Sur cette batterie, voir ci-dessus, p
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La batterie de la Grande Rade, située près de La Scync, entre Faubrégas et les Sablettes, avait trois pièces de 24;
La batterie du Bréguart ou de Faubrégas avait une pièce de 36, trois pièces de 24 et un mortier;
La batterie des Sablettes, sur une hauteur dans l’isthme du même nom, vis-à-vis la redoute anglaise, avait quatre pièces de 24 et trois mortiers de 12;
La batterie des Quatre-Moulins, en seconde ligne, derrière La Seyne et à 700 toises de la redoute, avait deux pièces de 24.
Trois batteries étaient en avant de toutes les autres, tout près de la fameuse redoute : celle des Républicains du Midi, celle des Chasse-Coquins, et celle des Hommcs-sans-Peur.
La batterie des Républicains du Midi ou des Jacobins était à 200 toises du fort Mulgrave. Armée de trois pièces de 24 et de cinq mortiers de 12, elle battait les communications de la redoute anglaise avec l’escadre. Elle existait dès le 14 novembre, mais ne fut achevée cpie le 14 décembre, lorsqu’elle eut pour commandant le lieutenant Yermot, et ne joua que le lendemain. Ce Yermot, qui devint plus tard colonel directeur d’artillerie, avait passé par tous les grades inférieurs au régiment de La Fère, et Bonaparte, qui l’estimait, lui écrivait ce mot flatteur :
« Je compte trop sur vous pour m’inquiéter d’aucune manière. » La batterie des Braves ou Chasse-Coquins, à droite des Hommes-sans Peur, ne fut établie qu’au dernier jour du siège.
La batterie des Ilommes-sans-Peur avait trois pièces de 16 et cinq mortiers, ainsi qu’un magasin de poudre a l’épreuve de la bombe. Elle comprenait deux redoutes et se trouvait a 1 endroit appelé l’Écaillon, sur une petite éminence que les paysans nomment Roquille et où des broussailles et des ronces cachent encore aujourd’hui des traces d’épaulements et les débris d’un four à boulets rouges. C’était la plus exposée de toutes les batteries. Bonaparte avait à peine fait le chemin et transporté les matériaux que Carteaux défendait de la construire, parce qu’il la croyait intenable. Dès le début de son installation, elle fut foudroyée par le feu croisé des pontons ano-lais et du Petit Gibraltar. Les artilleurs, épouvantés, relu-
saient d’y rester. Mais Napoléon, qui connaissait le caractère français, fit placer en avant de la batterie un poteau avec ces mots écrits par Junot : Laiterie des Ilonnnes-sans-Peuv . Les plus braves canonniers de l’armée voulurent y venir. Ils appartenaient tous à l’ancien corps royal de 1 artillerie, et la plupart avaient huit ans révolus de service militaire. Le 28 novembre Bonaparte choisit pour les commander le sergent Pétout qui dirigeait jusqu’alors les travaux d’organisation du parc. Ce Pétout répondit à sa confiance : « On ne peut, disait Napoléon, que se louer de son zèle. » C’était un Franc-Comtois de vingt-six ans que Bonaparte avait connu naguère a Valence au 4e régiment et qu’il nomma plus tard garde cl artillerie, puis conducteur principal des charrois de l’armée d’Italie. Pétout semble avoir eu mauvaise tète et vaillant cœur; il donna sa démission pour être maître d’école dans un petit village des Basses-Alpes. 11 se repentit et à diverses reprises, sous tous les régimes, en 1800 et en 1801, en 1814, même en 1830 et 1831, d sollicita la place de garde d’artillerie; il ne voulait pas d’autre emploi ; mais sous tous les régimes, il se heurtait h la loi, et ce fut en vain qu’il pria le premier consul de dérober un moment h ses occupations « pour le bonheur de Pétout » b
De toutes les batteries républicaines, celle cpii faisait pour l’instant le plus de mal aux assiégés était la batterie dite de la Convention. Carteaux l’avait ainsi baptisée : « Elle est superbe, écrivait-il, et elle f. .. le tour à nos ennemis. » Elle était à huit cents toises de Toulon et à cinq cents du fort Malbousquet. Le Conseil de guerre avait décidé qu’elle canonnerait
1. Cf. la carie de Du Teil et, bien que le chiffre ait parfois un peu varié, l’Etat des pièces en batterie à la fin de ce volume (pièce LXX). La batterie de la Montagne ouvrit son feu le 18 septembre; celle des Sans-Culottes, le 20 septembre; celle des Sablcttes, le 7 octobre; celle du Bréguart, le 15 octobre; celle des Quutre-Moulins, le 18 octobre; celle de la Grande Rade, le 22 octobre; celle de la Convention et celle des Iloinmes-sans-Peur, le 28 novembre; celle de la Petite Rade, le 29 novembre; celle de la Poudrière, le 1er décembre; celle de la Farinière, le 8 décembre; celle des Républicains du Midi ou des Jacobins, le 15 décembre; celle des Chasse-Coquins, le IG décembre.
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Malbousquet tant pour abuser les Anglo-Espagnols sur le point d’attaque que pour facilitera l’infanterie la prise de l’ouvrage, et Dugommier croyait même que, si l’artillerie faisait brèche, ses troupes pourraient emporter le fort dans un élan d’enthousiasme. Le 28 novembre, la batterie de la Convention tira contre Malbousquet, et si Malbousquet résista de son côté sans discontinuer, s’il fut secondé le lendemain par le navire le Puissant qui s’embossa sur le rivage, à l’abri du fort, et lança contre la Convention des bordées de quarante coups de canon à chaque demi-heure, la Convention riposta, et le 28, le 20, elle envoyait à Malbousquet un coup de canon tous les quarts d’heure.
Le général anglais O'Hara qui commandait en chef les forces des alliés, résolut cl’enlever la batterie de la Convention. Le 30 novembre, au matin, 2 350 hommes, 400 Anglais, 300 Sardes, 700 Napolitains, 700 Espagnols et 250 Français, chasseurs toulonnais et soldats du régiment de Royal-Louis, sous les ordres du général-major David Dundas, se réunissent entre les forts Malbousquet et Saint-Antoine. Ils passent la Rivière-Neuve sur un seul pont; ils se divisent en quatre colonnes; ils marchent à travers des champs plantés d oliviers et coupés par des murs de pierre; ils gravissent silencieusement et sans confusion des pentes taillées en terrasses; ds débouchent soudain sur le plateau des Arènes; ils surprennent les troupes qui gardaient la batterie de la Convention ; ils enclouent les canons. Le général Garnier accourt et s efforce de rallier son monde. Ses bataillons, de nouvelle levée pour la plupart, se dispersent sous une pluie de balles et sous le feu terrible de Malbousquet. Une poignée d hommes découragés, hésitants, reste encore autour de Garnier et finit par plier. Les alliés poussent en avant, se dirigent vers la route d’Ollioules. Qu’ils atteignent le village, et ils s’emparent du parc d’artillerie. « Quel eût été, s écrie Marescot, le soit de l’armée ! » Mais, au lieu de se reformer sur la cime longue et étroite de la montagne et de l’occuper solidement, les assaillants, entraînés par leur impétuosité, quittent le plateau,
s’élancent à la poursuite des républicains, escaladent les hauteurs voisines avec ardeur, s’éparpillent de divers côtés. Il était neuf heures. A cet instant, Dugommier, accompagné cIc Saliceti et du 3e bataillon de l’Iscre, arrivait sur le lieu du combat et, dans son indignation, gourmandait les fuyards et les frappait à coups de sabre. 11 pria Garnier, qui connaissait le terrain, de conduire les volontaires dauphinois. Garnier plaça 250 hommes derrière un grand pan de mur et avec le reste sc jeta sur la droite. A onze heures, il faisait battre la charge, et trois bataillons, guidés par lui, montaient a l’assaut de la hauteur des Arènes. Les alliés, disséminés, commençaient à rétrograder; ils voulurent envelopper Garnier, descendirent vers la droite, et tombèrent sur le bataillon de l’Isère qui les attendait derrière le mur et sur deux autres bataillons que le général Mourct envoyait de la division du centre. Accueillis par un feu très vif, craignant d être débordés et coupés de la ville, ils prirent la fuite. O’Hara, sorti de Toulon pour se rendre compte de l’affaire, était à la batterie de la Convention lorsqu’il vit les siens revenir à la débandade. Brave et prodigue de sa vie, croyant réparer le désastre, il courut témérairement à la rencontre des républicains. Il fut blessé au bras, et le sang qu’il perdait lui causa une telle défaillance qu’il dut s’asseoir au pied d’un mur. Napoléon a dit qu’O’Hara lui remit son épée et que le commandant de l’artillerie française garantit des insultes le généralissime anglais. Il se trompe, et s’il fit prisonnier un officier de marque, ce n’est pas O’Hara qui fut capturé par deux volontaires de l’Isère et deux soldats du 59° régiment. A midi, les coalisés se sauvaient de toutes parts. Les troupes de Mouret les suivirent, la baïonnette dans les reins, jusqu’au chemin couvert de Malbousquet, et Mouret voulut profiter, assez mal à propos, de leur élan désordonné pour enlever le fort; elles durent s’arrêter sur un terrain qu’assiégeants et assiégés jonchaient à l’envi de projectiles, et ne regagnèrent leur camp qu’à l’entrée de la nuit. Bonaparte s’était hâté de désencloucr les canons de la batterie de la Convention et d’ouvrir le feu
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contre Malbousquet. « Le fort, écrivait-il clans la soirée, a riposte vivement et nous a tué un sergent d’artillerie; mais nos soldats se sont portés sur Malbousquet et sont arrivés jusqu’aux chevaux de frise. Nous avons chassé les ennemis de deux hauteurs continues ; nous leur avons détruit un ouvrage qu’ils commençaient à faire; nous leur avons enlevé un grand nombre de tentes; nous avons déchiré ce que nous n’avons pas pu emporter. »
Dugommier avait reçu deux fortes contusions, l’une au bras droit, l’autre à l’épaule. Mais il jugeait la journée à la fois chaude et heureuse. « Que ne devons-nous pas attendre, mandait-il à Paris, d’une attaque concertée et bien mesurée lorsque nous faisons bien à l’improviste! » Comme Dugommier, Napoléon était transporté de joie; « la matinée, disait-il, a été belle. » Plusieurs de ses batteries avaient pris part à l’action : celles des Quatre-Moulins et des Sablettes en dirigeant un feu très vif contre le Petit Gibraltar, celle des
Hommes-sans-Peur en démontant une pièce sur le cavalier de la redoute anglaise, celles du Bréguart et de la Grande Rade en tirant sur les vaisseaux de la grande rade, celles de la Montagne et de la Petite Rade en lançant quelques projectiles, l’une à des chaloupes qui tentaient de porter du renfort de l’Éguillette à Malbousquet, l’autre à des pontons et à des bombardes qui voulaient débarquer des troupes à la Poudrière. Lui-même avait payé vaillamment de sa personne. Dès que la générale battit dans Ollioules, il courut vers le plateau des Arènes. Des canons de campagne qu’il plaça sur plusieurs points protégèrent la retraite de Garnier et retardèrent la marche des assiégés. Il fit mieux encore. A travers un vallon, au pied d’une hauteur, en face de la Convention, il avait ordonné de pratiquer un boyau qui s’étendait jusqu’à l’épaulement de la batterie et que recouvraient des branches d’olivier. Avec quelques hommes il se glissa dans ce boyau, arriva, sans être aperçu des ennemis, au bas de l’épaulement et leur envoya de droite et de gauche une décharge qui les surprit et les mit en désordre. Aussi Dugommier écrivait-il le
lendemain au ministre que de tous ses frères d’armes, Bonaparte, commandant d’artillerie, ainsi que les adjudants généraux Arena et Cervoni, s’était le plus distingué et l’avait le plus aidé à rallier les troupes et à les pousser en avant. « Nos soldats, disait Saliceti, feraient des prodiges s’ils avaient des officiers; Dugommier, Garnier, Mouret et Bonaparte se sont très bien comportés. »
11 est rare à la guerre qu’un général en chef soit fait prisonnier, et le sort d’O’Hara frappa vivement Bonaparte. '1 rois ans plus tard, il prophétisait à Wurmser enfermé dans Mantoue le destin du général anglais. Il rendit, de la part de Dugommier, une visite au captif : « Que désirez-vous? lui dit-il. — Être seul, répondit O Hara, et ne rien devoir a la pitié. » Bonaparte jugea O’Hara un homme très commun, mais il loua sa réplique : un vaincu, remarquait-il, doit avoir de la réserve et de la fierté, ne souhaiter, ne demander rien.
Le combat du 30 novembre ne coûtait pas 300 hommes aux républicains. Mais il révélait leur inexpérience et leur faiblesse. L’aile gauche de l’armée avait été culbutée sans essayer la moindre résistance, et c étaient 500 a 600 braves qui, sous les ordres de Dugommier, de Garnier, de Mouret, d Arena, de Cervoni, de Bonaparte, avaient reconquis les positions qu une division de six mille hommes avait perdues en un instant. Comme à leur ordinaire, les carmagnoles avaient fait une énorme consommation de cartouches. Il fallut suspendre l’exécution des mesures prescrites par le conseil de guerre. « La chose est incroyable, s’écrie Dugommier, et pourtant elle est vérifiée; l’armée a, le 30 novembre, usé cinq cent mille cartouches! » On se borna, pendant la quinzaine suivante, à perfectionner les retranchements commencés et à tirer des coups de canon.
