XXXI. Lettre de Carteaux à Kellermann (p
Celte lettre décisive prouve qu’Avïgnon s’est rendu le 25 juillet et que Napoléon n’était pas à Villeneuve.
Au quartier-général du Pontaix (sic), le 25 juillet 1793, 1 an II de la République française.
J’ai attaqué hier Avignon. Les troupes se sont mises en marche à six heures précises et je les ai mises en bataille à cent cinquante toises de la porte Saint-Lazare. J avais envoyé sommer la ville de recevoir les troupes de la République, et les réponses ont été insignifiantes jusqu’à l’arrivée d’un citoyen accompagné de mon trompette et porteur d’une lettre dans laquelle étaient exprimés les véritables sentiments des habitants. Ils déclaraient ne reconnaître en aucune manière la Convention nationale depuis le 31 mai, qu’elle n était plus dans son intégrité par 1 arrestation de différents membres. Il était alors huit heures et demie. Je disposai la troupe sur quatre colonnes pour embrasser par mon front d’attaque les quatre portes qui sont depuis le Rhône jusqu’à la Durance. (Je vous observe que je tenais avec 3 000 hommes une étendue de terrain d’environ une lieue et demie.) J’avais ordonné au capitaine Dommartin, commandant de l’artillerie (de l’intelligence duquel j’ai singulièrement à me louer), de commencer l’attaque en faisant jeter dans la ville des obus avec une pièce de huit démontée et disposée pour ce. J’avais disposé le reste de mon artillerie sur les autres différents points d'attaque avec ordre à chacun de commencer le feu par le signal qui partirait de mon attaque de droite. A une heure moins un quart le feu a commencé sur toute 1 étendue de mon front, et toutes les colonnes se sont approchées successivement à vingt-cinq pas des portes, où elles ont été accueillies par les pièces de vingt-quatre et de dix-huit des Marseillais qui ont fait sur nous un feu très vif de canons et de mousqueterie qui s’est également soutenu de part et d’autre jusqu’à huit heures précises. Alors (et après avoir consulté tous les chefs) jugeant qu’il était impossible avec des pièces de quatre de forcer des postes aussi bien gardés, j’ai donné des ordres pour faire la retraite, ce que chaque colonne a exécuté avec autant de bravoure que de fermeté. Je m’étais porté au centre de l’attaque avec une réserve d’infanterie, toute une cavalerie et une seule pièce de huit servable pour protéger le déploiement des colonnes. Les troupes sont rentrées dans leur premier camp à dix heures précises du matin. Je dois les plus grands éloges au capitaine Saint-Marc du 59° régiment qui a attaqué la porte Saint-Roch avec une seule pièce de quatre et s’y est soutenu malgré un feu de revers partant du village de Barbentane croisé sur celui de la porte et a fait sa retraite sans perdre un seul homme. 11 y a eu quatre hommes tués et dix blessés, dont trois officiers.
(Signé : Pellapra, chef de bataillon du 59e; L. Busigny; Isnard, capitaine; Cbambon aîné, capitaine au 59e régiment; Desparrin, lieutenant; Pacthod commandant le 2« bataillon du Mont-Blanc; P. Meilheurat; Doppet; Epernet, capitaine commandant au 5e régiment de cavalerie; Dommartin; Denis.)
A quatre heures après-midi la ville d’Avignon m’envoya une députation pour me dire que les portes de la ville m’étaient ouvertes et que les habitants m’attendaient avec impatience, vu que les Marseillais avaient évacué leur ville
en se sauvant dans le plus grand désordre. Cette fameuse colonne marseillaise était au nombre de trois mille hommes. Mais comme la veille, étant au camp du Pontet à parler à mes soldats, et que j’étais sûr d’être entendu par quelques espions des Marseillais, je leur dis : « Mes camarades, demain 25 nous ferons une fausse attaque. Seulement, le 26 ou le 27, je vous réponds que la ville sera à nous. » Mais la manière dont je les avais chauffés par une fausse attaque, les a dégoûtés au point qu’ils se sont sauvés dans le plus grand désordre. J'ai donc entré le 25 dans Avignon à neuf heures du soir, et voici les précautions que j’avais prises, crainte de trahison. Je fis battre la générale dans mon camp à cinq heures du soir. A six heures et demie je disposai un petit détachement de deux cents hommes, quatre pièces de canon de quatre et deux pièces de huit chargées à mitraille, précédé d’un détachement de vingt hommes d’Allobroges avec vingt-cinq hommes de cavalerie du 50 régiment, avec ordre à mon corps d’armée de ne pas bouger du camp que je ne le fasse avertir. Je me mis donc en marche avec mon petit détachement, et lorsque je fus à un petit demi-quart de lieue de la ville, je donnai l’ordre à ma cavalerie de se porter en avant au grand trot et de pénétrer le plus avant possible dans la ville, étant bien persuadé que, s’il y avait eu de la trahison, j’aurais été prévenu par cette troupe. Je fis halte à la porte Saint-Lazare avec mon artillerie et voyant que le peuple venait ou devant de moi et que la ville était illuminée, je fis passer la lre compagnie de chasseurs de Bourgogne; la 2° fermait la marche. J'ai été reçu avec acclamations par le peuple : Vive la Convention nationale ! Vive l'armée de la République! Je me suis emparé de tous les postes et, avant de rejoindre mon camp, j’ai donné ordre à la cavaler ie que j’avais avec moi, d'après les renseignements qui venaient de m’être donnés, que la colonne marseillaise se retirait dans le plus grand désordre, de les poursuivre avec deux pièces de canon et de les harceler dans leur retraite. Je rentrai de suite au camp où je commandai un détachement de cent hommes de dragons allobroges pour se réunir au premier détachement de cavalerie que j’avais fait partir d’Avignon. La précaution ne fut pas inutile, car ils prirent deux pièces de canon de quatre aux ennemis, en tuèrent une grande partie. Mais je vous réponds, général, que cette armée formidable de Marseillais est fondue comme un peloton de neige. Voilà ces gens qui m’ont écrit une réponse aussi impertinente aux trois sommations que je leur avais fait (sic). Je la joins ici parce qu’elle vous amusera. Je n’ai perdu, général, que quatre hommes; encore étaient-ce ceux qui restaient sur les derrières.