‹ La jeunesse de Napoléon (volume 3)Chapitre 3 sur 86 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Paris.

Ambition de Napoléon — Leçons qu il tire de 1 émeute d’avril 1792. — Haine de l’anarchie. — Refroidissement et circonspection. ■ — - Arrivée à Paris (28 mai 1,92). • — Lettres sur la situation extérieure et intérieure. ' Les trois partis. — Napoléon constitutionnel et fayettiste, comme Paoli et Pozzo. — Journées du 20 juin et du 10 août. — Amour persistant de la Corse. — Cattaneo. — Mme Permon. — Conseils à Joseph. — - Napoléon nommé capitaine au 4e régiment d’artillerie (10 juillet). — Demande du grade de lieutenant-colonel dans l’artillerie de marine (30 août). — Dernière visite à Saint-Cyr (1er septembre). — Départ. — Arrivée à Marseille. — Embarquement à Toulon (10 octobre) et débarquement à Ajaccio (15 octobre). — Echec de Joseph aux élections à la Convention. — Marianna.

Les mois d’avril et de mai 1792 ont dans l’histoire de la jeunesse de Napoléon une grande importance. Il se disait naguère inaccessible à l’ambition; il la réprouvait, la condamnait, et la péroraison du Discours de Lyon est une longue et fougueuse invective contre le délire d’orgueil qui tourmente Alexandre, Charles-Quint, Philippe II, Cromwell, Richelieu, Louis XIV et Necker. Mais l’ambition commence à le posséder, à se Yimpatroniser L 11 n’a plus seulement le désir désintéressé de faire le bien ou, comme il s’exprimait

1. Sur cet italianisme de Napoléon voir notre deuxième volume, La Révolution, p. 12 et 209.

encore, de contribuer à la félicité du peuple, cl assurer le bonheur de ses concitoyens : il veut parvenir, il veut se placer au premier rang. Ne clit-il pas en juillet 1792 que le spectacle des partis qui divisent la France détruit l’ambition, et cette boutade n’est-elle pas un aveu de l’ambition qui maîtrise déjà l’âme de Bonaparte, de cette passion qui, selon le vers de Pope qu’il citait à Valence, était en lui

la passion régnante,

Qui toujours combattue est toujours triomphante?

Lucien, cpii se pique d’observer ses frères et de les connaître à fond, n’écrit-il pas à cette épocpie même, au 24 juin 1792, cpt’il a constamment « démêlé dans Napoléon une ambition pas tout à fait égoïste, mais qui surpasse en lui son amour pour le bien public »? Je crois, ajoute Lucien avec une singulière prescience, « je crois cpte dans un état libre, c’est un homme dangereux; il me semble bien penché à être tyran, et je crois qu’il le serait, s’il était roi, et que son nom serait pour la postérité et pour le patriote sensible un nom d’horreur. »

Napoléon disait dans le Discours de Lyon que F ambitieux ne recule plus devant rien, que la cabale n’est plus pour lui qu’un moyen et le mensonge, la médisance, la calomnie, qu’une figure d’élocution. N’avait-il pas recouru, pour se faire élire lieutenant-colonel du 2e bataillon des volontaires corses, a la cabale et à la calomnie? Et, une fois élu, n’avait-il pas profité de la troupe dont il disposait pour tenter un coup d’éclat qui devait accroître le renom et rinlluence des Bonaparte?

Il échoua. Mais cet échec fut pour lui un enseignement. En recherchant les causes de son insuccès, il les trouvait dans 1 insubordination de ses volontaires et dans la désunion des fauteurs de 1 entreprise. Ah! si les gardes nationales avaient eu le même esprit cl’obéissance que les soldats du 42e régiment! Si Napoléon avait eu pleins pouvoirs de Paoli et du Directoire ! S’il avait seul et de son chef, sans considération

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cl aucune sorte, déployé, dirigé la force qu’il avait en main! Il comprit la puissance de la discipline,- il sentit que l’unité de commandement est la condition essentielle de toute victoire et qu’une grande opération ne réussit que lorsqu’elle est conduite par un homme qui prend et assume avec confiance la responsabilité de l’événement.

