CHAPITRE XIII
Paoli.
Situation de la Corse. — Rapport de Monestier. — Fautes du Directoire. — Sentiments de Paoli. — Élections de décembre 1792. Pozzo
di Borgo. — Saliceti. — Barthélemy Arena. — Gentili. ■ — Volney. — Les Bonaparte et Paoli. — Défiances dont le général est l’objet. — Clavière, Pache, les commissaires. — Decrets du 28 janvier et du 5 février 1793.
— Saliceti, Delcher, Lacombe-Saint-Michel. — Dispositions de Paoli et du Conseil général. — Arrivée des trois représentants à Bastia (6 avril).
— Conflit entre eux et le Directoire du département. — Saliceti à Corte (13 avril). — Lucien Bonaparte au club de Toulon. — Son adresse à la Convention. — Décret du 2 avril contre Paoli et Pozzo. — Indignation des Corses. — Tumultes. — Protestations. — Rôle de Napoléon. — Rapport du décret. — Lutte inévitable entre Paoli et Saliceti. — Destitution du Conseil général. — Napoléon à Ajaccio. — Sa fuite. — Journées des 30 mai et 1er juin. — Consulta de Corte. — Départ des Bonaparte. - — Mémoire de Napoléon contre Paoli. — Triomphe de Saliceti.
— Sort de Paoli, Pozzo, etc.
A la fin de 1790, un Français se plaignait des désordres dont la Corse était le théâtre. Les vols et les assassinats fréquents; les propriétés troublées; les citoyens rançonnés au milieu des villes; les troupes attaquées de jour et de nuit; les Français et les Corses dont on connaissait rattachement à la France, arrêtés sans qu’on leur dit pourquoi; les paysans vendant leurs effets les plus utiles pour avoir un fusil et abandonnant la culture pour vivre de brigandage et satisfaire leurs haines; les amis et adhérents de Paoli manifestant une insupportable insolence , méprisant les décrets et violant les lois, vexant et emprisonnant leurs adversaires, chassant les employés français bien que mariés et vieillis dans le service et les réduisant à la mendicité : tel était le tableau
que le commissaire des guerres, Vaudricourt, camarade de Mirabeau à l’institution de l’abbé Choquart, traçait au grand orateur.
L’Assemblée constituante finit par s’émouvoir et, après l’insurrection de Bastia, décida d’envoyer dans l ile deux commissaires civils. Buttafoco et Peretti présentaient soit l’ancien intendant La Guillaumye, soit deux membres du club des Jacobins de Paris, Godard et Lafisse, qui s’étaient acquittés des mêmes fonctions, l’un dans le Lot, l’autre dans les Bouches-du-Rhône. Certains proposaient même Paoli, Paoli, président du département, Paoli, commandant général de la milice, qui serait ainsi juge dans le procès où il était partie. Un décret du 18 juin 1791 nomma Monestier, le futur conventionnel, et l’abbé Andrei. Mais Andrei était l’ami de Paoli qu’il avait accompagné sur la terre d’exil; il ne pouvait incriminer ses compatriotes; il ne fut que le truchement de son collègue qui, seul, rédigea et signa le rapport.
A peine les deux commissaires débarquaient-ils h Saint- Florent qu'ils étaient assaillis de plaintes contre le Directoire du département et, a chaque pas, de Bastia à Corte, sur un trajet de vingt lieues, des habitants leur dénonçaient la conduite oppressive et vexatoire de l’administration : infractions aux décrets, malversations de deniers, accaparement de places et d’emplois. Quiconque s’était enhardi à demander la venue des commissaires, avait reçu de fortes réprimandes ou essuyé de véritables persécutions. Lorsque Monestier et Andrei se rendirent a Corte, le Directoire ne dissimula pas sa gène et sa contrariété : il leur fit, comme a des intrus, un accueil glacial et s efforça de leur ôter les moyens de renseignement, de saisir leur correspondance. Pendant leur séjour, qui dura neuf mois, ils lurent sans cesse épiés, isolés, resserrés, et comme recélés, privés de toute information.
Ils résolurent de publier une circulaire : le Directoire déclara qu il prendrait lui-même un arrêté pour annoncer aux districts et municipalités l’arrivée des commissaires. Monestier et Andrei devaient, d’après le décret qui les avait nommés,
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agir de concert avec le Directoire; ils cédèrent, et l’arrêté fut pris. Mais, un mois plus tard, leur présence était encore ignorée d un grand nombre d électeurs et de plusieurs fonctionnaires. Ils remirent au Directoire les pièces qui prouvaient les attentats de quelques communes contre les Grecs de Cargese : le Directoire refusa de les restituer. Ils voulurent mettre sous presse une lettre qui rappelait les magistrats à la pratique de leurs devoirs et les citoyens à la paix, au respect des propriétés et a 1 usage raisonnable de la liberté. Des deux imprimeurs de Corte, 1 un jura qu’il était accablé de travail par le Directoire; l’autre, après avoir promis et manqué de parole, tira la lettre a la dérobée, sur les vives instances de Monestier. La pièce, d’ailleurs courte, fut expédiée. Seul, le district de Corte en accusa réception. Les huit autres districts ne répondirent que sur une seconde missive des commissaires ; quatre d’entre eux alléguèrent différents prétextes ; un cinquième chargea sa réponse pour la rendre plus sûre; les trois autres protestèrent qu’ils avaient répondu, et l’un d’eux affirma qu’il avait écrit par la voie du Directoire.