Toulon demeurait donc redoutable. Sur 20 000 hommes que comptait la garnison, 12 000 étaient solides et capables, comme dit Dundas, de porter le mousquet. 600, protégés par quatre canons et deux mortiers, tenaient le cap Brun. 1 500 campaient
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entre la redoute du cap Brun et le fort La Malgue. 2 000 occupaient le fort La Malgue; 400 le fort Saint-Louis et la Grosse Tour; 600 la hauteur de l’Eigoutier; 700 les forts d’Artigues et Sainte-Catherine; 500 le mont Faron, sa redoute, sa caserne et les murs en pierre sèche construits aux pas de la Masque et des Monges; 800, le fort des Pommets, la redoute Saint-André et les deux Saint-Antoine; 800, le fort Malbousquet, où il y avait seize canons, deux mortiers et deux obusiers. Une réserve de 5 000 hommes gardait la ville et les dehors. 600 autres, établis au lazaret et à la gorge des Sablettes avec six pièces, défendaient le mouillage des escadres. 3 000 environ étaient au promontoire de Caire, à l’Eguillette, à Balaguicr et au fort Mulgrave, à la fameuse redoute qui depuis plus de deux mois était le but des pensées de Bonaparte et comme son point de mire. Faible de profd, mais fermée à la gorge, cette redoute avait une longueur de cent cinquante mètres. Ses parapets étaient revêtus au dedans comme au dehors de troncs de pin placés horizontalement, et les jours de ses embrasures garnis de planches. Ses vingt canons et ses quatre mortiers de gros calibre formaient plusieurs batteries séparées par de nombreuses traverses. Son fossé avait trois mètres de profondeur sur cinq mètres de largeur, et en avant du fossé s’étendaient une double ble de chevaux de frise et une rangée d’abatis. 700 soldats la gardaient et, derrière eux, en soutien, étaient 2 200 hommes et une batterie de six pièces.
Aussi les gazettes républicaines avaient beau imprimer que les assiégés ne s’entendaient pas, que la morgue castillane et la rudesse britannique mettaient entre eux la division, que leurs approvisionnements s’épuisaient, que leur pain n’était pas mangeable. Les Provençaux, qui fixaient leurs regards sur la place, exagéraient la force et la résistance de ses remparts. Les populations méridionales se répétaient du Var au Rhône que cette citadelle des coalisés était imprenable. L’adversaire ne possédait-il pas tout l’espace compris entre Toulon, le Faron et Malbousquet ? N’opérait-il pas des sorties menaçantes? Ne
donnait-il pas de tous côtés des coups de griffe ? Et que faisait l’armée républicaine? Elle tournait ses efforts dans une direction opposée a la ville; elle n avait meme pas commencé le siège, puisqu’elle n’avait pas ouvert la tranchée. Enfin, les vivres manquaient dans toute la contrée. La disette s annonçait. La saison des pluies et du débordement des rivières approchait. Bref, dit Napoléon, la désapprobation était générale.
Marseille s’agitait, criait que les greniers étaient vides et que les grains du Levant n’arrivaient plus. On proposait de lever le siège; on rappelait l’invasion étrangère de 1536 et celle de 1746 : chaque lois que les ennemis étaient entrés en Provence, n’avaient-ils pas dû se retirer dans le plus affreux état de délabrement? Dès le 20 octobre, Barras et Fréron qui passaient presque tout leur temps à Marseille, désespéraient de l’issue de l’entreprise et mandaient à Robespierre que les alliés se renforçaient quotidiennement, que la ville se hérissait de bouches à feu et que ce siège serait celui de Sagonte. Le 1er décembre, consternés, éperdus, les deux représentants écrivaient au Comité que les départements des Bouches-du- Rhône et du Yar étaient affamés, que l’armée vivait au jour le jour, que la pluie dégradait les chemins, que Toulon recevait, grâce au vent d’est, des munitions de toute sorte et ne redoutait aucune attaque, qu’il fallait abandonner la Provence et laisser aux envahisseurs le soin de la nourrir, qu’ils se consumeraient dans ce pays stérile, que l’armée républicaine campée derrière la Durance qui lui formait un boulevard insurmontable, s’approvisionnerait aisément, se reposerait durant l'hiver et qu’à la belle saison, à l’approche des moissons, elle se jetterait sur les coalisés pour les rendre h la mer qui les avait vomis!
Cette lettre fut quelques jours plus tard désavouée par les signataires. Le Comité s’en souvint et dans le rapport sur la prise de Toulon, il ne mentionna ni Fréron ni Barras. Toutefois il feignit de regarder la lettre comme apocryphe. Elle (ut publiée dans le bulletin de la Convention et lue en pleine séance de l’assemblée. Des aristocrates, disait Barère, l’avaient
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fabriquée pour avilir la représentation nationale, éloigner des commissaires fermes et décidés, désorganiser l’armée de siège et paralyser ses attaques; sûrement Pitt était 1 auteur de cette intrigue : « Ton art est connu, ô le plus vil et le pins habile des corrupteurs de Georges! » Mais, ajoutait Barère, les subsistances ne manquaient pas devant foulon et le parlement anglais apprendrait bientôt la reddition de 1 infâme cité. L expédient dont usait Barère pour ranimer la confiance était adroit. Pourtant, la lettre venait bien de Barras et de Fréron, et, suivant le mot de Bonaparte, elle démontre que l’alarme régnait en Provence, que l’opinion ne croyait pas au succès, et que le plan d’opérations, si simple, si évident dans ses résultats, n’était pas compris.
Dugommier sentit qu’il fallait en finir. Le 4 décembre, Saliceti, impatient, le priait de « frapper le coup », de remplir le « grand objet de l’attente nationale », et le représentant écrivait au Comité que le général était brave, bon patriote et un peu lent dans ses mesures. Marescot mandait à Carnot que Dugommier différait sans doute son attaque pour la rendre certaine et décisive, mais que plus elle tarderait, plus elle serait épineuse et sanglante. Le 17 décembre, le jour même où tombait le Petit Gibraltar, une proclamation de la Convention reprochait aux soldats de l’armée révolutionnaire de « cerner en vain les brigands de Londres et de Madrid », les sommait de conquérir Toulon et leur déclarait que la République ordonnait la victoire.
Mais Duo-ommier hésitait encore. « Je ne crains qu une
chose, avait dit Carteaux, c’est la guillotine. » Comme Carteaux, Bouchard et tant d’autres, Dugommier savait que l’échafaud attendait le vaincu ; il remarquait tristement que si les représentants commandaient la bataille, la tète seule du pauvre général répondait de l’échec, et a 1 instant de monter a l’assaut du fort Mulgrave, il disait tout bas à Victor : « Il faut prendre la redoute, ou sinon... » et, sans achever la phrase, il se passait la main sur le cou.
Il ne voulait donc agir que lorsqu’il aurait reçu tous les
secours que le ministre et le Comité lui promettaient. « Plus notre masse sera forte, écrivait-il, plus elle sera terrible. » Mais ces secours n’arrivaient pas, ou, lorsqu’ils arrivèrent, l’appui qu’ils apportaient ne fut qu’une apparence. Dugommier affirmait que la moitié de son armée était nulle, que des 35 000 combattants énumérés sur l’état de situation, 15 000 lui inspiraient quelque confiance, que le reste formait un troupeau inerte et plus nuisible qu’utile. Ne voyait-il pas à Ollioules même, à son quartier général, les hommes quitter le corps de garde pour découcher et les sentinelles oublier le qui vive, s’asseoir, dormir sans souci de la consigne? Si du moins les officiers avaient eu la notion de leurs devoirs! S’ils avaient contenu les soldats par leur ton et leur exemple! Mais ils ne valaient pas leurs subalternes, et les trois quarts d’entre eux, assure Dugommier, n’avaient dû leur avancement qu’à leur ancienneté ou au hasard de l’élection, et ne pensaient qu’au plaisir, ne servaient que par orgueil, par amour-propre, pour avoir un grade et en jouir.
Du Teil, Bonaparte, Marescot faisaient les mêmes plaintes. Du Teil annonçait que la plupart des chevaux, n’étant pas nourris, ne pouvaient subvenir au service difficile et actif des batteries. Bonaparte jugeait que beaucoup des vieux sergents de la Révolution portés aux grades supérieurs avaient assez d’étoffe pour devenir de bons officiers, mais que beaucoup n’avaient ni les capacités ni les connaissances nécessaires pour remplir leurs fonctions. Marescot gémissait sur l’insubordination et la mauvaise volonté des bataillons que le génie employait aux redoutes : un jour, les compagnies de l’Hérault qui devaient travailler à la batterie de la Convention, abandonnèrent leur poste sans avoir mis la main à la besogne.
Le il décembre eut lieu à Ollioules un nouveau Conseil de guerre. Les membres de la conférence décidèrent, cette fois encore, d’exécuter le plan d’attaque qu’ils avaient déterminé le 25 novembre. Cette fois encore, sous l’inspiration de Bonaparte, Dugommier déclara que Toulon n’avait qu’un côté faible
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par où les assiégeants pouvaient approcher l’escadre combinée et l’accabler de bombes et de boulets rouges; que cette position était le promontoire de l’Éguillette; que les républicains, maîtres de l’Éguillette, « commanderaient impérativement » aux ennemis d évacuer le port et la rade; que le départ de la flotte jetterait la consternation et que cette consternation livrerait la ville. Le Conseil approuva Dugommier et arrêta qu’on attaquerait la redoute anglaise, qu’on tâcherait de prendre le mont Faron, et qu’on ne ferait ailleurs que des démonstrations.
La redoute anglaise devenait donc, selon le vœu de Bona-
parte, le but principal des efforts de l’assiégeant. Le 10 décembre Du Teil et Napoléon faisaient mettre deux mortiers de plus dans la batterie des Jacobins et celle des Hommes-sans-Peur. Le 14, Dugommier allait reconnaître le Petit Gibraltar une dernière fois, et, pendant que se construisait la batterie des Chasse-Coquins qui devait recevoir dans la nuit trois mortiers et trois pièces de 24, les quatre batteries dont la redoute anglaise était l’objectif, réduisaient 1 adversaire au silence : celle des Quatrc-Moulins tirait cinquante, et celle des Sablettes, quatre-vingt-seize coups de canon; celle des Hommes-sans-Peur lançait cinquante, et celle des Jacobins, soixante boulets. Même canonnade le 15 et surtout le 16 décembre. La batterie de la Convention faisait les plus grands ravages dans le fort Malbousquet qu’elle battait par la droite, tandis que la batterie de la Poudrière le battait par la gauche. La batterie de la Farinière envoyait deux bombes jusque dans Toulon, l’une devant l’arsenal, l’autre sur le port. Les batteries des Quatre-Moulins, des Sablettes, des Jacobins, des Hommes-sans-Peur, des Chasse-Coquins tonnaient contre le fort Mulgrave. De part et d’autre le feu était terrible. Le vent d’un boulet jeta par terre Napoléon, qui se releva meurtri. Dundas, qui remplaçait O’Hara, reconnaît que îes ouvrages souffrirent beaucoup, que les alliés étaient exténués de fatigue et eurent une quantité de tués et de blessés. 11 augmenta la garnison du promontoire de Caire et y dépêcha 300 hommes de renfort.
Ce déploiement d’artillerie et ce tir très habilement dirigé contre la redoute anglaise annonçaient, comme dit Du gommier, leur destinée aux ennemis. Le général en chef avait résolu d’assaillir le fort Mulgrave le 17 décembre, à une heure du matin. 7 000 hommes, dont 4 000 étaient choisis dans les bataillons les plus aguerris, se réuniraient à La Seyne. Ils formeraient trois colonnes. La première, composée de 2 000 hommes et commandée par Victor, longerait le rivage du promontoire et couperait tout secours aux défenseurs du Petit Gibraltar en abordant leur flanc droit. La deuxième, conduite par Brûlé, marcherait sur le flanc gauche du promontoire et attaquerait de front la redoute. La troisième servirait de réserve aux deux autres et se tiendrait en observation pour assister rapidement celle qui serait en danger. Le commandant de l’artillerie établirait un dépôt de munitions et d’approvisionnements, pourvu de tous les moyens qu exigeait la prompte construction de batteries h mortiers et à boulets rouges, et, de concert avec le chef du génie, emploierait les volontaires des bataillons qui n’avaient pas encore d’armes, soit à porter des fascines, des sacs à terre, des échelles, soit à élever les épaulements et retranchements nécessaires. Ordre, calme, silence, telles étaient les dernières recommandations de Dugommier.
Le 16 décembre, au soir, les colonnes s’assemblèrent. Elles montraient, dit Marescot, une ardeur admirable. Mais le temps était aflreux, et la pluie tombait par torrents. Les commissaires de la Convention, doutant peut-être du succès et voulant rejeter toute la responsabilité sur Dugommier, craignant que 1 averse et l’obscurité ne rendissent l’entreprise impossible, convoquèrent un conseil de guerre. Fallait-il attaquer, ou non? Pouvait-on, sous une pareille ondée, tenter l’assaut? Dugommier, alarmé, demandait s’il ne ferait pas mieux d’attendre au lendemain. Mais Bonaparte déclara que le mauvais temps n’était pas une circonstance défavorable; les représentants, qui formaient un véritable comité, furent ressaisis de l’impatience révolutionnaire, et à une heure du matin le signal était donné.
