‹ La jeunesse de Napoléon (volume 3)Chapitre 4 sur 86 · Voir ce rapport dans notre deuxieme volume, p · texte numérisé non relu

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le li avril au régiment de Limousin et démontré par là que

Napoléon n’était pas l’auteur de cette tentative d’embauchement.

^ Mais il y avait, outre le Précis de Maillard, le rapport de Grandm au ministre de Injustice, la relation du Directoire du district, le manifeste de la ville d’Ajaccio, et ces pièces étaient accablantes pour le bataillon corse et ses lieutenants-colonels ; elles prouvaient que Bonaparte et Quenza avaient commis durant les fêtes de Pâques des actes évidents de rébellion. Le 8 juillet le ministre de la guerre Lajard, ou plutôt un de ses adjoints, écrivait à Maillard qu’il avait examiné le dossier de 1 affaire avec la plus sérieuse attention : le colonel Maillard, disait-il, avait dans des circonstances désagréables et très délicates montré la plus grande prudence, une extrême modération, et l’on ne pouvait témoigner plus de zèle pour le bien public et le maintien de la tranquillité j Quenza et Bonaparte avaient favorisé les désordres et les excès de la troupe qu’ils commandaient; tous deux étaient infiniment répréhensibles, et, si leurs délits avaient été purement militaires, ils eussent été sur-le-champ traduits en cour martiale. Mais ajoutait Lajard, des particuliers, ainsi que des militaires, étaient impliqués dans cette affaire d’Ajaccio ; elle intéressait spécialement la sûreté publique; elle devait être réservée aux juges oi clinaires et délérée au ministre de la justice, et non au ministre de la guerre.

Bonaparte avait prévu ce résultat. Le Directoire du district d’Ajaccio ne disait-il pas dans sa plainte contre le procureursyndic Coti que les lieutenants-colonels du 2° bataillon s’étaient exposés aux peines édictées par le code militaire, mais que de pareils cas étaient de préférence soumis aux tribunaux ordinaires? Le Directoire du département n’avait-il pas écrit le 15 juin au ministre de l’intérieur que le moyen le plus propre à punir exemplairement les auteurs de l’émeute était de les poursuivre légalement et d’instruire contre eux une procédure réglée par les tribunaux? « L’affaire est finie s’écriait Napoléon, elle a été envoyée du bureau de la guerre

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au ministère de la justice parce que l’on n’y a vu aucun délit militaire; c’est là ce que je voulais principalement! »

L’affaire était si bien finie que le 10 juillet, deux jours après avoir qualifié Bonaparte d’artisan de désordres, le ministre le nommait capitaine. Le comité de l’artillerie avait défendu chaudement Napoléon. Cet officier, disait le comité, se juréparait à rejoindre son régiment au mois de novembre 1791; mais à ce moment il reçut de M. de Rossi dans le 2e bataillon de volontaires corses un emploi d’adjudant-major qu’il pouvait occuper en même temps que sa place dans l’artillerie, et au mois d’avril 1792 il obtint le grade de lieutenant-colonel de ce bataillon. M. de Rossi avait averti le ministre. La municipalité d’Ajaccio et le Département constataient le civisme de M. de Bonaparte, sa bonne conduite, sa résidence continuelle dans sa patrie, et leurs certificats, ainsi que le témoignage de Rossi, prouvaient que le député Peraldi, mal informé, se plaignait à tort, et que le jeune officier avait exactement exposé les faits. 11 fallait donc rendre justice à M. de Bonaparte et lui redonner l’emploi qu’il désirait recouvrer.

La proposition du comité fut acceptée, et Bonaparte réintégré par une décision du 10 juillet au 4e régiment d’artillerie. Ce jour même le ministre Lajard démissionnait; il eut pour successeur d’Abancourt, qui ne garda le portefeuille que jusqu’au 10 août, et ce fut le 30 août seulement que Servan signa le brevet de Napoléon. Mais depuis le 10 juillet, Bonaparte savait que le ministre le nommerait capitaine. Rayé injustement, il avait repris tous ses droits d’avancement : son brevet était antidaté du 6 février 1792, il touchait ses appointements arriérés — plus de mille livres 1 — • comme si son

1. Un mémoire du 29 août 1792 au ministre déclare que Bonaparte a justifié son absence puisqu’il est resté en Corse par ordre de Rossi pour commander un bataillon de volontaires : ■< Comme il existe un décret qui rend les emplois de cette nature compatibles avec ceux des régiments de ligne, cet officier a obtenu au mois de juillet sa réintégration dans l’artillerie et le recouvrement de ses appointements. Son régiment ne pouvant lui en faire le décompte, parce que les fonds nécessaires n’ont point été faits à la masse, il réclame directement et avec justice le remboursement qui lui est dû; il monte à la somme de 1059 livres 2 sous 5 deniers. »

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service n eût pas été un seul instant interrompu, et son traitement de lieutenant-colonel des volontaires, qui courait toujours, lui valait quotidiennement quatre livres dix sous !