De la 1 aversion que lui inspire l’anarchie croissante de la Fiance. 11 est toujours révolutionnaire, il conserve ses croyances politiques et sociales; mais la populace de Paris, comme celle d’Ajaccio, le rebute, le dégoûte. Il déteste ces

insurrections auxquelles il applaudissait. 11 est avec ceux qui maintiennent l’ordre et exercent l’autorité contre la foule désordonnée, contre la multitude qui s’emporte sans bride et sans frein. Les clubs mêmes ne trouvent plus grâce devant lui; 1 ardent jacobin de Valence et d’Ajaccio ne voit dans les jacobins de Paris que des brouillons et ne parle d’eux qu’avec mépris. « Il était, lit-on dans le Mémorial , très chaud patriote dans l’Assemblée constituante, mais la Législative devint une époque nouvelle pour ses idées et ses opinions. »

Sa mésaventure d Ajaccio 1 avait assagi. Il avait jusqu’alors exprimé, « esterné » ses sentiments avec une extrême franchise, sans réserve, ni réticence; il ne louvoyait pas; il allait droit à son but et ne gardait pas de ménagement. Mais il vit dans cette affaire d Ajaccio des gens habiles comme son cousin, le maire Levie, qui ne se prononçaient énergiquement ni pour 1 un ni pour 1 autre parti, et qui savaient cependant ne déplaire à personne. Il vit ce Barthélemy Arrighi, naguère ami de Buttafoco et de Gaffori, naguère traité de champion de l’aristocratie, naguère accusé d’agiter et d’alarmer la ville de Corte, Arrighi qui, rentré depuis en grâce auprès des patriotes et devenu membre du Directoire, terminait les troubles d’Ajaccio et jouait dans la capitale du Delà des monts le rôle de pacificateur. Lui aussi résolut de ne plus agir à cœur ouvert, sans détour ni déguisement, mais d’être circonspect et avisé, de biaiser, de se conformer aux circonstances. Son ardeur civique et patriotique n’éclate plus, ne déborde plus;

elle se refroidit et, à l’occasion, se cache. Dans ses visites à Saint-Cyr, il remarque sans se fâcher que sa sœur est « aristocrate » et il écrit à sa famille qu’il a fait, lui aussi, l’aristocrate, qu’il a « dissimulé avec ces dames ». Et là-dessus, Lucien, aussi fougueux que l’était récemment Napoléon, se récrie, s’indigne : « On doit, dit-il, se mettre au-dessus des circonstances et avoir un parti décidé; point d’hommes plus détestés dans les histoires que ces gens qui suivent le vent; je vois, et ce n’est pas dès aujourd’hui, que, dans le cas d’une révolution, Napoléon tâcherait de se soutenir sur le niveau et, même pour sa fortune, je le crois capable de volter casaque. »

Napoléon était arrivé le 28 mai à Paris, et il avait appris en chemin de désastreuses nouvelles. La guerre, cette guerre qu’il croyait impossible, avait été déclarée le 20 avril par l’Assemblée législative et dix jours plus tard, entre Mons et Tournay, l’armée française, méfiante et indisciplinée, s’enfuyait à l’aspect des Impériaux en criant que ses généraux la trahissaient et la menaient à la boucherie. Quelques traits de courage s’étaient produits et les gazettes les élevaient aux nues. Un blessé, le grenadier du 74° régiment François Pie, natif de Livron dans le district de Valence, avait eu un mot sublime que tout le Dauphiné répéta et que Napoléon entendit sui sa îoute . « Achevez-moi, disait-il a Beauharnais, pour que je ne voie pas la honte de cette journée. » Mais les troupes avaient repassé la frontière, et le 29 mai Napoléon mandait à Joseph que les dépêches de Flandre étaient constamment les mêmes, qu’on se bornerait probablement à la guerre défensive. Le ton de ses lettres semble froid, presque indifférent, et 1 on croirait a première vue qu’il est un de ces étrangers dont Paris lui semblait inondé, et qu’il n’observe les choses qu’en simple curieux. Il partage pourtant l’émotion de ses concitoyens et il lit comme eux les papiers publics avec une patriotique anxiété. Lorsqu’il raconte à Joseph la mort du maréchal de camp Gouvion qui conduisait l’avant-garde de l’armée de Lafayette à la Glisuelle, il ajoute que les Autrichiens, obligés

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de fuir, ont perdu beaucoup de monde. Il regrette que Luckner ne s engage pas en pleine Belgique : « Son armée a fait quelques progrès, mais ce n’est qu’une bagatelle; la prise de Menin et de Courtrai est fort peu de chose. »

La situation intérieure de la France lui paraît pire. Il voit dans Paris, comme il dit, les plus grandes convulsions. Mais bien qu il ait peine a « saisir le fil de tant de projets differents », il suit les événements d’un regard ferme et clair. Au milieu des factions acharnées qui tiraillent le peuple dans tous les sens, il discerne et distingue trois partis : le parti de la cour qui croit la constitution absurde et désire établir un despote avec le secours des armées ennemies; le parti constitutionnel ou modéré qui défend la constitution pour maintenir l’ordre et qui combat sincèrement l’étranger; le parti jacobin qui voudrait un sénat à la place du roi et qui compte profiter de la guerre contre le frère de la reine pour proclamer la République.