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Comme il arrive souvent, au milieu des ténèbres et de la pluie qui ne discontinuait pas, les dispositions prescrites ne lurent pas exécutées. Les deux colonnes d attaque suivirent la même direction et poussèrent droit sur le fort Mulgrave. Encore ne fut-ce qu’une faible portion de ces colonnes qui prit part à l’assaut. Le reste sc dispersa, s’éparpilla dans la nuit. La deuxième colonne, malgré les eflorts que lit Dugua pour la remettre en ordre, se débanda bientôt aux cris de Sauve qui peut ! et A la trahison ! Mais tous les hommes de cœur marchent ramassés en une seule troupe, et, sans se compter, sans se soucier de l’infériorité de leur nombre, se fiant à eux-mêmes, se sentant les coudes, s excitant les uns les autres, gagnent le pied du promontoire, gravissent 1 escarpement, refoulent une grand’garde composée d’Anglais, puis un poste garni d’Espagnols, et sous une grêle de balles et de boulets, au milieu de l’orage et au bruit du tonnerre qui se joint au fracas du canon, comme si, selon le mot d’un conventionnel, la nature voulait se mêler à ce remarquable événement, en dépit des obstacles qui les ralentissent et les retardent et qui semblent comme à plaisir répandus sous leurs pas, avancent, avancent toujours avec une héroïque patience, arrivent devant le fort, arrachent les chevaux de frise, lianchissent les abatis, traversent le fosse, escaladent les parapets, tuent ou blessent à coups de fusilles canonniers et pénetient dans la redoute au cri de ralliement: Victoire! à la baïonnette! Mais une seconde enceinte inattendue, formée de traverses multipliées, les arrête. Accueillis par un feu meurtrier, ils reculent, sortent du fort par les embrasures, comme ils étaient entrés. N’importe ; ils reviennent a la charge, ils entrent de nouveau, et, salués de nouveau par une violente mousqueterie, ils sortent encore. Désespéré, Dugommier s’écrie : « Je suis perdu! » Mais se renhardissant aussitôt, il vole à la colonne de réserve où était Bonaparte. Un bataillon de chasseurs, mené par le capitaine d’artillerie Muiron, qui connaît parfaitement les localités, accourt incontinent, profite habilement des sinuosités du terrain, monte la hauteur sans prescpie
essuyer de pertes; h trois heures du matin, d’un troisième et dernier élan, les républicains envahissent la redoute et, cette fois, pour ne plus la lâcher. Muiron est un des premiers; après lui viennent par la même embrasure Dugommier et Bonaparte. Le sergent Pétout, frappé d’un coup de sabre à la jambe et d’un coup d’écouvillon à l’épaule, tombe dans le fossé, se relève, grimpe derechef, entraîne avec lui les servants de sa batterie : « Courage, dit-il, courage, camarades qui portez le nom glorieux des Ilommes-sans-Peur ! » On ne tire plus; on s’aborde corps à corps; plus d’autre arme que le fer. Les canonniers anglais se font hacher sur leurs pièces. De tous ceux qui défendent la redoute et qui sont faits prisonniers, pas un qui n’ait une blessure. L’intrépide Muiron reçoit un coup de pique, Favas et bien des braves sont atteints, et les cinq ou six hommes les plus proches de Marmont mis hors de combat. Mais que peut la ténacité britannique contre la furie française? L’impétuosité des assaillants finit par avoir raison d’une résistance opiniâtre. Les ennemis s’enfuient. Les carmagnoles sont maîtres de la redoute, de cette affreuse redoute, de cette infernale redoute, comme ils la nomment, et de leurs poitrines qui frémissent encore des émotions d’une' lutte acharnée, s’échappe une clameur de triomphe : « La redoute est à nous ! »
Bonaparte avait montré la plus grande vaillance. Il eut son cheval tué sous lui au sortir du village de La Seyne et il reçut, en montant à l’assaut, un coup de baïonnette à la cuisse; aussi, à bord du Northumberland , lorsqu’il voguait vers Sainte-Hélène, l’équipage disait-il que la main d’un Anglais avait fait à Napoléon sa première blessure. Mais il ne suffisait pas de posséder le Petit Gibraltar. Il fallait en outre s’emparer de l’Eguillette, de Balaguier et des hauteurs avoisinantes pour dominer l’entrée de la rade et tirer à boulets roug-es sur
l’escadre. La redoute était h peine prise que Bonaparte donnait à Marmont le commandement de l’artillerie conquise et le chargeait de la braquer contre les Anglais. On éprouva des difficultés inouïes au milieu de l’obscurité, de la pluie, du vent
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et dans le désarroi de cette fin de combat, parmi les cris des blessés et des mourants, à retourner les canons qui reposaient sur affût marin, et l’on dut abattre les masques de terre qui couvraient les passages des traverses. Les vaisseaux anglais vinrent bombarder le fort et firent un feu épouvantable; ils tiraient près de cent coups par minute; ils tuèrent à Marmont une vingtaine d’hommes. Sans se troubler, Marmont acheva sa besogne, et les douze pièces qu’il établit, mirent la redoute en sûreté.
Les représentants avaient accompagné les colonnes, Augustin Robespierre et Saliceti la première, Fréron et Ricord la seconde. Ils n’étaient pas montés à l’assaut, quoi que disent les relations; ils avaient encouragé la troupe et avant l’action marché tantôt à sa tète, tantôt sur ses lianes. Ils arrivèrent à l’aube, complimentèrent les soldats, et le sabre nu, l’air luron et décidé, dit malignement Napoléon, déclarèrent qu’on devait profiter du succès et déloger l’adversaire de tout le promontoire.
400 Anglais, partis de la ville, avaient débarqué pour soutenir leurs camarades chassés de la redoute et appuyer leur retour offensif. Mais, après un instant d’inquiétude, les vainqueurs s’étaient rassurés depuis que Marmont avait installé son artillerie et que brillait la lumière du jour. Ils se réunirent au rappel des tambours et se formèrent en bataille. Ils reçurent des renforts, les deux vieux régiments de Bourgogne et du Maine, ainsi que plusieurs pièces de campagne. Sous les ordres de Delaborde, ils marchèrent gaiement vers l’Eguillette et Balao-uier. L’ennemi avait évacué ces deux ouvrages, et après avoir égorgé ses chevaux et ses mulets *, s’était si adroitement, si rapidement embarqué qu’on ne pouvait inquiéter sa retraite. Bonaparte commanda sur-le-champ d’armer les batteries composées de mortiers et de canons de 24 pour tirer sur
1. Napoléon se rappelait ce trait lorsqu’il poursuivait les Anglais jusqu’aux montagnes de la Galice en janvier 1809 : « On les a, écrivait-il à Caulaincourt, obligés à tuer eux-mêmes leurs chevaux, selon leur bizarre coutume. Les chemins et les rues des villes en étaient jonchés. Cette manière cruelle de tuer de pauvres animaux a fort indisposé les habitants contre eux. »
la flotte. Mais les parapets des deux forts étaient en pierre, et ils avaient à leur gorge une grosse tour en maçonnerie, si rapprochée des plates-formes que les boulets qui l’auraient frappée, ainsi que les éclats et les débris de la tour, seraient retombés sur les artilleurs. Napoléon passa le reste du jour à construire de nouvelles batteries sur les hauteurs.
La division de l’est avait eu le même succès que la division de l’ouest. Une de ses colonnes, commandée par Argod, ne put enlever les ouvrages du fort Saint-Antoine. Mais une autre, menée par l’adjudant général Micas, emporta sans coup férir le Pas de la Masque qui, cette fois encore, n’était que faiblement garni, et à travers les rochers et les précipices, en des endroits escarpés que Dundas jugeait inaccessibles, par un chemin que les travailleurs du génie se bâtèrent de frayer, bissa quatre pièces de canon jusque sur le sommet de la Croix- Faron. Une troisième, conduite par La Poype et venue de La Valette, attaqua de front le fort Faron et fut repoussée. Mais ce léger échec ne signifiait rien. Les assiégés n’étaient plus dans ces parages que 450 pour garder un terrain de deux milles d’étendue, et ils songeaient avec découragement que l’assiégeant avait trouvé moyen de pénétrer au milieu de leurs postes, de couvrir toute la partie de la montagne qui domine Toulon.
Après avoir fait ses dispositions sur le promontoire de Caire et donné ses ordres au parc d’artillerie, Napoléon avait gagné la batterie de la Convention. « Au même moment que nous serions maîtres de la pointe de l’Égu illette , avait-il dit, il faudrait bombarder le Malbousquet qui ne résistera pas quarante-huit heures. » Toutefois il était convaincu que les alliés n’attendraient pas la perte du Malbousquet pour se retirer, et le 17 décembre, comme les jours précédents, comme dans les deux conseils de guerre, comme dans la dernière quinzaine de septembre, comme dans les mois d’octobre et de novembre, il répétait à qui voulait l’entendre que la prise de l’Éguillette décidait la prise de loulou, que la Hotte anglaise évacuerait les rades par crainte des bombes et que la garnison, désormais
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sans espoir, évacuerait à son tour la ville et les forts. « Demain ou au plus tard après-demain, disait-il, nous souperons dans Toulon. » Sa prédiction se vérifia. Dugommier et les représentants ne croyaient pas le résultat si proche et n’imaginaient pas que la lutte fût terminée. Les commissaires écrivaient que Toulon serait à eux « sous peu de jours », qu’ils ne pensaient pas à poser les armes, et ils demandaient à Marseille pour la division de l’est des cartouches qui devaient arriver en poste. Mais dans la matinée du 17 décembre, l’état-major des alliés, réuni en conseil de guerre, reconnaissait que sa ligne de défense était percée, rompue dans les deux points les plus essentiels, qu’il serait impossible de reconquérir les positions perdues, qu’il fallait quitter en toute hâte une ville intenable, que le temps devenait nuageux et sombre, que, si les vaisseaux tardaient, le libeccio, terrible vent d’orage qui soufflait dans cette saison, les empêcherait de sortir du port. Dès le soir, les Anglais faisaient sauter le fort des Pommets ainsi que la redoute Saint-André, et leurs navires allaient mouiller à l’extrémité de la grande rade.
Le 18 décembre, au matin, les républicains voyaient avec une surprise mêlée de joie que les ennemis avaient abandonné les forts Faron, d’Artigues et Sainte-Catherine, le camp de Sainte-Anne, les deux Saint-Antoine et la redoute Saint- André. Le fort Malbousquet n’était pas évacué, mais les Espagnols le quittèrent lorsque les Napolitains lâchèrent de leur propre mouvement les batteries de Missiessy, et Napoléon s’empressa d’y faire venir d’abord des pièces de campagne qui balayèrent les remparts de la place, puis des mortiers qui lancèrent des bombes sur le port. « Nous sommes, s’écriaient les carmagnoles, aux portes de Toulon et les Anglais dénichent de partout! »
Seul, le fort La Malgue qui protégeait l’embarquement de la garnison, restait encore occupé. Déjà les bruits qui montaient de la ville vers l’assiégeant annonçaient le désordre et le désespoir d’une fuite précipitée. La mer se couvrait de légers bateaux et de tartanes où les 'boulonnais s’étaient jetés en foule
pour gagner la flotte anglo-espagnole. Dans leur hâte, un grand nombre de fugitifs se noyèrent. Des femmes qui prenaient leur élan pour atteindre le bord d une felouque, tombèrent dans les flots avec l’or et les bijoux dont leur tablier était rempli. Deux chaloupes qui passaient à portée des batteries républicaines, furent englouties. A neuf heures du soir, retentissait une épouvantable explosion, suivie presque immédiatement d’une seconde bien plus effrayante. Les Espagnols avaient incendié deux frégates chargées de poudre qu ils devaient couler bas. La ville fut ébranlée jusque dans ses fondements, et la secousse, pareille à celle d’un tremblement de terre, ressentie à deux lieues de là. Dans le même moment, Sidney Smith que Napoléon retrouva devant Saint-Jean-d Acre et qu’il jugeait capable de toutes les folies, 1 infatigable et audacieux Sidney Smith, essuyant et rendant des coups de canon, contenant par son attitude les forçats des galères qui rompaient leurs chaînes et se préparaient, non à se sauver, mais à sauver les débris de la marine nationale, échappant a la pluie et au choc des bois et des fers brûlants qui tombaient autour de lui, sortant du port malgré la canonnade qui lui venait des hauteurs de Caire, Sidney Smith avait fait flamber une grande partie de l’arsenal, le magasin général, le magasin de la mâture, le hangar des futailles et douze vaisseaux de la flotte française. De tous côtés éclatait l’embrasement, et les républicains qui s’approchaient des remparts de Toulon en poussant des cris de joie et en chantant des chansons patriotiques, s’étaient tus soudainement, saisis de stupeur et comme frappés de la foudre. Napoléon assistait à ce spectacle, qui lui paraissait aussi déchirant que sublime, et il l’a plus cl’une fois retracé : les navires dont la carcasse et les mâts se dessinaient distinctement au milieu de cette conflagration, ressemblaient à des feux d’artifice -, l’arsenal d’où s’élevait un tourbillon de flammes et de fumée, avait l’air d’un volcan en éruption; une immense clarté rouge remplissait le ciel; on voyait en pleine nuit comme en plein jour.