La famille Bonaparte fut, à cette nouvelle, transportée de joie. La mère de Napoléon, ses frères, tous les siens Fermagèrent cl une voix unanime a se rendre au régiment. Quelle chance inespérée! À vingt-trois ans, capitaine d’artillerie avec un traitement annuel de seize cents livres ! Pourquoi ne pas profiter de cette bonne aubaine? Bonaparte hésitait encore. Renoncer a la Corse, c’était, lui semblait-il, sortir de sa sphère. Mais le bureau de l’artillerie le priait de quitter pour l'instant son service de la garde nationale 1 et de remplir les fonctions de capitaine au 4e régiment [d’artillerie, qui « était dans la plus grande activité ». Le 7 août, non sans peine ni regret, il prit décidément son parti; il informa Joseph qu’il allait rejoindre sa compagnie, qu’il donnerait sous peu sa démission de lieutenant-colonel de volontaires : « Si je n’eusse consulté, disait-il, que l’intérêt de la maispn et mon inclination, je serais venu en Corse, mais vous êtes tous d’accord à penser que je dois aller à mon régiment; ainsi j’irai. »

Il n’alla pas à son régiment! Trois jours après avoir annoncé son dessein de rentrer dans les troupes de ligne, il assistait à l'attaque des Tuileries : le roi était suspendu et la Législative décrétait que les électeurs se rassembleraient le 2 septembre pour nommer une Convention nationale qui se réunirait le 20 à Paris. « Les événements se précipitent, mandait Napoléon à son oncle Paravicini ; laissez clabauder

1. Durant les années 1792 et 1793, et jusqu’aux trois derniers mois de 1793, les officiers passés dans les bataillons de volontaires gardèrent leur grade, leurs appointements, et avancèrent à leur tour d’ancienneté dans le régiment qu’ils avaient quitté. Ils étaient détachés aux bataillons nationaux et ne cessaient pas de compter à leur ancien corps. Lorsque Vaubois fut nommé général de brigade, le colonel du 4° régiment d’artillerie demandait au ministre s’il devait procéder à son remplacement. Les conseils d’administration tranchèrent la question. Davin, devenu chef de bataillon des volontaires de la Drôme, devait passer par ancienneté au grade de capitaine en second dans le 4e régiment d’artillerie; le conseil d’administration décida que le bien du service exigeait impérieusement la présence de ce capitaine et que la place serait donnée à l’officier qui suivait Davin.

nos ennemis; vos neveux vous aiment et ils sauront se faire place. »

Sa résolution fut arrêtée sur-le-champ. Il fallait courir en Corse et pousser Joseph à la Convention; il fallait obtenir un emploi dans son île natale. Le 30 août Napoléon se présentait à l'audience de Monge et sollicitait le grade de lieutenantcolonel dans l’artillerie de marine. Il faut, disait-il, deux sortes de titres pour postuler une fonction : les conditions de rigueur exigées par la loi et les qualités particulières. Or, il remplissait les conditions de rigueur, puisqu’il était, selon le décret du 23 août, capitaine d’artillerie. Quant aux qualités particulières, il les avait. Ne possédait-il pas sur la partie théorique et pratique de son métier des connaissances que ses chefs de corps avaient estimées? N’avait-il pas été employé à des « travaux extraordinaires »? N’avait-il pas dirigé des expériences, « genre de travail qui exige le plus de jugement et de sagacité »? Son civisme n’était-il pas attesté par les administrateurs des départements qui lui « avaient donné des preuves d’intérêt »? Enfin, n’avait-il pas, comme lieutenantcolonel du 2e bataillon des volontaires corses, le rang de lieutenant-colonel dans l’armée? Le faire passer dans l’artillerie de marine, c’était le a restituer à des occupations qu’il aimait ». Il espérait d’ailleurs, ajoutait-il, dans les sentiments de M. Monge. Sa demande ambitieuse ne fut pas accueillie.

