du Teil à se rendre dans le pays messin pour rétablir ses forces jusqu’à ce qu’il reçût du ministre une « destination compa-
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tible avec son âge et sa santé ». Du Teil ne fut donc que de nom chef de l’artillerie, et Bonaparte continua de diriger le service. Bonaparte adresse au citoyen Dupin, adjoint du ministre, les états de situation, le bulletin quotidien des batteries et le récit détaillé des affaires du mois de décembre. Bonaparte envoie des ordres aux batteries de la division de l’ouest. Bonaparte répond à Dugua qui demande des fusées et des fanaux. Bonaparte répond a Micas, lorsque Micas écrit au commandant de l’artillerie. Bonaparte répond a La 1 oype, lorsque La Poype réclame des mortiers : « Tu as Bonaparte près de toi, dit Dugua à Dugommier, tu prendras avec lui des mesures pour les mortiers »; et comme La Poype exige des mortiers de huit, Dugua objecte qu au jugement de Bonaparte, cette sorte de mortier est insuffisante pour produire grand effet.
Marescot voulut un instant s’emparer de la direction du siège et imposer son plan a Napoléon. 11 avait trouvé paimi les officiers de son arme un de ses anciens, le capitaine Fournier, et, avec un noble désintéressement et une rare abnégation, il déclara que Fournier devait être chef du génie. Mais, en attendant, il était d’avis de procéder régulièrement, de déployer l’appareil des attaques ordinaires, de cheminer par tranchées, et il se plaignait h Carnot de ne trouver que quelques gabions commandés par Bonaparte et des batteries provisoires uniquement destinées à contrebattre les batteries avancées des alliés et h favoriser les premières opérations de l’assaillant. 11 comprit bientôt ce qu’un investissement selon les préceptes de l’école avait d aventureux et d impossible.
Dugommier avait, dès son arrivée, examiné les projets relatifs au siège. La plupart des plans envoyés par des ingénieurs et notamment par le célèbre d’ Arçon, qui voulait réunir devant la ville 150 000 combattants, étaient inexécutables. « Ils sont, écrivait Dugommier, calculés sur des moyens que je n’ai point. ». Mais le général en chef qui consultait Bonaparte et faisait, comme il dit, ses raisonnements sur les
localités, sentait qn’il fallait abréger, renoncer h suivre les règles de l’art.
Le 25 novembre, il tenait conseil de guerre avec les représentants Augustin Robespierre, Ricord et Saliceti, les généraux de division La Poypc, Mouret et Du T cil, les généraux de brigade La Barre et Garnier, les chefs de bataillon Bonaparte, Sugny et Brûlé. 11 déclara qu’il n’avait que 25 000 hommes qui savaient se battre, et Du Teil, qui prit la parole après lui, assura, selon les états fournis par Bonaparte, qu’il ne possédait pour l’instant que cent quatre-vingt milliers de poudre, qu’il allait en recevoir cent autres milliers, que de plus grandes quantités étaient annoncées, mais qu elles ne pouvaient arriver très prochainement. Le Conseil décida de recourir aux « moyens de terreur ». Deux projets lui lurent soumis, celui de Dugommier et celui du Comité de salut public.
Dugommier opina qu’il fallait éloigner la flotte qu’il nommait le rempart maritime et l’appui principal de Toulon, s’emparer des endroits d’où le canon des assiégeants inquiéterait les vaisseaux, prendre le fort Mulgrave, l’Eguillette et Balaguier, chasser ainsi l’escadre de la petite rade dans la grande, la « molester » par des batteries de mortiers dressées au cap Brun, puis enlever à la garnison deux ou trois points essentiels, le mont Faron et Malbousquet ; ce dernier poste, ajoutait-il, formait au centre une ligne de feu qui se prolongeait facilement jusque dans Toulon; maîtresse de Malbousqnet et y prenant racine, renforcée bientôt par de puissants moyens, l’armée s’avancerait vers la place.