Les carmagnoles entrèrent le 19 décembre dans Toulon
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terrifié, et alors commencèrent les représailles depuis longtemps annoncées clans les journaux contre la ville sacrilège, <c repaire du crime », d’abord le pillage, puis les exécutions en masse. Napoléon vit-il avec horreur les excès de la soldatesque, l’implacable déploiement de la justice républicaine, les atroces fusillades cpie Barras et Fréron commandaient à la troupe comme pour se faire pardonner leur lettre malencontreuse du 1er décembre? Eut-il, à l’aspect de ces massacres, les mêmes sentiments de douleur et d’indignation cpie le généreux Dugommier ? Fut-il ému de compassion et indulgent aux vaincus, comme son compatriote Cervoni qui pénétra le premier dans Toulon et refusa d’égorger les habitants, en alléguant qu’il n’avait pas d’ordres par écrit? Un des personnages de son Souper de Beaucaire disait que si Marseille se livrait aux ennemis, l’armée révolutionnaire devait raser la ville et l’égaler au sol : « Si vous étiez capables d’une pareille bassesse, il ne faudrait pas laisser pierre sur pierre dans votre superbe cité; il faudrait que d’ici à un mois le voyageur, passant sur vos ruines, vous crût détruits depuis cent ans! » Mais, comme l’a dit Fievée, Bonaparte montra dans cette occasion qu’il ne savait pas, après la victoire, descendre à servir des vengeances. Marmont et Moltedo assurent, l’un, qu’il usa de son crédit pour sauver quelques victimes, l’autre, qu’il restait grave, silencieux, comme étranger à des scènes affreuses qu’il réprouvait. Lui-même n’a-t-il pas témoigné qu’il ne se fût jamais prêté, ainsi que les canonniers de ligne, à mitrailler les malheureux Boulonnais? Il fit son devoir d’officier. Il installa dix pièces h l’Éguillette, quinze pièces à Balaguier, et douze pièces à la Grosse Tour, avec une forge à boulets rouges pour chacun de ces endroits, et ses batteries de l’Éguillette, servies par le lieutenant Vermot et les canonniers des Républicains du Midi, brûlèrent, à la vue de l’escadre combinée, une frégate, mauvaise voilière, qui sortait tardivement du port. Il parcourut les principaux établissements militaires. Il constata que les Anglais n’avaient, en se retirant, encloué aucune des pièces françaises et que la ville
renfermait après leur départ la même artillerie qu’avant leur arrivée. Il entra dans l’arsenal et vit de ses propres yeux que le mal était réparable. Evidemment, les ennemis avaient mis dans leur retraite une précipitation inouïe, puisqu’ils laissaient au pouvoir du vainqueur une grande partie de leurs tentes et de leurs bagages; ils n’avaient brûlé ni les magasins de bois ni la corderie ; ils n’avaient pas eu le temps d’incendier la flotte entière, et quinze vaisseaux grands ou petits restaient à la République.
Le rôle de Bonaparte au siège de Toulon a donc été considérable. Barras cherche dans ses Mémoires à l’amoindrir. Mais qui peut avoir confiance dans les assertions de Barras?
Il prétend avoir seul poussé, seul soutenu Bonaparte. Il aurait, dit-il, apaisé les préventions de Saliceti. Comme si Saliceti avait eu des préventions contre Bonaparte! Comme si Barras avait eu le temps de connaître Bonaparte et de le suivre d’un œil attentif! Barras oublie qu’il n’a fait qu’entrevoir le jeune officier pendant le siège de Toulon, et Napoléon remarque avec raison dans sa Réponse au Manuscrit de Sainte- Ilé/ène qu’il n’avait alors aucune liaison avec ce représentant qui était employé ailleurs. Adjoint le 29 octobre h Saliceti et à Gasparin, Barras ne se rend au quartier général d’Ollioules que le 26 novembre pour revenir le surlendemain à Marseille et reparaître devant Toulon le 14 décembre, non pas à la division de droite où est Bonaparte, mais à la division de gauche. 11 n’a donc été que huit jours à peine au milieu de l’armée révolutionnaire. Dans sa correspondance, il avoue qu’il ne connaît qu’imparfaitement les positions de l’assiégeant, et lorsqu’il écrit qu’on a commis de grandes fautes, qu’elles ont causé la mort de braves soldats et désigné à l’ennemi le point d’attaque, il reproduit simplement un propos de Carteaux. S’il avait été familier avec Bonaparte et s’il avait voulu l’épauler, aurait-il mandé le 21 novembre qu’il comptait beaucoup sur Du Teil et n’eût-il pas cité son « petit protégé »?
Rien de ce qu’il expose en cet endroit de ses Mémoires ,
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n’est véridique et exact. Il affirme avoir chargé Napoléon d’une mission importante et lui avoir dit au retour : « Je vous remercie, capitaine » ; sur quoi, Napoléon aurait répondu : « Je ne suis que lieutenant », et Barras aurait répliqué : « Vous êtes capitaine, vous le méritez, et j’ai le droit de vous nommer. » Or, Bonaparte était capitaine depuis vingt mois!
Il assure que Bonaparte aurait distribué, sous ses yeux, le Soupe r de Beaucaire aux soldats de l’armée révolutionnaire. Mais lorsque Barras vint au camp pour la première fois, le 26 novembre, la distribution de l’opuscule n’avait plus d’objet : Marseille était soumis depuis trois mois, et la brochure, écrite à la fin de juillet, n’avait d’autre but que de convertir les M arseillais et de les convaincre de l’impuissance de leur lutte contre la Convention.
11 raconte que Napoléon se targuait de la faveur des représentants, se mêlait de toutes choses, décidait, tranchait, faisait à Dugommier des observations, des insinuations tour à tour flatteuses et violentes, et qu’une fois, avec une fermeté qui n’admettait pas de réplique, le général en chef, impatienté, pria le commandant de l’artillerie de ne pas empiéter sur ses attributions. Mais, comme toute l’armée, Napoléon respectait trop Dugommier pour prendre avec lui le même ton qu’avec Carteaux. Il l’aimait, l’estimait, l’appela toujours son ami, le regarda toujours, selon l’expression de Marmont, comme un digne et galant homme. Il a loué les qualités de papa Dugommier, son extrême bravoure, l’affection que le vieux soldat inspirait à ses troupes, sa bonté mêlée de vivacité, son esprit de justice, son activité, son coup d’œil militaire, son sang-froid, son opiniâtreté. Frédéric et Dugommier est le premier mot d’ordre de Bonaparte consul. Il place dans la grande galerie des Tuileries la statue de l’héroïque créole et nomme « redoute Dugommier » une des batteries du Helder. S’il avait reçu devant Toulon cette blessure d’amourpropre et subi cette humiliation d’orgueil que rapportent les Mémoires de Barras, il n’eût jamais parlé de Dugommier avec autant de gratitude et n’eût pas légué cent mille francs h ses
enfants en disant qu’il payait ainsi les marques d’affection et d’amitié que lui avait données en 1793 le chef de 1 armée révolutionnaire. Même avant Sainte-Hélène, ne fit-il pas aux Dugommier tout le bien qu il put? Le général avait laissé sa femme à la Guadeloupe et emmené sur le continent ses trois fils et ses deux filles. Le premier consul accorda à sa veuve une pension de trois mille francs et prescrivit à Leclerc de rendre aux héritiers de Dugommier tous ses biens de la Guadeloupe.
Mais une sorte de malchance s’abattit sur cette famille.
L’aîné des fils, marin, mourut dans les prisons d’Angleterre.
Le deuxième, Dangemont, adjudant général, revenu en Amérique après la mort de son père, regagna la France en 1798 et y reprit ses fonctions. 11 dut quitter le service parce qu’il fut frappé d’aliénation mentale. Rétabli, il obtint la permission de se rendre dans son île natale pour y jouir du traitement de réforme. Sur l’avis de Decrès, qui remarqua qu’il était malade et ne pourrait résister aux fatigues de la traversée, l’arrêt fut rapporté. Dangemont écrivit alors h Bonaparte, sollicita la faveur d’être envoyé h la Guadeloupe, et le consul, touché, répondit qu’il accordait sa demande. Mais Dangemont eut un nouvel accès de folie et mourut à l’hôpital du Val-de- Grâce.
Le troisième fds de Dugommier, Chevrigny, devint, grâce à son père, adjudant général chef de brigade et servit en Italie. Mais dans son grand rapport du 20 décembre 1796, Clarke le jugea dépourvu de talent, ivrogne et peu probe. Aussi Chevrigny n’eut-il plus d’avancement. Blessé au passage de la Bérézina, il mourut prisonnier à Saint-Pétersbourg. Sa veuve, dans une lettre à l’empereur, rappela le « souvenir des bontés que Sa Majesté avait bien voulu avoir dans plusieurs circonstances pour son malheureux époux ». Elle eut, par exception, une pension de six cents francs.
Des deux filles de Dugommier, l’une, Juliette, mourut prématurément et, dit-on, faute de secours. L’autre, Justine, vivait à Marseille où un citoyen Garnier, ami de son père, prenait
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soin d’elle. Le 25 septembre 1800, le premier consul priait le ministre de l’intérieur de donner un emploi au généreux Garnier à Marseille même. Justine venait d’épouser dans cette ville un compatriote, capitaine d’une compagnie de vétérans, nommé Dumoutier. Ancien major de la garde nationale de Saint- Pierre de la Martinique, premier aide de camp de Santerrc et lieutenant-colonel d’un régiment d’infanterie, promu général de brigade par les représentants du peuple, Dumoutier, bien qu’il eût été blessé au bombardement de Lille et à l’armée du moyen Rhin en défendant la rive du fleuve de Grafft à Marckolsheim, n’avait pas obtenu la confirmation de son brevet, et lorsqu’il passa quinze mois aux Invalides, lorsqu'il commanda deux années durant la place de Lille, ce fut avec le grade de colonel. Malgré les requêtes de Dumoutier et une lettre de Justine, Napoléon refusa, lui aussi, de le nommer général au titre définitif. Il le savait infirme et incapable. Pourtant, au mois de décembre 1801, il l’envoyait à la Guadeloupe comme commandant d’armes. Dès 1803, Dumoutier revenait en France à cause du délabrement de sa santé et de l'affaiblissement de ses facultés. Néanmoins, il ne cessa, jusqu’à la fin de l’Empire, de solliciter un emploi. Il fut mis en réforme, et quoique les militaires réformés ne pussent être admis à la solde de retraite qu’à la paix générale, retraité, par exception, en considération des sacrifices qu’il avait faits à la famille Dugommier.
Nous lisons encore dans les Mémoires de Barras qu’aprcs la prise de Toulon, dans un banquet de cent couverts, Bonaparte salue respectueusement le représentant, et, le chapeau à la main, aussi bas que son bras peut descendre, témoigne par ses politesses comme par son regard le désir d’être traité en privilégié et admis à la table particulière des conventionnels. Barras l’autorise à venir. Bonaparte le remercie et montre son habit percé aux coudes. « Va te changer au magasin militaire, dit Barras, j’en donne l’ordre au commissaire des guerres. » Au bout d’un instant, Napoléon reparaît, équipé de neuf, et durant le dîner se mêle à la conversation avec la plus
grande vivacité. Mais, remarque Barras, il trouvait le temps d’alterner entre le repas des représentants et celui des sansculottes déguenillés auxquels il allait, dans la salle voisine, faire des coquetteries italiennes et comme offrir ses regrets de n’être pas avec eux. Qui ne sent la fausseté de cette anecdote? L’intime ami de Saliceti, le réel commandant de l’artillerie, le plus utile lieutenant de Dugommier sollicite la permission de Barras pour s’asseoir à la table des conventionnels! Et les représentants exigent qu’il change d’habit 1 ! Quand 1 historiette serait vraie, comment Barras n’a-t-il pas compris ce qu’avait d’honorable pour Bonaparte cet uniforme troué? Et si le jeune officier s’éloigne par intervalles pour s’entretenir avec ses subalternes, ne sied-il pas au chef de s’associer à la joie de ses compagnons d’armes? Barras cherche à diminuer Bonaparte; il n’a fait que le grandir.
Faut-il énumérer les autres mensonges qu’inspire a Barras une haine maladroite? Selon lui, c’est la « négligence » de Bonaparte qui permit aux Anglais de s’établir à l’Eguillette! Selon lui, c’est Dugommier, et non Bonaparte, qui aurait construit la batterie de la Convention. Selon lui, Bonaparte a le 17 décembre pris possession de la pointe de Caire avec une lenteur (pii facilita la retraite des vaincus, et grâce à la bêtise de Napoléon, les vaisseaux des alliés ont échappé! Barras fait le plus grand éloge de Dugommier. Il ne se souvient pas qu’il traitait alors le général avec dédain et le morigénait de la plus superbe façon. « Dugommier, écrit-il le 29 novembre, n’a pu me dire le nombre de troupes qu’il commande; il ignore le nombre des bataillons arrivés, le nom et le nombre de ceux qu’il attend, il n’avait encore fait ni fait faire aucune revue; il ne connaissait pas la situation de ses principales batteries; je l’ai exhorté à s’occuper plus sérieusement de la grande affaire dont vous l’avez chargé et à sur-
1. Coston dit (1,300) que l’ordonnateur en chef Chauvet donna le 25 décembre à Toulon un diner auquel Bonaparte assista en uniforme de général. Ne peuton conjecturer que Napoléon s’était présenté en uniforme de chef de bataillon et que les conventionnels exigèrent aimablement qu’il revêtit l’habit de sou nouveau grade?