Il avait toutefois un excellent prétexte pour se rendre en Corse. Depuis son arrivée à Paris, il était préoccupé du sort de Marianna Bonaparte, élève de la maison de Saint-Louis à Saint-Cyr : il l’avait vue plusieurs fois, et les dames de la maison, surtout M'"° de Crécy, maîtresse générale des classes, appréciaient le jeune officier à cause de l’affection profonde qu’il portait a sa sœur. Or, Napoléon pensait sérieusement à ramener Marianna dans sa famille. On disait que la maison allait être détruite ou entièrement réformée, et il était certain que les élèves n auraient plus, comme auparavant, à leur sortie de l’école, une dot de trois mille livres. Dès lors, pourquoi Marianna serait-elle demeurée à Saint-Cyr? Si elle

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restait au couvent jusqu’à l’àge de vingt ans, elle se trouverait malheureuse à son retour en Corse. Mais à cette heure, elle était « neuve, moins avancée que Paoletta » et « n’avait point de malice » ; elle repasserait dans l’île « sans s’en apercevoir » et s accoutumerait très facilement au modeste train des Bonaparte. L’Assemblée législative trancha la question. Le décret du 17 août ordonna l’évacuation et la vente des maisons religieuses.

Le 1er septembre, après avoir rencontré sur la route des troupes de volontaires qui poussaient les cris répétés de Vive la nation. Napoléon se présentait à la maison de Saint- Louis. Mme de Crécy ne consentit à laisser partir Marianna que sur un ordre de la municipalité de Saint-Cyr et du Directoire du district de Versailles. L’officier se rendit chez le maire du village. C’était un pauvre épicier, nommé Aubrun, homme judicieux et sensé, qui devait administrer la commune presque sans interruption durant trente-huit ans. Il demeurait en face de la porte du cimetière de Saint-Louis, dans une petite boutique sombre et malpropre. Aubrun accompagna Napoléon à la maison et manda Marianna. La jeune fille déclara qu’elle serait dans un grand embarras si elle entreprenait seule le long voyage de Saint-Cyr à Ajaccio : elle désirait donc, pour rentrer dans sa famille, profiter de l’occasion que lui offrait le départ de son frère et tuteur. Aubrun jugea qu’il était nécessaire de faire droit à la demande du sieur et de la demoiselle Bonaparte.

Muni du certificat d’ Aubrun, Napoléon courut au Directoire du district, à Versailles. Au dos du certificat étaient écrites sa pétition et celle de sa sœur; Marianna assurait qu’elle n’avait jamais connu d’autre père que son frère et que, s'il ne l’emmenait pas, elle se trouverait dans l’impossibilité absolue cl’évacuer la maison de Saint-Cyr; Napoléon disait que des affaires très instantes et de service public l’obligeaient à quitter Paris sans délai, et il priait les administrateurs de payer à Marianna ses frais de voyage à raison de vingt sols par lieue. Séance tenante, le Directoire du district accorda

trois cent cinquante-deux livres puisqu’il y avait trois cent cinquante-deux lieues de Saint-Cyr à Ajaccio, et il autorisa Bonaparte à retirer de la maison de Saint-Louis sa sœur avec ses hardes et son linge. Le soir même, Napoléon revint à Saint-Cyr dans une mauvaise voiture de louage et emmena Marianna

11 ne partit pas sur-le-champ. Bien qu’il ne l’ait jamais dit, il était à Paris lorsqu’eurent lieu les massacres. Une lettre où Mme de Crécy prie le député Boerio de faire ses compliments à Napoléon et ses amitiés à Marianna, est datée du 4 septembre. Bonaparte dut évidemment, après avoir regagné son hôtel, attendre la fin des égorgements et l’ouverture des barrières. Peut-être aussi dut-il retourner à Versailles pour toucher chez le trésorier du district le mandat de trois cent cinquante-deux livres cpie le Directoire avait délivré au profit de Marianna. On sait qu’il craignit un instant de manquer d’argent puisqu’il voulut emprunter quelques écus au frère de MUo Bou : Bon répondit à Napoléon qu’il était gêné, et l’invita, ainsi que Marianna, à déjeuner; mais au jour fixé, Bonaparte ne vint pas.

Vers le milieu du mois Napoléon arrivait à Lyon, s’embarquait sur le Rhône et s’arrêtait un moment à Valence, au bord du fleuve, pour s’entretenir avec Mlle Bou et Mmo Mésanaère qui lui firent apporter, pour sa sœur et lui, un panier de raisins.

On raconte qu il courut a Marseille un grave danger dont il se tira spirituellement. Sa sœur avait un chapeau garni de plumes; des gens du peuple la prirent pour une dame de la noblesse et lui crièrent a la porte de son auberge : « Mort aux aristocrates! » - — « Pas plus aristocrates que vous », répliqua Napoléon; il enleva le chapeau, le jeta dans la foule, et aux clameurs menaçantes succédèrent des bravos.