Les jacobins ont le dessus. Le 29 mai, dans une séance qui dure de sept heures du soir à quatre heures du matin, sous les yeux de Napoléon qui, de la tribune où il est, assiste pour la première lois aux débats d’un parlement, la Législative décide le licenciement de la garde soldée du roi parce que cette troupe est généralement animée de l’esprit d’incivisme et commandée par des officiers supérieurs dont la conduite alarme les vrais patriotes. Le jeune Corse prévoyait cette résolution et la prédisait le matin même à Joseph : « L’on cassera le corps de la maison du roi, que l’on dit très mal composé. »

La Législative est plus hardie encore. Bientôt Napoléon annonce à son frère le renvoi des trois ministres Roland, Servan et Clavière, la fureur de rassemblée qui décrète que ces trois patriotes emportent les regrets de la nation, le déchaînement des esprits contre Dumouriez, l’avènement d’un ministère « tout neuf » où Lajard, adjudant général de la garde nationale, tient le portefeuille de la guerre, la formation d’une commission des Douze que la Législative charge de

sauver l’Etat. Le pourquoi de tous ces faits n’échappe pas a Bonaparte1. Il comprend que les ministres Dumouriez, Lacoste, Duranthon, Servan, Roland, Clavière étaient inattaquables parce qu’ils étaient unis; que la cour les a divisés; que E « intrigant » Dumouriez, qui s’imaginait rester chef du cabinet, a du donner sa démission au bout de trois jours parce que « l’opinion publique était à son comble contre lui »; que les affaires prennent une « tournure bien révolutionnaire ».

Mais il déplore l’affaiblissement du pouvoir exécutif qui devrait avoir dans un tel moment « toute son énergie ». Ce n est plus 1 agitateur et le motionnaire d’antan. Le prôneur, le proniste 2 de la Constituante ne s’exprime qu’avec défaveur sur le compte de la Législative : ce Elle ne jouit pas de la même réputation que la Constituante; il s’en faut bien! » Il n a qu une très mince estime pour les membres de l’Assemblée et du club : « ceux qui sont à la tête, sont de pauvres hommes. » Il est constitutionnel, comme l’est Paoli, comme 1 est Pozzo di Borgo, comme le sont les députés corses, à 1 exception de Barthélemy Arena, comme le sont la plupart des insulaires. Paoli ne disait-il pas qu’il y avait en France trop de charlatans sans expérience et dans la Législative trop de têtes chaudes, trop de jeunes gens et de nouveaux venus, que le club des Jacobins serait la ruine du pays, que les circonstances exigeaient une main ferme, que le gouvernement devrait être exercé par un chirurgien qui tranche et taille

1. Dumouriez avait, dans la nouvelle combinaison, pris le portefeuille de la guerre et cédé celui des affaires étrangères à Naillac. -< Naillac, dit Napoléon dans sa lettre a Joseph, est un Valentinois que je connais beaucoup. » (Masson, II, J89.) Il se trompait. Le Naillac qu’il avait connu à Valence et que la garde nationale de^cette ville avait nommé par acclamation lieutenant-colonel le ~l janvier 1/90, n’était pas le Naillac, ambassadeur à Deux-Ponts, à qui Dumouriez avait attribué le ministère des relations extérieures. Mais, sur d autres points, Napoléon est bien informé. Il écrit, par exemple, que Beaumarchais est ministre de l'intérieur dans ce nouveau cabinet, et le bruit est con nmé par les Révolutions de Pans (« La cour alla jusqu’à parler sérieusement de donner une place dans le ministère à l’auteur de Figaro ») et par un discours de Camille Desmoulins aux Jacobins (.< On dit que le roi a nommé M. Beaumarchais »b

2 Autre italianisme de Napoléon à celte époque.

l’AltlS

sans s’apitoyer à la façon des femmes, qu’il ne s’agissait pas seulement de rendre des lois, mais d’employer les moyens efficaces pour les soutenir? Pozzo di Borgo qui croyait la Constitution stable, ne voyait-il pas avec surprise et douleur qu’elle était cc attaquée dans son essence par la faction dominante qui prétendait la détruire radicalement? »