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veiller toutes les parties de l’administration qui m’ont paru très négligées. »
Mais Barras s’est réfuté lui-même. S’il a remarqué Bonaparte au siège de Toulon, s’il a saisi les occasions de causer avec lui et de s’asseoir à ses côtés, c’est qu’il n’a pu se garantir de la séduction qu’exerçait le commandant de 1 artillerie. Dès la première entrevue, il fut sous le charme. Il admira l’activité de Bonaparte, cette activité courageuse et, comme il dit, « ce mouvement perpétuel, cette agitation physique qui, pleine d’énergie, commençait à la tète et ne s’arrêtait pas même aux dernières extrémités a. Il admira le travail incessant de cet homme qui semblait faible de muscles et de santé, et qui montrait une volonté si robuste. Il admira cette âme forte, vigoureuse, maîtresse d’un corps dont la frêle machine suffisait à toutes les tâches. 11 admira ce merveilleux coup d’œil, ces aptitudes précoces à l’art militaire et ce génie guerrier qui se développait.
Barras n’était pas seul à rendre hommage au jeune Corse. A la date du 8 novembre Yarèse assure qu’il n’y a dans 1 armée révolutionnaire qu’un officier vraiment distingué, le citoyen Bonaparte qui, malgré sa jeunesse, unit à une grande activité des connaissances supérieures dans son métier, et a su, bien qu’il eût peu de ressources, établir de puissantes batteries. Doppet rend le même témoignage et raconte dans ses Mémoires que Du Teil applaudit à toutes les mesures de son lieutenant, que Napoléon joignait à beaucoup de talents une intrépidité singulière et la plus infatigable vigilance, qu’il était toujours à son poste, que, s’il avait besoin d’un moment de repos, il s’enveloppait dans son manteau et se couchait sur la terre près des batteries. « Je manque d’expression, écrivait Du Teil a Bouchotte, pour te peindre le mérite de Bonaparte; beaucoup de science, autant d’intelligence et trop de bravoure, voila une faible esquisse des vertus de ce rare officier; c’est a toi, ministre, de le consacrer à la gloire de la République. » Les représentants devancèrent le ministre. Le 22 décembre 1793, ils nommaient Bonaparte général de brigade a cause « du zèle
et de l’intelligence dont il avait donné des preuves en contribuant à la reddition de la ville rebelle ». Le 6 février 1794, le Conseil exécutif provisoire confirmait cette nomination.
Dugommier, lui aussi, louait, vantait Bonaparte. Lorsqu’il dit que le feu des canons était au 16 décembre dirigé par le plus grand talent, ne fait-il pas allusion à Bonaparte? 11 écrivit à Paris qu’il fallait récompenser et avancer Napoléon : « Si on était ingrat envers lui, ajoutait-il, cet officier s’avancerait tout seul. » Plus tard, à l’armée des Pyrénées-Orientales, il parlait souvent de Bonaparte, et les généraux qui servirent sous ses ordres à la frontière d’Espagne et qui vinrent ensuite à celle d’Italie, apportèrent avec eux la plus haute idée de l’homme qui commandait l’artillerie devant Toulon.
Sans doute, Dugommier a donné, suivant ses propres expressions, aux moyens qu’il avait trouvés le ressort nécessaire au succès; il a rétabli la confiance et, grâce à lui, l’armée révolutionnaire qui bloquait Toulon a pris consistance et ensemble. Mais Bonaparte a été l’âme de cette armée, présent au siège du commencement jusqu’à la fin, assistant à la plupart des combats, préparant sans un instant de distraction et de relâche l’outillage de l’artillerie, coordonnant et ajustant les parties du plus important des services, déployant dans l’exécution de sa tâche un zèle incroyable et comme une fougue de jeunesse réglée néanmoins et dirigée déjà, ainsi qu’en 1796, par la prudence, inspirant, dictant aux commissaires et aux généraux qui le jugent indispensable et l’écoutent avec une sorte de respect, les résolutions décisives. Le plan d’attaque ne lui appartient pas. L’armée entière comprenait qu’il suffisait d’éloigner la flotte pour s’emparer de Toulon et qu’une lois la flotte éloignée, la garnison ne pourrait se défendre. Doumet-R.evest, d’Arçon, Truguet, d’autres encore conseillaient d’occuper les positions qui dominent la rade. Quiconque connaissait Toulon savait qu'il fallait maîtriser la rade pour maîtriser la place. Mais Bonaparte a montré le point essentiel, le point unique dont la prise entraînait inévitablement la prise de Toulon. 11 n’a cessé de représenter avec insistance que les
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républicains, installés au Petit-Gibraltar, accableraient l’escadre de leurs bombes et de leurs boulets rouges et qu’il n’y aurait pas un coin de la grande rade et de la petite rade où elle pût mouiller sans s’exposer aux projectiles. 11 a répété du 16 septembre au 16 décembre qu’on devait approcher des vaisseaux, qu’il n’y avait qu’un seul endroit qui permît cette approche, qu’à cet endroit se trouvait le défaut de la cuirasse, que la redoute anglaise était la clef du promontoire de Caire et le promontoire de Caire la clef de Toulon, qu’après avoir perdu l’ÉguilIette, les Anglais feraient aussitôt une retraite qui leur serait coupée s’ils tardaient un moment.
Nul d’ailleurs ne s’y trompa. Si la réputation de Bonaparte commence au siège de Toulon, si les militaires instruits lui présagent un brillant avenir, s’il laisse depuis cette époque à tous ceux qui l’ont vu la plus avantageuse opinion de son caractère et de sa capacité, c’est qu’il est, avec Dugommier, le preneur de la ville. Roguet déclare que Napoléon fut non seulement par sa bravoure et ses talents, mais par la sagesse de ses conseils, l’heureux instrument dont le génie de la France se servit pour réduire la forteresse; Pommereul, que ses aptitudes militaires se révélèrent au siège de Toulon dans les mesures qu’il inspira ; le colonel Noël, qu’il débuta par un coup de maître et fit tomber la place sans travaux d approche et sans brèche, par la seule position de quelques pièces de canon ; Ma f mont, qu’il a tout dirigé, tout mis en mouvement, et que rien ne s’est fait que sous son influence et par ses ordres ; Girola, qu’il a conçu et exécuté a la fois le |ilan de la reprise de Toulon, nel suo piano clallo stesso eseguito nella ripresa di Tolone, — et ces lignes de Girola, qui datent de 1794, expriment le sentiment de l’armée républicaine et des populations de la Provence et de la Rivière*.
La pensée de Napoléon revint souvent dans le cours de son existence à ce Toulon où avait surgi sa renommée. « Tout ce
1. Voir ce témoig'nage de Girola dans Zeissberg*, Qicellen zur Geschichte der deutsche/l Kaiser politik Oesterrcichs . II, 340.
qui regarde Toulon, disait-il, est d’une si hante importance qu’il faut s’en occuper avec soin. » En 1803 il ordonnait de déblayer le port, de le débarrasser des carcasses de l’escadre brui ée par les Anglais et d’étudier les moyens d’augmenter les magasins qui devraient contenir désormais l’armement et l’approvisionnement de vingt-cinq vaisseaux et de vingt-cinq frégates pour deux campagnes. En 1810 il priait Clarke de lui présenter la situation des forts Malbousquet et Saint-Antoine, ainsi qu’un plan détaillé et coté de la presqu’île de l’Eguillette afin de bien juger du commandement des trois hauteurs de Caire, de Balaguier et de Grasse, et de la meilleure façon de défendre ce point important. Avec quelle effusion il remercie Massena d’avoir conservé la place en 1815! « J’ai frémi, écrivait-il au prince d’Essling, lorsque j’ai vu l’ordre que vous aviez reçu du duc d’Angoulème de livrer ce précieux dépôt aux Anglais. » Et, dans ses Mémoires, n’a-t-il pas recommandé d établir 180 bouches à feu sur la côte ouest des rades, au cap Cépet, à Balaguier, à l’Eguillette, et 160 bouches à feu sur la côte est, au pied du fort La Malgue, à la Grosse Tour et au cap Brun?
Il fut, comme à son ordinaire, reconnaissant envers tous ceux qui l’avaient aidé ou protégé dans ces quatre mois de 1793. Il n’a jamais dit ce qu’il devait à Salieeti — il lui devait trop, — mais il n’oublia pas que le député corse lui avait fourni la première occasion de montrer son génie au grand jour. Il légua cent mille francs au fils ou au petit-fils de ce Gasparin qui donnait à ses plans l’appui et la sanction de l’autorité conventionnelle, et qui l’avait garanti des persécutions de l’état-major de Carteaux.
Il exauça tous les désirs de Du Teil. Ce général avait été suspendu un mois après la prise de Toulon, puis mis à la retraite. Dans les premiers jours de 1800, à une audience du consul, il sollicita sa réintégration, et Bonaparte accueillit parfaitement sa requête. Le 12 mars, Du Teil était nommé commandant de la place de Lille : le ministre proposait Tholosé, Picot-Bazus, Grandjean, Chasteignier-Burac, Du Teil et Chazaud; Du Teil
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l’emporta. Mais il souhaitait le commandement de Metz : Metz était son pays d’adoption et comme sa ville natale; en 1790, il avait été colonel-général de la garde nationale de Metz; le seul poste qui lui agréait, c’était Metz. Il fut envoyé à Metz au mois de septembre 1800 et il y exerça durant treize années les fonctions de commandant d’armes. Deux fois l’empereur passa par Metz et deux fois il honora Du Teil de sa bienveillance. Pourtant, le bonhomme était affaissé par l’âge; il refusait de fu siller les déserteurs; on se plaignait de sa faiblesse, de sa déplorable indulgence. Le 20 décembre 1813, sur le rapport qui dénonçait la mollesse sénile de Du Teil, Napoléon griffonnait ces quatre mots : Lui donner sa retraite. Du Teil avait soixante-quinze ans!
Carteaux fut aussi généreusement traité. Il était parti de Toulon en maugréant contre le commandant de l’artillerie. M aïs, lorsqu’après avoir combattu dans la journée du 13 vendémiaire auprès de Bonaparte, il le vit devenir général en chef de l’armée de l’intérieur, il le pria de « recevoir son compliment bien sincère », et il disait volontiers qu’en 1793 il avait, sans le savoir, le dieu Mars à ses côtés. Attaché par le Directoire au bureau topographique et chargé de dessiner les batailles de la campagne d’Italie, Carteaux se rendit un jour à la Malmaison et présenta ses esquisses au premier consul. Dans la conversation, Bonaparte parla de Frédéric II avec éloge. Le lendemain, Carteaux lui envoyait le portrait du roi. Il fut admis au traitement de réforme. Mais Napoléon le nomma administrateur de la loterie et en 1804 commandant de la principauté de Piombino; ce déplacement, assurait-il, était non une disgrâce, mais une marque de confiance, et Carteaux toucherait, outre son traitement de réforme de général de division, 15 000 francs sur les revenus du pays. Le 8 août 1810, par un décret particulier, il donnait à Carteaux une solde de retraite de 6 000 francs. Le général mourut en 1813. Sa veuve sollicitait un secours. Le ministre répondit que les lois le refusaient et qu’elle devait s’adresser directement à l’empereur. Elle écrivit à Napoléon. « Sire, disait-elle, mon mari fut
jusqu’au dernier moment l’objet de votre munificence. » Un décret particulier du 20 décembre 1813 lui accorda une pension de 3 000 francs.
« 11 était devant Toulon. » Ces mots suffisaient pour rendre Napoléon favorable à la demande d’un compagnon d’armes. Bergeron, lieutenant-colonel en premier du 3° bataillon des Py rénées-Orientales, nommé par Dugommier adjoint à l’étatmajor, chargé de garder O’Hara et de le conduire à Aix, reçut, en marchant à l’assaut de la redoute anglaise, une balle à travers la cuisse. Il n’eut qu’à rappeler sa blessure pour obtenir de l’empereur un commandement de place.
Plusieurs autres Toulonnais , Taisand , Dintroz, Talin, Ragois, Mouchon, furent l’objet des mêmes faveurs. Napoléon avait fait nommer provisoirement chef de bataillon d’artillerie un homme intelligent et actif, Taisand, capitaine des canonniers de la Côte-d’Or, ancien entrepreneur de routes, qui répara le chemin des gorges d’Ollioules. Quelques mois plus tard, il chargea Taisand de commander l’artillerie à Avignon et d’envoyer des munitions de guerre à l’armée d’Italie. Lorsqu’d passa par Avignon au mois de mai 1795, il reconnut par un certificat les services distingués que Taisand avait rendus au siège de Toulon. Après le 13 vendémiaire, il l’appelait à Paris et le plaçait dans la légion de police. A l’ouverture de la campagne de 1796, il l’invitait à le rejoindre et le faisait cliel de bataillon à la suite d’une demibrigade, commandant de la citadelle de Brescia, puis chef du 8e bataillon de grenadiers qui gardait à Vérone le quartier général.