Il ne trouva pas à Marseille de bateau pour gagner Ajaccio, ce Je suis plein de chagrin, écrivait-il à Joseph, de ne pouvoir

1- Cf. 1 Histoire de la maison de Saint-Cyr , par Théophile Lavallée,

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passer la mer. » Il aurait pu s’embarquer avec des hommes du Cap Corse qui se rendaient à Saint-Florent et l’auraient de là conduit à Calvi. « Mais alors, que devenir, ayant avec lui l’embarras de Marianna? »

Est-il resté, comme on l’a cru, à Marseille dans la première moitié d’octobre pour être à proximité de Grenoble où le 4e régiment cl’artillerie avait son dépôt, et toucher l’arriéré de son traitement? C’est en elTet le 14 octobre que Gaudeuard, quartier-maître-trésorier du régiment, envoie, en cinq lettres chargées, à l’adresse de Bonaparte, sous le couvert du négociant marseillais Henry Gastaud, une somme de quinze cents livres.

Il est plus probable que Napoléon et Marianna s’embarquèrent le 10 octobre à Toulon et arrivèrent le 15 à Ajaccio. L’ennemi des Bonaparte, Marius Peraldi, alors commissaire du Conseil exécutif, avait passé par Marseille dans les premiers jours du mois, et sa correspondance nous apprend qu’il était le 7 à Toulon, qu’en vertu de ses pouvoirs il ordonna au directeur des bateaux de poste de mettre à sa disposition, dès qu’il ferait beau temps, un bâtiment qui le conduirait en Corse, qu’il partit le 10 et débarqua le 15 sur le sol natal. Or, Bonaparte est sûrement le 18 à Ajaccio 1 . On peut donc croire qu’il usa du bateau qui portait Marius Peraldi : si l’ancien député n’oubliait pas les injures de Napoléon, il fut peut-être assez courtois pour prendre à son bord Marianna, et, par suite, le frère de Marianna.

Napoléon revenait en Corse plus tard qu’il l’avait pensé. Mais peu importait. Il désirait surtout appuyer de sa présence la candidature de Joseph Bonaparte qui briguait un siège a la Convention, et il comptait arriver à temps grâce aux lenteurs du scrutin. Lorsqu’il atteignit Marseille, il apprit que l’assemblée électorale « était en pied ». Il espérait toutelois que Joseph serait élu et passerait par Marseille pour se rendre à Paris. Joseph échoua. Il avait joué son bout de rôle dans le

1. Il écrit ce jour-là, d’Ajaccio, une lettre à son ami le lieutenant Nunzio Costa de Bastelica (Blanqui, Moniteur du 29 octobre 1838; Masson, II, 411).

congrès. Neuf commissions, formées chacune de sept membres du même district, examinèrent les titres et les raisons dis électeurs contestés, et Joseph présida la commission du district d Ajaccio qui vérifia les pouvoirs des électeurs du district de Bastia. Mais son nom ne fut prononcé que le 19 septembre lorsque 398 électeurs choisirent le quatrième député du département; il n’eut, au premier tour, que 64 voix, et au second tour, n’obtint pas un seul suffrage.

M”e Letizia vit alors pour la première fois tous ses enfants reunis autour d’elle. Marianna ou Elisa — comme on la baptisa bientôt en lui conservant le prénom que les dames de Saint-Cyr lui avaient donné pour ne pas la confondre avec Marianna de Casabianca — fut accueillie avec joie. On l’appela la « grande demoiselle ». Mince, maigre, nullement jolie, elle était très bien faite ; elle avait, malgré son air un peu dur, de la grâce dans ses belles révérences ii la française; on lui trouvait un profil antique, et la vivacité de ses yeux noirs annonçait de l’esprit. Lucien l’affectionna sur-le-champ :

« Dès le premier jour, dit-il, nous étions devenus les meilleurs amis du monde. » Elle avait d’ailleurs le caractère des Bonaparte : fière, résolue, éprise d’indépendance, tenant tête a ses freres, prodigieusement active et remuante, et avec cela sensible, facilement émue, se mettant en colère à la moindre contradiction et s’apaisant l’instant d’après. Plus tard, lorsqu’elle fut grande-duchesse de Toscane, elle était son propre ministre des affaires étrangères et prétendait exercer sur Caroline et Pauline une sorte de suprématie. « C’est de nos trois sœurs, écrit Joseph, celle qui au moral comme au physique avait le plus de traits de ressemblance avec Napoléon. »

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