Ricord lut ensuite le plan rédigé le 4 novembre par Carnot au nom du Comité de salut public; comme tout le monde, Carnot estimait qu’un siège régulier était impossible, et que la ville tomberait si les assiégeants lui coupaient ses communications en bloquant ses rades. L’armée révolutionnaire se diviserait donc en deux colonnes. La première se saisirait du cap Brun, écraserait le fort La Malgue sous les bombes, établirait des batteries à boulets rouges qui sillonneraient la
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grande rade dans tous les sens. La seconde colonne devait s’emparer des batteries de l’Éguillette et de Balaguicr pour interdire aux ennemis 1 entrée de la petite rade; elle attaquerait la presqu’île de la Croix-aux-Signaux et y placerait des batteries à boulets rouges qui croiseraient leurs feux avec celles du cap Brun; elle tacherait d’incendier Toulon et profiterait du désordre causé par le bombardement pour enlevei la ville. Enfin, les deux colonnes s’efforceraient de concert d’emporter par un coup de main le mont Faron, et, si elles pouvaient, le fort La Malgue.
Marescot jugeait que les deux plans « rentraient 1 un dans l’autre et différaient fort peu ». Il y avait pourtant quelques différences. Le Comité ne parlait nullement de Malbousquet, dont il fallait, comme disait Bonaparte, ruiner les défenses pour s’avancer sans obstacle jusqu’aux remparts de Toulon, et, si Dugommier empruntait à Carnot 1 idée de prendre les hauteurs du cap Brun, il ne croyait pas qu’il eût assez de monde pour se rendre maître de la presqu’île de la Croix-aux- Signaux; sa courroie, écrivait-il, était trop courte, et il avait à peine de quoi assurer le succès sur tous les points d attaque.
Les membres du Conseil convinrent avec Dugommier qu’il était inutile d’envoyer des troupes contre la Croix-aux-Signaux. Mais ils pensèrent qu’il serait imprudent d’assaillir les hauteurs du cap Brun. Elles offraient sans doute, selon le mot de Dugommier, une bonne correspondance avec le promontoire de l’Éguillette, et, si l’on tenait ces deux pointes, on « désolerait » la marine ennemie et lui « ordonnerait une station critique ». Toutefois Saliceti remarquait qu’il était très difficile de se saisir du cap Brun et de le garder. Il proposa, selon le désir de Bonaparte, de porter plutôt sur le mont Faron l’effort de la division de l’est. Le Faron n’était-il pas, suivant l'expression d’Arçon, un point capital qu’on devait attaquer en toute vigueur? Dugommier fit observer qu’il faudrait peutêtre de ce côté des « moyens plus rassemblés ». Mais La Poype protesta qu’il avait assez de forces pour répondre du succès.
Finalement, le Conseil résolut de faire contre Malbousquet
et le cap Brun une fausse attaque, et de prendre le plus tôt possible par une véritable attaque brusque et vive, par un combat à la française, le Petit Gibraltar, l’Éguillette, Balaguier et le mont Faron. Ce fut Bonaparte qui rédigea le procès-verbal de la séance. Son plan l’avait emporté, le plan qu’il soumettait le 14 novembre au ministre Bouchotte en ces termes : « la prise de l’EguilIette, l’expulsion des Anglais des rades, et dans le même temps attaquer le Faron. »
Le Conseil avait approuvé l’établissement des batteries faites par Bonaparte. De nouvelles furent élevées sous la direction de Du Teil et de son second, et lorsque Toulon ouvrit ses portes, l’armée révolutionnaire avait peu à peu installé treize batteries.
Trois de ces batteries étaient dirigées contre le fort Mal-
bousquet : celle de la Convention, sur le plateau des Arènes; elle avait sept pièces de 24 et deux obusiers de 6;
Celle de La Farinière sur le plateau des Gaux, entre les Arènes et la Goubran ; reliée à la Convention par une gabionnade en ligne droite, elle avait quatre mortiers de 12;
Celle de la Poudrière, sur le plateau de la Goubran; elle avait quatre pièces de 16 et trois mortiers de 8.
Deux batteries étaient destinées à battre la petite rade : la batterie de la Petite Rade entre le plateau de la Goubran et le coteau de Brégaillon, et la batterie de la Montagne construite dès le 19 septembre sur la hauteur de Brégaillon et formée, comme sa voisine, de deux pièces de 24.
Plus à droite, pour battre à la fois l’Éguillette et la grande rade, étaient les cinq batteries des Sans-Culottes, de la Grande Rade, du Bréguart, des Sablettes et des Quatre-Moulins :
La batterie des Sans-Culottes ou, comme on la nommait brièvement, la Sans-Culotte, commencée dès le 20 septembre, fut servie durant le siège par la 17° compagnie d’artillerie légère qui montra, dit Bonaparte, une bravoure à toute épreuve 1 ;