M aïs le Directoire n’osait-il pas dénoncer au ministre de l’intérieur cette circulaire comme offensante pour l’honneur des Corses? Ne prétendait-il pas que les deux commissaires avaient excédé leurs pouvoirs en envoyant la circulaire à des corps inférieurs, subordonnés au Directoire? Ne disait-il pas, lorsque la Constituante eut proclamé l’amnistie, qu’ils n’avaient plus aucune autorité, et, lorsque le district de Corte leur signalait des illégalités dans la formation des bataillons de volontaires, que c’était une grande faute de s’adresser à des hommes dont les fonctions avaient cessé? « Le Directoire, conclut Monestier, n’a pu contester nos pouvoirs, mais il en a éludé l’action, et sitôt qu’il a pu élever le moindre doute, il les a niés et invalidés. »
Le récit de Monestier ainsi que les documents de l’époque montrent la Corse en proie à l’anarchie. Les élections offraient le plus étrange spectacle. Les insulaires y portaient, comme dit Monestier, une passion forcenée, nourrie par leurs haines,
par leur esprit de faction, par leur oisiveté. Ils obéissaient servilement, aveuglément à dix ou douze chefs qui se liguaient, se brouillaient, se réconciliaient et, selon le mot de Napoléon en 1796, se livraient à un « petit tripotage de connivences particulières », pour obtenir les places et les traitements. Ils venaient en armes au lieu de 1 élection, et, souvent, avec les cris les plus violents, se tiraient des coups de fusil, et fondaient les uns sur les autres, le stylet au poing. Leurs voix étaient quémandées, achetées, calculées comme une marchandise, et non seulement les voix de la réunion présente, mais celles de la réunion future.
Pas de justice. Dans plusieurs cantons l’élection des juges de paix avait causé de tels troubles qu on les nommait des juges de guerre. De tous côtés ils étaient accusés de négliger leurs fonctions et de ne favoriser dans leurs sentences que les personnages influents. La gendarmerie rendait de grands services, mais elle se plaignait des tribunaux qui relâchaient les coupables sans procédure ni jugement. Au mois d’avril 1792, à l’Isle-Rousse, durant huit jours, après un meurtre, personne ne vint faire d’enquête, recevoir les dépositions, dresser de procès-verbal : la gendarmerie avait informé le Directoire du district, le tribunal, la municipalité ; tous disaient que l’affaire ne les regardait pas, et la municipalité refusait d’avertir le juge de paix pour ne pas montrer qu’elle dépendait de ce magistrat. La vendetta sévissait impunie. Les guets-apens se multipliaient. En dix-huit mois, dans les quatre districts de Corte, d’Ajaccio, de Cervione et de Tallano, trente-neuf individus étaient assassinés et six, blessés grièvement. Encore ne faut-il pas comprendre dans ce nombre les victimes des assemblées électorales. Plus de cent trente homicides avaient été commis depuis trois ans. Et combien y avait-il eu d’exécutions judiciaires? Une seule
Pas d’agriculture. Le bétail vagabond ravageait sans cesse
les propriétés. La campagne n’était pas sûre. Le paysan, même lorsqu’il labourait, ne se séparait pas de son fusil. Un représentant du peuple devait proposer en 1793 le désarme-
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ment général des Corses : sans quoi, disait-il, les terres ne seraient plus cultivées.
Les chemins étaient défoncés, dégradés. La route de Bastia à Corte avait été pendant l’hiver de 1791 à 1792 impraticable à plusieurs reprises. L’administration ne faisait de réparations d’aucune espèce, et les travaux publics de l’année 1791 n’avaient coûté que la somme dérisoire de 384 livres. Aussi prétendait-on que Paoli, qui voyait loin, était, dans l’intérêt même de la liberté corse, hostile aux routes carrossables. a Elles seront faites plus tard, aurait-il dit; si nous les avions eues, les Génois nous auraient battus, et les Français plus facilement conquis », et il se moquait de ccs chemins où ne passaient que les voitures d’approvisionnements militaires, de ces chemins inutiles a une nation pauvre qui n’a pas de marchandises à exporter : « Un cultivateur qui ferait des caves avant de planter des vignes n’est pas plus ridicule l. »
Les forêts étaient dévastées. Nul ne les surveillait depuis deux ans, et les bergers brûlaient de superbes sapins pour avoir un peu de cendre qui servait d’engrais et récolter quelques boisseaux d’orge.
Les £0 000 francs donnés par le ministre de l’intérieur poulie dessèchement des marais de Saint-Florent et d’Aleria avaient été détournés de leur destination.
Les finances étaient livrées au plus affreux gaspillage. « Que de corruption et d’avidité! » s’écriait Andrei. Au mois d’avril 1792 il n’y avait pas encore de registre ouvert pour aucune sorte d’impôts. Les contributions foncières et mobilières, diminuées d’un tiers en 1790 par le Conseil général, étaient au mois de mars 1793 arriérées de trois ans. Le trésor ne recouvrait rien de tout l’argent que rapportait la vente des biens nationaux. Nul compte de finance n’était publié. Le seul que le Directoire avait fait imprimer — pour l’année 1791 — ne présentait, suivant l’expression de Volney, qu’un chaos de chiffres sans résultat, et l’on y cherchait vainement la solde