Et comme Paoli, comme Pozzo, comme Boerio, Napoléon est alors fayettiste. Boerio ne prend-il pas la parole dans la séance de la Législative du 13 juillet pour demander le maintien de l’arrêté du Département de Paris qui suspend le maire Petion, coupable de n’avoir rien fait pour empêcher l’attroupement du 20 juin et l’envahissement des Tuileries? Pozzo di Borgo ne dit-il pas que Lafayette est et mérite d’être l’idole de la France, idolo délia Francia ? N’est-il pas un des plus chaleureux avocats de Lafayette? « L’Assemblée, écrit-il le 20 juillet à Cesari, ou du moins un parti furieux cherche à combattre non les ennemis, mais notre propre armée, et a décréter d’accusation Lafayette. Voilà trois jours qu’au scandale de tout le monde il n’y a pas d’autre bataille. Ils feraient tomber les bras à Hercule. J’espère pourtant qu’ils ne réussiront pas a perdre le fils aîné de la liberté. Cependant le duc de Brunswick et les autres ennemis sont sur la frontière, et pensent plus sérieusement à nous attaquer que nous a nous défendre. »

Le fayettisme de Napoléon et son attachement à la Constitution de 179 L éclatent dans sa correspondance. Le 12 juin, les administrateurs du département de Paris ont, dans une lettre au ministre de l’intérieur, protesté de leur dévouement à la royauté constitutionnelle, dénoncé les excès du club des Jacobins, réclamé toute la sévérité de la police contre une Société qui a par son influence et ses affiliations exerce sur le pays un véritable ministère sans titre et sans responsabilité », demandé la fermeture cl’un établissement qu ils regardent comme la source de tous les maux et l’unique obstacle au retour de l’ordre. Napoléon a lu sûrement ce manifeste et il l’approuve.

Le 18 juin, les membres de la Législative entendent la lecture d une lettre de Lafayette, qui les engage à être constitutionnels et justes. De même que le Département de Paris, le général reproche a la secte des jacobins de causer tous les désordres, d usurper tous les pouvoirs, de subjuguer les représentants du peuple français, et il désire que l’autorité 1 o) ale soit intacte et indépendante, que le règne des clubs fasse place au règne de la loi. Napoléon approuve cette lettre de Lafayette et la juge très forte. « M. de Lafayette, écrit-il à Joseph, une grande partie des officiers de l’armée, tous les honnêtes gens, les ministres, le Département de Paris sont d’un côté; la majorité de l’assemblée, les jacobins et la populace sont de l’autre. » Honnêtes gens et populace , voilà une nouvelle division des partis, et Napoléon est contre la populace, c est— à-dire contre les jacobins, avec les honnêtes gens, c est-à-dire avec les fayettistes ou constitutionnels.

Les jacobins accusent Lafayette de haute trahison et l’accablent d’outrages; Merlin de Thionville propose de lui courir sus et Robespierre de le frapper sur-le-champ; Danton le nomme le chef de cette noblesse qui se coalise avec tous les tyrans de l’Europe; Chabot le qualifie d’ennemi de la nation, de scélérat, de brigand; Desmoulins le traite de grand coquin. Napoléon s’irrite de ces attaques des jacobins contre celui qu’il appelait en 1790 dans la Lettre à Buttafoco le constant ami de la liberté ; il invective à son tour le club, ou, comme il s’exprime, la clique jacobite, et il mande à Joseph : « Les Jacobins ne gardent plus de mesure contre Lafayette, qu’ils peignent comme un assassin, un gueux, un misérable ; ce sont des lous qui n ont pas le sens commun. ■>•>

Il se prononce donc contre la journée du 20 juin. Quelques années après, lorsqu’il ne jugeait plus les hommes que selon le succès, il parlait dédaigneusement de Louis XVI et il pré tendait avoir dit au 20 juin 1792 qu’en se coiffant du bonnet rouge, le monarque avait cessé de régner : « Le roi, se serait-il ecrie, s’est avili, et en politique qui s’avilit ne se relève pas. » Ses sentiments furent en réalité tout autres. Comme s’il se

