‹ La jeunesse de Napoléon (volume 3)Chapitre 58 sur 86 · XLIV. Lettre de Fréron (p · texte numérisé non relu

XLIV. Lettre de Fréron (p

(Cette curieuse lettre fournit quelques détails sur le siège de Toulon, sur le dessein qu’avait le jeune terroriste do détruire la ville et sur la pénurie des vivres.)

Marseille, ce 23e brumaire an 2 de la République (13 novembre 1793).

Fréron , représentant du peuple , à ses collègues Moyse Bayle et Granet.

J’ai reçu ta lettre, cher collègue, qui était adressée à Barras, qui est allé dans le département du Var faire une nouvelle battue de conspirateurs sectionnâmes. Ce n’est que d’avnnt-hicr que nous avons su officiellement par l’envoi du décret que nous a fait Saliceti, notre adjonction aux représentants du peuple sous les amis de Toulon. Vous savez, chers amis, la triste fin de Gasparin, mort à Orange avant-hier. Saliceti est seul dons ce moment. Mais nous allons le j oindre demain, car j’attends Barras cette nuit. Comptez sur nous, sur notre énergie; avant un mois il faut que les sans-culottes de Marseille fassent un banquet patriotique sur la place où fut Toulon. Plus de pitié. Je vois qu’on modifie les décrets les plus révolutionnaires et les plus propres à glacer d'épouvante nos ennemis extérieurs et intérieurs. On a fulminé contre Longwy, Verdun et Lyon, et ces excommunications ont ressemblé à celles du pape. 11 n'en sera pas ainsi à Toulon; il n’en eût pas été de même à Marseille si nous y fussions entrés avec une armée victorieuse. Albitte a laissé échapper une occasion qui ne reviendra jamais.

Déjà la visite des navires a été faite. Nous venons d’en ordonner une nouvelle. Demain, à la pointe du jour, 1 500 hommes armés investiront le port. Toutes les barques seront en réquisition et la visite la plus scrupuleuse se fera. La première avait procuré un assez bon nombre d’armes. Nous espérons en trouver encore, quoiqu’on nous assure le contraire.

Occupez-vous des subsistances. Nous sommes toujours près de manquer. Voyez le ministre de l’intérieur. Je lui ai écrit aujourd'hui, de concert avec la municipalité, la lettre la plus pressante. Toute la ci-devant Provence est épuisée de blés. Les armées la dévorent. Il faut faire venir en poste des blés de tous les départements où la récolte a été abondante. Vous sentez combien la disette favoriserait les espérances de nos ennemis : le peuple est encore à mille lieues de l’esprit révolutionnaire et républicain. Nous l'échauffons, nous l’instruisons, nous l’électrisons, mais il faut du pain. Nioche, notre collègue, chargé de la partie des subsistances, est, m’assure-t-on, à Paris avec Saint- Mesme, directeur général. Concertez-vous avec eux.

Gardez-vous d envoyer à Marseille et sous Toulon plus de représentants que nous trois, Saliceti, Barras et moi. L’accord règne entre nous, ainsi qu’entre Doppet et La Poype. Marseille demande qu’ils restent et que Dugominier aille à l’armée des Pyrénées; nous croyons cette mesure indispensable pour la prompte destruction de Toulon.

Il est prouvé aujourd hui que si Carteaux eût secondé La Poype (vrai jacobin décrété par Lafayc.tte dans l’affaire du Champ-de Mars et dont l’étatmajor n’est composé que de Marseillais du 10 août, comme Carry et autres, ce qui le faisait traiter de maratiste par Brunet), Toulon serait à nous depuis six semaines. La Poype s’était emparé une belle nuit des hauteurs et des redoutes du mont Faron d’où il pouvait foudroyer le fort de ce nom. Cette audace déconcerta tellement les ennemis qu’on sonna le tocsin dans Toulon et que les flottes anglaise et espagnole appareillèrent pour foutre le camp, tant la frayeur était grande. Mais il ne put conserver ce poste important par l’effet de la jalousie de Carteaux, qui, malgré ses demandes réitérées, ne lui envoya point

NOTES ET NOTICES

de renfort. Le Poype eut le même succès à l’affaire du Cap Brun, dont il s’empara sous les yeux de Saliceti et de Gasparin, qui lui ont rendu à cet egard la plus éclatante justice.

Aussi, raison de plus pour que Doppet et La Poype qui s’entendent à merveille, et dont le patriotisme est à toute épreuve, et avec lesquels ainsi nous no pouvons faire que de bonne besogne, étant tous animés par les mêmes principes, restent à l’armée sous Toulon, si on veut que cette ville soit prochainement écrasée.

Vous avez vu Bottot, secrétaire-général de notre commission. Nous le croyons reparti pour Marseille. Le 14 courant brumaire, nous lui avons adressé un paquet contenant plusieurs dépêches importantes dont il devait faire la distribution. Faites-moi le plaisir de vous transporter chez lui boulevard du Temple, n° 27. Il est connu dans son quartier, c'est près chez Nicolet. Il était juge de paix de la section du Temple et avait été seul conservé, lui deuxième, après le 10 août. 11 avait été appelé à Nice par ce pauvre Beauvais (qui respire encore au fort La Malgue). Ayez confiance en lui ; c’est un patriote sûr. S’il était reparti, lisez la lettre que nous lui adressions et faites-nous le plaisir d’en exécuter la disposition et de distribuer à chacun ses lettres.

Adieu, chers amis. Nous triompherons, Toulon sera rasé, ses habitants passés au fil de l’épée, les Anglais, Espagnols et Napolitains noyés, et la République étouffera tous les tyrans.

Demain on prononcera ici publiquement l’éloge funèbre des vertus civiques de Gasparin.

Tout à la République.

FkÉron.

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