Il emmena Dintroz à l’armée d’Italie, lui conserva l’emploi de conducteur général des charrois, le nomma capitaine d’artillerie et, à la fin de la campagne, lui donna une gratification de 10 000 francs. Dintroz ne cessa de tutoyer Bonaparte et de le traiter familièrement. A la veille de Castiglione, Napoléon lui demandait des obusiers par un billet autographe. Dintroz ne peut déchiffrer l’écriture. Arrive Bonaparte impatienté : « Pourquoi ne m’as-tu rien envoyé encore? — Je n’ai pas pu
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lire ton billet. — Tu es une f . bête, apprends h lire. — Et
toi, b . , apprends à écrire. »
Talin était adjoint à l’état-major de l’artillerie de l’armée révolutionnaire. Après vendémiaire, Napoléon le fit nommer capitaine à la légion de police et adjoint a l’état-major de l’armée de l’intérieur. Il l’avait avec lui dans la campagne d’Italie, et, à diverses reprises, le chargea de porter ses ordres. Il 1 ui donna plus tard une place de chef d’escadron dans la gendarmerie.
Ragois était capitaine du 2e bataillon de la Côte d’Or. Bonaparte le priait un jour, au siège de Toulon, de lui servir de secrétaire; Ragois répondit franchement qu’il savait se battre, mais qu’il n’aimait pas à écrire. Napoléon le retrouva dans la campagne d’Italie. Blessé d’un coup de feu à Borgbetto, blessé à Arcole, où il fut fait prisonnier de guerre, blessé à Marengo, où il eut la mâchoire fracassée, Ragois reçut un sabre d’honneur, la croix d’officier de la Légion d’honneur, le titre de chevalier de l’Empire, et, après avoir été capitaine de la garde des consuls, devint chef d’escadron adjoint h l’étatmajor et adjudant du palais de Fontainebleau.
Mouchon, dit Lapierre, est un curieux personnage. Cet ancien soldat du régiment de Bretagne était devenu capitaine d’une compagnie franche, puis chef d’un bataillon de réquisition de la Drôme. Au siège de Toulon, il campait à Six- Fours, non loin de La Seyne, lorsqu’un matin, dans une visite de postes, il rencontra sur le chemin de la batterie des Quatre- Moulins des voitures chargées de poudre que leurs charretiers avaient abandonnées parce que les boulets de l’assiégeant avaient tué leurs chevaux. Il échelonna les hommes de son bataillon, et les tonneaux, passant de main en main, furent mis en lieu de sûreté. Quelque temps après, il participait à la prise de la redoute anglaise. Bonaparte présenta Mouchon à Dugommier, qui voulut le nommer adjudant général. Mouchon refusa cette fonction en alléguant sa jeunesse. Mais son bataillon fut incorporé à une demi-brigade; il perdit son grade de commandant et recourut à Bonaparte, qui le fit placer
comme instructeur à l’Ecole cle Mars et ensuite au 9e bataillon de Paris, plus tard Ge régiment d’infanterie légère. Mouchon eut une blessure grave à Marengo. Bonaparte le vit, le reconnut, le consola, et ordonna de le transporter aussitôt à l’hôpital dans la voiture où gisait le corps de Desaix. En 1805, à Etaples, Mouchon présentait un mémoire h l’empereur. « Depuis combien de temps êtes-vous capitaine? lui demanda Napoléon. — Dix ans. — Avez- vous été blessé? — Deux fois, Sire. — Dans quelles affaires? — A Marengo et h la Chiusetta. — Je vous ferai droit. » Mouchon fut nommé chef de bataillon au 63e régiment. De nouveau blessé à Essling, il obtint sa retraite et il vivait tranquillement à Tarbes lorsqu’il reçut le brevet de grand officier de la Légion d’honneur. Sans s’étonner de cette distinction extraordinaire, il gagna Paris pour remercier l’empereur. Là, il apprit qu’il devait son brevet à une erreur des bureaux. Il se rendit à la parade - — - c’était le 7 juin 1810, — remit à l’empereur son titre de grand officier et lui dit qu’il ne voulait pas se prévaloir d’une méprise, qu’il ne désirait qu’un commandement d’armes et un majorât. « Vous serez, lui dit Napoléon, doté comme vos camarades. » Le temps s’écoula. Mouchon, se voyant oublié, réclama, prétendit que son brevet momentané de grand officier l’avait forcé de tenir un rang, d’augmenter sa dépense, de contracter des dettes; il rappelait la promesse verbale de l’empereur, invoquait le témoignage de Berthier et de Davout, présents à la parade. Ces deux personnages, consultés, répondirent qu’ils ne se souvenaient pas des paroles de l’empereur. Mais en considération des services et des blessures de Mouchon, le ministre fit un rapport au souverain. Mouchon eut une dotation de deux mille francs et le commandement d’armes du Texel. Six mois après, le 1er janvier 1813, il fut admis définitivement à la retraite, sur un rapport écrasant de Molitor : sa jactance, avait dit Molitor, son ineptie, sa conduite crapuleuse causaient un continuel scandale, et pour la décence comme pour la sûreté du poste, son départ était indispensable.
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D’autres hommes dont Napoléon devait se servir étaient déjà généraux au siège ou à la reddition de Toulon : La Poype, Delaborde, Dugua, Mouret, Micas, Garnier, Despinoy, Guillot.
La Poype, ancien sous-lieutenant aux gardes françaises, devenu lieutenant-colonel d’un bataillon de volontaires et général en l’espace de deux ans, fut employé par Napoléon à l’expédition de Saint-Domingue, nommé baron de l’Empire et, en Iblo, après avoir défendu vaillamment Wittemberg, officier de la Légion d’honneur. Aux Cent-Jours, Napoléon se souvint de lui : « Donnez sur-le-champ, écrit-il à Davout le 27 avril 1815, une destination au général La Poype; ce général paraîtrait excellent pour défendre une grande place comme Lille, Dunkerque, Maubeuge, Charlemont. » La Poype fut envoyé à Lille comme gouverneur de la 16e division militaire avec mission d organiser la garde nationale et d’y mettre des hommes du peuple.
Le Dijonnais Delaborde, fils d’un boulanger et ancien caporal d’infanterie, élu lieutenant-colonel des volontaires de la Côte-d’Or, avait paru devant Toulon à deux fois différentes, et ses allées et venues montrent assez le désordre du temps et le désarroi de l’administration de la guerre. Après avoir tenté vainement l’assaut de l’Eguillette, il apprit le 10 octobre qu’il était depuis un mois générai de brigade à l’armée des Alpes et il courut rejoindre Doppet sous les murs de Lyon. Nommé général de division et destiné à commander en Corse, il accompagna Doppet à Ollioules pour consulter Saliceti sur la situation de l’ile. Mais Doppet désira garder Delaborde, qu’il jugeait brave et intelligent. Retenu par Saliceti, de même que l’avait été Bonaparte, Delaborde participa le 17 décembre à l’enlèvement de la redoute anglaise. Napoléon le fit comte de l’Empire après l’expédition de Portugal, gouverneur du château de Compiègne après la campagne de Russie, et, eu 1815, le chargea de pacifier la Vendée.
Le général de brigade Dugua, chef d’état-major de Dugommier, était avec Delaborde à la colonne qui devait assaillir la gauche de la redoute anglaise, et il eut l’habit percé d’une
balle. Les représentants lui donnèrent le grade dé général de division. Napoléon ne l’oublia pas. Il l’employa dans la campagne d’Italie où Dugua commanda la réserve de cavalerie ainsi qu’une division de cette arme et prit possession de Trieste. Il l’employa clans l’expédition d’Égypte, où Dugua fut successivement inspecteur général de la cavalerie, commandant d’une des cinq divisions d infanterie et gouverneur de la province de Damiette et de Mansourah, puis de la province du Caire. Aux batailles de Chobrâkhyt et des Pyramides, Bonaparte était clans le carré de la division Dugua. A son retour d’Orient, Dugua fut nommé préfet du Calvados, où il avait déjà, clans une mission antérieure, conquis l’estime de la population. Chargé, comme chef d’état-major, de seconder le général Leclerc, il mourut à Saint-Domingue en 1802. Sa veuve reçut une pension de 1 500 francs.
Mouret, lieutenant-colonel de volontaires, promu rapidement général, souhaitait de rejoindre Napoléon en 1790 pour prendre part à « l’incomparable campagne que faisait l’armée d’Italie sous les ordres clu brave Bonaparte ». Mais Napoléon le savait incapable. En 1800, il lui ôtait le commandement d’une division militaire et le nommait chef d’une brigade de vétérans. Mouret se plaignit doucement ; il écrivit au premier consul qu’il désirait conserver l’activité et obtenir au moins un commandement cle place clans le Midi. Il fut envoyé à Gênes et y remplit les fonctions cle commandant d’armes durant neuf ans, cle 1805 à 1814.
Micas, qui fut fait général cle brigade après l’assaut clu Faron, devait plus tard renouer avec Bonaparte, général en chef cle l’armée cle l’intérieur, les relations commencées devant Toulon. Il était alors à Luxembourg, et, cle Paris, Napoléon demandait des nouvelles cle Micas et cle la forteresse, promettait d’exécuter avec empressement tout ce qui pourrait être agréable à Micas. Mais Micas était un autre Mouret. En 1801 Napoléon le nommait commandant d’armes à Toulon. Micas y resta, comme Mouret à Gènes, jusqu’à la fin de l’Empire.
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Victor avait servi dix ans dans ce 4° régiment d’artillerie où Bonaparte fut capitaine. Successivement adjudant sous-officier au 3e régiment de la Drôme, puis adjudant-major et lieutenantcolonel en second du 5e bataillon des Bouches-du-Rhône, il eut au siège de Toulon le même avancement que Bonaparte et devint, comme lui, chet de brigade au mois d’octobre et général de brigade au mois de décembre. A l’attaque malheureuse du baron, il s était, disent les représentants, conduit ii mei veille, et une voix unanime s’élevait en sa faveur ; à 1 assaut de la redoute anglaise, il avait reçu un éclat de miti aille qui lui ouvrit le bas-ventre. Napoléon le fit maréchal de France et duc de Bellune. Mais \ictor lui doit aussi son brevet de général de division. Bonaparte demandait ce grade pour \ ictor après la bataille de la Favorite où l’intrépide Vosgien, à la tête de cette 57e demi-brigade « que rien n’arrête », culbuta tout ce qui se trouvait devant lui.
Garnier était le fameux Garnier, lieutenant-colonel en second du bataillon fédéré de Marseille, qui, au 10 août 1792, attaquait les Tuileries, et il se vantait d’être entré le premier au château et, après avoir essuyé deux coups de sabre, de s’être jeté du haut d un balcon au milieu de ses compagnons d’armes pour échapper à la mort. Nommé colonel d’un Bataillon de chasseurs, puis général de brigade, il s’était signalé devant Toulon à la journée du 30 novembre et il assurait qu’il avait capturé O’Hara et rallié sa troupe à trois reprises, bien qu’il eût été renversé deux fois, la première, par un éclat de bombe, et la seconde, par un boulet de 24. Les représentants le nommèrent général de division. Napoléon lui reprocha toujours des opinions exagérées, et le jugeait incapable de faire une campagne sérieuse et active. Pourtant, il l’employa : en 1796 il lui confiait une colonne mobile contre les Barbets et il trouva que Garnier montrait beaucoup de zèle et se donnait beaucoup de mouvement. H accueillit avec distinction la carte des Alpes-Maritimes qui manquait au dépôt de la guerre et que Garnier avait dressée après sept ans de travail. Il le nomma officier de la Légion d’honneur et commandant de
place de lro classe à Barcelone, à Laybach et à Blaye. Deux lois Garnier fut mis à la retraite; deux fois il fut, sur ses instances, remis en activité. En 1814, sous la Restauration, le vainqueur du 10 août essaya de gagner les bonnes grâces des Bourbons en se représentant comme la victime de l’Empereur. Napoléon, disait-il, l’avait depuis le siège de Toulon poursuivi de sa haine : « J’avais eu le malheur de lui déplaire en sévissant pour faute militaire contre un jeune officier nommé Muiron pour lequel il avait une affection particulière : il ne me l’a jamais pardonné. » Et Napoléon, ajoutait Garnier, l’avait mis à la réforme par désir de vengeance, l’avait employé dans des postes secondaires, promené chaque année d’un bout à l’autre de l’Empire, et payé par des politesses de cour, au lieu de lui rembourser les dépenses qu’avait coûtées la carte des Alpes-Maritimes. Malgré cette diatribe il se rallia sous les Cent-Jours à Napoléon et lui demanda soit le gouvernement de Toulon, soit une division à l’armée du Yar. Il n’obtint rien, et, après Waterloo, fit sa soumission aux Bourbons, en déclarant qu’il l’aurait faite plus tôt sans une maladie qui venait des dégoûts que Napoléon lui avait suscités!