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souvenait cl avoir été élève du roi, il n’eut au 20 juin que sympathie et respect pour Louis XVI. Il loua son courage et sa fermeté. « Les hommes des faubourgs, écrivait-il à Joseph, ont présenté au roi deux cocardes, une blanche et l’autre tricolore; ils lui ont donné le choix; Choisis , lui ont-ils dit, de régner ici on à Cob/entz; le roi s’est bien montré; il a mis le bonnet rouge. » Non que Bonaparte soit devenu royaliste et feuillant. Il remarque ironiquement que l invasion des Tuileries « a fourni ample matière aux déclarations aristocratiques des feuillantins ». Mais laire irruption dans le palais, braquer un canon contre l’appartement du roi, jeter bas les portes, quelle violation de la Constitution! « Tout cela, conclut-il, est de très dangereux exemple. »

Huit jours après le 20 juin, Lalayette paraît à la barre de

I Assemblée et demande que les auteurs de l’événement soient poursuivis comme criminels de lèse-nation : « Cette démarche, dit Napoléon, a été trouvée nécessaire par l’homme sensé! »

Mais, de nouveau, et avec une singulière perspicacité, il craint qu un pareil acte ne mette en péril la liberté publique : « En lait de révolution, un exemple est une loi, et c’est un exemple bien dangereux que ce général vient de donner. »

II ajoute que le peuple s’exaspère, que tout présage des « événements violents », qu’un choc prochain hâtera la ruine de la Constitution. Sa prophétie s’accomplit. Le peuple exaspéré assaille les Tuileries et ce choc renverse la royauté.

Napoléon vit de près l’insurrection du 1.0 août. Au bruit du tocsin, et à la nouvelle de la marche des colonnes populaires sur le palais, il courut au Carrousel, dans la maison de Fauvelet, son ancien camarade de Brienne, qui tenait un magasin de meubles, et, d’une fenêtre, regarda tout à son aise les détails de 1 attaque. En chemin, dans la rue des Petits-Champs, il avait rencontré des hommes qui promenaient une tête au bout d’une pique; ils lui trouvèrent l’air d’un monsieur et lui intimèrent l’ordre de crier vive la nation. Le roi, a-t-il dit, avait encore pour lui la plus grande partie de la garde nationale, et dans la matinée, l’esprit qui régnait parmi les groupes,

lui était favorable; mais Louis XVI aurait dû, pour triompher, se montrer à cheval, et il n’osa résister vigoureusement, résolument, quoiqu’il eût autant de troupes que la Convention en eut plus tard au 13 vendémiaire et que ses ennemis fussent bien moins disciplinés et redoutables que l’étaient les sectionnaires. Lorsque le palais fut abandonné par ses défenseurs — Napoléon ignorait que dans le nombre étaient plusieurs camarades de l’école champenoise, Montarby de Dampierre, Vaubercey, Boisjolly, et l’un de ses compagnons d’armes, le capitaine au 4° régiment d’artillerie Du Chaffaut - — - il se risqua dans le jardin où les Suisses gisaient massacrés. C’est le premier champ de bataille qu’il ait vu, et il a raconté depuis qu’aucun des lieux de carnage où il passa ne fit sur lui une impression plus profonde. Il tira du péril un Suisse qu un Marseillais allait tuer : « Homme du Midi, dit-il simplement, sauvons ce malheureux. » — a Es-tu du Midi? » répliqua l’autre. — « Oui. » — « Eli bien, sauvons-le. » La colère du peuple était extrême et la rage avait saisi tous les cœurs. Des femmes bien mises se portaient aux dernières indécences sur les cadavres des Suisses. Dans le voisinage de l’assemblée, les cafés regorgeaient de gens dont le visage ne respirait que la haine et la fureur. Le calme de sa figure excita la défiance. Il parut suspect; des yeux hostiles se fixèrent sur lui, et il craignit un instant que les vainqueurs ne lui fissent un mauvais parti parce qu il avait 1 air de tenir aux vaincus et de regretter leur sort.

Il désapprouve donc le 10 août comme le 20 juin, et c’est sans doute le militaire qui se révolte en lui. Au 20 juin, sur la terrasse du Bord de 1 eau, il regarde avec mépris cette loule « de sept a huit mille hommes, armés de piques, de haches, d épées, de fusils, de broches, de bâtons pointus », qui, par ses propos et ses vêtements, dénote tout ce que la plèbe a de plus commun et de plus abject. Au 10 août, il est choqué de voir des gens en veste assaillir des hommes en uniforme. Mais, outre le soldat, outre l’homme aux instincts

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autoritaires, il y a en lui à cette époque un constitutionnel, et ce constitutionnel s’indigne que les principes de 1791 soient soumis à l’arbitraire du peuple, ou, comme il dit, de la populace, des dernières classes, des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau.