Despinoy, adjudant général chef de brigade, avait été blessé gravement à l’attaque de la redoute anglaise et nommé général par les représentants. Il était gouverneur de Toulon en 1796 lorsque Bonaparte le fit venir en Lombardie et, après l’avoir employé à Milan, le mit à la tète d’une division. Mais Despinoy, chargé de pénétrer dans le Tyrol, opéra sa retraite sur Brescia en laissant une partie de ses troupes aux prises avec l’ennemi. 11 fut le surlendemain envoyé à Alexandrie et quelques jours plus tard réformé par le Directoire. « Je connaissais, lui avait dit Bonaparte, votre improbité et votre amour de l’argent ; mais j’ignorais que vous fussiez un lâche. » Outré d’ètre exclu de l’armée, Despinoy demanda un conseil de guerre, accusa Bonaparte de flétrir son âme, de le vouer à l’humiliation et à la honte. 11 ne fut remis en activité qu’en 1801, et vainement il rappelait qu’il avait été blessé à Toulon presque sous les yeux de Napoléon; il resta commandant
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d’armes à Alexandrie durant douze ans. Aussi fut-il un des premiers à se rallier aux Bourbons.
Guillot se vantait d avoir mène 1 a t ta cju e de la redoute anglaise et il avait au matin du 17 décembre reçu le commandement de l’ouvrage conquis. Les représentants reconnurent sa bravoure en lui donnant le grade de général de brigade. Bonaparte l’employa dans la campagne d’Italie, lui confia le gouvernement des places de Pavie et de Porto-Legnago. 11 le regardait comme un très utile et excellent militaire, le fit î omettre en activité, lorsque le Directoire l’eut réformé, le nomma commandant de la Légion d’honneur et baron de 1 Empire, le pourvut d’une dotation de deux mille francs. Mais Guillot se laissa surprendre à Figuièrespar les Espagnols dans la nuit du 9 au 10 avril 1811; il fut traduit devant un conseil de guerre et condamné à mort; le retour des Bourbons le sauva.
Deux Corses, deux de ces insulaires qui, selon le mot de Gasparin, brûlaient d’entrer dans Toulon parce qu’en vengeant la France ils s’ouvraient la porte de leur patrie, Joseph Arena et Cervoni, s’étaient distingués aux côtés de Bonaparte durant le siège de 1793. Joseph Arena devint, comme son frère Barthélemy, l’ennemi personnel de Bonaparte qui le fit emprisonner sous prétexte de complot et le laissa guillotiner. Était-il sincèrement républicain? Ou bien jalousait-il son compatriote qui prenait l’essor? Peut-être l’inimitié datait-elle de Toulon et de la journée du 30 novembre. Joseph Arena s’était signalé dans cette action qui lui valut le grade d’adjudant général chef de brigade, et il prétendait avoir décidé le succès en se chargeant du commandement à la place de Dugommier blessé. Peut-être y eut-il entre ces deux Corses une rivalité de gloire. Tous deux furent nommés dans le même temps lieutenantscolonels de volontaires, et le maréchal de camp Rossi qui présidait à la levée des bataillons nationaux, regardait ces deux jeunes gens comme remplis d’intelligence et de bonne volonté. Tous deux prirent part à l’expédition de Sardaigne. Tous deux
se prononcèrent contre Paoli, et le vieux chef assurait en 1792 que « Napoléon, apprenant qu’Arena était reconnu lieutenant-colonel, avait honte de ne pas prétendre au moins à un égal emploi. »
Au contraire d’Arena, Cervoni s’attacha de tout cœur aux Bonaparte. Napoléon le connaissait avant le siège de Toulon. L’année précédente, le 14 avril 1792, Cervoni entrait dans Ajaccio comme secrétaire des commissaires du Directoire qui venaient apaiser les troubles de la ville, et il avait au mois de juillet 1791, après l’insurrection de Bastia, remplacé, comme secrétaire du Conseil général du département, Panattieri absent. Nommé sous-lieutenant de cavalerie et aide de camp de Joseph-Marie Casabianca, il s’était fait remarquer par son intelligence et son intrépidité. Saliceti le recommanda, comme il avait recommandé Bonaparte, à son collègue Gasparin, et Cervoni fut P « agent militaire » des deux représentants. « Il est, disait Gasparin, digne de notre entière confiance sous tous les points de vue. » Ainsi que Napoléon, et à peu près en même temps, Cervoni conquit les grades supérieurs à la fin de 1793; adjudant général chef de bataillon en octobre, adjudant général chef de brigade en décembre, il était général de brigade au mois de janvier suivant. Mais il ne fut général de division qu’en 1798. Joseph Bonaparte, qui s’était lié avec lui sur les bancs de l’université de Pise, le tenait pour un des officiers les plus éclairés et les plus braves dont s’honorait l’armée française. Miot le déclare excellent soldat et, de plus, homme très estimable. Napoléon qui l’avait à ses côtés en Italie, le chargea d’organiser la légion lombarde et de gouverner Vérone. Cervoni était chef d’étatmajor de Pannes lorsqu’un boulet de canon l’étendit mort sur le champ de bataille d’Eckmühl. C’était, dit alors l’Empereur,
« un officier de mérite et qui s’était distingué dans nos premières campagnes ». Par décret du 7 février 1810, la veuve de Cervoni reçut une pension de 6 000 francs, et ses deux fils, Louis-César et Thomas, nommés barons de l’Empire (17 mai 1810), eurent chacun une dotation de 4 000 francs sur les
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domaines de Rome. M'"c Cervoni se signala par son dévouement à l’empereur. En 1815, au moment où Napoléon quittait 1 île d Elbe, elle parcourut en habit d’amazone le canton de Cervione et annonça que la France se soulevait contre Louis XVIII, que Bonaparte allait remonter sur le trône. Elle avait avec elle un de ses compatriotes, Sandreschi, que les royalistes appelaient son cavalier servant et qualifiaient de pirate. Sandreschi, revêtu de l’uniforme de Cervoni, distribuait des cocardes tricolores et des proclamations. Bruslart, commandant de la Corse, fit marcher un détachement sur Cervione, et la maison de Mme Cervoni fut mise à sac.
C est aussi devant loulon, dans les camps dits de l’ouest, dans la légion des Allobroges et le bataillon du Mont-Blanc, que Napoléon connut de braves officiers qu’il fit plus tard généraux de division et comtes de l’Empire : Dessaix, le Bayard de la Savoie, qui reçut après sa blessure de la Moskowa le gouvernement de Berlin; Dupas, qui passa l’un des premiers le pont de Lodi et cpii fut adjudant général du palais des consuls et colonel des mameluks, après avoir commandé en Egypte la compagnie des guides à pied et la citadelle du Caire; Séras, qui défendit énergiquement Venise en 1813; Pacthod.
Chef du 2e bataillon des volontaires du Mont-Blanc, Pacthod commandait la redoute des Sablettes au siège de Toulon. 11 fut blessé d’un coup de canon, et les représentants lui conférèrent le grade d’adjudant général chef de brigade après la prise de la ville. Napoléon disait en 1807 qu’il n’avait dans Pacthod qu’une médiocre confiance, et ce sentiment datait sans doute de 1793 : Pacthod s’était laissé surprendre par les assiégés dans la nuit du 8 au 9 octobre. Pourtant, après la campagne de Saxe, Napoléon le nomma général de division, comte de l’Empire, grand officier de la Légion d’honneur, et Pacthod justifia ces distinctions par l’héroïsme qu’il déploya dans le malheureux combat de Fère-Champenoise. En 1815, l’empereur lui donnait la 22e division d’infanterie à l’armée des Alpes.
Parmi ces volontaires de la Savoie, il en est un que Napoléon affectionna particulièrement et qu’il apprécia devant Toulon : l’intègre et l’infatigable Boinod, quartier-maître trésorier de la légion des Allobroges, que les représentants avaient nommé commissaire des guerres pendant le siège. Bonaparte l’appelait son ami, correspondait avec lui, et, de Paris, en 1795, lui mandait les nouvelles. Il l’employa en Italie et en Egypte; il le prêta à Eugène, qui le créa intendant général et inspecteur en chef aux revues de l’armée d’Italie; « s’il y avait, disait-il en 1797, une quinzaine de commissaires comme celui-là, on pourrait leur faire présent de cent mille écus à chacun, et l’on gagnerait encore une quinzaine de millions. )> Mais Boinod avait autant de dévouement à l’empereur que de zèle et de désintéressement. Il rejoignit Napoléon à l’île d’Elbe et y dirigea l’administration de la guerre. Aussi, de retour aux Tuileries, Napoléon le lit inspecteur aux revues de la garde impériale et le gratifia d’une somme de douze mille francs qui lui tint lieu des appointements qu’il n’avait pas touchés à l’île d’Elbe : « Boinod, écrivait l’Empereur, est un administrateur consommé et probe et qui m’a toujours suivi. » Par le troisième codicille de son testament, il légua cent mille francs à Boinod.
Il faudrait citer encore bien des noms, bien des hommes qui s’acquirent l’amitié de Bonaparte ou attirèrent son attention lorsqu’il commandait l’artillerie de l’armée révolutionnaire.
C’est Marescot, dont Napoléon reconnut les mérites en le nommant commandant en chef du génie de la Grande Armée, premier inspecteur de l’arme, grand aigle de la Légion d’honneur. Mais, en allant visiter les places de l’Espagne, Marescot fut enveloppé dans le désastre de Baylen. Napoléon le destitua : Marescot, disait-il, ne pouvait rester à la tête du génie après avoir signé l’infàme capitulation et couvert son nom du déshonneur et d’opprobre. Aux Cent-Jours il le rappela. « L’empereur, écrivait Davout à Marescot le 24 mars 1815, ne
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considérant que les services que vous avez rendus et ceux que vous pouvez rendre encore, me charge de vous dire que tout est oublié et que vous pouvez revenir h Paris. » Marescot revint et demanda le gouvernement de Strasbourg; Napoléon le fit président du comité de la défense des Vosges et second inspecteur général des fortifications.
C’est Leclerc, Victoire-Emmanuel Leclerc, homme doux, facile, bon camarade, et très brave, que Marmont juge médiocre, peu capable et peu énergique, mais que Napoléon proclame un officier du premier mérite, propre à la fois au travail du cabinet et aux manœuvres du champ de bataille, unissant le talent à l’activité. Il était lieutenant au 2“ bataillon des volontaires de Seine-et-Oise lorsque son ancien commandant, La Poype, devenu général, le prit pour aide de camp. Malgré ses vingt et un ans, Leclerc fut chef d’état-major de La Poype au siège de Toulon, et le lendemain de l’assaut du baron, les représentants le nommèrent adjudant général chef de bataillon. En 1796, Bonaparte, passant à Marseille, où Leclerc gouvernait la place, l'emmena dans les plaines de la Lombardie, et après l’avoir vu combattre avec l’intrépidité la plus brillante à la tète du 10° régiment de chasseurs à cheval, le proposa pour général de brigade, l’envoya porter au Directoire des dépêches sur la situation de l’armée et les négociations entamées à Leoben, lui confia les fonctions provisoires de chef d’état-major. Le mariage de Leclerc avec Pauline Bonaparte précipita son avancement. Napoléon le fit général de division, commandant de l’armée d’observation qui se formait à Dijon, commandant des troupes rassemblées dans la Gironde et destinées à l’expédition de Portugal, général en chef de l’armée de Saint-Domingue.
C’est Alméras que Bonaparte regardait comme un fort bon adjudant général, qu’il appelait à l’armée d’Italie en 1797, et qu’il chargeait en 1799 du commandement de Damiette. Mais Aimeras prit sur lui de mettre un officier anglais en liberté. Napoléon s’irrita. « Alméras, disait-il, est d’autant moins excusable qu’ayant assisté au siège de Toulon, il connaît mieux
que personne l’activité clés intrigues et le système de corruption qui forment actuellement la politique du gouvernement britannique. » 11 ne le nomma général de division qu’en 1812. Toutefois, Alméras lui fut fidèle. A la fin de 1804, il regrettait de n’avoir pas vu le couronnement du « très grand Empereur ». En 1815, bien que les Bourbons l’eussent lait l’année précédente chevalier de Saint-Louis, il se déclara l’un des serviteurs les plus dévoués de Napoléon et lui demanda un emploi, quel qu’il fût, de préférence à l’armée des Alpes, parce qu’il avait une profonde connaissance des localités. Il eut ordre de se rendre à la Rochelle pour organiser une division de 5 000 fédérés, et quelques jours plus tard, il dut hâter, de concert avec Beker, 1’embarquement de Napoléon sur un vaisseau anglais.
C’est Saint-IIilaire, capitaine de chasseurs au 5e régiment d’infant.erie, ci-devant Navarre, que les représentants firent adjudant général chef de bataillon pour sa belle conduite durant le siège de Toulon. Napoléon le nommait un héros, un de ses meilleurs amis, un de ceux qui ne l’eussent pas trahi, aimable et bon camarade, bon frère, bon parent, bon ami, fidèle amant. Ce valeureux et chevaleresque Saint-IIilaire eut le pied gauche emporté à Essling et mourut à Vienne des suites de sa blessure. Napoléon l’avait fait général de division, comte de l’Empire, grand aigle de la Légion d’honneur, commandeur de l'ordre de la couronne de fer. Le 16 août 1809, par un décret particulier, et sans rapport, il donnait à la mère de son compagnon d’armes une pension de six mille francs.