Pourtant Napoléon est toujours Napoléon. Il a beau prêcher son frère Lucien qu’il juge trop fougueux, lui recommander la réserve, la modestie : « Modérez-vous en tout si vous voulez vivre heureux. » Il a beau assurer qu’il ne désire plus qu’une existence paisible, qu’il ne souhaite plus que de jouir de lui-même et de se livrer aux joies intimes de la famille, qu’il prendrait ce parti s’il avait quatre à cinq mille francs de rente. Il a beau faire le dégoûté, plaindre le malheur de ceux qui jouent un rôle : « Les peuples valent peu la peine que l’on se donne tant de souci pour mériter leur faveur. Tu connais l’histoire d’Ajaccio; celle de Paris est exactement la même; peut-être les hommes y sont-ils plus petits, plus méchants, plus calomniateurs et plus censeurs. Chacun cherche son intérêt et veut parvenir à force d’horreur, de calomnie. L’on intrigue aujourd’hui aussi bassement que jamais. »

Son imagination n’est pas calmée, et, pour parler comme lui, elle le tourmente. Il n’a que son île en tête, et c’est à elle qu’il revient sans cesse : il compte quand même y avoir sa part d’influence et de pouvoir. Il descend à l’hôtel des Patriotes hollandais où logent les députés de la Corse. Il fréquente des Corses, et notamment ce Cattaneo, suppléantadjoint de la noblesse corse aux États-Généraux, qui menait une vie de bohème, jouant tout le jour, tantôt gagnant, tantôt perdant : <c Ah! misère de la folie humaine, dit Napoléon, il est devenu presque égaré; il a vendu ses habits, et n’a plus qu’un mauvais frac bleu ; il fait pitié ; il n’a pas été voir sa fille à Saint-Cyr depuis trois ans; la petite croit qu’il est en Corse. »

C’est alors pour la première fois, quoi qu’ait débité là-

dessus la duchesse d’Abrantès, qu’il entre en relations avec les Permon. « Madame, écrit-il, est fort aimable, aime beaucoup sa patrie, et aime à avoir des Corses chez elle. »

11 prie Joseph de lui donner des nouvelles du pays natal, de 1 instruire de « la position des choses ». Il lui conseille de briguer un siège à la future assemblée nationale et de dresser d’ores et déjà ses batteries : « Ne te laisse pas attraper; il faut que tu soies de la législature prochaine ou tu n’es qu un sot. » Et il insiste avec lorce sur ce point : « Tiens-toi sur le pied de venir député; sans cela, tu joueras toujours un sot rôle en Corse. » Il l’engage à conserver vingt-six fusils de la garde nationale qui sont dans la maison d’Ajaccio et qui peuvent « dans le moment actuel faire grand besoin ». Il l’engage a se populariser, a se concilier les cœurs, à ménager Arena : « Ta lettre à Arena est trop sèche, et tu devrais apprendre à écrire autrement », et il ajoute qu’Arena, zélé démocrate et 1 un des adhérents de la « clique dominante », a non seulement du crédit, mais encore du talent et plus de talent que les autres : « On a tort de traiter brusquement un pareil homme et de lui tourner le dos; il embarrassera ses ennemis et poussera, soutiendra ses amis. » Mais c’est surtout 1 aoli qu il faut se rendre favorable. Que Lucien tâche d être son secrétaire. Que Joseph le gagne, le conquière à tout prix : « iiens-toi fort avec le général Paoli; il peut tout et est tout; il sera tout dans 1 avenir. » Lui-même se lie plus étioitement que jamais avec les parents et amis de Paoli; il lait les commissions de Masseria et charge son frère Joseph de lui dire « mille choses »; il reçoit ses lettres sous le cou- \£rt de Leonetti, et le jour qu’il aperçoit sur la table du député une lettre de Marius Peraldi au capitaine des grenadiers Jacques Peretti : « Avertis-en Quenza, écrit-il à Joseph, afin que <e ne soit pas un objet de quelque intrigue, et que Quenza le surveille1. »

1. On sait que Napoléon lisait volontiers les lettres adressées à autrui;

« i prit souvent cette liberté; il avait contracté cette injustifiable habitude a-wm son c ovation ; Joséphine et les autres personnes tiraient parti de cette faiblesse. » [Souvenirs de lord Holland, trad. fr., p. 221.)

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C est qu a certains instants Napoléon se persuade que la France ne peut conserver la Corse. « Il est plus probable que jamais, écrit-il une fois à Joseph, que tout ceci finira par notre indépendance. » Des fonctionnaires français ne sont-ils pas d avis que la possession de l’ile est inutile et même onéreuse;1 Le directeur des fortifications La Varenne 11e fait-il pas au comité militaire de la Législative le tableau le plus affligeant de l’état du pays : Saint-Florent sans défense, le golfe d’Ajaccio exposé à tous les vents, le port de Bonifacio si étroit qu’un vaisseau de guerre n’y tourne qu’avec peine, Porto-Vecchio intenable à cause de la pestilence de 1 air, des bois de construction dont le transport a ruiné les entrepreneurs, des habitants incurablement paresseux qui laissent aux Italiens ou Lucquois les ouvrages de culture et de' maçonnerie? Et La Varenne conseille d’évacuer une contrée presque sauvage qui n’aura la même valeur que la Provence qn’après l’extinction entière de la race existante, un pays où il faudrait créer des colonies et fonder des établissements qui coûteraient des frais énormes, où commandants, intendants, chefs de corps ont déjà jeté comme dans un gouffre des sommes immenses, où la France a dépensé deux cent millions de livres que l’Italie a recueillies, parce que l’Italie, grâce à la facilité du trajet et au très bas prix des denrées, subvient à tous les besoins des Corses. Or, si l’ile est évacuée par les garnisons françaises, elle se redonnera le gouvernement national, et Paoli sera, ainsi qu’autrefois, le général de la Corse; il est tout, comme dit Napoléon, et il sera tout.

Mais, à d’autres instants, Napoléon se demande s’il ne ferait pas bien, quels que soient les événements, de rester en France où « il se trouve établi ». Que d'obstacles à vaincre dans son île et que de rivaux à évincer 1 Ne vaut-il pas mieux rentrer dans le corps de l’artillerie, combattre aux frontières avec ses camarades de l’arme, profiter des chances de la guerre? Ne disait-il pas récemment à un officier du régiment de La Fère, au major La Barrière, que les révolutions sont un

bon temps pour les militaires qui ont de l’esprit et du courage 1 ?

Il est vrai que la France, dévorée par l’anarchie, paraît impuissante contre l’envahisseur. Que peut-elle faire « dans ce moment de combustion »? Y aura-t-il, comme a dit le ministre Lajard, réunion de toutes les volontés? Les moyens de défense seront-ils rassemblés avec célérité, distribués avec intelligence? Lajard ne prévoit-il pas que les premiers combats tourneront au désavantage de la France? Mais qui sait? Pozzo di Borgo croit à la victoire et déclare que les puissances étrangères vont au-devant d’une défaite , que la capitulation de Longwy est l’œuvre de la trahison, que l’ennemi se vante d’être à Paris le 25 septembre, mais qu’il sera certainement arrêté dans sa marche par la masse innombrable des patriotes. Paoli assure pareillement que les alliés ne pourront conquérir la France, qu’ils gagneront peut-être quelques batailles parce qu’ils sont plus disciplinés, mais cpie la France est un colosse qui ne sera terrassé que par les siècles : « Il y aura, dit alors Paoli, de bons généraux; ce n’est plus la faveur qui les crée; les hommes sont là, et ils se montrent; jamais la France n a eu d’aussi grands généraux qu’à l’époque des guerres civiles. »

Et a cet instant Napoléon est réintégré dans son corps! Il est même rétabli dans ses droits d’avancement! Il est nommé capitaine !

Jamais il n avait douté de sa rentrée au régiment. La désertion, disait-il, est excessive. Presque tous ses camarades avaient émigré. Les élèves de 1 Ecole militaire, venus avec lui de Brienne à Paris en 1784, Cominges, Laugier de Bellecour, Castres de Vaux, Montarby de Dampierre, avaient émigré. Les cadets gentilshommes de 1 hôtel du Champ de Mars, promus avec lui sous-lieutenants d’artillerie, Picot de Peccaduc, Phélipeaux, Desmazis, avaient émigré. Sur cinquante-cinq sujets reçus par Laplace a l’examen de 1785, six seulement restaient