C’est Grillon, ancien garde-française, devenu capitaine d’infanterie et durant quelques jours chef d’état-major de Dugommier au siège de Toulon. Lui aussi eut sa récompense après la reddition : les représentants le nommèrent adjudant général chef de bataillon. En 1796, Bonaparte, se rendant en Italie, lui confiait le commandement provisoire de la place de Marseille.
C’est Argod, lieutenant-colonel, comme Victor, au 5e bataillon des Bouches-du-Rhône. 11 reçut des représentants le
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17 décembre 1793 le grade d’adjudant général chef de brigade; il devait, comme chef d’état-major de Victor, se distinguer particulièrement à la bataille de la Favorite sous les yeux de Bonaparte.
C’est Suehet qui commandait devant Toulon ce bataillon de l’Ardèche dont les volontaires capturèrent OTIara. Napoléon le fit maréchal et duc d’Albuféra; il vantait en 1814 sa « très bonne réputation » et, en 1815, au retour de l’île d’Elbe, « vous savez, lui écrivait-il, l’estime que je vous ai toujours portée depuis le siège de Toulon ». 11 ne l’estimait pas tellement durant la campagne d’Italie, et peut-être lui en voulait-il d’avoir mis le feu, sur l’ordre du représentant Maignet, au village de Bédouin. En 1797, Suehet était encore chef de bataillon. Ce fut une bouffonnerie de Dupuy qui brusqua son avancement. A la fin d’un repas, Dupuy s’approche de Bonaparte : a Eh bien, dit-il, quand ferez-vous notre ami Suehet chef de brigade? — Bientôt, répond Bonaparte, nous verrons. » Dupuy détache son épaulette et la met sur l’épaule de Suehet en criant : « Suehet, de par ma toute-puissance je te fais chef de brigade. » Au sortir de table, Bertliier expédia le brevet.
C’est Lalance, capitaine d’artillerie. Napoléon qui le connut devant Toulon et l’eut comme adjoint en 1794 et en 1795 sur les côtes de Provence et dans la rivière de Gènes, l’employa durant la campagne d’Italie avec prédilection. Il lui confiait l’artillerie de la colonne mobile que Lannes formait à Bologne dans les derniers jours de 1797. Il lui confiait l’artillerie de la division Victor qui marchait sur Rome. Il le chargeait d’organiser l’artillerie de la République cisalpine. Lalance devint général au service cispadan. En 1800, lorsqu’il regagna la France, il « réclama l’ancienne amitié » du premier consul, qui le nomma général de brigade d’infanterie. En 1801, à la suite d’une erreur des bureaux qui le croyaient encore général cisalpin, il était rayé de la liste des généraux et replacé capitaine d’artillerie. Mais, moins de quatre mois plus tard, il fut promu colonel de son arme. Il prit part à l’expédition de
Saint-Domingue, où ses actions, écrit-il, ne tendaient qu’à se rétablir clans l’estime de Bonaparte. 11 eut, à son retour, une place d’inspecteur aux revues qu’il occupa pendant tout l’Empire.
Mais, entre les amis de Toulon, il faut mettre à part Marmont, Junot, Muiron et Chauvet. Ces quatre hommes aimaient Bonaparte, et il les aima, voulut les garder avec lui, les emmener partout avec lui, les associer à toutes ses entreprises, les lier à sa fortune.
Marmont avait de bonne heure désiré servir dans l’artillerie. Il devait y avoir pour mentor un lieutenant au régiment de La Fère, son cousin germain Le Lieur de Ville-sur-Arce qui vint quelquefois avec Bonaparte le voir à Dijon à la pension du chanoine Rousselot et le recommander aux professeurs du collège, notamment à l’abbé Volfius. Élève à l’école d’artillerie de Chalons, nommé a sa sortie second lieutenant du 1er régiment, envoyé comme lieutenant en premier à l’armée des Alpes, il arriva le 2 décembre au quartier général d’Ollioules, et Napoléon fournit volontiers au cousin de Le Lieur les occasions de se distinguer. Promu capitaine, Marmont refusa de cpiitter Bonaparte et, au lieu de rejoindre sa compagnie à la frontière d Espagne, préféra demeurer avec un homme qui lui semblait appelé à de grands destins. Bien lui en prit. Aide de camp du général en chef de l’armée de l’intérieur, chef de bataillon dans la campagne d Italie où Bonaparte le citait comme un officier de la plus haute distinction, chef de brigade sui la recommandation de Napoléon qui ne cessait de demander pour lui un régiment d artillerie légère, général de brigade, après a\oir, au lendemain du débarquement des Français dans 1 ile de Malte, repoussé la sortie des assiégés, conseiller d’État, commandant de 1 artillerie a l’armée de réserve et à l’armée d Italie, général de division, premier inspecteur de son arme, commandant en chef des troupes rassemblées au camp d Utrecht, colonel général des chasseurs, général en chef de 1 armée de Dalmatie, maréchal et duc de Raguse, Marmont
TOULON
dut tant d emplois et d’honneurs non seulement à sa bravoure et à ses qualités militaires, mais à l'affection de celui qu’il admirait profondément en 1793 et qu’il trouvait supérieur à tout ce qu il avait rencontré jusqu’alors.
Junot, condisciple de Marmont au collège de Chàtillon-sur- Seine, avait appartenu pendant vingt mois au 10e régiment de dragons. Puis il était rentré dans son village natal de Bussy le-Grand pour commander la garde nationale, et il fut un des députés de la milice bourgeoise qui se rendirent en 1790 à Paris, pour assister a la fête de la Fédération. Grenadier au 2e bataillon des volontaires de la Côte-d’Or et bientôt premier sergent, il servit a l’armée du Nord, et, au combat de la Glisuelle, reçut a la tête un coup de sabre d’où vint peut-être son dé rangement cérébral . Son bataillon, que Napoléon a loué dans le Souper de Beaucaire, allait à l’armée des Pyrénées-Orientales lorsqu’il lut requis par Carteaux et envoyé devant Toulon. La, un jour que Junot était de garde à la batterie des Sans- Culottes, il fit sur l’ordre de Bonaparte une reconnaissance périlleuse au bord de la mer. Peu apres, Napoléon, voulant dicter une instruction, demandait un homme qui sût écrire : Junot avait une belle main, et plus tard il était de mode dans le cercle des Bonaparte, fort peu calligraphes, de dire en manière de proverbe « écrire aussi bien que Junot ». Il se présenta, et il écrivait sur l’épaulement de la batterie lorsqu’un boulet le couvrit de terre, lui et son papier. « Bon, s’écria Junot, je n’aurai pas besoin de sable. » Napoléon se l’attacha. Nommé par les représentants lieutenant adjoint à l’état-major d’artillerie, puis lieutenant aide de camp du général Bonaparte après l’assaut de la redoute anglaise, puis capitaine de cavalerie après l’affaire de Dego, Junot fut successivement général de brigade, général de division, colonel-général des hussards, ambassadeur en Portugal, gouverneur général des états de Parme, gouverneur de Paris, général en chef de l’armée d’observation de la Gironde, commandant du 8e corps de l’armée d’Espagne, gouverneur de Venise, commandant des provinces illyriennes.
Jean-Baptiste de Muiron était fds d’un fermier général qui
fut incarcéré sous la Terreur. Il tira son père de prison en se présentant au comité révolutionnaire de la section et en rappelant avec une chaude éloquence qu’il avait versé son sang pour la patrie. Il avait d’abord semblé léger, coquet, vaniteux, uniquement préoccupé de sa charmante figure, et rien n’annonçait en lui 1 homme qui serait un jour remarqué de Napoléon. Une fois sorti des écoles, il montra toutes ses aptitudes, et Dommartin, cpii le fit nommer lieutenant de sa compagnie, disait qu’il était de la plus grande espérance. Détaché à Marseille, comme capitaine en sçcond, pour diriger le parc d’artillerie, il régla si mal ses envois que Bonaparte se plaignit. Il fut remplacé; mais lorsque les représentants élevèrent Napoléon au grade de chef de bataillon, ils donnèrent à Muiron l’emploi de capitaine-commandant qui vaquait au 4e régiment d’artillerie. Muiron rejoignit sa compagnie devant Toulon, et Bonaparte l’apprécia, le jugea plein de bravoure et de moyens, le choisit pour chef d’état-major. Ce fut surtout en 1796, dans la campagne d’Italie, où il était adjudant général, chef de bataillon, que Muiron se signala. Durant quarante-huit heures, il tint en respect par le feu de ses canons les Autrichiens de Wurmser qui tentaient de pénétrer dans Vérone. Bonaparte assurait qu’il arriverait avec gloire aux premiers postes militaires et que ses preuves quotidiennes de talent, d’activité, de vaillance lui méritaient la reconnaissance de l’armée et de la patrie. Il le prit pour aide de camp le même jour que Sulkowski et Duroc. Mais Jean-Baptiste de Muiron périt au pont d’Arcole. « Il se jeta devant moi, a dit Napoléon, me couvrit de son corps et reçut le coup qui m’était destiné; il tomba mort à mes pieds, et son sang me jaillit au visage. » Napoléon regretta sincèrement Muiron. Il écrivit h la femme du brillant officier, une demoiselle Béraud de Courville : « Vous avez perdu un mari qui vous était cher; j’ai perdu un ami auquel j’étais depuis longtemps attaché; mais la patrie perd plus que nous deux, en perdant un officier distingué autant par ses talents que par son rare courage. » Il fit rayer par le Directoire de la liste des émigrés la mère et le frère de
TOULON
la citoyenne Muiron. La Muiron était la frégate qui le ramena d’Egypte, et lorsqu’elle vieillit et se fatigua, il prescrivit de la garder comme un monument à l’arsenal de Toulon pour qu’elle put durer plusieurs centaines d’années encore; il éprouverait, ajoutait-il, une peine superstitieuse si malheur advenait à la Muiron. En 1815, quand il projetait de fuir aux États-Unis, il voulait prendre le nom de Muiron, et à Sainte-Hélène, il proposait à Sir Hudson Lowe, qui lui refusait le titre d’empereur, de s appeler le baron Duroc ou le colonel Muiron. Dans son testament, il légua cent mille francs h la veuve, au fds ou aux petits-fils de son aide de camp.
Le commissaire ordonnateur Chauvet était un fervent républicain muni des certificats de plusieurs clubs. Il avait été, à Embrun, président de la société des Amis de la République. La Société populaire de Valence, la municipalité de cette ville, le Directoire de la Drôme affirmaient son civisme pur et éclairé. Mais en outre Chauvet avait du talent, et Sucy assurait que son zèle et son savoir lui méritaient les bontés du ministre. Il rendit de grands services devant Toulon. Dugommier déclarait qu’il avait rempli ses fonctions avec autant d’activité que d’intelligence et que la reconnaissance nationale lui était due. Saliceti et Moltedo témoignaient que ce vrai sans-culotte avait épargné beaucoup de privations à ses frères d’armes et que sans ses efforts l’armée révolutionnaire aurait peut-être été dissoute. Napoléon se lia d’une amitié très étroite avec Chauvet que Sucy lui avait recommandé. II le tenait en grande estime et le regardait comme un homme du plus bel avenir. Le surlendemain du 13 vendémiaire, il le faisait nommer par le Comité de salut public commissaire ordonnateur en chef de l’armée de l’intérieur, et il l’emmenait dans la campagne d’Italie lorsqu’une mort prématurée enleva le jeune administrateur; « c’est une perte réelle, écrivait-il, Chauvet était actif, entreprenant; l’armée a donné une larme à sa mémoire. »
Tels sont les hommes que le commandant de l’artillerie connut au siège de Toulon et qui, pour la plupart, firent cor-
tège au premier consul et à l’empereur. Au milieu d’eux, le Corse Bonaparte sentit plus que jamais qu’il était Français et s’enorgueillit de l’être. Il vit sans doute dans cette armée neuve encore et composée de recrues des actes de faiblesse et de lâcheté. Mais il vit aussi des actes de mâle vigueur et d’héroïsme. A l’attaque du Petit-Gibraltar, des blessés revenaient au combat dès qu’ils sentaient diminuer leur douleur, ou bien ils demandaient : « La redoute est-elle à nous? » ou bien ils criaient aux représentants : « Avancez, nous sommes les maîtres. » Bonaparte les admira, et il racontait plus tard ce mot d’un grenadier qui tombait, frappé d’un biscaïen à la tète : « Camarades, au moins je ne tourne pas le dos à l’ennemi. » Avec quelle effusion, dans un simple certificat, il loue ce que Junot a d’essentiellement français! « Junot, écrit-il, a donné dans toutes les circonstances des preuves de son attachement à la liberté; il est grand, fort, intelligent, actif, aussi brave que loyal, possédant toutes ces qualités qui distinguent la nation. » Et lorsque Marmont mande à son père que ses compatriotes affrontent le danger avec enthousiasme et qu’il faut être Français pour tenter et exécuter l’enlèvement de la redoute anglaise, ne reproduit-il pas les impressions de Bonaparte autant que les siennes? « Plus j’observe l’esprit de nos soldats et celui de nos ennemis, disait Marmont, plus je vois la supériorité du caractère français. » Il exprimait les sentiments de Napoléon.