1. Ce mot a été cité par Arnault et par Paganel qui le tenait de La Barrière.

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au service : Menou, Lauriston , Dommartin, Bonaparte, Marescot cle la Noue et Faure de Giers. Quelques officiers, entre autres les capitaines d’Astin et Mallet de Trumilly, regrettaient d’avoir quitté leur corps et désiraient leur réintégration; mais, le 21 juin 1792, le comité d’artillerie répondait que cette faveur ferait naître des embarras, que les olficiers de fortune se plaindraient vivement et que, quel que fût le repentir des démissionnaires, le ministre ne pouvait leur rendre un emploi dont il avait disposé : « M. Mallet de Trumilly, disait le comité, est remplacé; tout s’oppose à ce qu’il soit remplacé 1 . »

Napoléon savait donc que le comité d’artillerie l’admettrait de nouveau dans l’armée sans difficulté et que, s’il rentrait, il avancerait en grade. Dommartin n’attendait-il pas l’année précédente, au mois d’août, son brevet de capitaine?

Le ministère, il est vrai, n’ignorait pas le rôle de Bonaparte dans les Pâques ajacciennes. Mais les députés de l’île, Arena, Pietri, Boerio, Leonetti, appuyaient leur compatriote. Arena et Pietri avaient vu le jeune officier à Orezza et à Bastia. Boerio se souvenait de l’amitié que son gendre, le procureursyndic Saliceti, portait à Joseph Bonaparte. Leonetti désirait être nommé lieutenant-colonel de la gendarmerie corse, et cet emploi dépendait du Directoire, dont Joseph était membre.

Sans doute Pozzo di Borgo gardait rancune à Napoléon. Il lui en voulait d’avoir supplanté son frère Mathieu, et lorsqu’il connut l’émeute du mois d’avril, il compara Napoléon à Jourdan coupe-têtes et le qualifia de tigre. Mais peu à peu, sans toutefois abjurer son ressentiment , il se calma. « J’espère, avait-il écrit à Cesari, que Napoléon ne triomphera pas; autrement, nous ferons ici nos dénonciations. » Or, Napoléon n’avait pas triomphé. Pozzo fut surpris lorsqu’il le vit soudain à l’hôtel des Patriotes hollandais, et il eut d’abord l’air contraint. 'Néanmoins il s’entretint un moment avec lui, et il ne fit aucune démarche contre son ami d’antan : il estimait,

1. Exemple curieux du mol remplacer qui avait alors le double sens de « remplacer » et de « replacer ».

somme toute, que ce turbulent Napoléon, rétabli officier d’artillerie et demeurant en France, serait moins dangereux que s’il revenait en Corse comme lieutenant-colonel de volontaires.

Seul, Peraldi ne désarmait pas. Il accusait Napoléon d’avoir recommencé les horreurs de Charles IX et jurait que la Saint- Barthélemy ajaccienne ne resterait pas impunie. « La loi, s’écriait-il, frappera les coupables ; tant pis pour Quenza, qui s’est laissé envelopper dans les projets criminels des Bonaparte! » Il se rendit au bureau de l’artillerie pour se plaindre de Napoléon. A cette nouvelle, le jeune Corse fut outré de colère : il invectivait Peraldi, le menaçait d’une haine implacable, voulait le provoquer : « Cet homme est imbécile et plus fou que jamais. Il m’a déclaré la guerre! Plus de quartier! Il est fort heureux qu’il soit inviolable ! Je lui aurais appris à traiter! » Mais les récriminations de Peraldi furent froidement accueillies, et il se tut lorsqu’il obtint pour son frère Jean une place de capitaine dans la gendarmerie nationale de Corse.

Tous les députés de Pile avaient reçu d’ailleurs sur les « affaires d’Ajaccio » le mot d’ordre de Paoli. Le général leur écrivait qu’il fallait soutenir l’honneur du pays et ne pas compromettre le renom du département, que cette prétendue insurrection avait fait trop de bruit, qu’elle n’était qu’un de ces désordres ordinaires en temps de révolution, qu’il lisait quotidiennement dans le Moniteur' le récit de tumultes bien plus étranges et plus sanglants.

Restait l’enquête sur l’émeute d’avril. Le colonel Maillard, commandant d’Ajaccio, avait envoyé un rapport1. Mais ce rapport, qu’il nommait un Précis , était simple et bref. Maillard se contentait d’exposer les événements jour par jour sans inculper personne; il ne reprochait rien aux lieutenants-colonels Quenza et Bonaparte; il ne les blâmait pas d’avoir incité les sous-officiers et soldats du 42e régiment â la révolte, et ne demandait pas qu’ils fussent traduits devant une coür martiale. Masseria avait produit le brouillon de la lettre qu’il adressait

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